L ARISTOCRATIE
tocratie de capacité se soit déployée dans toute son ampleur, a été aussi celle où l'aristocratie de naissance a été le mieux caractérisée. Le groupe des peuples issus de Japhet, qui sont venus cette fois pousser la civilisation , et faire de leurs muscles ses muscles , de leur volonté énergique sa volonté, avait apporté du Nord un profond sentiment de famille qu'il implanta dans la politique ; ainsi fut créée la noblesse la plus héréditaire que l'on eût encore vue. Il y avait eu jusque là hérédité dans la caste; les Germains constituèrent l'hérédité des distinctions et des fonctions dans la famille , avec la clause précise de la primogéniture. Ce qui n'avait guère été qu'une exception en faveur des familles royales, ils l'appliquèrent à toutes les familles nobles. Cette organisation subsiste encore , plus ou moins modifiée, dans la plupart des Etats européens. Hier encore, elle semblait aussi vigoureuse que jamais en Angleterre. Il est vrai que là elle s'était transformée, selon les besoins des temps; qu'elle était devenue élastique et flexible ; qu'elle avait ouvert son giron à l'aristocratie de capacité, et qu'elle avait consacré ses richesses et ses privilèges, non à satisfaire ses caprices, non à assouvir ses passions , mais à répandre autour d'elle le réseau d'un vaste et bienfaisant patronage.
Il y a aujourd'hui réaction violente contre le* distinctions héréditaires et l'aristocratie de nais-
LETTRE XXXUI. 379
sauce. Sur tous les points du territoire occupé par la civilisation occidentale, l'aristocratie d'origine féodale est battue en brèche, ici par la démocratie , là par la bourgeoisie, ailleurs par le pouvoir royal. Dans la ligue contre elle, l'empereur de Russie donne la main à la démocratie américaine et à la bourgeoisie française, et la démocratie britannique, dans la personne d'O'Connell, est l'alliée du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche.
La doctrine du christianisme sur la création , qui nous représente Dieu tirant les âmes comme d'un réservoir, sans que le père et la mère transvasent aucune parcelle de la leur dans le corps de l'enfant, implique la réprobation de l'aristocratie de naissance : or, toutes les intelligences, même celles qui sont le plus rebelles à la foi chrétienne, vivent aujourd'hui, sans s'en douter, sur le fond d'idées que le christianisme a mis en circulation. Quand la philosophie moderne nous enseigne que le hasard de la naissance ne peut être un titre aux distinctions sociales, elle ne fait que tirer une déduction logique des préceptes enseignés par le Christ; elle est la continuatrice des Pères de l'Eglise , à cela près qu'elle appelle hasard ce que le christianisme nomme Providence.
Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur la valeur actuelle de l'aristocratie de naissance, on est forcé de reconnaître que, dans le passé, elle a rendu de grands services au genre humain. Pour
380 l'aristocratie.
ne pas sortir de l'histoire des peuples modernes, il est clair, par exemple, que l'organisation féodale fixa les hordes des barbares. Sans le système des fiefs, elles eussent perpétuellement tourbillonné sur le sol de l'Europe, se heurtant nation contre nation,tribu contre tribu. Parce système, elles prirentracineetconstituèrentun ordre social nouveau. La différence la plus essentielle qu'il soit possible de signaler entre les peuples germains ou normands et les bandes d'Attila , ou celles qui7 plus tard, sous les fils de Gengiskan , inondèrent le nord de l'Europe , c'est que les premiers avaient l'instinct fondateur , manifesté par leur conception féodale , tandis que les autres en manquaient. L'Angleterre est principalement redevable de ses immenses succès à son aristocratie (1). Je ne regrette point le passé ,
(1) L'aristocratie anglaise est accessible à tout homme supérieur. Le Roi peut d'un roturier faire un lord, et il use souvent de cette faculté. En outre, l'ordre des chevaliers (knights) , qui est le premier degré de la noblesse , est essentiellement une aristocratie de talent, de mérile et de service personnels; l'hérédité n'y subsiste pas. Mais si la capacité a pris pied sur le terrain de l'aristocratie de naissance, celle-ci a empiété aussi sur l'aristocratie de capacité; car, avec la constitution du clergé anglican, en l'absence des monastères et des nombreuses institutions gratuites du temps passé , il est bien plus difficile aujourd'hui à un gardeur de pourceaux , comme Sixte-Quint , de se frayer sa route dans les rangs de l'Église anglicane , qu'il ne le lui eût été au moyen âge de s'élever au sommet de la hiérarchie catholique.
tÊTTRE XXXIIÏ. 08 f
parce que la part de la gloire de la France reste grande, quoique, militairement et politiquement, elle ait été vaincue par sa rivale, partout , et en Europe, et dans le Nouveau-Monde, et dans la vieille Asie. Il me sera cependant permis de dire que si l'aristocratie française eût triomphé dans sa lutte contre Richelieu (1), les destinées du monde eussent pu être complètement changées; peut-être alors la France eût rempli le rôle qui est devenu celui de l'Angleterre.
Le droit d'aînesse, étendu hors des limites de l'aristocratie, doit être considéré comme autre chose qu'une imitation irréfléchie des coutumes nobiliaires par une bourgeoisie vaniteuse. Cet usage, dont il est assez difficile de défendre Y équité, a été pourtant une des causes de la grandeur de l'Angleterre. Il est évident qu'il est favorable à l'agglomération des capitaux; or les capitaux sont comme les hommes : unis, ils sont puissants; divisés, ils sont sans force. Grâce à la loi de primogéniture, l'Angleterre eut à sa
(1) L'aristocratie française qui lutta contre Richelieu était protestante. Elle était plus éclairée que l'aristocratie anglaise de la même époque. Le protestantisme français était l'élite de l'Europe sous tous les rapports, même sous celui de l'industrie et des manufactures. On sait qive les grands progrès des fabriques anglaises et allemandes datent de la révocation del'Édit de INanles, qui chassa quatre cent mille Français de leur patrie et les dispersa dans tous les pays où il y avait liberté de conscience, partif uiit' rement en Hollande, en Angleterre et en Allemagne,
382 l'artstocrattk.
disposition une armée toujours renaissante de cadets avides de porter leur industrie dans les colonies, et contents de leur sort, soit parce que leurs aînés leur prêtaient cordialement leur appui, soit parce qu'ils étaient pleins d'énergie, et qu'ils savaient bien qu'avec du travail ils arriveraient à la fortune , soit parce qu'ils ne supposaient pas que le monde pût être arrangé différemment. Pendant ce temps, les aînés formaient une riche métropole qui envoyait à propos d'amples secours à ses établissements lointains, et qui gagnait petit à petit la suprématie en Europe.
Quoiqu'il en soit, ce serait folie que de vouloir reconstruire la féodalité, ou que de songer à copier, soit en France, soit aux États-Unis, l'aristocratie anglaise , même avec son mode de recrutement parmi les supériorités sociales : ce sont des formes hiérarchiques qui ont fait leur temps.
Mais, encore une fois, il importe à tous les peuples qui ont la prétention de devenir ou de rester puissants, d'avoir une aristocratie , c'est-àdire un corps, héréditaire ou non, qui conserve et perpétue les traditions, donne de l'esprit de suite à la politique, et se voue à l'art le plus difficile de tous, qu'aujourd'hui cependant tout le monde croit savoir sans l'avoir appris , celui de gouverner. Un peuple sans aristocratie pourra briller dans les lettres et les arts , mais sa gloire politique
me semble devoir être passagère comme un météore.
Je ne sais si je me laisse égarer par mon admiration pour le passé , quoique je ne me dissimule pas ce qu'il a eu de tyrannique envers l'im • mense majorité du genre Immain ; mais je ne puis me déterminer à croire que l'hérédité, ou, en termes plus généraux , le sentiment de la famille, doive être entièrement banni de l'institution aristocratique destinée à couronner l'ordre social nouveau, mystérieux encore, qui tend à se constituer sur les deux rives de l'Atlantique. Le sentiment de la famille ne va pas en s'éteignant. La famille, depuis l'origine des temps historiques jusqu'à nous , s'est modifiée comme toutes les institutions sociales. Dans les premiers âges, elle était tout entière absorbée dans le père; successivement les individualités de l'épouse et des enfants se sont dégagées; mais, à travers toutes ces transformations, le sentiment de la famille a gagné plutôt qu'il n'a perdu. Si ce mouvement progressif ne s'arrête pas brusquement, il est inévitable que les institutions, à la piste desquelles notre civilisation s'agite, donnent au sentiment de la famille une place dans la politique, et l'on ne conçoit pas comment il en serait ainsi sans une certaine dose d'hérédité.
On peut objecter, en ce qui concerne les États- Unis , que le sentiment de la famille y est beau-