‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 5)Chapitre 14 sur 65 · GUERRE BU PRÉSIDENT CONTRE LA BANQUE · texte numérisé non relu

GUERRE BU PRÉSIDENT CONTRE LA BANQUE

avait payé, conformément à sa charte, i million 5 oo,ooo dollars (8 millions de francs) le droit d'être dépositaire des fonds du Trésor, a jeté les hauts cris; et ses plaintes sont fondées, car personne ne peut nier que ce soit rinstitulion la plus solvable de toute rUnion* Elle a restreint ses escomptes, d^abord parce que l'enlèvement des fonds du gouvernement diminué la somme de numéraire qu'elle avait dans ses caves, et aussi, dit-elle, à tort ou à raison, parce qu'étant gravement menacée dans son existence par le veto du président , il est prudent qu'elle se tienne sur la réserve et même qu'elle prépare de longue main sa liquidation. Comme c’est elle qui donne le ton dans le monde financier, les autres banques, celles-là même à qui les dépôts publics ont été transférés, ont été obligées à leur tour de mettre beaucoup de mesure dans leurs opérations. Non seulement elles n’osent pas étendre leurs escomptes en raison des fonds du Trésor qu’elles peuvent recevoir en dépôt à la place de la Banque des Etats-Unis, parce qu’elles ne sont pas sûres de les conserver ; mais encore elles les diminuent, parce quelles se trouvent, en vertu de la faveur dont elles viennent d’étre Tobjet au sujet de ces depots, constituées en état d'hostilité vis-à-vis la Banque des États-Unis, et qu'avec un adversaire aussi puissant il convient de se tenir sur ses gardes»

Afnqu«. La piastre vaut 5 fr, 43 c. ; le cours duçbaii^e est habiluellameiit 4 e 5 fr. 33 c.

LETTRE m- 3 ^

Les sources du crédit se sont donc resserrées tout à coup. Or le crédit est le premier élément de la prospérité des États-Unis: ils vivent de crédit. Sans le crédit, ces villes populeuses qui naissent de tous cotés par enchantement, ces riches États que Fon rencontre loin de T Atlantique, à Fouest des Alléghanys, le long de FOhio et du Mississipi, ne seraient encore que des endroits déserts, des forêts sauvages ou des marais sans fond. La ville de New- Aork seule possède vingt banques. La moyenne annuelle des escomptes qu’elles ont faits depuis huit ans est de loomillions dedollars, ou de 533 millions de fr, A Paris, où il s’opère certainement bien plus de tiansactions qiia New-York, la somme des escomptes de la Banque de France a été, en 1 83 r, de 223 millions, en i832 de rSr millions (r). A Philadelphie , en i 83 i, la somme des escomptes des banques a été de 8oo millions. Un ébranlement général du crédit, pour peu qu’il dure, est plus redoutable ici que le plus terrible tremblement de terre.

Si je ne craignais d’allonger outre mesure cette lettre, j’y tracerais quelques détails sur la lutte qui à déjà eu lieu entre les deux partis , sur leur tactique ou leurs démarches au sein du Congrès et au

(i) L« âes escomptes de ïa Banque de France a eo Jîeu en iS lo.

Ils s’élevèrent alors à millions Ih furent de 640 millions en iSï 3 , de 6S9 en dans ces deux cîrroiislances la Banqtie fit de grands

efforls pour soutenir îe commerce. Elle n’a pas eu le même courage pendant la crise de ï 33 i- 3 a.

38 GUERRE DU PllÉSTBEÎTT CONTRE LA BANQUE*

dehors, sur les discours de M * Clay et sur les coups de boutoir du généràlJacksoru Je crois plus important pour aujourd'hui de vous entretenir du rôle qu'a joué la Banque des États-Unis depuis sa fondation j ef des causes qui ont soulevé contre elle la masse de haine et de défiance sur laquelle s'appuie le général Jackson* Car ce n’est pas seulement sa propre antipathie qu il sert ; il est évident, d’après les dernières élections, qui, selon la loi adoptée par presque tous les États , ont eu pour base le principe du suffrage universel, que la majorité numérique de la population est en ce moment opposée à la Banque,

Les Américains du Nord avaient déjà usé et abusé des institutions de crédit du temps de la domination anglaise. Lorsqu’ils eurent conquis leur indépendance, ils devinrent plus hardis dans leurs entreprises, plus confiants , ou si l’on veut, plus téméraires dans leurs spéculations* Ils eurent un plus grand besoin de crédit; les banques se multiplièrent, et beaucoup d’abus s’y introduisirent* Les législateurs des divers États (i) se montrèrent extrêmement faciles à Tégard de quiconque demandait l’au-

( Chacun des États de TUnion étant souverain , en tnème temps quTL est «membre de TUnion, c’est aux léî;ialaliires locales qu "il fippar lient de passer les lois qui autorisent les b^jnqnes locales ou banques d"État {Slate banh ). La banque des ÉUlS'TJiiis exerçant son privilège sur le territoire de rUoion tout entière, tient sa chaHe ou acté d’autorisation de la législature fédérale, c'esl-à-dïre du Congrès* (Voié la note li à la fin du volume, )

LKTTRE tir.

torisation de fonder une banque* Sous ce rapport elles n’ont pas encore changé d’habitude. Si elles fixaient quelques conditions restrictives, il n’y avait aucun moyen d’en vérifier ou d’en surveiller Texécution consciencieuse. Ainsi, il arrivait très souvent aux banques d’émettre des masses de billets tout à fait disproportionnées à leur capital réel; c’était non pas deux fois ou deux fois et demie, mais dix fois, vingt fois la valeur de leur numéraire et de leurs autres titres positifs* Assez fréquemment les fon^ dateurs, s’élisant directeurs de la banque qu’ils étaient autorisés à créer, n’escomptaient d’autre papier que le leur; ou plutôt ils se prêtaient à euxmemes la totalité du papier-monnaie de la banque, sur simple dépôt des actions de ladite banque. C’é^ tait un procédé ingénieux àTusage du premier venu pour battre monnaie ayant cours, sans lingots d’or ni d’argent* Quelquefois enfin, le désordre d’administration était tel dans les compagnies banquières, que Ion en a vu où les employés, de leur autorité privée, s’ouvraient à eux-mémesdes crédits et faisaient libéralement participer leurs amis à cette laveur* C’est ainsi qu’un beau jour l’on s’aperçut à la City-bank de Baltimore, que le caissier s’était prêté à lui-mème, 1 66,548 dolL 11 avait octroyé un crédit de 185,382 doll. à un de ses amis*Tous les autres employés en avaient usé de meme, à l’exception d’un commis et du garçon de caisse.

Les banques abusant de la faculté d’émettre des

40 OUEEBE JDU PllKSlDENT CONTEE LA BANQUE,

billets, c’est-à-dire de prêter, les particuliers abusaient de celle d’emprunter, i>e là de folles spéculations , et par conséquent des pertes pour le préteur et remprunteur. Les banques dissimulaient les leurs par de nouvelles émissions de papier, les particuliers par de nouveaux emprunts. Mais de part et d’autre, Ton ne reculait que pour mieux sauter. Il y eut beaucoup de faillites de spéculateurs; il y eut quelques faillites de banques. Celles-ci excitèrent rindignation publique sans corriger personne. Les travailleurs honnêtes et modestes, les cultivateurs et les ouvriers [farmers^i) and mechamcs)^ qui se trouvaient, en dernière analyse, les dupes des agioteurs, puisque par la dépréciation du papier-monnaie, qu’ils avaient accepté comme argent comptant, ils supportaient une part des pertes sans avoir participé aux bénéfices , c’est-à-dire aux dividendes, conçurent une haine violente contre le Banking- Sj^slem. A cette cause spéciale d’antipathie se joignit cette aversion qn’oii retrouve en Europe et partout, chez les gens à habitudes rangées, gagnant peu à peti par un rude travail, mais gagnant régulièrement, contre ceux qui sont impatients de faire fortune, qui la font par tous les moyens, pour la gaspiller au sein d’un luxe effréné et par des entreprises folles , plus vite encore qu’ils ne l’ont

(i) Les Améncaiiis ont comer’ïd lé mot nnglâiâ de farmer qui signifie fermier, quoique eliez eu3t le cultivateur soit le propriétaire du sol qu^il met . en valeur.

LETTRE IIIp

Ai

acquise. .Il y avait encore la jalousie de la simplicité contre l’adresse > de la naïveté contre k finesse, des intelligences lentes et lourdes contre la pénétration d’autrui. Il y avait enfin cette défiance ombrageuse contre toute influence qui s’élève, contre tout pouvoir qui aspire à prendre racine, défiance qui est essentielle à l’Américain, et qui est l’origine, l’explication et la sauvegarde de ses institutions républicaines. Bref, en i8ii, quand l’ancienne Banque des États-Unis, qui était un établissement de taille bien moindre que la Banque actuelle, démanda au Congrès le renouvellement de sa charte, on fit un appel aux farmers et aux mechanics ; on évoqua devant eux, comme on le fait aujourdhui, le fantôme de cette aristocratie nouvelle^ la pire de toutes^ l’aristocratie dargent Le renouvellement de sa charte lui fut refusé.

Peu après, en 1812, la guerre éclata entre les États-Unis et l’Angleterre. L’gffet naturel de la guerre est de diminuer la confiance, de rendre les commerçants plus timides, les spéculateurs plus prudents. La plupart des banques ayant agi sans circonspection dans le bon temps, furent bientôt hors d’état de satisfaire aux demandes d’espèces qui durent alors leur arriver de la part du public. Elles sollicitèrent et obtinrent de leurs législatures respectives la faculté de suspendre les paiements en numéraire. Leurs billets eurent un cours forcé.

A la paix en i 8 i 5 , les banques furent hors d’é-

Page 1