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6t AMÉLIORATION SOCIALE.
France centrale et dans le Midi , il y a encore plusieurs points où le vin se transporte à dos de mulet (i). Du vin qui fait quinze lieues par cette voie , et ce n'est pas extraordinaire , est renchéri par hectolitre de 6 fr. environ. Le même trajet, par canal, coûterait moins de 1 fr. par hectolitre , en admettant que Ton opérât sur des masses un peu considérables; et une réduction de 5 fr. par hectolitre, ou de 5 cent, par litre, est quelquefois égale , pour les vins les plus communs, à cinq fois la valeur du droit (s). Ainsi, la création d'une ligne navigable, considérée sous le seul rapport du transport des boissons, profiterait plus à certains consommateurs que la suppression des impôts indirects; tant il est vrai que, dans certains cas, l'impôt peut être un bon placement, et que Ton doit plus s'inquiéter de l'emploi du budget que de l'énormité de son chiffre.
Réforme de la législation et des règlements.
Nous devons nous féliciter hautement d'avoir substitué une législation fondue d'un seul jet, et uniforme pour tout le territoire , à des lois et à des coutumes de
(1) A Limoges, par exemple, il arrive encore à dos de mulet du vin de Brives(Gorrèze)etde Sarlat (Dordogoe). La distance de Limoges à Sarlat est de trente-six lieues. Depuis que l'j>n a percé de nouvelles routes, la quantité de vin conduite ainsi au marché a beaucoup diminué.
(2) En France, la consommation du vin est frappée d'une taie triple : 1° la taxe de circulation qui est fort modique; elle varie de 60 centimes à 1 fr. 30 cent, par hectolitre ; 2° le droit
tous les âges et de toutes les origines. Tout en admirant notre Gode civil, il me sera permis de dire pourtant qu'il consacre un principe incompatible avec la tendance des sociétés modernes.
C'était la pensée de Napoléon qui planait dans le conseil d'État lors de l'enfantement de cette belle œuvre. Or, Napoléon était préoccupé par-dessus tout des idées romaines. 11 voulait fonder un empire de granit sur le modèle de Rome. Ses conseillers étaient pénétrés de l'idée que la loi romaine était la justice pure , absolue et immuable. On nous a donc fait une législation qui protège les intérêts divers , plutôt en raison du degré d'importance qu'ils avaient il y a dixhuit cents ans, que de celle qu'ils ont acquise aujourd'hui. La propriété .foncière, du temps des Romains, était presque la seule propriété; l'agriculture était la seule industrie honorée ; le travail manufacturier n'était qu'un accessoire des travaux domestiques et s'effectuait , dans la maison, par les esclaves; le commerce était abandonné aux étrangers et aux affranchis. Alors on ne soupçonnait pas la possibilité des immen-
d'entrée qui n'existe que dans les villes où il y a un octroi , et qui varie de 60 c. à 4 fr. 80 c. par hectolitre, suivant l'importance des villes ; 3° le droit de détail payé par les cabaretiers, et qui est de 10 p. 0/0. A cela il faudrait ajouter les taxes municipales. Du vin de qualité inférieure, valant dans les pays voisins des vignobles 6 à 8 fr. l'hectolitre , serait donc difficilement grevé, dans la plupart de nos villes, de 5 fr. par hectolitre au profit du trésor. Dans les campagnes , les boissons ne sont frappées que de la taxe de circulation , excepté dans les cabarets, où le droit de détail est constamment perçu.
ses fabriques à l'anglaise, ni celle des puissants appareils mécaniques dont nous avons fait l'âme de nos manufactures ; on n'avait pas l'idée des grands établisments tels que les docks et les entrepôts, qui permettent à un homme de régler dans son cabinet des opérations immenses, sans toucher aux. marchandises, sans même en voir les échantillons, par de simples signatures apposées sur des warrants ou reconnaissances. La comptabilité était ignorée. Les banques étaient hors de la prévision des esprits les plus élevés. Les gouvernements d'alors s'inquiétaient peu des moyens de rendre les échanges prompts , commodes et faciles ; les routes qu'ouvraient les préteurs et les empereurs, étaient des voies militaires. On avait peu d'intérêt alors à économiser le temps; le temps n'a de prix que dans une société qui travaille et qui trafique (i). On avait au contraire beaucoup de raisons pour conserver la richesse dans les grandes familles. La propriété foncière , en vue de qui toutes les lois étaient conçues, se prête peu à la mobilité. Le but de la législation était tout de fixité et de perpétuité ; les formes qu'elle consacrait étaient d'une* majestueuse lenteur.
D'après le type romain, Napoléon et son conseil
, (1) On raconte qu'A Naples, les Italiens font l'objection suivante à une compagnie qui a établi un bateau à vapeur pour la Sicile : « Votre bateau, qui nous mène en un jour, demande « le même prix que les bâtiments à voile qui ne font la tra- • versée qu'en trois. C'est absurtie. Comment voulez-vous que » nous payions autant pour être entretenus un jour que pour
d'État nous ont donné une législation où tout est sacrifié à la propriété territoriale. La loi se tient dans la défiance contre l'industriel et le commerçant (1). A ses yeux , ils sont encore le plus souvent les fils de l'affranchi et de l'esclave , ou tout au moins de petites gens, des roturiers, qu'il est permis de traiter cavalièrement. Au contraire la présomption est toujours en faveur du propriétaire. Celui-ci est protégé, non comme agriculteur et travailleur, mais bien en raison de sa qualité abstraite de propriétaire, de détenteur du sol, de légataire du patricien ou du baron féodal («). Ainsi nos lois méconnaissent l'importance de l'industrie et la grandeur des destinées qui lui sont promises; elles l'entravent et la froissent par la complication des formalités qu'elles imposent, par les détails et les causes de nullité qu'elles multiplient.
Gomme il n'est donné à personne , même aux Napoléon, de lutter contre la tendance de leur siècle, il arrive maintenant que les formes instituées afin de
'< l'être pendant trois ? » C'est le raisonnemunt d 1 un peuple qui ae pense qu'à tuer le temps, et non celui de gens qui savent le mettre à profit.
(1) M, Decourdemancbe a publié dans le Globe , à la .fin de 1830 et en 1831 , une série de lettres où le caractère de notre législation sous ce rapport est clairement exposé.
(2) Notre législation ne manque cependant pas de dispositions conçues dans un esprit contraire; maie elles sont éparses et ne forment pas corps. Ce ne sont que des exceptions. Dans le nombre on peut signaler, comme fort remarquable, la clausç de la loi électorale qui compte au fermier, pour le cens , une yarlie des contributions de la terre qu'il exploite.
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protéger la propriété foncière, au détriment des autres, lui sont nuisibles. Les dispositions combinées dans le but d'empêcher le déplacement forcé du sol, tournent au détriment du propriétaire plus encore qu'à celui de quiconque traite avec lui, et ne profitent qu'aux gens de chicane. Le nouveau César fut obligé de déroger à ses principes absolus sur l'immobilité du sol, en consacrant la loi de l'égal partage. Faute d'avoir suffisamment écrit dans les lois et dans les principes du gouvernement le respect et la considération qui sont dus à la propriété mobilière et commerciale , on a inspiré à beaucoup de gens, et aux -pauvres surtout, celte idée que la terre était la seule propriété sûre. Le placement foncier a été le plus recherché de tous, le seul recherché souvent. On a provoqué ainsi une division toujours croissante du sol, qui est très-médiocrement favorable aux progrès bien entendus de l'agriculture, et qui détourne du travail commercial ou manufacturier les fécondes épargnes du pauvre.
Les portions de notre législation qu'il est le plus urgent de reviser, sont : 1° le Code de procédure : à une époque où les individus et les peuples vivent plus dans un an qu'autrefois dans dix , un système qui prolonge les débats judiciaires pendant une longue suite d'années est évidemment imparfait; 2° le Code de commerce , spécialement à l'égard des faillites.
Les attributions des tribunaux de commerce devraient être étendues. Il est vrai que déjà, dans les grandes villes , les fonctions consulaires et surtout la présidence exigent trop de travail pour que les princi-
paux négociants puissent les accepter. Us consentiraient à sacrifier leurs loisirs et une portion de leur sommeil à la haute mission d'arbitres de l'industrie; ils ne peuvent y sacrifier leurs affaires et leur position commerciale. Mais cette difficulté est de celles qu'on peut lever avec de l'argent , soit en allouant aux présidents des tribunaux de commerce une indemnité qui leur permette de s'assurer l'aide de secrétaires intelligents, soit en attachant à ces tribunaux quelques fonctionnaires rétribués sur qui pèserait le plus lourd de la besogne. Dès à présent , rien n'empêcherait de rendre les tribunaux de commerce plus indépendants des cours royales. Peut-être devons-nous tendre à avoir en France deux juridictions distinctes, comme, aux États-Unis et en Angleterre, on a les cours d'équité et les cours de droit commun. Chez nous, la distinction serait plus rationnelle, plus nette et plus utile; elle aurait pour objet de dégager l'élément industriel et de lui assurer la liberté nécessaire à son développement. Ne soyons cependant pas sévères envers notre législation : je ne crois pas qu'il en existe aucune qui soit, tout considéré , beaucoup plus commode pour le travail. La loi américaine elle-même a trop conservé des défauts de la législation anglaise. Elle en a gardé l'indécision et le vague ; elle est comme elle sous l'empire a peu près exclusif des précédents, et prend encore les siens dans les jugements de la Grande-Bretagne, comme si l'Amérique du Nord était encore colonie anglaise. Dans la plupart des États, les deux juridictions mal définies du droit commun et des cours d'équité ont été
maintenues. Dans quelques États anciens, comme en Virginie , la législation a retenu une forte dose de féodalité. La loi américaine offre pourtant l'avantage immense, sous le rapport industriel , de procéder plus simplement, avec moins de frais et de formalités, que la loi anglaise ou que la nôtre, et surtout d'économiser le temps par la réduction des délais. Quant à l'intervention du jury en matière civile» elle est d'une valeur douteuse. J'entends dire souvent que l'on aimerait mieux avoir -affaire à trois juges éclairés et inamovibles (i) qu'à douze citoyens pris au hasard, qui souvent apportent sur les sièges judiciaires leurs préjugés, leurs jalousies de classes et leurs passions de parti. Avec le jury, le talent de l'avocat pèse trop dans la balance, la bonté de la cause pas assez. Enfin, en Amérique, les tribunaux de commerce n'ont pas de juridiction obligatoire ; les tribunaux ordinaires connaissent de toutes les causes, à moins. de convention préalable entre les parties à l'effet de soumettre tout différend* qui surviendrait entre elles à des arbitres ou à un comité de la chambre de commerce , qui elle-même n'est qu'une association libre, et qui n'existe pas partout.
Il ne convient pas qu'un peuple change de lois tous les matins, et comme de chemise ; je ne pense donc pas qu'il fût convenable de provoquer la refonte générale
(1) La prédominance des doctrine» démocratiques a eu ici pour effet de diminuer l'indépendance des juges, en leur retirant, dans la plupart des États, l'inamovibilité. Les juges sont nommés pour un terme qui varie avec les États. Dans chaque État, les juges de la cour supérieure sont choisis pour un temps
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de nos code* ; il y a lieu seulement à une révision partielle et successive. Dès aujourd'hui, sans y changer* une ligne, on peut rendre notre législation beaucoup plus favorable aux intérêts du. travail. La loi n'est gag quelque chose d'absolu et d'inflexible comme une tirmule d'algèbre ; elle est élastique comme l'esprit dts* hommes chargés de l'appliquer. Sans faire injuroàt nos tribunaux, ne peut-on pas rappeler que, toiwàa tour, selon les besoins des temps, ils ont donné à nos» lois politiques des interprétations différentes et contra- dictoires? Le libre arbitre do juge, surtout dans les» causes civiles où il est à la fois juge et juré, peut s'exercer et s'exerce en effet toujours dans une certaine limite, sans qu'il cesse pour cela d'être probe et consciencieux. Si nos tribunaux se disaient que, dans une foule de cas, l'équité commande d'interpréter la législation dans le sens industriel, plutôt que dans le sens féodal ou romain , vous verriez disparaître mille obstacles de détail suscités à l'industrie, sans que la loi fût le moins du monde torturée.
Malheureusement, l'éducation que reçoivent dans les écoles de droit nos apprentis juges et nos aspirantshommes de loi, les place dans une disposition toute contraire. On les tient absorbés dans le passé et le dos tourné à l'avenir ; on les sursature d'Ulpien et de Tribonien ; on les accoutume à peser les intérêts so-
plus long que les autres et sont même quelquefois encore inamovibles ; ce qui s'exprime en ces termes, que leurs fonctions durent autant qu'ils se conduisent bien {during goodbehavlour ).
ciaux dans la balance des jurisconsultes de Justinien, qui l'avaient reçue des conseillers des premiers Césars, qui les tenaient des magistrats de la république. Les notions du juste et de l'injuste dont on les imprègne sont ceHes qui convenaient à une société toute différente de la nôtre. Il en résulte que Ton applique fréquemment nos lois d'après une conception sociale arriérée de deux mille ans ; je fais cette observation critique sans aucune amertume et avec un regret douloureux, car personne plus que moi ne respecte le noble caractère de notre magistrature. L'intérêt de la France exigerait au contraire que Ton prit à tâche de mettre en saillie les nombreuses pensées d'avenir disséminées dans notre Code par l'empereur , pêle-mêle avec la poussière de vingt siècles.
La suprématie dont, depuis cinquante ans, les avocats ont joui en France, excepté pendant la période impériale , a fait dominer partout l'esprit du palais. Il est de mode aujourd'hui de distinguer et de subtiliser, mais de distinguer conformément aux idées d'un préteur de la république romaine, et de subtiliser d'après les us et coutumes du Châtelet. La bureaucratie est infestée de cette maladie. Toi se croit un grand administrateur aujourd'hui, parce qu'en se torturant l'esprit, il est parvenu à s'approprier les habitudes intellectuelles d'un clerc de procureur. Il résulte de là que le pays est inondé de règlements minutieux, trop souvent conçus dans le sens que je signalais tout à l'heure à propos de nos tribunaux. Par là l'on a fait des ennemis à notre centralisation, sans laquelle cependant nous ne saurions
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-vivre. Cette avocasserie rétrograde nous déborde. Elle paralyse les entreprises les plus utiles, ou les frappe de mort avant qu'elles ne soient à terme. Il ne serait pas difficile de remédier à ce mal, si notre régime parlementaire laissait aux ministres le temps de vaquer aux affaires du pays. Malheureusement, dans l'état actuel des choses , leur premier souci est forcément celui des luttes de la tribune ; ils abandonnent toute l'administration à la routine de leurs bureaux.
Lorsqu'il le vent d'est souffle, vent acre et malsain , qu'accompagnent des torrents de pluie froide , je me sens porté à désespérer du salut de notre vieille France. Quelle autre nation a duré quatorze siècles pleins? Quatorze cents ans de gloire, n'est-ce pas assez pour une vie de peuple? Je me surprends quelquefois à considérer comme autant de symptômes d'une mort prochaine, cette préoccupation du passé qui ressemble à celle d'un vieillard écrivant son testament , cette idéologie chicanière renouvelée du Bas -Empire, cette infiltration universelle de doctrines désorganisatrices. Mais ces idées noires ne durent pas plus que l'orage ; aussitôt que le ciel redevient bleu , je me remets à croire fermement que notre race n'est pas au bout de ses destinées, qu'elle a encore de grandes choses à faire, et que nous saurons bien regagner le temps perdu , car nous avons une prodigieuse facilité à nous approprier ce qui est neuf; quand nous en avons la volonté, il nous est facile , grâce à notre enthousiasme et à nos habitudes d'unité , de franchir d'un bond L'in tervalle que d'autres ont marqué d'un laborieux sillon*
Augusta (Géorgie), 5 septembre 1835.
Il n'est vraiment pas possible de prévoir le jour où les nègres de ee pays* seront affranchis. Entre le noir et le blanc, il y a ici un abîme. La difficulté n'est pas précisément financière ; car, pour appliquer aux deux millions et demi de nègres américains le procédé que les Anglais ont employé dans leurs colonies, il faudrait un milliard et demi, somme qui n'est pas au-dessus des forces de l'Amérique du Nord. En menant graduellement l'opération émancipatrice , de manière à la rendre plus lenteetplussure que dans lestles anglaises, une somme moindre y suffirait; mais il existe un autre obstacle contre lequel l'or ne peut rien.
La nature anglaise est exclusive. La société anglaise est morcelée en un nombre sans fin de petites coteries,
dont chacune jalouse celle qui la précède et dédaigne celle qui la suit. L'Anglais est dans son pays ce qu'est son pays par rapport au reste du monde, un insulaire.
Cet exclusivisme de coteries se retrouve dans les rapports de race à race. L'Anglais n'est pas susceptible de fraterniser avec les Peaux -Rouges ou avec les noirs. Entre eux et lui aucun rapport de sympathie et de confiance réciproque n'est praticable. Les Anglo-Américains ont conservé, en l'exagérant, ce défaut de leurs pères. Pour ceux du Nord comme pour ceux du Sud , pour l'Yankée comme pour le Virginien, le noir est un Philistin, un fds de Cham. Dans les États sans esclaves, comme dans ceux où l'esclavage est admis, la réhabilitation du noir semble impossible.
Un Américain du Nord ou du Midi, qu'il soit riche ou pauvre, ignorant ou savant, évite le contact des noirs comme s'ils étaient pestiférés. Libre ou esclave, bien ou mal vêtu , le noir ou l'homme de couleur est toujours un paria ; on lui refuse un gîte dans les hôtels ; au théâtre et sur les bateaux à vapeur , il a une place marquée loin des blancs; il est .exclu du commerce, car il ne peut mettre le pied ni à la bourse ni dans les bureaux des banques. Partout et toujours il est émi nemment impur. Ainsi traité comme un être vil, il .arrive presque toujours qu'il s'avilit (i).
(1) Les Américains reconnaissent que le préjugé de la peau est bien plus fort chez eux que chez les Anglais. Il y a quelques jours j'assistai à la représentation d'une pièce de facture américaine, intitulée Jonathan Doubitkins, dont le héros, natif
En Europe, des noirs ou des hommes de couleur ont quelquefois occupé des positions élevées. Il n'y en a pas d'exemple aux États-Unis. La république d'Haïti a des représentants accrédités en France ; elle n'en a pas à Washington. On raconte à New-York le désappointement d'un jeune Haïtien , proche parent de l'un des ministres de Boyer , ayant reçu une bonne éducation en France , qui , étant venu à New-York , ne put obtenir d'être admis dans aucun hôtel , 6e vit refuser son argent au théâtre , fut mis à la porte de la chambre d'un bateau à vapeur , et fut obligé de se rembarquer sans avoir pu parler à personne. A Philadelphie , on m'a cité un homme de couleur possédant une belle fortune , fait très- rare dans cette classe , qui invitait quelquefois des blancs à dîner chez lui , mais qui ne prenait point part au festin , et servait lui-même ses hôtes. Au dessert , ceux-ci l'engageaient cependant à s'asseoir avec eux , et il cédait à leurs instances. A la fin de 1833, dans un État de la Nouvelle-Angleterre, le Massachusetts (t) , si j'ai bonne mémoire, un homme de couleur, se trouvant sur un bateau avec sa femme, voulut la faire entrer dans la chambre des dames
de Philadelphie, arrivé à Londres, se trouve , par une série de méprises, dîner à l'office avec les domestiques au lieu de dîner dans le salon avec son correspondant. Tout à coup, une femme de chambre noire vient sans façon s'asseoir à la même table, sans que le sommelier ni le mailre d'hôtel s*en émeuvent. Jonathan , plus susceptible , se lève aussitôt, saisi d'indignation, et refuse de continuer le repas.
(1 ) Voir la note 24 a la fin du volume.
(ladies cabinj; le capitaine l'en renvoya. De là, procès entre le capitaine et lui; il voulut faire décider par les tribunaux s'il était permis à des gens de couleur libres, se conduisant décemment v de jouir des mêmes droits que les blancs , dans un État où la loi les reconnaît pour citoyens. Il gagna en première instance , mais la cour d'appel donna raison au capitaine.
Les divers peuples de la grande famille chrétienne, après avoir reçu pendant plusieurs siècles l'enseignement que les successeurs de saint Pierre distribuaient au monde, ont choisi dans l'ensemble du christianisme un principe en harmonie avec leur tempérament , et en ont fait la base de leur existence. Nous , Français , peuple très-chrétien, nous avons donné la préférence au principe de la charité universelle (i). A nos yeux il n'y a plus de gentils. Nos* prévenances envers les étrangers s'accroissent en raison du carré de la distance qui sépare leur pays du nôtre. Les Espagnols , peuple chevaleresque , ont adopté avec une ardeur toute particulière le culte de la Vierge (a) , qui est d'institution
(1; C'est pour cela que la nation française ne s'est jamais sentie vivre que lorsqu'elle s'est mêlée activement des affaires de la civilisation , et qu'elle ne sera jamais satisfaite intérieurement , que lorsque extérieurement elle jouera un grand rôle.
(2) C'est pour cela que le régime représentatif à l'anglaise ne peut réussir avec les Espagnols. Il est trop prosaïque, trop positif pour un peuple à qui les grands sentiments et l'enthousiasme sont nécessaires comme l'air qu'il respire , et qui , lorsqu'il en est privé , tombe dans une léthargie entrecoupée de convulsions.
plus moderne dans le catholicisme. Les peuples protestants se sont rangés sous le principe de la conscience individuelle. C'est à peu près tout ce qu'ils ont voulu accepter du christianisme ; ils ont renié tous les développements successifs que l'Église avait ajoutés à la foi des apôtres ; ils ont même rejeté une partie de ce que le Christ avait enté sur la théologie judaïque. Parmi les protestants, les Yankees sont ceux qui ont poussé le plus loin ce mouvement à reculons. Ils sont, à peu de chose près , redevenus Juifs et retombés sous la loi de Moïse. Ce sont les formules de l'Ancien Testament qu'ils invoquent de préférence ; ils lui empruntent leurs noms, et parmi les particularités qui frappent un Français, dans la Nouvelle-Angleterre, l'une des plus étranges est cette multitude d'appellations juives, telles que Pbinéas, Ébénezer, Judah, Hiram , Odadiah , Ezrah , etc. , etc. , qu'il voit sur les écriteaux et sur les affiches.
Comme la religion des peuples est la régulatrice de leurs sentiments, les Yankees ayant rebroussé jusqu'au judaïsme, se sont trouvés avoir, comme les Juifs , ce sentiment exclusif de la race qui était déjà inhérent à leur origine insulaire. Le fait est que leur foi religieuse s'accommode parfaitement de rabaissement des noirs. Le noir leur semble un produit extrêmement inférieur de la création ; l'idée d'une assimilation , même imparfaite, entre le blanc et le noir, révolte tout leur être ; le mélange des deux races , qu'ils qualifient (ï amalgamation, leur semble un abominable scandale, un sacrilège qui mériterait d'être puni comme le furent
jadis les faiblesses des Hébreux avec les filles de Moab.
L'affranchissement du noir comprend ici deux mesures : Tune matérielle , c'est-à-dire la manumission du maître ; celle-ci serait facile si l'on offrait aux propriétaires une indemnité suffisante, et le pays serait assez riche pour y subvenir; l'autre , toute morale , consistant dans la reconnaissance réelle des droits du noir, dans son admission graduée aux privilèges personnels du blanc , rencontrera d'insurmontables obstacles au Nord comme au Sud , et soulèvera peut-être plus de répugnances au Nord qu'au Sud.
Le principal obstacle à l'affranchissement des noirs est aussi de Tordre moral en ce qui concerne l'esclave. Pour qu'il puisse être admis à la liberté, il faut qu'il soit initié à la dignité et aux devoirs de l'homme , qu'il travaille pour payer son tribut à la société et pour maintenir honorablement son existence et celle des siens , qu'il se plie à obéir autrement que sous la menace du fouet. Il faut qu'il porte en lui les sentiments constitutifs de la personnalité , et avant tout, celui de la famille ; il faut qu'il veuille et sache être fils, époux et père. Il n'y a de droits imprescriptibles à la liberté que pour qui est en mesure d'en jouir avec profit pour la société et pour lui-même. L'esclavage, si odieux qu'il puisse être, est cependant une forme d'ordre social ; il doit être conservé là où toute autre forme meilleure serait impossible ; il doit disparaître là où l'inférieur est mûr pour une plus favorable condition.
A l'égard des prolétaires d'Europe , la difficulté est
du même genre que celle qui semble devoir rendre à tout jamais impossible l'émancipation des esclaves américains; elle est seulement d'une moindre taille, et déjà elle est à demi vaincue. Pour que le salarié s'élève, il faut que les classes supérieures soient prêtes à le traiter comme un être appartenant à la même nature qu'elles, et il faut que lui-même ait acquis des sentiments d'un ordre plus élevé que ceux de sa condition présente. Il faut qu'il ait le désir d'être non-seulement plus heureux, mais aussi meilleur. Pour que d'autres rapports s'établissent entre les bourgeois et les prolétaires, il faut que, de part et d'autre, on le veuille de jcette volonté ferme qui retourne les idées et les habitudes.
La question de l'amélioration du sort des prolétaires est donc essentiellement de l'ordre moral. Un remaniement moral de la société en est la condition préalable. Or, qui dit morale dans le sens large du mot , dit religion. La philanthropie et la philosophie n'ont de force pour agir sur la moralité humaine, que celle qu'elles empruntent à la religion. La philanthropie est l'ombre d'une religion qui s'en va ; la philosophie n'est moralisante qu'autant qu'elle est le crépuscule d'une religion qui vient ou qui renaît. A la religion seule il sera donné de toucher assez profondément le cœur de toutes les classes, et d'illuminer assez vivement les esprits, pour que le riche et le pauvre conçoivent de nouveaux rapports entre eux, et se déterminent à les observer.
L'histoire nous montre que la civilisation , dans ses
phases successives, a graduellement amélioré le sort des classes inférieures; elle atteste aussi que chacun des grands changements opérés dans la condition des masses à été précédé d'une révolution morale consommée ou préparée par la religion, et accompagné d'une transformation dans la religion elle-même. Ce fut la religion qui fit tomber les fers des esclaves; ce fut elle qui , peu à peu , dégagea les serfs de la glèbe. Les principes émancipateurs de la révolution française n'étaient que les préceptes du christianisme pratiqués par des gens qui n'étaient plus (Chrétiens , et les révolutionnaires décernèrent au Christ l'épithète , glorieuse à leurs yeux , de sans-culotte.
Ainsi , pour que les efforts de la bourgeoisie en faveur du peuple fussent énergiques et soutenus , il faudrait qu'ils fussent dirigés par une inspiration religieuse. Pour que les prolétaires fussent sûrement retirés de leur infériorité , il faudrait que la religion les eût solidement posés à ce niveau de moralité auquel nous les avons vus maintes fois, par un élan sublime, s'élever pour un instant. Or , la bourgeoisie est peu croyante. Si dans les rangs supérieurs de cette classe la philosophie antireligieuse du xviii 6 siècle perd aujourd'hui de ses prosélytes , elle les retrouve au double dans les rangs subalternes. L'incrédulité a baissé, d'un cran : son troupeau a perdu en qualité, mais il a augmenté en quantité. L'irréligion travaille les prolétaires des villes, les dispose à la révolte, et les rendrait incapables de supporter régulièrement la liberté. Quand nous aurons des routes, quand les écoles auront appris à
lire à tout le monde, ceqni ne tardera pas, vous verrez, si dès à présent vous n'y prenez garde , l'irréligion envahir nos campagnes et les infester.
Le christianisme, ou au moins le catholicisme, semble à la veille d'éprouver chez nous une désertion générale. Et pourtant combien nous sommes loin d'avoir tiré des principes chrétiens, que Ton affecte de considérer comme épuisés, tout ce qu'ils renferment d'éléments de liberté et de bonheur pour les masses! Nous, Français, nous sommes un peuple très-chrétien en ce sens que nous Croyons à l'unité de la famille humaine , et nous le témoignons par notre bienveillance envers toutes les nations; mais il semble que nous dépensions à l'extérieur toute la chaleur que le christianisme a développée en nos âmes. Nous, les apôtres de la fraternité des peuples , nous n'avons pas encore fait pénétrer dans les relations de classe à classe le principe delà fraternité des hommes. Nous, bourgeois, fils d'affranchis , nous croyons que les prolétaires v fils d'esclaves, sont d'une autre nature que nous. Nous avons encore au fond du cœur un reste de vieux levain païen. Nous ne professons plus, avec Arîstote, qu'il y a deux natures distinctes , la nature libre et la nature esclave; mais nous faisons tout comme si nous étions nourris de cette doctrine. Nous ne sommes encore ni les pères ni les frères aînés des paysans et des ouvriers. Dans l'ensemble de nos relations avec eux, nous sommes toujours leurs maîtres, et leurs maîtres exigeants.
Et malheureusement, tandis que la société tourbil-
lonnanl à l'aventure, et courant des bordées sans boussole , est exposée à des catastrophes qu'une direction religieuse aurait seule pouvoir de prévenir, la religion ne se met aucunement en mesure de reprendre son empire et de ressaisir le gouvernail. Au milieu des peuples qui se précipitent en avant à tout hasard, le catholicisme se tient immobile, silencieusement enveloppé dans son manteau , les bras croisés et l'œil fixé vers le ciel. L'Église a supporté avec une héroïque résignation toutes les angoisses de la tourmente révolutionnaire : elle s'est laissé fouetter de verges comme le Juste ; elle a , comme lui , été mise sur la croix , et de là elle n'a ouvert la bouche que pour prier Dieu en faveur de ses bourreaux. Mais les souffrances du Juste ont sauvé les faibles et ont changé le monde ; aucun signe n'indique encore que les souffrances récentes du catholicisme ne doivent rien sauver. Nous ne voyons pas que, du tombeau où on l'avait jeté, le croyant mort, il ait rapporté aucune pensée de réorganisation pour l'humanité qui en a soif.
L'Église romaine est ce qu'elle était il y a quatre siècles; mais, depuis lors, le monde est devenu tout autre; il vaut virtuellement mieux, et il s'est dégagé du passé avec la ferme volonté de n'y point revenir. Si la civilisation doit se constituer sous une nouvelle forme , comme tout annonce qu'elle s'y prépare , la religion, qui est le commencement et la fin de la société, la base de l'édifice et la clef de la voûte, la religion doit pourtant se renouveler aussi* Serait-ce donc la première fois que le christianisme aurait plié ses for-
mes et sa règle aux instincts et aux tendances des peuples qu'il avait à moraliser?
Certes, nous ne nous rallierons jamais, nous Français, à aucune des variétés du protestantisme; il est trop sec et trop froid pour nos cœurs passionnés ; il est trop étroit pour nos âmes expansives. Je ne demande pas mieux que d'admettre que notre séparation du catholicisme n'est .qu'une querelle de famille qui se terminera par un étroit embrassement ; mais , pour que l'on se rapproche, il faudra qu'il fasse la moitié du chemin. Ce ne sera point le catholicisme du concile de Trente qui aura le don de nous émouvoir et de courber nos intelligences. II faudra qu'uni branche nouvelle sorte du tronc de Jessé, et que le souverain pontife , prenant à la main ce divin rameau en signe de réconciliation , s'avance vers le siècle , entouré de son Sacré-Collège ; il faudra qu'à la face du monde , lui , le représentant d'une dynastie de dix-huit siècles, il tende la main aux puissances nouvelles contre lesquelles les foudres du Vatican sont venues se briser en éclats, et qui aujourd'hui le bravent et l'insultent, à la science et à la presse ; il faudra qu'il reconnaisse les droits de l'industrie, sur qui a pesé jusqu'à ce jour l'anathème lancé contre la matière; il faudra qu'il proclame que les peuples sont arrivés à leur majorité, et qu'il leur offre une charte qui constitue une catholicité plus large, une église véritablement universelle, et qui consacre les droits que la personnalité humaine est en mesure d'exercer aujourd'hui. Il faudra qu'il secoue cette éternelle enveloppe d'austérité lugubre,
dont le catholicisme dut se couvrir dans des temps de misère et de douleurs , avant que le travail n eût multiplié la source des joies de ce monde et n'eût légitimé le plaisir. Il faudra enfin qu'il annonce cette parole mystérieuse que le monde attend , qui doit consacrer l'union de l'Occident et de l'Orient, et l'harmonie des deux natures. A ce prix , le genre humain criant Dieu le veut! tomberait aux genoux du successeur de saint Pierre, et lui demanderait sa bénédiction. A ce prix, le catholicisme redeviendrait ce colosse d'autorité qu'il fut dans le passé , car il redeviendrait ainsi ce qu'il fut au temps où nos pères reconnaissaient eu lui le bienfaiteur des hommes.
Ici, la religion a présidé l'exaltation des classes inférieures. Le mouvement démocratique des États-Unis a son point de départ dans le puritanisme. Les Puritains vinrent en Amérique, non pour chercher de l'or, non pour conquérir des provinces, mais pour fonder une église sur le principe de l'égalité primitive. Us étaient de nouveaux Juifs, comme je l'ai dit. Ils voulaient se gouverner d'après les lois de Moïse. Dans l'origine, ils absorbèrent complètement la cité dans l'église ; ils se partagèrent en congrégations religieuses, où tous les chefs de famille étaient égaux, conformément à la loi mosaïque, qui étaient présidées par les anciens (elders) et par les saints, et où toutes les distinctions terrestres étaient, les unes abolies, les autres comptées, pour rien. Un de leurs premiers soins fut de fonder, sous l'inspiration de leurs croyances, des écoles où tous les enfants étaient élevés ensemble et delà même manière.
Quoique inégalement riches, ils adoptèrent tous la même vie. Les travaux matériels auxquels ils furent obligés de se livrer en commun pour se défendre de la faim et des sauvages, fortifièrent leurs habitudes et leurs sentiments d'égalité. Or, c'est la Nouvelle- Angleterre, exclusivement habitée par les fils des Puritains, et où leurs traditions et leur foi se sont conservées intactes, .qui a été et qui est encore le foyer de la démocratie américaine.
Aussi la démocratie américaine est parvenue à se constituer. Au contraire, en 1793, tous nos efforts pour en établir une en France auraient été vains, lors même que nous eussions été propres à vivre démocratiquement, parce que nous voulions la fonder sur l'absence de tout sentiment religieux, sur la haine de la religion.
Les sentiments et les mœurs doivent préparer et inspirer les mesures d'amélioration sociale; les lois doivent les formuler et les prescrire. La politique et la religion doivent donc , dans cette œuvre difficile, se donner la main. La politique doit, tout aussi bien que la religion, se transformer pour le progrès de la civilisation, pour le salut du monde.
J'admire les résultats que le régime politique des États-Unis a produits en Amérique. 11 me paraît cependant impossible que les institutions au moyen desquelles l'amélioration populaire s'est réalisée ici, parviennent à s'acclimater chez nous. Entre la politique et la religion qui conviennent à un peuple, il existe des conditions naturelles d'harmonie. Le protesta n-
tisme est républicain. Le puritanisme est le $elf-gwernment absolu en religion ; il l'engendre en politique. Les Provinces-Unies étaient protestantes; les États- Unis sont protestants. Le catbolicisme est essentiellement monarchique; dans les pays qui sont catholiques, au moins par le souvenir, par les habitudes et par l'éducation, sinon par la foi , une démocratie régulière est impraticable. L'anarchie des ci-devant colonies espagnoles prouve suffisamment à quels amers regrets s'exposent les peuples catholiques lorsqu'ils veulent s'appliquer les formes politiques des populations protestantes.
Abstraction faite des nécessités de notre caractère national façonné par le catholicisme, ce serait se tromper que de croire que l'on agrandirait en France Ife domaine de la liberté , et que Ton ferait du gouvernement populaire en étendantla prérogative du corps électoral et des assemblées qui émanent de l'élection , ou même en élargissant le cercle des électeurs. Le corps électoral, tel qu'il est et tel qu'il sera pendant longtemps encore, ne représente qu'une partie de la nation, la bourgeoisie. L'immense majorité nalionale n'est pas représentée; nos paysans et nos ouvriers ne votent pas et ne peuvent point voter. Adopter le suffrage universel, ce serait faire descendre la dignité électorale à leur niveau, qui est aujourd'hui bien bas, et non les élever eux-mêmes. Déjà beaucoup d'hommes impartiaux reconnaissent que les électeurs à 200 fr. ne forment point un corps plus libéral , plus disposé au progrès réel, que ne l'était celui des électeurs à cent