l'autorité et la liberté
deux cents lieues solliciter l'autorisation et la signature personnelle d'un ministre surchargé de fonctions et harassé de soucis parlementaires. Mais la liberté américaine n'est pas une liberté mystique, indéfinie; c'est une liberté spéciale, en rapport avec le génie spécial du peuple et sa destination spéciale; c'est une liberté de travail et de locomotion, dont l'Américain profite pour se répandre sur l'immense territoire que lui a donné la Providence, et pour le mettre en valeur.
La liberté de locomotion est à peu près illimitée , sauf les restrictions imposées par l'observation du dimanche (i). La liberté, ou plutôt l'indépendance dans le travail, est fort large aussi ; cependant, si quelquesuns en abusent, la tendance est de réagir contre eux par des lois ou par des actes d'autorité dictatoriale, ou par des coups d'État de l'opinion , jusques et y compris l'émeute.
A l'égard du commerce intérieur, les exemples de règlements restrictifs ont toujours été et sont encore assez rares. On a cependant imposé des taxes répressives aux marchands ambulants ( fiawkers and pedlars ) qui abusaient de la crédulité des campagnards. Si l'on n'a pu encore faire aucune loi pratique sur les banqueroutes, on a du moins des peines sévères contre certaines fraudes commerciales ( faite pretences ). Si l'on n'a pas encore porté de lois contre l'agiotage (a) , ce
(1) Voir la note 2 à la fin du volume.
(2) Aux États-Unis, comme chez nous, les marchés à terme sont nuls. On n'en peut réclamer l'exécution devant les tribunaux.
n'est pas que la volonté en manque an législateur, car il sent tout le tort qui résulte pour le pays de spéculations improductives , qui détournent de l'industrie les capitaux dont elle a besoin; c'est qu'on n'a su comment s'y prendre (1). D'ailleurs, en fait de commerce intérieur, les fraudes ne sont pas fort aisées aux États- Unis. Ici tout le monde se connaît, et l'on s'y observe les uns les autres ; on remonte aisément, dans le pays, à la source d'une friponnerie. Pour des marchandises expédiées d'un marché lointain, c'est plus difficile. Et, enfin, il règne ici une manière de patriotisme qui s'accorde avec l'intérêt bien entendu et la crainte de l'opinion, pour faire prévaloir dans tes transactions du dedans des procédés passablement consciencieux , et d'une moralité supérieure certainement à celle de notre commerce, quoiqu'il y ait encore à redire; tandis que la ruse et la mauvaise foi semblent, à beaucoup de gens, être de bonne guerre à l'égard de l'étranger, que l'on juge comme une sorte de barbare.
Avant 1 789, nous avions en France des règlements restrictifs non-seulement pour le commerce d'exportation, mais aussi pour l'industrie intérieure. Tout, le monde connaît, au moins de nom, les maîtrises et les jurandes. Les corps d'état avaient leurs règlements spéciaux. L'agriculture même avait les siens de temps immémorial, et il est incontestable que pour la culture de la vigne , par exemple , ils étaient le fruit d'une mûre expérience. C'est à eux non moins qu'à la nature
(1) Voir la note 3 à la fin du volume.
io l'autorité et là liberté.
du terroir que nos crus fameux sont redevables de leur qualité sans égale et de leur haute renommée. Ils fixaient les terrains où la vigne avait le droit de croître, le grain qiCil était permis de cultiver, l'espacement et la taille des ceps. L'inspection à la sortie était de rigueur pour les étoffes expédiées dans le Levant , et pour d'autres objets d'exportation.
La révolution a biffé tous les règlements anciens» La destruction de la plupart de ces règlements a été un bien , parce qu'ils étaient surannés à beaucoup d'égards et en arrière cfe la science ; parce qu'ils étaient souvent appliqués conformément à la lettre qui tue et non à l'esprit qui vivifie; parce que les cadrés des corps d'état et de métier étaient inélastiques et ne se prêtaient pas suffisamment à l'admission des aspirants. En un mot , l'organisation industrielle du pays était devenue mauvaise, il en fallait une autre; mais les pouvoirs établis étaient incapables de la créer. L'inepte gouvernement de l'infortuné Louis XVI, au lieu de sentir tout ce qu'il y avait de force dans le tiers état , et de donner à cette force un but d'activité et une direction, prenait plaisir à l'insulter, et s'amusait à remettre en vigueur des ordonnances décrépites par lesquelles il était permis aux seuls nobles de porter l'épaulette dans l'armée. On en vint donc à ce point que tout pouvoir sembla un fléau de Dieu , toute organisation une tyrannie ; et lorsque la nation se souleva , au lieu de corriger les abus et d'améliorer l'ordre existant, elle nia tout, elle abolit tout, elle fit table rase en matière commerciale comme en matière politique.
LETTRE XXVII. il
On posa en principe que les transactions commerciales ne devaient être soumises à aucune surveillance, et nonseulement on supprima les statuts des corps de métiers et les épreuves de capacités ; non-seulement on renonça aux garanties que présentaient les corporations , nonseulement on dépouilla l'industrie de l'esprit de corps, et, par conséquent, du point d'honneur, mais encore on annula les mesures de police lés plus simples et les plus salutaires , notamment les inspections à la sortie. La concurrence illimitée étant devenue la seule loi du travail, chacun étant livré à* son libre arbitre, sans que l'opinion , moins sévère chei nous que parmi la race anglaise, supplée au silence du Codé et à l'absence dès règlements de corporations, il y a eu des méfaits et des victimes en grand nombre. L'industrie a été transformée en un champ de bataille, où Ton s'est battu à armes égales, où d'indignes stratagèmes ont été pratiqués; où le fort, c'est-» dire le maître, au moment où il se croit triomphant , est traîtreusement atteint du plomb de la banqueroute ; et où le faible, c'est-àdire l'ouvrier, paye trop souvent les frais de la guerre. Au dedans toutefois et jusqu'à ce jour, la somme du bien reste 'incontestablement supérieure à celle du mal. Il faut dire aussi que plusieurs industries, qui intéressent particulièrement le pauvre , celles qui s'exercent sur les subsistances, sont restées soumises à des règlements et ont continué à être l'objet de la surveillance de l'autorité. Ce n'a pas été sans difficulté, car les fanatiques de la liberté absolue du commerce se sont soulevés contre ces exceptions ; et Ton a vu
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récemment un maire de Chalons-sur-Marne, émerveillé de trouver une occasion d'appliquer les théories qu'il avait lues, au risque de faire une expérience sur l'es tomac du pauvre , se refuser à taxer le pain.
Au dedans, je le repèje, et provisoirement, notre industrie a pourtant gagné en masse à la destruction pure et simple des anciens règlements, et le public encore plus. Il était d'ailleurs nécessaire qu'un intervalle de tâtonnements , fussent-ils anarchiques, précédât rétablissement des règlements nouveaux ; mais, dans nos relations extérieures, le mal a dépassé la somme du bien : la décadence de notre commerce maritime en est la preuve.
Notre commerce d'exportation , tombé à la paix de 4814, quand se rouvrirent les mers, entre les mains de pacotilleurs cupides, a épuisé la nomenclature des fourberies. Pendant les premières années de la restauration , le nom français a «té déconsidéré sur tous les marchés de l'ancien et du nouveau monde. Le commerce du Levant, dont nous avions le raouopole, est passé aux mains des Anglais et des Autrichiens (i). Les étoffes qu'autrefois nous fournissions à l'Orient n'étant plus inspectées à la sortie, ont été de mauvaise fabrique et de mauvais aunage. Jadis , les ballots passaient de main en main de confiance, sans être ouverts ; il a fallu les visiter de très-près, car quelquefois ils se sont trouvés contenir tout autre chose que des étoffes. L'Amérique du Sud a été la terre classique des exploits des
Cl) Yoir la note 4 à la fin du volume.
pacotilleurs. On a vendu de l'eau pour du Bourgogne, dea rouleaux de bois pour des rouleaux de rubans. Les Bordelais, qui accusent, non sans bonnes raisons, le système prohibitif de la déchéance de leur ville, ne peuvent plus ignorer aujourd'hui que l'esprit de rapine, qui a présidé à une multitude d'expéditions parties de leurs ports, est pour moitié dans cette déchéance, avec les lois de 1821 et 1822.
Comme personne ne voulait plus traiter avec des Français, les fraudes se sont nécessairement amoindries. Le commercé extérieur s'est centralisé peu à peu entre les mains des grandes maisons, et cette concentration , qui a si puissamment contribué à maintenir dans le commerce anglais des habitudes honnêtes, a commencé la réhabilitation du nôtre. Les pacotilleurs, qui sont les maraudeurs des affaires , ont été écartés.. C'est à la même cause qu'il faut attribuer la bonne tenue de notre commerce aux États-Unis. Ne nous flattons pas pourtant; il se fait encore des tours de passe-passe. Les Bordelais n'ont pas encore complètement purgé leur ville des larrons qui l'infestaient, et une circulaire récente de M. Duchâtel a mis le monde entier dans la confidence des honteuses plaies qui rongent encore aujourd'hui notre commerce d'outre-mer (i).
En présence de pareils faits, je ne sais ce que l'on pourrait dire contre l'adoption immédiate en France de l'inspection à la sortie pour nos denrées principales, et spécialement pour nos vins. II faudrait croire aux
(1) Voir la note 5 à la fin du volume.