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14 l'autorité et la liberté.
théories absolues de liberté commerciale, d'une foi bien étrange, dans un siècle qui se pique d'être esprit fort, pour ne pas voir que l'absence de tout règlement, en matière de commerce, est un fait monstrueux; qu'il faut une police dans le commerce comme dans toutes les autres relations sociales , et que si le peuple le plus propre au self-govemment et le plus antipathique aux lois préventives, s'est imposé à cet égard des règlements si sévères , nous serioqs mal venus à vouloir nous en passer. Convenons que si notre politique , presque toujours loyale et désintéressée, nous a donné le droit de dénoncer la foi punique de la perfide Albion, la race anglaise peut, de son côté , opposer avec fierté l'esprit hardi et honorable de son commerce à la pusillanimité et aux méfaits du nôtre. Confessons-le , et soumettons-nous à un régime qui nous guérisse de cette lèpre. Seulement, pour que le gouvernement puisse prétendre à moraliser l'industrie et le commerce, pour qu'il soit admis à porter la main sur le mal , il faut qu'il soit autre chose qu'avocassier ou paperassier, autre chose que marquis ou militaire ; il faut qu'il comprenne ce qu'est l'industrie et quelles destinées lui sont réservées. Il faut qu'il soit familier avec les vœux et les idées, les besoins et la nature intime des industriels ; il faut qu'il aime le travail et les travailleurs, ce qui n'exclut assurément ni le goût des arts, ni les généreuses pensées et les vastes conceptions qu'il faut porter en soi pour faire battre le cœur de la nation française.
Les États-Unis forment une société qui marche
LETTRE XXVII. lS
d'instinct plutôt que d'après un plan préconçu, elle s'ignore elle-même. Elle repousse Tordre tyrannique d'un passé exclusivement militaire, et cependant elle est imprégnée de sentiments d'ordre. Elle a été nourrie dans la haine des rapports politiques tels qu'ils étaient constitués par les lois de notre vieille Europe ; mais elle a dans le sang le besoin de s'imposer à ellemême des lois. Elle est tiraillée entre ses instincts d'avenir et ses répugnances du passé, entre sa soif d'émancipation et sa faim de règle sociale; entre sa vénération religieuse pour l'expérience et son horreur pour les formes violentes des siècles antérieurs. De là des contradictions qui font méconnaître ses goûts et défigurent ses tendances; mais la confusion n'est qu'apparente.
Il y a dans chaque État deux autorités dont le personnel et les attributions sont distinctes. L'une correspond au gouvernement de l'ancienne société européenne, au vieux César, fi la tête, est un magistrat qui porte l'antique nom de gouverneur (i), avec le titre pompeux de commandant en chef des forces de terre et de mer. Cette autorité est réduite à un simulacre. Dans les nouveaux États de l'Ouest qui sont venus au monde depuis l'indépendance, ses attributions ont été successivement réduites à rien ; plusieurs ont été supprimées, ou plutôt les citoyens en masse se sont réservé de les exercer eux-mêmes. Ainsi les citoyens nomment directement à la plupart des emplois*
(1) Voir la note 6 à la fin du volume.
16 l'autorité et la liberté.
Les allocations de fonds sont rarement dépensées par l'intermédiaire du gouverneur : elles sont habituellement placées sous la responsabilité de commissaires spéciaux. Le gouverneur n'a pas la disposition de la force publique; à proprement parler, il n'en existe aucune; mais, en cas de nécessité, te shérif, par un posse comitatus, contraint tous les passants à lui prêter main-forte et fait immédiatement un gendarme de quiconque traverse la rue, armé ou non. Il n'y a pas de police ni de passe-ports : mais personne ne peut s'arrêter dans un hôtel sans inscrire sur un registre son nom et sa résidence. Ce registre est exposé à tous les regards dans le bar-room, cabaret qui est l'annexe obligée de tout lieu public : il est là, feuilleté à tout instant et par tout le monde. Le buvetier, bar-keeper, fait en réalité l'office de commissaire de police, et la j foule de ceux qui visitent le bar-room pour lire les journaux, boire un verre de wiskhey, fumer ou causer politique, ce qui comprend Jous les voyageurs, fournirait au besoin les sergents. Voilà du seif-government comme il faut le pratiquer : voilà les obligations que chaque citoyen contracte lorsqu'on désarme le pou* voir. L'autorité du gouverneur, qui jadis était le représentant de la royauté, le brillant reflet de la toutepuissance des superbes souverains d'Europe, est devenue poussière. En le dépouillant, on n'a pas même pris garde de sauver les apparences. Plus de gardes, plus de palais, plus d'argent. Les gouverneurs des États d'Ohio, d'Indiana et dlllinois ont 1,000 dollars (5,333 fr.) d'appointements, sans maison, sans un cen-
time de frais accessoires. Il n'y a pas de négociant de Gincinnati qui ne donne davantage à son premier commis. Les garçons de bureau, à Washington, ont 700 dollars (5,733 fr.).
Cette déchéance s'explique par des considérations autres que celles tirées de la nature du *elf-government. L'ancienne autorité, c'était César : son caractère était militaire. La société américaine a nié César. En Europe, César a dû rester fort, dans l'intérêt de l'indépendance nationale, puisque nous y sommes toujours à deux doigts de la guerre : l'Amérique du Nord est organisée au contraire d'après l'hypothèse que la guerre, d'État à État, est impossible, et que la guerre étrangère n'est guère plus probable.
Les Américains pouvaient donc se passer de César : nous sommes, nous, obligés de le garder ; mais il ne faut pas en conclure qu'ils puissent et doivent longtemps se passer d'autorité, et que déjà même ils n'en aient aucune. Il y a en Amérique l'autorité religieuse qui a toujours l'œil ouvert; il y a l'autorité de l'opinion qui est sévère jusqu'à la dureté : il y a l'autorité des législatures qui souvent font de l'omnipotence: il y a quelquefois la dictature de rémeute.
Il y a plus : à côté de l'autorité de César, en politique, une seconde autorité régulière commence à poindre , qui embrasse dans son domaine les institutions modernes et les établissements nouveaux d'Utilité publique , qui , aux^États-Unis , ont acquis une extension inouie, telles que les voies de communications,
les banques e$ les écoles primaires. Il va les commis-