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HAUHAN ET C«.
l'autorité et la liberté.
Richemont , 16 août 1855.
Richmond est une ville admirablement posée sur le penchant d'une colline que baigne le James -River. Son capitole avec ses colonnes en briques recouvertes de plâtre , avec son architrave et sa corniche de bois peint, fait de loin un effet que le Parthénon lui-même , aux temps de Périclès , ne devait pas surpasser; car le ciel de la Virginie, lorsqu'il n'est pas assombri par l'ouragan ou voilé par la neige , est aussi beau que celui de l'Àttique. Richmond a son port plus voisin que lePirée ne l'était d'Athènes , ce qui ne l'empêche pas de s'appuyer sur les cascades du James-River. Richmond m'a ravi, dès le premier instant, par son site enchanteur et par l'humeur cordiale de ses habitants. Il m'a plu par son ambition, car il prétend à devenir une métro-
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pôle, et il y travaille par les grands établissements qu'il fonde ou aide à fonder, canaux, chemins de fer, distributions d'eau, moulins immenses, fabriques à qui la cataracte du fleuve fournira de la force motrice à discrétion. J'y trouve des Français chez qui cinquante ans de séjour loin de leur pays et quatre-vingts ans d'âge n'ont pas refroidi l'amour de la patrie , et qui ont conservé, au milieu delà simplicité des mœurs américaines, cette fine fleur d'urbanité dont chez nous la graine se perd tous les jours. Je suis allé hier, pour la seconde fois, rendre visite à des canons et à des mortiers, présent de Louis XVI à l'Amérique luttant pour son indépendance. Au capitole, à .côté de la statue de Washington, j'ai trouvé le buste de Lafayette. J'entends parler de Rochambeau et de d'Estaing comme on fait de vieux amis dont ou s'est séparé hier. Il me semble par moments que j'ai été miraculeusement transporté non en France , mais sur la frontière*
Mon amitié pour Richmond n'est pourtant pas aveugle. Les fondateurs de la ville neuve y ont tracé des rues de cent pieds de large comme les routes à la Louis XIV; mais au moins dans nos routes, au milieu des larges fondrières de droite et de gauche, il y a un filet de pavé ou de chaussée praticable. Les rues du Richmond neuf n'ont ni pavé , ni éclairage. Ce sont , à l'époque des pluies, des marécages dangereux , où il est, dit-on, arrivé plusieurs fois que les vaches, à qui l'autorité municipale laisse la liberté de circulation, ont subi le destin du sire de Ravenswood dans le Kelpie.
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Richmond a aussi quelque chose de l'aspect de Washington; sauf le quartier marchand, ce n'est ni ville, ni campagne; ce sont des maisons distribuées d'après on plan fictif, entre lesquelles il est presque impossible de reconnaître aucun alignement, et de retrouver les rues K, F ou D, auxquelles on vous renvoie ; car c'est l'alphabet qui a fourni à Richmond les noms de ses rues, comme à Philadelphie l'arithmétique. L'échiquier de Richmond a cependant , sur celui de Washington , cet avantage qu'il est moins vaste et qu'il doit plus vite se remplir, tandis que Washington, avec son plan tracé pour un million d'habitants, n'en aura pas cinquante mille d'ici à vingt ans peut-être.
Il y a à Richmond quelque chose qui me déplaît beaucoup plus que la boue sans fond de ses rues, qui me choque plus que les rudes manières des Virginiens de l'Ouest (i) que j'y ai rencontrés durant la session de la législature de l'État ; c'est l'esclavage. La moitié de la population y est noire ou mulâtre. Physiquement le noir est bien traité en Virginie, par humanité te plus souvent, et aussi parce qu'il est devenu un bétail que l'on élève pour l'exporter en Louisiane ; mais si matériellement il n'a point à se plaindre , moralement il est traité comme un bipède étranger à la nature humaine. Libre ou esclave, on lui interdit tout ce qui peut lui donner l'idée de la dignité de l'homme. Il n'y a d'éducation ni pour l'esclave, ni pour l'homme de couleur libre. La loi classe parmi les crimes l'enseignement le
(1) Voir la note 1 à la fia du volume.
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plus élémentaire donné à un noir ou à un mulâtre. L'esclave n'a point de famille ; il n'a aucun droit civil, pas même celui de pécule. Le blanc sait que l'esclave a prêté l'oreille au mot de liberté que tout proclame sur cette terre; il sait qu'il couve en secret la vengeance, et que dans les cabanes des noirs on raconte les exploits et le martyre de Gabriel, chef de complots anciens, et de Turner, héros d'une insurrection plus récente (i). Les mesures de précaution que cette pensée inspire aux blancs glacent d'épouvante l'étranger.
Richmond est fameux par son marché de tabac et de farine. La farine de Richmond est recherchée à Rio-Janeiro comme à New-York, et à Lima comme à la Havane. Le plus vaste moulin qui soit au monde est à Richmond. Il compte vingt paires de meules, avec une multitude d'appareils accessoires , et il est en état de moudre 55,000 kilogrammes de farine par vingt* quatre heures. La réputation des farines de Richmond, comme celle des farines américaines en général, sur les marchés étrangers, tient à une organisation commerciale , particulière au pays, qui contrarie les idées absolues de liberté industrielle, mais qui est essentielle à la prospérité du commerce américain, et contre laquelle je n'ai pas entendu élever de réclamations.
La farine de Richmond est inspectée avant l'expor-
(1) En août 1831, une troupe de noirs du comté de Sou lhamplon se souleva à Pimproviste et massacra plusieurs familles blanches, sans distinction d'âge ni de sexe. L'alarme se répandit dans le pays. On se crut menacé d'une insurrection générale. Les révoltés furent bientôt traqués, pris et exécutés.
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tation. Le poids de chaque baril et la qualité de la farine, sont constatés et imprimés par l'inspecteur sur le couvercle. Les qualités supérieures sont les seules dont l'exportation soit permise. L'inspection est réelle et minutieuse; elle est aux frais de l'expéditeur. Le négociant havanais, péruvien ou brésilien, sait ainsi parfaitement ce que vaut la marchandise qu'il achète. Il y gagne et le vendeur aussi. Le commerce ne peut pas plus se passer de confiance sur les marchés que de crédit dans les comptoirs.
Le tabac de Virginie est soumis à la même opérar tiou. En général tous les États du littoral , tous ceux où Ton embarque des denrées , ont établi l'inspection, et l'ont étendue à presque tous les articles sur lesquels la fraude était possible. Ainsi, dans l'État de New- York, on inspecte les farines de blé et de maïs, le bœuf, le porc et le poisson salés, la potasse, l'huile de poisson, les planches, les douves, la graine de lin, le cuir, le tabac, le houblon, les esprits. Je reproduis textuelle* ment le sommaire du chapitre des lois d'inspection de l'État de New-York, relatif au bœuf et au porc salés, afin de donner une idée de l'esprit dans lequel ces lois sont conçues : Défense d 'exporter le bœuf et le porc salés sans la formalité de l'inspection. — Exception d la régie. — Pénalité. *— Les inspecteurs donneront caution. — Ils devront avoir des magasins suffisants. — Comment doivent être faits les barils , de quel bois , dans quelle dimension; comment ils seront cerclés. — V exportation n'est permise que si la viande est suffisamment grasse. — Classification des diverses qualités
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de porc. — Quantité de sel et de saumure par baril. — Défense d'exporter les viandes amaigries, molles ou impures. — Les barils qui en contiendraient, seront marqués comme tels. — Qualités diverses de bœuf salé. — Âge du bétail duquel devra provenir la viande. — Forme et poids des pièces. — Proportions de sel et de saumure. — Dispositions spéciales sur les pièces saignantes et celles provenant du col du bœuf. — Composition de la saumure. — Marque des barils. — Dispositions relatives au bœuf abattu d la méthode juive. — Taxe prélevée par les inspecteurs d leur profit. — Défense aux inspecteurs de trafiquer directement ou indirectement en bœuf et porc salés. — Pénalités diverses à V effet de prévenir diverses fraudes.
Pour la farine, la loi contient des clauses plus rigoureuses encore. L'inspecteur imprime avec un fer chaud , le mot léger sur les barils qui n'ont pas le poids ( l'exportation de ces barils est d'ailleurs prohibée ) , et le mot mauvais sur les barils dont le contenu n'est pas suffisamment pur et choisi. Pour le maïs , on exige que le grain ait été séché , préalablement à la mouture. La farine des autres Étals de l'Union ne peut être vendue dans la ville de New -York, même pour la consommation locale, à moins de subir l'inspection comme pour l'exporta tion. Tout inspecteur a le droit de visiter les navires où il soupçonnerait que de la farine non inspectée aurait été chargée , et de saisir ce que l'on y aurait embarqué ou tenté d'embarquer. Il y a en outre une foule de dispositions pénales pour empêcher la fraude.
Si la nécessité de ces inspections n'était pas suffi* samment prouvée par leurs bons effets et par la longue expérience qui les a consacrées , elle le serait par les abus qui se sont introduits dans le commerce des denrées que Ton en a affranchies. On commence à se plaindre hautement à Liverpool de ce que souvent les balles de coton sont frauduleusement composées de qualités inférieures que Ton recouvre d'une couche de meilleur produit. Selon un rapport adressé à la chambre du commerce américain de cette métropole cotonnière, par les principaux courtiers en coton, il ne s'agit plus d'une balle ou deux, éparses dans des parties considérables , mais de masses de cent et de deux cents.
Quoi! dira-t-on, cette terre classique de liberté n'est donc pas libre même en fait de' négoce? Non; le commerce extérieur n'est pas libre aux États-Unis, parce que l'on ne veut pas laisser au premier fripon venu la liberté de ruiner l'industrie et le commerce de tout un État. Le peuple des États-Unis est avant tout un peuple de travailleurs* On y a liberté de travailler , de choisir sa profession et d'en changer vingt fois. On y a la liberté d'aller et de venir pour ses affaires, et de transporter sa personne et son industrie du centre à la circonférence, et de la circonférence au centre. Si, politiquement , le pays ne jouit pas des bienfaits de l'unité administrative, industriellement il n'est point, quant à de misérables détails, tels que des affaires de voirie, l'ouverture d'une minière , etc., sous le servage d'une centralisation exorbitante, il ne faut pas aller à