L'AUTORITÉ ET LA LIBERTÉ
Lorsque FYankée vinl s'établir en Amérique , ce ne fut pas pour y créer un empire , ce fut pour y établir son église. II fuyait une terre qui ne s'était soustraite au joug de la Babylone papale que pour tomber sou» celui de la Babylone de l'épiscopat. Il laissait en arrière Satan , ses pompes et se» œuvres ; il essuyait la poussière qu'avait laissée sur ses pieds la terre inhospitalière des Stuarts et des évéques anglicans ; il cherchait un asile où il pût pratiquer son culte et suivre ce qu'il croyait la loi de Dieu. Les pèlerins débarqués sur le rocher de Plymoulh (i), venaient fonder la liberté telle qu'ils l'entendaient pour les autres. Ils se firent donc une liberté à leur usage exclusif, dans le cercle de. laquelle ils se trouvaient, eux, parfaitement à Taise, sans s'inquiéter si d'autres n'y étoufferaient pas. On croirait que, eux proscrits, ils auraient admis au moins la tolérance religieuse : ils ne lui accordèrent cependant pas le moindre recoin ; aujourd'hui encore il s'en faut qu'elle ait chez eux ses coudées franches. Dans l'origine , il n'y avait de droit de cité que pour les puritains comme eux ; l'État et l'Église étaient confondus ; ce n'est qu'en 1832 que la séparation a été consommée définitivement et complètement dans le Massachusetts. Leur sol était fermé , sous les peines les plus sévères , sous peine de mort en cas de récidive , aux juifs et aux quakers. Aujourd'hui encore , si la loi permet d'y être catholique, l'opinion le dé-
(1) C'est l'endroit où les Puritains mirent pied à terre le 22 décembre 1620. Ce rocher est l'objet de la vénération publique.
fend , témoin l'incendie du couvent des Urselines en 1854, et les scènes scandaleuses qui ont signalé le procès des incendiaires. A plus forte raison , il n'y est pas permis d'être incrédule, témoin le procès de blasphème intenté à M. AbnerKneeland (i) pour avoir écrit en faveur du panthéisme , procès qui n'en finit pas parce que, heureusement pour l'accusé, il ne s'est trouvé, à deux reprises différentes, que onze jurés sur douze pour le condamner, et que la loi américaine comme la loi anglaise requiert l'unanimité.
Le type de l'Yankée est fort peu varié. Tous les Yankees semblent jetés dans le même moule; il était donc très-facile d'organiser pour eux une liberté régulière, c'est-à-dire de combiner un cadre où ils se sentissent les mouvements libres. Lors de leur arrivée, ils en tracèrent un , non-seulement dans sa forme générale et son contour extérieur, mais avec une multitude de compartiments qui précisaient tous les détails de la vie, tout comme Moïse avait fait pour le peuple hébreu. Ainsi constitués, il était impossible à tout autre qu'à un homme taillé exactement sur le même modèle, de s'établir parmi eux. Quoique la plupart de ces lois , qui mettaient l'existence en formules (â) , aient été abrogées , surtout depuis l'indépendance, l'esprit qui les dicta est resté. Les habitudes qui les
(1) H avait été condamné une première fois devant les autorités judiciaires de la ville { c'est en appel que le jugement a deux fois été sans résultat. Le ministère public n'a pas encore renoncé à poursuivre.
(2) Voir la note 9 à la fin du volume.
m l'autorité et la liberté.
inspirèrent et que, par une réaction naturelle, elles affermirent, subsistent encore; aujourd'hui même on remarque qu'aucun étranger ne se fixe dans la Nouvelle-Angleterre.
Pour nous, Français, qui ne nous ressemblons les uns aux autres qu'en ce que nous ne ressemblons à personne, pour nous à qui la variété est nécessaire comme l'air, pour nous qui avons horreur d'une vie encadrée , le régime des Yankees serait un supplice. Leur liberté à eux , ce n'esl point la liberté d'outrager tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, de narguer la religion , de braver les mœurs, de saper les bases de l'ordre social , d'insulter à toutes Tes traditions et à toutes les opinions; ce n'est ni la liberté d'être monarchiste dans un pays républicain , ni celle de sacrifier à ses passions l'honneur de la femme ou de la fille de l'ouvrier, ce n'est pas même celle de jouir extérieurement de sa fortune , car l'opinion publique a ses décrets somptuaires auxquels elle veut qu'on se conforme sous peine d'ocstracisme moral :ce n'est seulement pas la liberté de vivre chez soi autrement que tout le monde. La liberté de l'Yankée est essentiellement limitée et spéciale comme sa nature à lui-même. Nous trouverions, nous Français, qu'elle est faite à l'image de la liberté de Figaro. L'Yankée s'en contente parce qu'elle lui laisse toute la latitude dont il sent le besoin, et aussi parce que de toutes les paroles de la Bible , celle qui lui est restée le mieux en mémoire est celle du fruit défendu, que nous n'avons pu loger dans notre cervelle.
LETTRE XXVIh 15
Gomme l'Yankee ne souffre pas au milieu de ces restrictions, qu'il y est ou s'y croit libre, ce qui revient au même, avec lui l'autorité préventive est inutile. C'est pour cela que le pouvoir n'est point apparent dans la Nouvelle- Angleterre, et que la force armée, la gendarmerie et la police y sont des institutions inconnues plus encore que dans tout le reste de l'Union. L'absence de pouvoir extérieur nous donne le change et nous fait croire que l'Américain en général, et l' Yankee en particulier, sont plus libres que nous. Je suis persuadé , cependant , que si nous mesurions la liberté par le nombre des actions permises ou tolérées dans la vie privée et publique , l'avantage est de notre côté, non-seulement par rapport à la Nouvelle- Angleterre, mais même relativement à la population blanche du Sud.
Le Virginien serait beaucoup plus disposé à entendre la liberté à notre manière. Son humeur est plus analogue à la nôtre; ses facultés sont moins spéciales, beaucoup plus générales que celles de r Yankee; ses pensées sont plus ardentes, ses goûts plus variés. Mais c'est l' Yankee qui domine aujourd'hui dans l'Union ; c'est sa liberté qui a fourni les traits principaux au modèle de la liberté américaine. Cependant, pour faire accepter son empire, elle a dû emprunter plusieurs des signes distinctifs de la liberté virginieune ; je pourrais dire , de la liberté française , car le grand prêtre de la démocratie américaine fut un Virginien qui s'était imbibé , à Paris, des principes de la philosophie du xviu e siècle. La liberté américaine , telle qu'elle existe
TOMK m. 5
sa l'autorité et la liberté.
aujourd'hui, peut être considérée comme le résultat du mélange , dans des proportions inégales, des théories de Jefferson , avec les habitudes de la Nouvelle - Angleterre. De ces deux tendances différentes résulte une autre série d'actes contradictoires (i) qui s'enchevêtrent les uns avec les autres, et qui tromperaient un observateur inattentif. C'est en raison de la coexistence de ces deux impulsions, au sein de la société américaine , que l'on porte sur elle des jugements si opposés; c'est parce que le type Yankee est le plus fort aujourd'hui , tandis qu'à l'époque de l'indépendance la supériorité était du côté des Virginiens, que les idées que fait naître aujourd'hui le spectacle de l'Amérique, paraissent être et sont réellement en désaccord avec celles qu'elle pouvait inspirer du temps de l'indépendance.
(1) Voir plus haut, pages 14 et 15.
XXVIH
Charleston (Caroline du Sud), 1" septembre 1835.
L'Amérique du Nord est un pays de bénédiction pour l'ouvrier et le paysan.Quel contraste entre notre Europe et cette Amérique ! A New- York, après mon débarquement , je croyais que tous les jours étaient des dimanches , parce que toute la population qui se presse dans Broadway me semblait tous les jours endimanchée. Point de ces visages flétris par les privations ou par les miasmes de Paris ; rien qui ressemblât à nos misérables boueurs, à la caste de nos chiffonniers et de nos marchandes en plein vent. Tout homme était chaudement enveloppé dans son surtout, toute femme avait son manteau et son chapeau au dernier goût de Paris. Les haillons, la saleté et la misère dégradent la femme encore plus que l'homme. Aussi , l'un des traits les
plus caractéristiques de la physionomie des États-Unis, c'est , sans contredit, le changement qui s'y est introduit à la suite du bien-être dans le sort matériel et la condition physique (i) des femmes. Le salaire de Thomme suffisant à la subsistance et à l'entretien de sa famille, la femme n'a d'autres travaux que ceux du ménage , avantage plus grand encore pour ses enfants que pour elle. C'est aujourd'hui une règle sans exception parmi lesAnglo- Américains, que la femme soit exemptée de toute tâche rude, et , par exemple, que jamais une femme ne prenne part aux labeurs des champs et ne iratne de fardeaux (s). Ainsi affranchie d'occupations incompatibles avec sa constitution délicate , la femme a été affranchie aussi de celte repoussante laideur et de cette grossièreté de complexion que la pauvreté et la fatigue lui infligent partout ailleurs. Toute femme ici a les traits aussi bien que la mise d'une dame. Toute femme ici est qualifiée de lady et s'efforce de paraître telle. Vous chercheriez vainement parmi les Anglo- Américains , depuis l'embouchure du Saint-Lauréat jusqu'à celle du Mississipi, un de ces êtres repoussants qui ne sont féminins que pour les physiologistes , et dont
(1) L'état légal des femmes est, pour toutes les elasses,aux Etats-Unis, ce qu'il est dans la bourgeoisie anglaise. Il en est de même de leur condition morale, avec plus de liberté encore avant le mariage et plus de dépendance après.
(2) L'Angleterre proprement dite est certainement le paya de l'Europe où la femme participe le moins aux travaux matériels , surtout à ceux de l'agriculture. On n'y voit jamais de femme portant , comme dans nos campagnes , une hotte de fumier, ou forgeant le fer comme à Saint-Etienne.
LETTRE XXVM. »0
toutes nos villes abondent, ou une de ces disgracieuses viragos qui peuplent nos halles et les trois quarts de nos campagnes. Vous ne rencontreriez le premier type nulle part , excepté parmi les noirs , et parmi les In diens (i) ; vous ne découvririez le second que parmi les Français du Canada ou les Allemands de Pensylvanie; car , chez les uns et les autres , la femme travaille au moins autant que l'homme. C'est une des gloires de la race anglais d'avoir partout , autant que possible et de plus en plus , interprété la supériorité de l'homme sur la femme , en réservant à l'homme le monopole de tous les travaux pénibles. Un pays où les femmes sont ainsi traitées offre l'aspect d'un nouveau monde et d'un monde meilleur.
Figurez- vous un paysan irlandais» qui chez lui gagne à peine de quoi se nourrir de pommes de terre , qui s'estimerait riche s'il possédait un acre , et qui , en mettant pied à terre à New-York , trouve à gagner , par la seule force de ses bras , 1 dollar ( 5 fr. 33 c. ) par jour. 11 se nourrit et se loge avec 2 dollars par semaine, et , au bout de quinze jours , il a pu économiser assez pour acheter dix acres de la terre la plus fer-
Ci) On a remarqué qu'il n'y avait rien de plus hideux dans la eréatioD qu'une vieille femme indienne. Ces malheureuses , abîmées de iravail et écrasées de mauvais traitements par leurs brutaux époux , surtout lorsqu'ils sont ivres , perdent tout ce qui distingue leur sexe. Elles ont des visages de furies; elles en ont aussi l'humeur. Au dire de ceux qui ont assisté au supplice du poteau , ce sont ordinairement les vieilles femmes qui se plaisent le plus à torturer les captifs.
ÛQ AMÉLIORATION SOCIALE.
tile de l'univers, de ce fameux American bottom, dan» l'État d'Hlinois. De New-York à l'Ouest , il y a loin ; mais la traversée sur le grand canal ne coûte pas cher , 25 centimes par lieue (nourriture non comprise) (i),et, en faisant des stations en route , on paye son voyage. f^j II est vrai que l'Irlandais le plus misérable ne voudrait
pas acheter dix acres , ce serait trop peu. Le moins que Ton acquiert dans l'Ouest-, c'est quatre-vingts acres. Qu'importe ! les économies de quelques mois y suffiront , et , d'ailleurs, V oncle Sam (a) aime les émigrants. Si en principe il ne vend pas ses terres à crédit, en fait , il est de très-bonne composition avec le cultivateur qui vient défricher l'Ouest , et il les lui laisse occuper provisoirement sans lui rien demander. Aussi fes Irlandais , qui provoqueraient en duel à coups de poing quiconque révoquerait en doute devant eux que leur fie d'Érin soit un paradis terrestre, et qui chantent avec transport , sous l'inspiration duwhiskey, la gloire de celle perte des mers, la quittent pour les États- Unis (s) par cinquante mille. A leur arrivée , ils n'en croient pas leurs yeux ; ils se talent pour savoir s'ils ne sont pas sous l'influence décevante d'un sortilège. Us n'osentpas décrire, dans leurs lettres à leurs amis d'Eu-
(1) Le voyage de 'New.- York à Louisville ou à tout autre point du Bas-Ohio coùlerail , par Philadelphie et PitUburg , environ 70 fr. , nourriture non comprise , et durerait quinze jours. '
(S) C'est le nom populaire du gouvernement fédéral.
(5) Voir la noie 3 à la fin du 1« volume.
LETTRE IX VIII. 3t
rope , les ruisseaux de miel et de lait dont est arrosée cette terre promise (i).
Ici même , où l'ouvrier des villes et le cultivateur des champs, au lieu d'être, comme au Nord, les souverains du pays, ne sont que des esclaves, il y a plus d'abondance, plus de comfort matériel, pour les **
classes laborieuses , qu'il n'y en a chez nous. Aussi la population noire pullule-t-elle plus ici que ne le fait chez nous la population des campagnes. Notre paysan , fait autant d'enfants que le noir de la Caroline et de la Virginie ; mais chez nous la mort , que la misère amène par la main , est active à repousser ces bras qui voudraient faire concurrence à ceux de leurs pères , et à fermer pour toujours ces bouches qui demandent du pain que leurs parents ne peuvent leur donner.
En Europe, depuis quelque temps, l'attention des philanthropes s'est dirigée sans prédilection vers l'exameu des dépenses publiques. Ils se sont attachés à les réduire, espérant par là modifier notablement le sort du plus grand nombre. Pour juger de la portée de ce procédé d'amélioration, je supposerai que l'on puisse immédiatement défalquer cent millions des dépenses de l'État. On conviendra que c'est le maximum du dégrèvement à espérer ; car réellement un
(1) Ou raconte qu'un Irlandais, nouveau débarqué, mon* tract à sou maître une lettre qu'il venait d*écrire pour sa famille, celui-ci lui dit : «Mais, Patrick, pourquoi dites-vous que vous mangez de la viande trois fois par semaine , tandis que vous en avez trois fois le jour? — Pourquoi? répondit Patrick, c'est que si je le leur disais, ils ne voudraient pas le croire.»
seul chapitre du budget est susceptible d'être largement réduit , c'est celui de la guerre ; et même une diminution de l'état militaire de la France suppose une harmonie européenne qui malheureusement n'existe pas aujourd'hui, et qui ne sera solidement établie que ^ lorsque les traités de 1815 auront fait place à d'autres
combinaisons plus équitables pour notre France. 100 millions , répartis entre 53 millions de population , reviennent à 15 fr. par famille de cinq personnes, ou à 4 centimes par jour. '
Augmenter de quatre centimes par jour les ressources journalières d'une famille pauvre, c'est un résultat dont un philanthrope a le droit de s'applaudir; mais c'est peu pour un gouvernement nouveau qui cherche à s'affermir, à se fonder sur le roc. Ce n'est pas à si bon marché que vous modifierez les sentiments des masses, que vous les ferez passer de la défiance à l'espoir, de l'indifférence envers toute autorité à des sentiments de respect et de reconnaissance. Quatre centimes par jour, ce n'est pas la poule au pot!
Admettons que par des réductions de dépenses, que l'on effectuerait je ne sais comment , et <par un changement radical dans l'assiette de l'impôt , qui me paraît pour le moins aussi difficile (i) , on pût diminuer du double la contribution du pauvre; on aurait ajouté ainsi 8 cent, par jour à l'aisance d'une famille de cinq personnes.
Supposons maintenant que , par des moyens quel-
(1) Voir la noie 10 à la fin du volume.
conques (nous arriverons plus lard à spécifier ces moyens), le crédit public soit affermi, l'industrie animée d'une énergie nouvelle, l'agriculture encouragée, le commerce activé ; que cent entreprises nouvelles fécondent nos ateliers et nos campagnes , et sèment le mouvement et la vie sur nos canaux et nos routes, sur les fleuves et sur les mers : la maind'œuvre haussera ; les variations et les chômages forcés, causes des plus dures souffrances de l'ouvrier dans les villes , et du paysan dans les campagnes , disparaîtront aussitôt. En admettant, pour le simple journalier , douze jours de plus de travail à 1 fr. 35 cent. , et une augmentation de salaire de 25 cent, seulement pendant cent cinquante jours , calcul fort modeste assurément , il en résultera pour lui un accroissement immédiat de revenu de 52 fr. 50 cent, ou de 14 cent, par jour. Pour l'ouvrier plus intelligent et plus habile , tel que le charpentier ou le maçon , travaillant à Paris à raison de 4 fr. par jour , douze jours de travail de plus, et une hausse de 50 cent, par jour pendant cent cinquante jours, produiront 123 fr. , c'est-à-dire 34 cent, par jour.
Je suis fort éloigné de dire qu'il faille négliger les réductions , même les moins grosses. Honneur aux hommes laborieux dont l'infatigable* patience vérifie ligne par ligne l'énorme in-quarto du budget, et en pèse tous les chiffres à la balance de l'intérêt public ! Dieu me garde surtout de prétendre que nous soyons arrivés à la meilleure assiette de l'impôt! et, par exemple , je ne pense pas que nos octrois municipaux
Si AMÉLIORATION SOCIALE.
doivent dorer toujours (i). Ainsi encore , je fais des vœux pour la suppressien de l'impôt du sel, parce que c'est celui de tous qui est le plus lourd pour la classe pauvre , et je crois qu'il serait aisé d'y arriver (i). Avec des actes décisifs de cette nature, les gouvernements se font bénir et les dynasties se fondent ; mai» après tout , par la méthode du dégrèvement , tout ce que Ton obtiendra , comme résultat matériel , se bornera à faire sortir quelques centimes de moins de la bourse du pauvre , tandis qu'un système de mesures combinées de manière à répandre parmi les classes, inférieures le goût de l'ordre et les habitudes d'une vie industrieuse et rangée , à multiplier les occasions de travail et à en améliorer les conditions , aurait pour effet de remplir cette bourse si mal garnie. Le dégrèvement qui soulage une classe pour charger une autre classe , a un caractère révolutionnaire qui cadre mal avec les idées d'une époque où l'on est las de révolutions , avec la nature d'un gouvernement né du besoin d'arrêter le flot révolutionnaire. Au contraire , tout ce qui développe le travail est en harmonie parfaite avec la tendance actuelle de tous les bons esprits. Le travail est un admirable instrument de concorde , car tous les intérêts se trouvent bien de la prospérité de l'industrie et des affaires. Il est la source pure et légitime de la fortune publique et privée. Le travail seul crée des richesses nouvelles ;
(1) Voir la note 11 à la fin du volume.
(2) Voir la note 12 à la fin du volume.
lai seul a donc puissance de secourir celui qui a besoin, sans appauvrir celui qui jouit du nécessaire , et même sans réduire la brillante existence de celui qui vit dans le faste ; de donner à la fois l'opulence à quelques-uns , à un grand nombre l'aisance , à tous cette poule au pot qui est, dans Tordre matériel, Tinconnue du grand problème social posé depuis la révolte de Luther.
L'admirable prospérité des États-Unis est le fruit du travail bien plus que de la réforme des impôts. Le sol ici n'a pas la luxuriante fertilité des régions tropicales ; pour personne , selon l'expression vulgaire , les alouettes ne tombent ici toutes rôties. Mais l'Américain est un travailleur modèle. Les États-Unis ne sont pas une seconde édition de la république romaine ou grecque; c'est une colossale maison de commerce, qui tient une ferme à céréales dans le Nord-Ouest , une ferme à coton , à riz et à tabac, dans le Sud ; qui possède des sucreries, des ateliers de salaisons et de beaux commencements de manufactures; qui a ses ports du Nord-Est garnis d'excellents navires bien construits et mieux montés encore , avec lesquels elle entreprend les transports pour le compte de tout l'univers, et spécule sur les besoins de tous les peuples. Tout Américain a la passion du travail et a mille moyens de la satisfaire. S'il veut être cultivateur, il trouve des terres vacantes dans la ferme du Nord-Ouest ou dans celle du Sud-Ouest. S'il veut être artisan , afin de devenir fabricant plus tard, on lui accorde du crédit; il rencontre le long des rivières des chutes d'eau inoccupées
Sfl AMÉLIORATION SOCIALE.
dont il prend possession , et à côté desquelles il bâtit son usine. S'il a le goût du commerce , il se met entre les mains d'un négociant qui, après quelque temps d'épreuve et d'apprentissage, l'envoie surveiller ses intérêts dans l'intérieur du pays ou aux Antilles, ou dans l'Amérique du Sud , ou à Liverpool, ou au Havre, ou en Chine. Il peut travailler sans inquiétudes, et produire hardiment. N'ayant pas de fermage à payer, sa farine et ses salaisons ne craignent la concurrence de personne dans l'Amérique du Sud et dans les îles à sucre. Le coton, les États-Unis sont presque seuls pour en fournir le monde , et ils n'en peuvent planter assez. Comme commerçants intelligents, actifs et audacieux, la carrière ouverte aux Américains est sans limites et ils l'exploitent admirablement; ils battent leurs rivaux de tous les pays, même les Anglais. Si l'Américain s'applique à l'industrie du dedans, le champ n'est pas moins large, car la consommation intérieure est indéfinie. Ici tout le monde jouit ou au moins dépense. La vie est ample ; on taille en pleine étoffe. Chacun produit beaucoup parce que le pays consomme beaucoup; chacun consomme beaucoup parce qu'il gagne beaucoup, remue beaucoup d'affaires, n'a point de soucis sur son avenir ou celui de ses enfants, ou ne se préoccupe pas de cet avenir.
De même en France les mesures de l'administration publique les plus efficaces pour l'amélioration populaire, seraient celles qui tendraient à augmenter parmi les masses les qualités industrielles, et celles qui leur fourniraient les moyens d'appliquer ces qualités, c'est-à-dire :
1° Un système d'éducation industrielle ;
2° La création d'institutions de crédit qui mettraient à portée de toutes les classes les instruments de travail, ou, en d'autres termes, les capitaux qui sont aujourd'hui inaccessibles, non-seulement à l'ouvrier et au cultivateur, mais encore à une grande partie de la bourgeoisie ;
3° L'exécution d'un système complet de communications, depuis les chemins vicinaux jusques aux chemins de fer; l'industrie et le commerce sont impossibles là où il n'y a pas de facilités de transport;
4° La révision d'une multitude de lois et de règlements, et de beaucoup d'habitudes de jurisprudence civile et administrative, qui entravent le travail sans profitera personne.
Éducation populaire.
Ici où je suis maintenant, j'ose à peine parler d'éducation populaire. Le peuple, dans les États du Sud, ce sont les esclaves. Le principe est qu'il ne leur faut aucune culture intellectuelle ; que le sentiment de la crainte est la seule culture morale qui convienne à leur condition. Il n'y a donc pour eux d'autre éducation que celle de leurs mains ; et celle-là est bornée , par cela même que leur intelligence et leur moralité sont claquemurées dans les limbes.
Dans les États du Nord , les classes ouvrières sont composées de blancs; la loi pourvoit généreusement à l'éducation populaire. Presque partout, dans le Nord, tous les enfants vont aux écoles primaires. L'enseigne-
38 AMÉU0MAT10R SOCIALE.
ment primaire y est plus positif que chez nous. On ne peut pourtant pas dire que ce soit on système d'éducation industrielle. Ce n'est que notre enseignement primaire arec delà littérature et de l'idéalité de moins, avec quelques notions économiques et commerciales de plus. En fait d'éducation industrielle, il n'y a ici que l'apprentissage. Point d'écoles d'arts et métiers» point d'instituts agricoles ou de manufactures modèles. 11 est inutile ici de séquestrer la jeunesse pour lui inspirer le goût du négoce , de l'agriculture ou des arts mécaniques; elle le suce avec le lait; elle le respire à la maison paternelle» dans les assemblées, sur la place publique, à tous les instants, pendant tous les actes de la vie. Quand l'Américain veut apprendre une profession , il se met en apprentissage chez un artisan, dans une manufacture ou dans un comptoir. En voyant pratiquer et en pratiquant lui-même , il devient artisan, manufacturier, commerçant; toutes les facultés de son esprit vigilant et ferme, tous les appétits de son tempérament ambitieux se concentrent instinctif vement sur sa boutique , son atelier» ses magasins. 11 s'applique à se perfectionner dans son art , à s'assimiler les progrès réalisés par d'autres, et il y réussit naturellement, comme quiconque obéit à sa destination. Je ne prétends pas que les Américains aient raison de ne recourir jamais à la préparation théorique spéciale, pour laquelle nous avons fondé en France de belles et grandes écoles. Je me borne à signaler ce fait , qu'ils ne la subissent pas et que cependant tout se passe assez bien chez eux.
Chez nous, le caractère national est très-peu passionné pour lés affaires. Nous faisons de l'industrie par nécessité , et non par goût. Nos idées sont infiniment peu commerciales, manufacturières et agricoles. Pour qu'un Français fasse un bon industriel , ua habile agriculteur, un négociant consommé, il faut qu'il y soit longuement et péniblement ployé. Il faut qu'il change ses penchants naturels, qu'il métamorphose ses pensées et ses habitudes ; en un mot, chez nous, il est essentiel qu'une éducation spéciale précède l'apprentissage. Les Américains apprennent uniquement par l'exemple; nous devons apprendre l'industrie par principes; nous en avons besoin plus qu'eux et nous y sommes plus aptes qu'eux.
L'éducation du peuple, en France, lorsqu'on s'est occupé de lui en donner , a été successivement entre les mains du clergé catholique , qui s'inquiétait pardessus tout de propager les principes d'une saine mo- ' raie, et entre les mains des philosophes, qui ne s'occupaient que de la diffusion des lumières. La morale , base de tous les rapports sociaux, est chose indispensable à inculquer au peuple , comme à toutes les classes: c'est par là que toute éducation doit commencer. Les lumières, si par là on entend le développement de l'intelligence humaine, les notions fondamentales de la science, et non les principes dissolvants trop souvent parés de ce nom, les lumières sont d'une utilité in- . contestable. Mais en n'enseignant que la morale au peuple , vous faites abstraction de sa cervelle et de son estomac. Eu réduisant pour lui l'éducation à la
participation aux lumières, vous vous méprenez davantage encore, vous faites abstraction de son estomac et de son cœur qui doit passer avant tout; vous agissez comme si le peuple était principalement philosophe ou docteur, ou plutôt rhéteur et sophiste, car la science séparée de la morale est dangereuse comme un sophisme , et creuse comme une harangue de rhéteur. L'éducation populaire doit être avant tout morale, car, sans morale, point de société. Il faut que Fart y ait sa place, puisque l'art est aux principes de la morale ce que la forme est à l'idée, et le peuple ne saisit bien que les formes (i). Puis elle doit être spécialement industrielle et pratique. Si Ton admet que le travail industriel, sous ses divers aspects, agriculture, fabriques, négoce, soit le but normal de l'activité matérielle des sociétés modernes , il faut admettre aussi que l'éducation du peuple doit être une éducation industrielle , une éducation de travail. 11 faut exercer ses bras au moins autant que son esprit, fortiiier ses muscles plus encore qu'aiguiser son idéalité. 11 faut développer son intelligence à coup sûr , puisque c'est elle qui règle le mouvement de ses bras et le jeu de ses muscles; mais il faut la diriger vers le travail, et non vers la littérature , la philosophie et la politique. Le peuple est travailleur de son état, et non littérateur, philosophe ou publiciste.
Tous les plans d'éducation populaire tentés de-
(1) C'est pour cela qu'il y a une haute pensée dans l'introduction de la musique parmi les éléments de l'instruction primaire, telle que Ta organisée M. Guizot.
puis 1789 jusqu'à ces dernières années étaient mauvais, puisqu'ils supposaient qu'éducation était purement synonyme d instruction ou de culture intellectuelle» Franchement» il y a plutôt à se féliciter de leur insuccès qu'à le déplorer ; car ils eussent semé , non le goût du travail , mais les germes de dissolution sociale ; ils eussent fomenté, par centaines de mille, des ambitions auxquelles la société n'était pas en mesure de donner satisfaction; ils eussent ajouté aux douleurs physiques du peuple, qu'ils n'avaient pas puissance de guérir, des peines intellectuelles et morales. Il vaut mieux qu'aujourd'hui la majorité de nos paysans soit encore assoupie au sein de l'ignorance, que s'ils avaient l'esprit faussé et le cœur aigri ou rongé de passions mauvaises. L'ignorance est un moindre mal que la fausse science et que la démoralisation. Notre France serait ingouvernable si les paysans avaient été soumis aux mêmes influences qu'une certaine portion des ouvriers.
Ce n'est pas chose simple que d'organiser l'éducation populaire , même en faisant abstraction de l'élément moral qui est du domaine de la religion. Où est le personnel du corps enseignant? Où sont les livres , où est l'argent pour doter les écoles de leur matériel? Car, dans les écoles industrielles, il faut plus que du papier , des crayons et/ies ardoises. Les écoles seraient alors des fermes, des ateliers, ou tout au moins il leur' faudrait des appareils , des modèles et des dessins en grand nombre. Créer des écoles industrielles en nombre suffisant pour les millions d'enfants qui auraient
droit à y être admis, me paraît chose provisoirement impossible. On n'y parviendra que par degrés et avec beaucoup de temps: heureux si Ton peut les faire participer tous à l'enseignement le plus élémentaire ! Ce serait déjà une bien rude tâche pour le gouvernement, les départements et les villes, que d'instituer un nombre d'écoles industrielles suffisant pour ceux qui seraient en état de payer en totalité ou en partie les frais de leur éducation , c'est-à-dire pour la bourgeoisie ; car la bourgeoisie n'a pas moins besoin que le peuple de l'éducation professionnelle, industrielle; c'est elle qui doit fournir au peuple les chefs de ses travaux (i) .
Mais en reculant pour le peuple l'éducation industrielle jusqu'à l'âge de 18 ou 20 ans, le gouvernement a un moyen admirable de la lui départir. Il tient sous sa main , dans l'armée , quatre à cinq cent mille jeunes hommes, l'élite de la classe laborieuse par leur force physique et leur aptitude générale ; il a plein pouvoir sur eux ; il peut , selon la parole du centurion , leur dire : c Allez ! i et ils vont : t Venez ! > et ils viennent. Ne serait-il pas possible de faire de l'armée une immense école industrielle sans lui 6ter son caractère d'apprentissage militaire? Du jour où Ton se déciderait à appliquer l'armée aux travaux publics, ce serait chose, à mon avis, non-seulement possible, mais naturelle; que dis-je? de ce jour-là ce serait aux trois quarts accompli.
Le service militaire est aujourd'hui redouté de la
(1) Voir la noie 15 à la fin du volume.
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population , parce que ce sont six ans rayés de la vie utile de l'homme. Pendant ces six années, le soldat oublie son état , s'il en a un , et contracte trop souvent des habitudes de fainéantise qui l'empêchent plus tard de le reprendre avec succès, quoique aujourd'hui ce soit une justice à rendre à l'administration , qu'elle évite de laisser chômer les soldats dans leurs casernes; mais ces revues, ces parades, ces manœuvres sans cesse répétées ennuient et dégoûtent le soldat. Un travail qui ferait diversion à l'exercice, qui ne serait pas purement une corvée, et qui produirait une haute-paye, lui sourirait au contraire. Si , au lieu de perdre son métier sous les drapeaux, on pouvait s'y perfectionner et s'y faire un pécule, peut-être, au lieu de les fuir, s'y présenterait-on avec, empressement. Par là aussi nos jeunes militaires s'endurciraient à la fatigue. L'armée grandirait encore en discipline , car nos soldats les plus exemplaires sont, ceux du génie et de l'artillerie , qui travaillent. Le pays y gagnerait de beaux et bons ouvrages en grand nombre ; il s'enrichirait de ce qui fait la prospérité des empires, je veux dire d'une population industrieuse et intelligente, car l'enseignement pourrait être mené de front avec le travail dans tous les corps , comme il l'est aujourd'hui , au moins pour les sous- officiers , dans les régiments des armes spéciales (i).
(1) Déjà, dans l'élat actuel des choses, il y aurait un grand parti à tirer des écoles régimentaires. Malheureusement elles sont l'objet de trop peu d'encouragement pour les officiers qui s'y consacrent, et pour les soldats qui y font preuve de zèle et
Pour que l'armée devint absolument une école industrielle , il est vrai qu'il ne faudrait pas se borner à convertir les soldats en terrassiers et en maçons, il conviendrait que la fabrication des objets accessoires nécessaires aux grandes entreprises de communication leur fût successivement confiée ; qu'ils coulassent et forgeassent les fers, fissent tous les ouvrages de charpente et de menuiserie.
Les officiers de l'artillerie et du génie, dont aujourd'hui on use les talents et le zèle dans les stériles minuties du service courant , sont en mesure de diriger tous ces travaux, même sans le secours des ingénieurs des ponts et chaussées , et de les conduire avec ordre et économie , car ce n'est rien de nouveau pour eux que de bâtir, que de manier le bois, la pierre, le far et le bronze. Ils saisiraient avec transport l'occasion de se signaler par d'utiles et vastes créations. L'administration de la guerre, où Ton a résolu le problème de suivre dans tous les instants de sa vie chacun des cinq cent mille soldats inscrits sous les drapeaux, est en position d'organiser et de coordonner ce mouvement.
d'intelligence. Quelques colonels ont donné cependant la mesure des résultats qu'on peut en attendre. Les efforts de M. de Brack , colonel du 4° de hussards , et les beaux succès qu'il a obtenus , méritent d'être cités comme modèles à nos officiers supérieurs. L'enseignement qu'il avait organisé comprenait la lecture, le calcul, le dessin, la topographie, la maréchalerie et l'anatomie vétérinaire, etc. U n'y avait pas dans son régiment un sous-officier qui ne fût en état de bien commander une compagnie , et même de faire , en cas de besoin , le service d'officier d'état-major. (Voir la note 14 à la fin d« volume.)
Si, dans ce nouvel état de choses, la faculté de remplacement était supprimée» au moins pour la moitié ou le tiers du service, l'effet moral qui en résulterait serait immense. Quand les enfants du riche auraient travaillé de leurs mains avec les enfants du pauvre, les professions manuelles, que la bourgeoisie considère trop comme dégradantes , seraient , par cela seul, réhabilitées, et les mœurs industrielles s'en ressentiraient heureusement. Les rapports des maîtres à ouvrier et d'ouvrier à mai ire, aujourd'hui empreints de ruse et de violence, de hauteur ou de bassesse , prendraient le cachet de la franchise des camps et de la confraternité militaire. 11 y a aujourd'hui deux natures ennemies, la nature bourgeoise et la nature prolétaire; elles commenceraient à se fondre dans une nature unique, celle des travailleurs (i).
Avant de passer aux institutions qui sont les plus propres à développer le travail , je tiens à dire qu'un système politique qui s'appliquerait particulièrement à les provoquer et à les soutenir, ne saurait être taxé de matérialisme. Le travail moralise l'homme. La prospérité matérielle importe à l'exercice des libertés publiques. Les hommes ne peuvent jouir des droits que la loi leur accorde , lorsqu'ils sont enchaînés par la misère. Les Anglais et leurs fils d'Amérique définissent l'aisance une indépendance. Les Anglo -Américains sont arrivés à la richesse par les franchises politiques ; d'autres peuples , et je crois que nous
(1) Voir la note 15 à la fia du volume.
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sommes du nombre, doivent passer aux franchises polilitiques par le progrès de la richesse nationale. * J'arrive donc aux institutions de crédit.
Institutions de crédit.-
Supposez, d'un côté, le cultivateur qui a son grenier encombré de blé; son étable pleine de bœufs, son hangar fourni de barils de whiskey et de porc salé ; puis le négociant avec ses magasins fournis d'étoffes , et l'épicier bien approvisionné de thé , de café et de sucre ; et d'autre part le terrassier, le maçon, le charpentier, le forgeron , tous gens habiles dans leur art, tous ayant besoin de travailler pour se procurer leur subsistance de chaque jour. Un canal ou un chemin de fer sont projetés ; le pays possède le capital suffisant pour l'exécuter , puisqu'il réunit les bras qui doivent le construire , ainsi que les. aliments et les denrées nécessaires aux travailleurs. 11 est indispensable que ces ouvrages s'exécutent pour que le journalier trouve à utiliser sa force et à gagner son pain , et pour que le marchand obtienne un débouché à ses produits. Chez nous, en pareil cas, nous n'avons, entre l'ouvrier et le détenteur des objets de consommation , d'autre intermédiaire qu'un ingénieur, homme de talent, mais pauvre, et les bourgeois des villes que le canal ou le chemin de fer intéressent, gens qui ont de l'aisance et rien de plus, sans aucun moyen commode de se procurer, sur leurs terres ou leurs maisons, l'argent comptant qui doit servir à opérer l'échange
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entre les denrées du marchand et du cultivateur , et le travail de l'ouvrier. Chez nous donc, les plus utiles projets restent sur le papier. Ici, à côté de l'ingénieur ou du bourgeois , vous avez une ou plusieurs banques, en qui, tous, paysans, ouvriers et bourgeois, ont confiance , souvent beaucoup plus qu'elles ne le méritent. La banque garantit au cultivateur et au marchand le payement de leurs denrées, et à l'ouvrier son salaire ; à cet effet, elle offre au bourgeois actionnaire, en échange d'un engagement personnel , renouvelable après un certain délai , et quelquefois moyennant le dépôt même des actions du ehemin de fer ou du canal, du papier-monnaie que l'ouvrier accepte en payement de son travail , et que le cultivateur et le marchand admettent en retour de leurs provisions. Ainsi toute entreprise raisonnable passe de la théorie a la pratique. Pour que le même résultat fût obtenu chez nous, il faudrait d'abord que nous eussions un peu plus ce génie des affaires qui est naturel à l'Américain, et ensuite que les banques pussent accepter sans crainte l'engagement du bourgeois actionnaire, ce qui ne se peut comme aux États-Unis, parce qlie, chez nous, excepté dans les villes industrielles, le bourgeois en général travaille peu ou point, est propriétaire foncier, vit de son revenu et ne l'augmente pas. Le bourgeois américain , au contraire , est activement engagé dans les affaires et tend sans cesse à accroître son avoir ; et d'ailleurs les banques ont, contre les propriétés qu'il possède au soleil , un recours légal bien plus efficace qu'elles ne pourraient l'espérer en France.
Enfin, il serait nécessaire que le public, bourgeois et prolétaires, que tous, propriétaires et marchands, eussent pleine confiance dans les billets émis par la banque , ce qui est impossible dans un pays où tout papier-monnaie éveille les souvenirs des assignats. Lors même que nos populations n'auraient pas devant les yeux cette désastreuse expérience, on ne les déciderait qu'avec difficulté à considérer un morceau de papier, quoique échangeable à vue contre de For , comme l'équivalent des métaux précieux. Le numéraire métallique a pour nous, relativement à toute autre valeur, une supériorité incompréhensible pour un Américain ou un Anglais ; pour nos paysans, il est l'objet d'un sentiment mystique , d'un vrai culte ; et , à cet égard, nous sommes, tous, plus ou moins, paysans. Les Américains, au contraire, ont une foi intrépide dans le papier ; ce n'est pas une foi aveugle, car si nous avons eu nos assignats, ils ont eu leur continental-money , et il ne faudrait pas qu'ils remontassent loin dans leur histoire pour retrouver des faillites de banques en masse. C'est une foi raisonnée , c'est un courage réfléchi. L'hiver passé, l'on, savait que telle banque de la campagne, dans l'État de New- York, n'avait que cinq dollars écus, pour cent dollars de papier en circulation , et même moins encore. En pareil cas, nous, Français, nous eussions crié sauve qui peut ! et nous nous fussions précipités sur la banque pour avoir de l'or en échange de nos billets. La banque ainsi assaillie eût suspendu ses payements; cinquante ou soixante-dix billets sur cent fussent de-
venus, entre les mains des porteurs, des chiffons, et, ce qui eût été bien autrement grave, les banques, qui s'appuient les unes sur les autres , qui possèdent des billets en grand nombre les unes des autres, eussent fait faillite à la file, ainsi qu'il est advenu, au mois d'avril dernier , dans le district fédéral. Chaque faillite de banque eût été suivie de faillites particulières à l'infini ; celles-ci eussent entraîné de nouvelles banques dans l'abîme ; le pays eût été ruiné. Les Américains , dans cette passe difficile , avec la banqueroute suspendue par un fil au-dessus de leur tète , n'ont pas bronché. On eût dit de vieux soldats restant immobiles sous le feu d'une batterie, ou se serrant en bataillon carré et croisant la baïonnette contre une nuée d'Arabes au pied des Pyramides. Aucune des banques de l'État de New-York ne suspendit ses payements ; à peine six à sept petites banques succombèrent çà et là dans toute l'Union.
Ne nous faisons pas illusion; il faudra beaucoup de temps avant que nous jouissions en France d'un système de crédit aussi étendu que celui qui existe aux États-Unis ou en Angleterre. Nous sommes, à cet égard, dans la barbarie. Nous ne pouvons passer de là à un régime perfectionné que par une révolution dans l'ensemble de nos idées et de nos habitudes industrielles, et jusques à un certain point, dans nos mœurs nationales.
Je ne prétends aucunement tracer d'avance le système de crédit qui devra être organisé chez nous. Je
crois cependant pouvoir affirmer que ce qui convientomk m. 5
drait à la France est autre que ce qui existe ici. En nous assimilant les innovations des Anglais et de leurs continuateurs d'Amérique, nous devons les modifier conformément à notre génie national, sous peine de les voir dépérir sur notre sol. De même que l'Orient est le berceau des religions, l'Angleterre est, dans les temps modernes , le creuset d'où est sorti le premier jet des institutions politiques et commerciales qui semblent devoir régir le monde; mais de même que, pour s'établir à l'Occident, les conceptions religieuses de l'Orient ont dû subir une transformation radicale, de même les créations politiques et commerciales de nos voisins auront à se métamorphoser avant d'être admises chez autrui. Venues au jour au milieu de circonstances particulières, parmi un peuple d'un caractère original, écloses à l'ombre malsaine de la conquête et des guerres civiles , on serait malavisé de vouloir les transporter telles quelles parmi d'autres nations et sur un autre sol. Elles se modifient déjà en Amérique, quoiqu'elles y soient au milieu de rejetons de la race anglaise. Chez les peuples du Midi et chez nous, lorsqu'elles seront arrivées à leurs formes définitives, il est probable qu'elles ne ressembleront pas plus à leurs premiers modèles britanniques, qu'un bénédictin on une sœur de la charité ne ressemble à un faquir indien ou à un derviche. Il y aurait donc beaucoup de présomption à vouloir dès à présent fixer, par exemple, avec quelque précision , ce que seront chez nous les institutions de crédit. Je crois néanmoins raisonnable de dire que , pour être en harmonie avec notre carac-
LETTRE XXVIU. M
1ère et nos aptitudes, elles devront en France, dans leur organisation, s'appuyer sur le gouvernement, combiner leur action avec la sienne , être en un mot des institutions publiques; et, dans leur objet, faire une large part à l'agriculture.
Le crédit de l'État , qui , en France , doit être le boulevard du crédit privé, se ressent et se ressentira encore des banqueroutes du passé : nous ne sommes séparés de la banqueroute des deux tiers que par un intervalle de quarante ans ; notre 5 pour i 00 est comprimé par la menace du remboursement ; la question de l'amortissement est indécise. Que Ton prenne d'abord un parti à l'égard du cinq et de l'amortissement, et qu'on se souvienne, avant d'adopter une solution, que la France a besoin de faire oublier les manques de foi de l'antique monarchie et de la république.
Non-seulement il serait essentiel de raffermir le crédit de l'État, mais il faudrait aussi en élargir la base. On y parviendrait en le liant autant que possible aux intérêts de toutes les familles. A l'État appartient chez nous d'être le dépositaire de toutes les épargnes. II peut, avec profit pour tous, se faire d'office assureur contre l'incendie et même contre l'inondation et contre la grêle, ainsi que le pratiquent certains petits gouvernements d'Allemagne. Rien n'empêcherait qu'il se chargeât aussi des opérations variées qu'entreprennent les compagnies d'assurances sur la vie; par là il deviendrait l'agent de la prévoyance universelle, et préluderait au moment où tout travailleur pauvre aura, comme
un soldat, une retraite à la fin de sa carrière. 11 doit devenir le garant des deniers de la veuve et de l'orphelin (1). Ces combinaisons contre lesquelles il est difficile de concevoir d'objection bien sérieuse, au point de vue administratif, auraient un mérite de circonstance au temps où nous vivons. L'on cherche avec anxiété des éléments nouveaux d'ordre sans lesquels on craint que rien ne puisse prévenir la désorganisation sociale. Je ne crois pas que Ton puisse en trouver de plus efficaces que ceux qui enchevêtreraient ainsi inextricablement les intérêts individuels à ceux de la société : ordre et solidarité sont synonymes.
C'est sur le crédit de l'État ainsi constitué qu'il y aurait lieu à appuyer les banques. En France, nous n'aurons foi dans les banques, et les banques n'auront foi en elles-mêmes (s), qu'autant qu'elles seront épaulées par le trésor, et que ce seront des établissements gouvernementaux. Beaucoup de bons esprits considèrent comme indispensable que le système des institutions de crédit se confonde à plusieurs égards avec le système financier de l'État. Cette idée n'a rien d'aventureux; ce n'est point de Tinconnu. Ici, dans les États de l'Ouest et du Sud, qui sont, comme la France, principalement agricoles, les banques les plus importantes sont sous la dépendance de l'État , prennent part à la perception de l'impôt, et opèrent les mouvements de fonds pour le compte
(1) Voir la note 16 à la fin du volume.
(2) Voir la noie 17 à la fin du volume.
LETTRE XXVUI. 83
du trésor. C'est ce qui a lieu à divers degrés dans les deux Carolines, dans la Géorgie et l'Alabama ; c'est ce que Ton organise plus nettement encore dans l'Minois et Tlndiana.
La plus grande métamorphose à faire subir aux institutions de crédit, en les introduisant chez nous, consisterait à les faire tourner au profit de l'agriculture. Nous sommes un peuple plus agricole que manufacturier ; les trois quarts ou les quatre cinquièmes de notre population vivent de l'agriculture. Les Anglais sont avant tout manufacturiers et commerçants ; leurs banques sont accessibles à leurs commerçants d'abord , à leurs manufacturiers ensuite, et peu ou point à leurs agriculteurs. L'attitude féodale, qu'a retenue parmi eux la propriété territoriale, contribue à ce résultat Ici, les banques ont été établies sur le modèle anglais. Elles se sont développées démesurément dans les États du Nord et du Nord-Est (i), qui sont habités par une population douée du génie du commerce et des manufactures. Celles que l'on a tenté d'instituer dans, les régions agricoles du Sud et de l'Ouest, sont successivement tombées à diverses époques, dont la plus désastreuse fut celle de 1819. En 1828, les banques locales étaient toutes mortes dans le Kentucky (a) et le Missouri; chacun des États de Tennessee, d'Indiana, d'IUinois, de Mississipi et d'Alabama, n'en comptait qu'une ou n'en avait pas encore. Aujourd'hui elles se
(1) Voir la noie 18 à la fin du volume.
(9) En 1819, cet État en avait trente-cinq en activilé.
constituent dans le Sud et dans l'Ouest, avec un caractère gouvernemental, soit que l'État en soit le principal actionnaire, soit qu'il se porte garant de l'emprunt au moyen duquel elles se sont procuré leur capital. Plusieurs d'entre elles ont une tendance marquée à intervenir dans l'agriculture ; la Louisiane est de tous les États celui où l'on a adopté les combinaisons les plus sérieuses et les plus larges à cet égard (i).
Il est fort difficile d'appliquer des institutions originairement façonnées pour la propriété la plus mobile de toutes, la propriété commerciale, à une autre propriété qui a reçu de la nature un caractère d'immobilité reconnu plus ou moins formellement par les lois de tous les pays. Il n'est pas possible de traiter le sol comme une marchandise qui s'emmagasine, ou comme des actions au porteur. On ne peut cependant pas différer plus longtemps d'adopter quelque mesure propre à faire jouir l'agriculture des avantages du crédit. Commençons d'abord sur une petite échelle, si nous craignons des mécomptes ; l'expérience nous indiquera comment étendre le réseau. S'il existait des banques agricoles indissolublement liées au trésor; si c'étaient des établissements publics, à peuprèscomme la caisse d'amortissement et la caisse des dépôts et consignations, personne ne trouverait mauvais que les intérêts qui leur seraient dus fussent assimilés aux contributions directes , perçus de la même manière par douzièmes , et recouvrés par les mêmes procédés, en cas de défaut
(1) Voir la note 19 à la fin du volume.
de payement. Je cite cette disposition comme exemple, plutôt que je ne la recommande comme procédé à employer définitivement. On conçoit cependant qu'elle permettrait aux banques de faire en toute sûreté des avances à l'agriculture, et par conséquent de lui offrir des termes avantageux. Le gouvernement, en prêtant ainsi, au taux de 4 et même de 5 p. 100, à nos agriculteurs, qui payent quelquefois le double et même le triple , ce qu'il recevrait à titre de dépôts , d'épargnes ou de primes d'assurances, changerait la face de nos campagnes, et réaliserait lui-même un bénéfice, sans compter l'accroisse ment des revenus publics qui suivent la progression de la prospérité publique. Dans ce système, les banques seraient accessibles au petit cultivateur, comme au grand, et, par là, elles seraient de fait plus démocratiques qu'aux États-Unis , où , comme je l'ai dit , la porte des banques est fermée au petit cultivateur, souvent même au grand propriétaire foncier. Ainsi notre centralisation , si nous le voulions bien , nous permettrait, aussitôt que l'éducation publique en matière de crédit serait plus avancée , de dépasser les États-Unis, même dans la direction où ils semblent être allés le plus loin ; ainsi , le principe d'autorité a puissance d'enfanter des institutions plus populaires quelquefois que les produits immédiats du régime démocratique.
Dès à présent, d'ailleurs, sans attendre qu'il soit possible de multiplier en France les institutions de crédit, on faciliterait notablement les transactions financières de nos agricultureurs et par conséquent le progrès
de noire agriculture, par une révision de notre législation hypothécaire (i).
Enfin , il serait indispensable de rechercher les dispositions les plus efficaces pour déterminer le public entier à accepter le papier des banques. Il existe à cet égard quelques projets qui paraissent devoir être couronnés de succès (2).
A ne considérer que l'économie qui résulterait en France de l'amélioration du crédit, il est facile de voir qu'elle dépasse tout ce qui serait possible d'attendre d'un remaniement du budget. On dit qu'en France l'intérêt de l'argent est de quatre ou même de trois; oui , sans doute, pour le trésor, lorsqu'il n'a pas besoin d'emprunter, ou pour quelques négociants privilégiés , dans les moments prospères. Les propriétaires fonciers payent presque partout 6 p. 100 au moins, en donnant première hypothèque. Les petits propriétaires et les petits industriels payent 8, 9 et 42 p. 100. A mesure que Ton descend l'échelle sociale, le taux de l'intérêt s'accroît. Pour l'ouvrier des villes, dans ses achats au détail pour les besoins de son ménage, il est de 50, et même de 100 pour 100 par an. Pour le paysan, dans ses relations avec le maréchal, le cabaretier , le marchand de village, il est quelquefois de 100 pour 100 par mois.
Le taux moyen de l'argent dans l'ensemble des transactions de toute nature et de tout ordre qui s'o-
(1) Voir la noie 20 à la fia du volume.
(2) Voir la note 21 à la fin du volume.
pèrent en France, est au moins de 15 ou 20 pour 100. de 25 peut-être. Supposez qu'on parvienne à réduire ce taux moyen de 2 p. 1 00 , ce qui ne me semble pas fort difficile (je suis persuadé en effet qu'entre deux années, Tune de prospérité comme 1824 , l'autre de détresse comme 1831 , ce taux moyen varie du double) il est clair que Ton aura réalisé au profit du pays une économie tout aussi positive que celles qui peuvent résulter d'une diminution des frais de gouvernement , et qui n'en différera qu'en ce qu'elle comprendra presque autant de millions que les autres comptent de milliers de francs. 11 n'est pas possible d'évaluer exactement la somme des transactions qui s'opèrent chaque année en France ; elle s'élève à un grand nombre de milliards ; car il y a transaction, et transaction affectée par le taux de l'intérêt, toutes les fois qu'un produit change de main. La production totale de la France est estimée à 9 milliards; ce qui suppose une masse de transactions- dix à douze fois peut-être plus considérable. La somme annuelle des seuls effets de commerce est d'environ 20 milliards. En admettant une échéance moyenne de quatre mois , et une masse de transactions de 80 milliards, une économie de 2 p. 100 par an représenterait 540 millions.
Voilà les économies dont les hommes d'État doivent se préoccuper aujourd'hui ; ce sont les plus grosses, ce sont celles qui fructifieraient le plus.
Ajoutons que la création des institutions de crédit aurait pour effet de produire une économie de 1 milliard et demi ou 2 milliards, une fois pour toutes,
5M AMÉLI0BAT10W SOCIALE.
par la substitution des billets de banque à une partie du numéraire métallique (1).
Système de communications.
Il serait superflu de s'arrêter à démontrer l'influence salutaire que des travaux publics bien entendus exerceraient sur le bien-être de toutes les classes , et particulièrement sur celui des classes inférieures. A cet égard le public est tout converti. Un système complet de grandes et de petites communications par eau et par terre, comprenant aussi bien les chemins vicinaux que les grandes lignes de chemins de fer, pourvu qu'il y fût appliqué des fonds suffisants soit par l'État, soit par les compagnies, soit parles départements, soit par les communes, ne tarderait pas à doubler, à tripler, a décupler dans certains cas la valeur et le produit d'une grande quantité de terres. Notre agriculture, si déplorablement arriérée , prendrait un .magnifique essor. En vertu de la solidarité qui lie toutes les brandies de production , l'ensemble de notre industrie en serait activé comme par enchantement. Que notre France serait changée si l'on eût consacré à cet usage le milliard de l'indemnité des émigrés (i) et les quatre
(1) Voir le tom. I, pages 88 et suiv.
(9) Une partie de ce milliard a servi à établir des canaux et des chemins de fer en Pensylvanie. La liste des souscripteurs aux emprunts ouverts par l'État de Pensylvanie pour l'exécution de ses travaux publics, figure parmi les documents officiels soumis à la législature. J'y ai retrouvé beaucoup de noms qui
LETTRE XX VIH. 5»
cents millions de la guerre d'Espagne ! La 'restauration , gouvernement caduc et sans génie propre , ne put jamais s'élever à la conception de cette œuvre populaire ; voulant graver sa marque sur la France , elle n'imagina rien de mieux que d'effacer les N impériaux de nos monuments, pour écrire à la place d'autres initiales. Pitoyable plagiat ! C'est avec d'autres caractères et un autre burin que le gouvernement nouveau doit écrire son chiffre sur le sol de la patrie. Il sent que c'est son intérêt ; il n'aura pas besoin qu'on lui rappelle que c'est son devoir.
Ce serait donc une entreprise digne d'un grand peuple qu'un vaste système de travaux qui embrasserait les grands chemins de fer et les modestes chemins vicinaux (1), les canaux et les routes; qui dessécherait les marais et subviendrait à l'irrigation des contrées privées d'eau ; qui rendrait à la culture les Landes et la Sologne , ouvrirait la Bretagne, jetterait la Durance sur la Provence aride , et l'Hérault sur le Bas-Languedoc , pour les arroser ; qui ferait de Rouen et du Havre, de Lille et de Calais, d'Orléans, de Reims et de Troyes , les faubourgs de Paris ; qui consommerait l'union de la Belgique et de la France ; qui fixerait à Strasbourg un des premiers entrepôts du monde ; qui , en attendant mieux , rendrait un peu de vie à Bordeaux, qui se meurt, en lui permettant d'atteindre les départements du Centre et du Midi
étaient inscrits précisément à la même époque sur les tableaux de l'indemnité.
(1) Voir la note 22 à la fin du volume.
par une voie plus sûre et plus rapide que les lits naturels de la Garonne, de la Dordogne et du Lot; qui ressusciterait Nantes , qui est mort, en lui restituant sa Loire perdue au milieu des sables, en le rattachant aux vivaces provinces de l'intérieur, et, surtout, en le rapprochant de Paris, ce cœur de la France; qui placerait Lyon aussi près du Rhin et même du Danube , qu'il Test de la Loire et du Rhône ; qui mettrait en valeur notre richesse minérale , qu'il est plus aisé d'arracher aux entrailles de la terre que de conduire au marché ; qui , dans la répartition de ses bienfaits , n'oublierait pas, comme il est arrivé trop souvent , la paisible et laborieuse population de nos campagnes , et qui délivrerait enfin chaque village , chaque ferme isolée , du blocus de six mois que tous les ans leur imposent les boues de l'hiver. Ce serait beau, ce serait grand. Puisse cette œuvre de paix être bientôt abordée avec des moyens proportionnés à son étendue !
Toutes les améliorations se tiennent : un bon système de travaux publics exercerait une influence active , sur le développement du crédit , et , réciproquement, un système large de crédit public et privé imprimerait la plus grande activité aux travaux publics. Je dis plus : il est impossible que nos travaux publics soient conduits avec rapidité , à moins d'avoir recours au crédit. Prétendre les exécuter exclusivement par le moyen de l'impôt , serait folie. Sans le crédit public et privé, les Américains n'auraient jamais eu de travaux publics. Ils n'ont entamé leurs grands canaux et leurs innombrables chemins de fer qu'à l'aide de leurs
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banques et de leurs emprunts. En J82&, les trois villes du district fédéral, Washington, Georgetown et Alexandrie, formant ensemble une population de trente-deux mille âmes , avec un commerce insignifiant, sans manufactures, sans ressources agricoles, car le pays qui les entoure est d'une extrême stérilité, souscrivirent pour 8 millions de francs au grand canal de la Chésapeake à l'Ohio. Pour couvrir leur souscription, elles négocièrent un emprunt en Hollande, à 91 1|2 en 5 p. 100. Nos villes grandes et riches, comme Lyon, Marseille, Bordeaux , Rouen, auront des canaux et des chemins de fer quand elles voudront faire (i) , dans une juste mesure, ce que les villes petites et pauvres de Washington, Georgetown et Alexandrie ont tenté trop en grand («).
L'amélioration des voies de transport produit souvent un tel abaissement dans le prix des denrées, que, dans beaucoup de cas, rétablissement d'une route ou d'un canal dégrève la population d'une somme qui surpasse le chiffre des impôts contre lesquels on murmure le plus. Il est essentiel en France , où le vin est abondant , et où c'est une boisson légère qui n'abrutit pas l'homme , de le mettre à la portée des classes pauvres, de leur en rendre l'usage journalier. Dans la
(1) Voir la note 2Sà la fin du volume.
(9) Elles sont hors d'état de payer l'intérêt de leurs dettes. Le congrès , qui est le protecteur et le souverain du district fédéral, est obligé de venir à leur secours, et probablement même prendra le parti de se mettre en leur lieu et place envers leurs créanciers.