‹ Lettres sur l'Amerique du Nord (volume 4)Chapitre 22 sur 80 · L ARISTOCRATIE · texte numérisé non relu

L ARISTOCRATIE

coup plus faible qu'en Europe. Il ne faut pas confondre ce quiest accidentel et transitoire, avec ce qui est un progrès acquis à la civilisation. L'affaiblissement momentané des sentiments de famille a été une des nécessités du mouvement d'expansion, et de dispersion individuelle , par lequel les Américains ont procédé à la colonisation de leur continent ; l'effet doit cesser peu à peu avec la cause momentanée qui l'a produit, c'està-dire à mesure que l'émigration vers l'Ouest se ralentira. Dès qu'ils ont achevé leur croissance , les Yankées,dont la nature prévaut aujourd'hui dans l'Union, quittent tout naturellement et sans émotion leurs parents pour ne plus les revoir, comme les petits des oiseaux qui prennent leur volée pour ne plus rentrer au nid dès qu'ils on t toutes leurs plumes ; mais la prédominance des Yankées, tels qu'ils sont faits aujourd'hui, ne me paraît pas devoir être éternelle : je ne vois pas en eux le type définitif de l'Américain.

Parmi les Yankées eux-mêmes, le sentiment de famille a conservé de solides points d'attache , tels que la vénération pour la tradition biblique , la sainteté et l'étroitesse du mariage , et les amples pouvoirs donnés au père pour la disposition de sa fortune.

Depuis trois siècles, les éléments mobiles ont pris d'énormes accroissements dans la civilisation occidentale. L'industrie et l'imprimerie, organe

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de la philosophie et de la science profane, ont rompu l'équilibre entre la force de rénovation 1 1 la force de conservation qui doivent exister dans toute société , et qui doivent se balancer pour qu'il y ait ordre. Ces deux puissances nouvelles, qui tendent essentiellement à tout renouveler, on t battu les anciens pouvoirs, et culbuté la double aristocratie de capacité et de naissance, le clergé et la noblesse. Faut-il en conclure que ces deux aristocraties, ou même une seule des deux, soient mortes à jamais, ou plutôt ne faut-il pas admettre que l'ordre, c'est-à-dire le balancement entre la tendance novatrice et la tendance conservatrice , ne peut subsister, à moins que le pouvoir ne soit reconstitué tout aussi fort qu'il l'ait jamais été, ce qui ne veut pas dire qu'il doive avoir la brutalité de la vigueur antique? N'est-ce pas une raison pour que la hiérarchie soit assise au moins aussi fermement que par le passé? ce qui ne signifie nullement qu'elle doive emprunter l'inélasticité et l'absolutisme des aristocraties anciennes : or, y a-t-ilun principe de solidité et de stabilité comparable à la transmission héréditaire ? Le doute sur ce point n'est pas seulement légitime; je le crois obligatoire.

On a organisé des systèmes très stables sans hérédité. La hiérarchie catholique en offre le plus parfait exemple; voilà dix-huit cents ans qu'elle dure. Mais, pour obtenir ce résultat, il a fallu h. 25

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détruire le sentiment de la famille chez les membres de cette hiérarchie en les astreignant au célibat; il a fallu ensuite substituer au principe naturel de fixité par transmission héréditaire , un principe tout artificiel, c'est-à-dire, une discipline extraordinairement rigoureuse , et la règle sévère de l'obéissance passive. En un mot, on n'a satisfait, dans ce cas, aux conditions de stabilité qu'en immolant la liberté.

Les deux puissances du commerce et de l'imprimerie, ne sont aussi éminemment mobiles et remuantes que parce qu'elles ne sont aucunement organisées. Elles sont susceptibles d'être modifiées et réduites dans leur influence novatrice, ce qui rendrait moins indispensable une vigoureuse reconstitution de la force conservatrice. Sans contredit , l'industrie serait moins antipathique aux privilèges de l'aristocratie temporelle , si elle y participait , ou si elle avait ses prérogatives spéciales. La science , dont l'imprimerie est le glaive , se fût montrée moins antipathique à la hiérarchie spirituelle, si celle-ci ne l'eût repoussée. Il est possible quen effet nous soyons destinés à voir une sorte de noblesse industrielle; il est même possible que l'on en vienne, de proche en proche, à discuter sous une forme ou sous une autre, la question d'un monopole plus ou moins complet de la science et de la presse. Au lieu de démolir l'aristocratie, on l'affer-

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mirait en y faisant entrer la science et l'industrie, qui la défendraient alors, au lieu de l'attaquer. Dans ce système , l'aristocratie serait moins compacte et moins exclusive; elle planerait d'une moindre hauteur sur le reste des hommes; mais elle couvrirait plus d'espace, elle gagnerait en surface ce qu'elle aurait de moins en élévation ; elle ne laisserait pas un pouce de terre où l'on pût être hors de son atteinte. L'égalité y gagnerait probablement , mais l'indépendance humaine y perdrait.

Il serait oiseux de chercher à deviner les formes diverses que pourrait revêtir clans les sociétés présentes ou futures, une hiérarchie politicpe on religieuse, avec ou sans consécration du sentiment de la famille , associée ou non à l'industrie et à la science, ou encore comment le principe de la famille pourrait s'allier au principe de l'élection par le peuple, ou par le chef du peuple. Il serait également impossible de faire dès aujourd'hui le dénombrement , par rang de taille, des divers intérêts entre lesquels la société sera partagée dans l'avenir , et de nommer les institutions par lesquelles ils se personnifieront; qui donc, du temps de César et de Périclès, ou même sous Constantin, eût pu deviner les corps de métiers , les universités , les ordres monastiques et les parlements, sans parler des grandes banques ?

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Une multitude de combinaisons que nul ne peut prévoir, sont possibles. Plusieurs auront lieu soit successivement dans les mêmes contrées, soit simultanément chez des peuples divers. Deux choses pourtant me paraissent certaines : l'une, que de grands phénomènes sociaux sont à la veille de se produire, soit en Amérique, soit en Europe; l'autre, que le sentiment de la famille ne peut être définitivement et absolument rayé de la politique.

Pour nous Européens, l'abolition immédiate et complète de l'aristocratie héréditaire me paraît sujette aux plus grandes difficultés. Les peuples de l'Europe occidentale tiennent l^rs lois et le urs traditions des Germains et des Romains , c'est-à-dire de deux souches remplies du sentiment de la famille ; il n'y a pas un pouce de leur sol, une pierre de leurs monuments, un vers de leurs chants nationaux , qui ne réveille en eux ce sentiment en les rappelant à cette double origine ; il semble donc véritablement impossible qu'ils entrent de plain-pied dans un régime où la politique se refuserait à lui reconnaître une valeur et une place.

On peut cependant considérer dès aujourd'hui le principe d'hérédité indéfinie comme ébranlé à jamais. L'idée de perpétuité dans les peines comme dans les récompensesdéplaît à notre siècle, et ne conviendra pas davantage aux siècles à ve-

nir. Nous vivons beaucoup plus que nos pères dans le même espace de temps ; le même nombre d'années représente donc une durée beaucoup plus grande qu'autrefois. Dès qu'il n'y a' plus de parias pour l'éternité, il ne peut plus y avoir de privilèges éternels. Si l'investiture aristocratique expirait à la fin d'un petit nombre de générations , l'aristocratie ne cesserait pas d'être la plus enviée des faveurs et la plus stable des institutions, et la jalousie des non-privilégiés supporterait mieux les prérogatives d'une noblesse qui porterait écrit sur son front: «Souviens-toi que » tu n'es que poussière et que tu redeviendras » poussière ! »

Ce ne serait pas assez. L'aristocratie de naissance a besoin d'un autre aiguillon plus vif. Pour exercer de hautes fonctions, il ne doit pas suffire de s'être donné la peine de naître. Il y a quelque chose de monstrueux dans le privilège delà pairie anglaise, dont tous les membres sont de droit législateurs (1). Dans le moyen-âge, pour ceindre 1 epée de chevalier et avoir bannière , il fallait avoir gagné ses éperons. A Rome , le droit

(i). On sait que les membres de la pairie d'Irlande et d'Écosse ne participent point à cet immense privilège; Ils ont droit à être investis de l'autorité législative, moyennant l'élection par les noblesses irlandaise et écossaise. La faculté accordée aux pairs du Royaume-Uni , de voter par procuration , est une monstruosité plus intolérable encore.

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de la naissance suffisait à faire des patriciens; il ne faisait pas des sénateurs. Des réserves analogues seraient utiles en tout pays; avec des peuples du caractère des Français et des Européens méridionaux, elles seraient indispensables.

Sans doute, l'esprit humain, ou du moins cette portion de l'opinion publique que l'on est accoutumé depuis un demi-siècle à traiter comme si elle avait le monopole de l'intelligence, repousse aujourd'hui toutes les distinctions fondées sur le hasard de la naissance. La logique actuelle les condamne ; la métaphysique du jour s'en révolte. Mais l'esprit humain n'est pas immuable. Il y a soixante ans , il jugeait légitimes les privilèges héréditaires, tout aussi fermement qu'il les croit aujourd'hui injustes et absurdes. Alors, comme aujourd'hui , il avait une logique et une métaphysique à l'usage de sa foi politique. L'humanité poursuit ses destinées en courant des bordées tantôt vers la liberté , tantôt vers l'autorité , selon qu'elle a besoin de l'une ou de l'autre. Dans cette manœuvre il lui arrive quelquefois de perdre entièrement de vue la direction générale de sa marche et de la confondre avec le sillage qu'elle laisse à l'instant même derrière elle. Dans ce cas, et surtout lorsqu'elle approche du point où elle doit virer de bord , il est impossible de définir ses tendances prochaines par ses tendances présentes. La philosophie ne peut, d'ailleurs, prétendre à

posséder seule le sceptre du monde. Les précédents valent les syllogismes. La logique n'est que la moitié de la sagesse; l'expérience en est l'autre moitié. Notre intelligence doit courber son orgueil devant les nécessités sociales. Lorsqu'elle s'entête à nier les faits parce qu'elle ne les comprend point, les faits s'imposent brutalement à elle. D'ailleurs, est-il bien démontré que les arrêts delà philosophie contre l'hérédité soient sanctionnés par la science positive, et qu'abstraction faite même de l'influence de l'éducation et des impressions premières, la physiologie la plus matérialiste, c'est-àdire la plus révolutionnaire , donne un passeport irrévocable aux théories que l'on oppose à l'ancien droit de la naissance ?

En France, il n'est pas aisé de dire d'où sortirait l'aristocratie héréditaire, si réellement nous devions en avoir une. Il lui faudrait un noyau d'anciennes familles ou de militaires, autour de qui des éléments nouveaux pussent se grouper. Or, la vieille noblesse française s'est laissée dégrader jusqu'à la domesticité sous Louis XIV et jusqu'à la crapule sous Louis XV; les épreuves de l'exil n'ont pas profité à ses débris échappés à la hache révolutionnaire : quand ils reparurent parmi nous, ils n'avaient rien oublié ni rien appris. Le mélange de l'aristocratie guerrière de l'empire ne l'a point régénérée. La retraite à laquelle cette ancienne noblesse s'est condamnée depuis

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