‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DUR NORDChapitre 16 sur 47 · U TRAVAIL · texte numérisé non relu

U TRAVAIL

pour eii rejoindre uû autre, pour s'aboucher avec un homme de loi ou un courtier. Ce n'est point comme à Paris» où l'on perd un temps précieux à courir l'un après l'autre. Paris est la cité commerciale la plus mal arrangée de l'univers. New-* York est cependant moins bien ordonné que Londres ou que LiverpooL II n'y existe rien dans le genre des grands docks ou du Commercial-HatMe '.

Les mœurs sont celles d'une société travaillante et agissante. A quinze ans, un homme entre dans les affaires; à vingt et un» il est établi , il a sa ferme » son atelier , son comptoir ou son cabinet » son industrie enfin, quelle qu'elle soit. C'est aussi Fège où il prend femme ; à vingt-deux ans, il est père de famille , et , par conséquent, il a un puissant aiguillon pour s'exciter au travail. Il n'y a ici de considération que pour celui qui a une profession , et, ce qui est à peu près la même chose, qui est marié; pour l'homme enfin qui est membre actif, directement utile , de l'organisme social , qui contribue pour sa part à augmenter la richesse publique , en créant, soit des choses , soit des ' hommes. L'Américain est élevé dans cette idée , qu'il aura un état, qu'il sera agriculteur, artisan , manufacturier, commerçant , spéculateur, médecin, homme de loi ou d'église, peut-être tout cela successivement , et que , s'il est actif et intelligent , il arrivera à l'opulence. Il ne se conçoit pas sans profession , lors même qu'il appartient à une famille riche, car il ne voit point de gens de loisir autour de lui. L'homme de loisir est une variété de l'espèce humaine dont l'homnié du nord , l'Yankee , ne soupçonne pas l'existence ; puis il sait que , riche aujourd'hui, son père pourra être ruiné demain. Le père d'ailleurs est dans les affaires , selon l'usage , et ne se dessaisit pas de sa fortune : si le fils en veut avoir une présentement , qu'il se là fa^ !

Les habitudes sont celles d'un peuple exclusivement travailleur. Du moment où il se lève , rAméricain est au travail. Il s'y absorbe jusqu'à l'heure du sommeil. Il ne permet point aux plaisirs de l'en venir distraire; les affaires publiques seules ont le droit d'enlever quelques moments à ses affaires privées. L'instant des repas n'est point pour lui un délassement où il retrempe son cerveau fatigué', au sein d'une intimité douce. Ce n'est rien de. plus qu'une désagréable interruption à sa besogne ; interruption qu'il accepte, parce qu'elle est inévitable, mais qu'il abrège le plus possible. Si la politique ne réclame point le

' Voir tome I.

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soir, son attention ; s'il n'est convoqué à aacune délibérationt è aucune prière , il reste chez lui, pensif et Toeil fixe, récapitulant les opérations^ du jour, ou préparant celles du lendemain. 11 cesse ses travaux le dimanche , parce que la religion le lui ordonne; mais elle lui prescrit aussi spécialement , pour ce jour-là , de s'abstenir de tout amusement^ de toute distraction , musique, cartes» dés ou billard, sous peine de* sacrilège au premier chef. Le dimanche , un Américain n'oserait pas recevoir ses amis. Ses domestiques refuseraient de s'y prêter ; c'est à peine si, ce jour-là, il peut obtenir d'eux qu'ils le servent lui-même à^ table à l'heure qui leur convient. Il y a quelques jours , le maire de New- York fut accusé par un journal d'avoir traité , le dimanche , certains nobles Anglais venus d'Europe , dans leur yacht, pour donner à la démocratie américaine une étrange idée des goûts britanniques. Il s'est empressé de faire publier qu'il connaissait trop bien ses devoirs de chrétien pour fêter ses amis le jour du aahbaih. Bien n'est donc plus lugubre que le septième jour dans ce pays. Auprès d'un pareH dimanche , le travail du lundi est un passe-temps délicieux.

Abordez un négociant anglais le matin dans son comptoir, vous le* trouverez roide et sec, ne parlant que par monosyllabes ; accostez-le à^^ l'heure, du courrier , il ne fera aucuns frais pour vous dissimuler son impatience ; il vous éconduira , sans prendre toujours garde de le faire poliment. Le même homme, le soir dans son salon, ou l'été à sa maison de campagne , sera plein d'empressement et d'urbanité* C'est que l'Anglais divise son temps et ne fait qu'une chose à la fois. Le matin, il est tout aux affaires ; les affaires lui sortent par tous les pores. Le soir, p'est l'homme de loisir qui se repose et jouit de la vie ; c'est' le gentleman qui a sous les yeux , pour façonner ses manières et' s'instruire dans l'art de dépenser noblement son revenu , le parfait modèle de l'aristocratie anglaise.

Le Français moderne est un mélange indéterminé de l'Anglais du matin et du soir. Le matin, un peu Anglais du soir, et le soir passablement Anglais du matin. Le Français vieux modèle était l'Anglais actuel du soir; ou plutôt disons, pour rendre à chacun ce qui lui appartient , que c'est ce Français dont le type se perd chez nous, sur qui, à beaucoup d'égards , s'est moulée l'aristocratie anglaise.

L'Américain des États du nord ou du nord-ouest , celui dont ki nature domine aujourd'hui dans l'Union , est un homme d'affaires en permanence, c'est toujours l'Anglais du matin. On trouve beaucoup

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d'Anglmda soir dans les plaotations du sud ; on commence à en reacontror quelquci^uns dans les métropoles du nord.

Haut , mince et dégagé dans sa taille, TÂméricain semble bàU tout exprès pour le travaU matériel. Il n'a pas son pareil pour aller vite en besogne. Nul ne s'assimile plus aisément une pratique nouvelle ; il est toujours prêt à modifier ses procédés ou ses outils , ou à changer de métier. Il est mécanicien dans l'àme. Chez nous» il n'y a pas> d'élève des hautes écoles qui n'ait fait son vaudeville , son roman ou sa constitution monarchique ou républicaine. Il n'y a pas de paysan du Gonuecticut ou du Massachusetts qui n'ait inventé sa machine. U n'y a pas d'homme un peu considérable qui n'ait son projet de chemin de fer, son plan de village ou de ville , ou qui ne nourrisse in petto quelque grande spéculation sur les terres inondées de la Bivière-fiouge « ou sur les terrains à coton de l'Yazoo ou du Texas » ou sur les champs à blé de rUUnois. Colonisateur par excellence, l' Américain-type, celui qui n'est pas^plusou moins européanisé, l'Yankee pur, en un mot, n'est pas seulement travailleur , c'est un travailleur ambulant. Il n'a point de racines dans le sol ; il est étranger au culte de la terre natale et de la maison paternelle ; il est toujours en humeur d'émigrer, toujours^prét à partir, avec le premier bateau à vapeur qui passera, des lieux même où il est débacqué à peine. U est dévoré du besoia de locomotion ; il ne tient pas ea place ; il faut qu'il aille et qu'il vienne, qu'il agite ses membres et tienne ses muscles en haleine. Quand ses pieds ne sont pas en mouvement , il fautqu'il remue les doigts; que, de son inséparable couteau , il taille un morceau de bois, rogne le dos d'une chaise ou écorne une table; ou, encore, qu'il occupe ses mâchoires à presser du tabac. Soit que le régime de la concurrence lui en ait donné l'habitude , soit qu'il se préoccupe outre mfôure de la valeur du temps , soit que la mobilité de tout ce qui l'entoure et de sa propre personne tienne son sy&tàme nerveux dans un ébranlement perpétuel , soit qu'il soit sorti ainsi fait des mains de la nature, il est toujours affairé, touj[ours pressé , excessivement pressé. 11 est propre à tous les travaux, excepté à ceux qui exigent une lenteur minutieuse. Ceux-là lui font horreur : c'est sa conception de l'enfer. «Nous naissons » à la hâte, dit un écrivain américain : nous faisons^ notre éducation » à la. course ; nous, noua marions à la vdée ; nous gagnons une for- » tune d'un coup de baguette, et nous la perdons de même pour la » refaire et la défaire dix fois, toujours en un clin d'œil. Notre corps

Lxtwtf Htm. tt

» esH une loeMlotive àiltfnf A tâiéiîtfil de dfix Iteties à riietifè ; nottef » âme, niie machine à yapear à banle preflsiofdr ; nôtre rie reéÉèmble » à une étoile qn i file » et la lAôrt tkdM ûùtptend comnoe un éclair * . »

« Trervaillé / dit afti paovré la société américaine ; trsivaille; et à 4ix-liuit ttïSf ta gagneras plus, toi, simple ouvrier^ qu'on capitaine en Earopé *. Ta vivra» daiis Tabondaneev tu seras bien vêtu, bien logé, .et tu feras des économies. Sois assidu au travaSl, sobre et religieux,et tu trouveras une compagne dévouée et sou mise ; ^ auras un foyer domestique, mieux fourni de confort (}ue celui de beaucoup de bourgeois en Europe. D*ouvrier, ta deviendras mattre ; tu auras des apprentis et des serviteurs à ton tour ; tu trouveras du crédit à pleines mains ; tu passeras fabricant ou gros fermier ; tu spéculeras et tu deviendras riclie ; tu bètirss une ville et tu lui donneras ton nom ; tu seras nommé membre de ïa législature de ton État , ou alderman de ta itiétropole, puis membre du congrès ; ton fils aura autant de chances pour être nommé président que le fils du président lui-même. Travaille, et si la chance des affaires tourne contre toi et que tu suc* <*.ombes , ce sera pour te relever aussitôt ; car ici h faillite est considérée comme une blessure dans une bataille ; elle ne te fera perdre ni l'estime ni même la confiance de personne, pourvu que tu aies été toujours rangé ef tempérant, bon chrétien et époux fidèle. »

« Travaille, dK-elle au riche, travàillcf sans jamais; songer à jouir. Tu accroîtras tes revenus sans accroître tes dépenses ; tu augmenteras ta fortune, mais ce ne sera que pour tfinitîplicfr les moyeffis de travail en faveuf du pàutre , et pour étendra tar puissance sur le monde matériel. Que ta tenue soit simple et austère. Je te permets , pour ton intériieur , de beaux tapi^, de Kafrgenterie à foison, les plus beaux linges de la Saxe et de TÊco^e ; mais ta maison, à l'extérieur , sera mr le modèle de toutes celles de la ville ; tu n'aurai ni livrée, ni luxe dé chevaux ; tu n'encotrf^geras pas le théâtre qui reTàche les nàœurs ; tu fuiras le jeu ; td signeras Ie9 articles de la société de tempérance ; tu t'abstiendras même de la bonne chère ; tu donneras l'exemple de rassiduité à l'église; tu afficheras slsins cesse le plus profond respect potir la morale et là religion ; car té cultirateur et rouvrier qui t'en-

^ Voir la note 19 à la un du volume.

^ En ce moment le salaire d'uu ouvrier maçon est de 9 fr. 35 centimes k Phlla^ delphic et à New-York ; à 300 jours de travail, ce serait 2,800 fr.

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tourent ont les yeux snr toi» prennent modèle sur toi , et te reconnaissent encore de fait pour arbitre des mœurs et des coutumes , quoiqu'ils t'aient enlevé le sceptre de la politique. Si tu te laissais aller à jouir, si tu te livrais au faste, à la dissipation et aux plaisirs, ils lâcheraient, eux aussi, la bride à leurs passions, nécessairement grossières, à leurs violents appétits. C'en serait fait du payrf, c'en serait fait de toi-même. D

Il est possible d'imaginer divers systèmes d'organisation sociale également propres en théorie a favoriser le travail. On peut concevoir une société constituée pour le travail, sous l'influence du principe d'autorité , c'est-à-dire d'association hiérarchique; on peut en con^ cevoir une autre sous les auspices du principe de liberté ou d'indé-i pendance. Pour organiser à priori^ en vue du travail , un peuple déterminé, il faut, sous peine de tomber dans le roman , consulter ses circonstances de territoire et d'origine, savoir par où il a passé et où ^ il va. Avec le peuple des États-Unis, rejeton de la race anglaise, et imbu de protestantisme jusqu'à la moelle des os, le principe d'îndépeo^ dance, d'individualisme , de concurrence enfin, devait réussir. L'âme fortement trempée des puritains, qui sont les ultras du protestantisme , ne pouvait manquer de s'en accommoder admirablement. Voilà pour^ quoi les fils des États de l'est , fondés par les pèlerins ^ , ont joué le premier rôle dans la prise de possession de l'immense vallée du

La civilisation de l'ouest^ est née du concours occulte et silencieux de deux ou trois cent mille jeunes cultivateurs partis, chacun pour son compte, de la Nouvelle-Angleterre, quelquefois avec un petit nombre d'amis, souvent seuls. Ce système n'aurait pu réussir avec des . Français. L'Yankee, seul avec sa femmeau milieu des bois, peut se sujDBre à lui-même* Le Français est éminemment social; il ne supporterait pas l'isolement au sein duquel l'Yankee vit à l'aise. Celui-ci se passionne, tout seul, pour l'œuvre qu'il a conçue et qu'il s'est in^po»§e. Le Français ne peut se passionner pour une entreprise industrielle qu'à condition d'être avec d'autres hommes, dont le con- . cours soit évident et palpable, ou plutôt il n'est pasapteàsepa88i<Hiner

* On désigne par ce nom {pilgrim fathers) les puritains exilés qui vinreiit Vétablir à Boston et dans le pays d'alentour.

' Je parle ici principalement du nord-ouest, c'est-à-dire de la portion de rouent 4>ù l'esclavage n'existe pas. ( Yoir lettre X, tome I.)

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pour un travail matérieU car il réserve ses affections et ses sympathies pour ce qui est vivant. Il lui est absolument impossible, à loi, d'être amoureux d'un défrichement, d'éprouver pour le succès d'une manufacture les mèmestransportsque pour le salut d'un ami ouïe bonheur d'une maîtresse ; mais il est susceptible de s'y appliquer avec ardeur, si ses passions caractéristiques, sa soif de la gloire et son émulation, sont excitées par le contact humain. S'il s'agissait de coloniser avec des Français, il faudrait donc peu compter sur les tentatives individuelles. En toute chose, le Français a besoin de sentir légèrement le coude du voisin, comme dans une ligne de bataille. Sur une terre à coloniser, on peut jeter des Américains isolés; ils y formeront de petits centres qui, s'élargissant chacun de son côté, finiront par embrasser un grand cercle. S'il s'agit de Français, on doit porter avec eux sur la terre nouvelle un ordre social tout fait, des liens sociaux tout établis, ou, au moins, un cadre régulier d'ordre social et des points d'attache pour les liens sociaux ; c'est-à-dire qu'il leur faut, dès l'abord^ le grand cercle avec son centre unique bien apparent.

Le Canada est à peu près la seule colonie que nous ayons fondée exclusiviement avec des Français ^ On y transporta une organisation sociale complète. Une fois le pays reconnu, la flotte royale y débarqua des seigneurs à qui le roi avait octroyé des fiefs. Ils étaient suivis de va^ux qu'ils avaient pris en Normandie et en Bretagne, et à qui ils distribuèrent des terres. Elle y déposa en même temps un clergé régulier et séculier doté, lui aussi, d'amples domaines territoriaux, et qui de plus préleva la dtme. Puis vinrent des marchands et des compagnies à qui des privilèges étaient accordés pour la traite des peHeteries et pour le commerce. En un mot, les trois ordres, clergé, noblesse et tiers état, furent importés tout d'une pièce de la vieille France à la nouvelle. La seule chose que les colons laissèrent derrière eux fut la misère du plus grand nombre. Le système était bon pour l'époque ; le principe d'ordre et de hiérarchie qui y présidait, sous la seule forme possible alors, était en harmonie avec le caractère du peuple. Ce qui l'atteste, c'est que, sous ce régime, auquel les Anglais conquérants n'ont rien changé, le Canada a fleuri, et la population s'y est multipliée au sein d'une douce aisance. Je n'ai vu nulle part

* Dans la Louisiane» à Saint-Domingue et dans les Iles, la masse de la population était formée de noirs.

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