‹ LETTRES SUR L'AMERIQUE DUR NORDChapitre 17 sur 47 · LB TRAVAUX · texte numérisé non relu

LB TRAVAUX

lien qui offrit miei» rimage àeXauttatmimriim qtfe fe» jDiis tHTagë» ^es bords da Sarnt'Laurent. Ce n'est pas^ l'ambtliease prospérité des Ètatsmnis^ c'est quelque chose de beaucoup plus modeste; mais s'il y a moins tf éclat, en reyanche il 7 a pkitde contentement et de bonheur. Le Canada m'a rappelé la Suisse: c'est la même physionomie de satisfaction calme et de jouissances paisibles. On prierait du Ga« iiada, s'il n'était pas à côté du colosse anglo-américain ; on citerait ses développements, sans les prodiges des États-Unis.

On ne serait pas fondé à prétendre que les progrès du Canada se sont réalisés en dépit du mode de colonisation ; la discu^ion entre le parce qm et le quoique est aisée à terminer dans ce cas. Tout ce que te système primitif ayait d'onéreux subsiste encore intact, et la population ne s'en plaint pas. Les redevances seigneuriales, la dlme, le ^roit de mouture, le four banal, y sont actuelienient en pleine ligueur; et, chose incroyable! rien de tout cela ne figure dans f interminable liste des quatre-vingt-treize griefs, récemonent^ dressée par les Canadiens contre le régime qui les gouverne.

En France, Dieu merci ! il n'y a plus de seigneurs, de vessaux ni de dîmes ; les trois ordres sont abolis : il n'y a même plus de royauté absolue; mais nous avons un gouvernement à trois tètes qui dispose de ressources bien autrement inépuisables, de moyens d'action bieti autrement énergiques. Ce pouvoir central, le seul qtri stibsfste malûtenant, doit faire intervenir sa direction là où autrefois la royauté ^t les divers ordres imposaient la leur. Nous ne fonîd^ons de Cbloiiie ni à Alger ni ailleurs à moins que le gouvernement ne se charge d'y remplir, sauf les modifications exigées par le progtès des temps et pctr les circonstances, le rôle que jouèrent au Canaifo la notriesse et le clergé. Les intermédiaires qui existaient autrefois entre la royadté et la masse de ta nation ont disparu. Une partie de leurs prérogatives peut et doit être remise au peuple, ainsi qu'il a déjà été fait à l'égartf de l'administratronintérieure dupays; car la nation, devenue plus 'éclairée et plus apte à se diriger elle-même, n'a pas besohi, au mèmfe degré que par le passé, d'une règle venue d'en hadt. Cependanl, la majeure partie des prérogatives des anciens pouvoirs doit aller grossir 4^elle du pouvoir central, et non point être annulée purement et sim« clément. Avec nous. Français, tels que nous sommes aujourd'hui, il convient, pour le bien général, que le gouvernement ait la meilleure part dans l'héritage des influences du passé, surtout en matière

LSTTrat :&xu». 75

de coloidsatioa. Rkn n'est plus difficile que de eolonis^ ; c'est une cvéatioB tout eutièi e. Le propre d'une cokmie, c'est d'être mineure ; au&Ëtftts-Unis» où leselfgmemment a été poussé jusqu'à la dernière limite, les colonies contiaentales» qu'on rappelle territoires, sont traitées coianie mineures jusqu'à ce qu'elles aient réutH une population de 60,000^ âmes»; or, à tout mineur un tuteur est indispensable.

Sans doute un gouvernement qui veat coloniser peut rechercher le concours des capitalistes; mais on se méprendrait si Ton en attendaitft relativement à Atger, dé grands efforts et de grands résultats. En faiidecompagniesi,. nouft ne sommes pas beaucoup plus avancés que du temps de Louis XIV : peut-être le sommes-nous^ moins; je cherche ^nemenien France quelque chose qui puisse être comparé a nos cidmrant compagnies desr Indes.

le ne veu£ pas faire le métier de proptiète, eiKore moins celui de prophète de malheur ; d'ailleurs^ à la distance où je suis d'Alger, je n'en dois parler qu'avec une ejitréme réserve. Je suis cependant persuadé qu'avec le système de laisser faire ou de ne rien faire , adopté par le gouvernement, nous ne sommes pas en chemin d'y implanter une population française. Et pourtant jusqu'à ce qu'il y ait 200,000 ou 300,000 Français, notre domination n'y sera qu'éphémère, à la merci d'un vote inopiné des chambres, ou d'un caprice ministériel, ou d'un bruit de guerre ; et qui pis est dans ce siècle positif, Alger nous coûtera beaucoup sans nul retour.

Si je ne m'abuse complètement, ce qui se déverse à Alger, avec le système des émigrations individuelles, doit être, sauf un petit nombre d'exceptions, le rebut de nos grandes villes. Il y faudrait la fleur de nos campagnes et de nos ateliers, déjeunes cultivateurs ou de robustes ouvriers^ comme ceux qui, le mousquet à la main, font la gloire de nos arknées: ceux-là auraient la force et la volonté de s'emparer du sel^ comme s'en empare la civilisation, par la culture et le travail. Ifoftheiinètes campagnards et nos ouvriers intelligente sont sourds à l'appiri des compagnies ; ils ont de bonnes raisons ptvr ne pas crcâre aw promesses des spéculateurs. Ils ne se déplaceront, pour aller asseoir av ee eux la domination française sur le sol de l'Afrique^ que loracpifua' gouvernement éclairé les y appellera à boute et intelligible vois; maiaiisc y afflueraient s'ils y voyaient organisé, sous le patronage etla fiarantie de l'État, un noyea de colons véritables*

76 l'argent. .

Tous les ans» deux milliers eoviron de soldats quittant la Régence > ( car c'est encore la Régence ! ) pour rentrer dans leurs foyers et redevenir ouvriers et paysans» Quelle fortune ne serait-ce pas pour Alger, si Ton pouvait les y retenir, ou s'ils voulaient y retourner, après être venus en France prendre femme ? Avec Tambition d'arriver h la propriété dont tout homme est possédé aujourd'hui, il ne serait pas impossible de les y résoudre en leur donnant des terres, des outils^ des maisonnettes, que l'armée aurait bâties elle-même. Distribués dans de grandes fermes ou dans des villages, autour desquels chacun d'eux aurait son champ, et qu'au besoin protégerait l'inexpugnaUe blockhaus, ils formeraient un noyau que la population française irait bientôt grossir, et dont l'existence enhardirait les compagnies à tenter enfin des entreprises sérieuses. Si on leur laissait leur fusil et leur uniforme, ils constitueraient une milice aguerrie qui ne craindrait pas lesRédouins, et que les Rédouins redouteraient. Qui pourrait trouver mauvais qu'Alger, conquis par notre armée, en devtnt le pa-^ trimoine? Nos soldats ont payé Alger au même prix que les premiers settlers américains ont acheté l'ouest, c'est-à-dire de leur sang.

L'argent.

Sunbary (Pensylvanie), 31 juillet 1833.

Dans une société vouée à produire et à trafiquer, l'argent doit être vu d'un autre œil que chez des peuples à l'esprit militaire ou nourris d'études classiques et de spéculations savantes. Chez ces derniers, l'argent doit être réputé, théoriquement au moins, un vil métal. L'honneur et la gloire y sont de plus puissants et de plus habitue^ mobiles que l'intérêt ; c'est la monnaie dont beaucoup de gens se contentent, la seule que plusieurs ambitionnent. Dans une société travaillante, l'argent, fruit et objet du travail, ne sent pas mauvais; la

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richesse cPun homme est la mesure dé sa capacité et de la considération que ses concitoyens lui accordent.

Quelle qu'en soit la cause , il est certain qu'ici l'argent n'est pas ce qu'il est chez nous , qu'il pèse là où chez nous il n'a pas de poids ; qu'il fntervient franchement là où chez nous il se cache.

Déjà, en Angleterre, j'étais étonné de voir de nombreux écriteaux dans les docks, par exemple, menacer d'amende les déliquants à certaines règles de police, avec promesse de moitié pour le dénonciateur. Le 4saiig bouillonnerait dans nos veines si un préfet de police offrait aiifêi une prime à la dénonciation. Ici l'on fait comme en Angleterre : on use même plus souvent encore de ce procédé. Lorsqu'un crime est commis, l'autorité s'empresse de faire afficher que 100 ou 200 dollars seront comptés à qui en dénoncera ou en livrera les auteurs. J'ai vu, à Philadelphie , le gouverneur de Peosylvanie et le maire de la ville rivaliser de promesses et enchérir l'un sur l'autre. Un assassinat avait été commis dans une élection préparatoire ; le maire et le gouverneur s'efforçaient de prouver , par l'élévation de leur offre , l'un , que le parti de l'opposition, auquel il appartenait, était innocent du meurtre, l'autre , au contraire, que c'était ce parti qui l'avait provoqué. Dans certains cas d'incendie et d'empoisonnement , la prime a été portée à 1,000 doll. Il faut dire qu'en Angleterre , Londres excepté, et ici, il n'y a pas de police organisée comme chez nous ; il y est donc indispensable que les citoyens la fassent eux-mêmes.

Ici , la règle est que tout se paye. Les musées gratuits et les institutions gratuites de haut enseignement sont inconnus. On ne connaît pas davantage ces fonctions gratuites qui détournent un citoyen de ses affaires et le mettraient, s'il voulait fidèlement les remplir, dans l'impossibilité de subvenir à l'entretien de sa famille. Les fonctions municipales des campagnes ne sont pas salariées , parce qu'elles réclament peu de soins et de temps, et parce que l'homme des campagnes a plus de moments disponibles que l'habitant affairé des villes. Mais dans les villes , les fonctions publiques sont soldées dès iqu'elles deviennent un peu absorbantes. On fait grand usagé aux États-Unis du salaire journalier, fort usité en Angleterre. Les membres du congrès sont payés à raison de 8 dollars par jour. Lorsqu'un comité^ d'enquête législative prolonge ses opérations au delà de la session , le salaire est continué sur le même pied. Les législatures de tous les États' sont rétribuées par jour. Les commissaires des canaux V4ui sont eh

7B LfARGBMT»

f^énérd de» bommes Ddtable» , e'esUànlire rich^ , Mut presque toas traités de même : on leur tient comptd de teors }0ur8 de service ; poof «ux, c'est an simple remboiunement de leurs frais.GettX 4^€ntre eut qui «ont en permanence tonchent cependant un salaire annoeh D'autres fonctions se soldent par un prélèvement d'honoraire» liant chaque «ffaire ; c'est ainsi que se payent en totalité ou en partie les procureurs des États, les juges de paix, les aldenœn de c^taine^ villes. Les officiers pubUcs et les fonctionnaires régulièpement occupés, tels que les gouverneurs des États et les maires des villes importantes, reçoivent un traitement annuel. Les commissaires des banques de l'État de Mew'York sont dans le même caSé 11 est convenu ici que tout travûl doit être assimilé au travail industriel et pajfé de même. L'assimilation est parfaite entre la marchandise intellectuelle et la marchandise matérielle, entre le capital et le talent, les écus et la science. Cette habitude met tout le monde à l'aise i elle facilite, abrège et simplifie les relations* L'ooi n'^rouve nul embarras pour demander un service , dès qn'on sait qu'on mra à le payer. Tout se règle d'ailleurs rondement et sans difficulté, parce cfoe, dans une société qui tnEvaille bien et beaucoup, en a to mayen d'être large.

Si l'on récompense par l'argmt^ l'on punit aussi par l'argent. On sait qu'en Angleterre un procès en adultère rulM le coupable au profit du mari offensé. Ici le même usc^e serait consacré si l'adultère n'était extrêmement rare. La loi américaine est très-sobre da peines corporelles en fait de simples délits, mais elle multiplie l'amende. Sur la plupart des ponts est éerîte la défense de lés traversa* plus vite ^u'an pas, sous peine d'une amende de S, 3 ou 5 dollars ^. Lorsqu'un liomme est prévenu ou même accusé d'tm crime, faux, incendie ou meurtre, on s'assure, non de sa personne, mais de sa bourse; c'est-à^ dire qu'au lieu de l'arrêter , on lui fait donner caution pour une ^omme laissée à la discrétion de l'autorité judiciaire. L'année dernière, à Nasbville , pendant qu'une convention refaisait la constitution de l'État de Tennessee, un des membres de cette assemblée générale de milices, comme il y en a des milliers dans les campagnes , homme 4'une grande fortune , et partant fort recpectakU , se prit de querelle

' Les peine» corporelles, autres que- la prison, sont fort employées dans les États •du sud à l'égard des esclaves. Elles consistent dans une certaine quantité de coups de fouet, dont le nombre est écrit à l'entrée des ponts, par exemple sur l'écritcau indiquant Tameade dent les blaocs sont passible».

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avec un joarnaliste de rendroU» et se répandit eontre loi en violentes menace». En effet, quelques jour&après^ il vint, avec un autre forcené» lui tirer un coup de pistolet à t>out portant, dans le bar-room d'une hètellerie du lieu. La justice , saisie de l'affaire , se contenta de demander caution au générât ; moyennant doncle dépôt de quelques milliers de dollars ^ il resbj^en pleine liberté, et continua de siéger dans la convention * et de participer à la rédaction de la constitution de rÉUt. Tant déménagements à l'égard d'un assassin, et ceux que je vois prodiguer à des incendiaires et à des faussaires, rappellent les teo^m de barbarie oà tes crimes se rachetaient à prix d'argent. Mais, d'un autre côté,, n'est-il pas barbare dei sévir contre de simplesdélits ou contre des délits spéciaux comoie ceux de la presse, par la brutale méthode de l'incarcération? L'arrestation préventive n'est-elle pas, dans beaucoupde cas , une rigueur odieuse et inutile? A une époque dont les moaur» douces repoussent tout ce qui sent la violence, et où le travail devtttiit la loi commune, n'est-il pas plus humain et plus moral de puDÛr celm qai enfreint les lois» par l'amende, c'est-à-dire par un in^lèvementsur son travuil passé ou futur ? On conçoit, d'après ce qui précède, que l'emprisonnement pour dettes répugne aux Américains. Une elamefir ^nérale s'est esi effet soutevée contre cette peine. La plus grande partie des États l'ont supprimée ; les autres ne tarderont pas à suivre *•

La saaetkm des lois , des r^lements et des plus simples ordonnances de police» est donc ici une sanction d'argent. Si un magistrat a si^Ssante raison de croire qu'un homme a des projets de désordre ou des idées de violence contre td ou tel de ses concitoyens, au lieu delà faire arrêter préventivement, il l'oblige à fournir caution en argent de sa bonne conduite. C'est , au fond , L'usage anglais que nous avons dernièrement vu appliqué par le speaker de la chambre des conununes , afin d'empédier un duel entre tord Althorp et M. Shidl ; avec cette diffîrence cependant , que , pour obliger le mi-

* J'apprends qu'il vient d'être condamné à de modiques dommages-intérêts pour tout châtiment. La yiettme a survécu à l'assassinat.

' Qa raconte qu'un chef indien visitait les prisons de Baltimore, et s'informait avec curiosité des causes de la détentioa de> ckaque prisonnier; quand il fut arrivé à la cellule d'un détenu pour dettes et qu'on fui eut expliqué que cet homme était \k josqu^à l'acquittement de ce qull devait, il s'écria : « JUafs où sont donc les castors dont U puisse ramasser les fourrures ? n

80 l'argent.

nistre whig et le membre irlandais à rester traDqailles [keap thepeace)^ le speaker les a emprisonnés. En pareil cas. Ton n'emprisonne qu'une somme d'argent. C'est par l'argent qu'on oblige aussi les compagnies à observer les clauses de leurs chartes. C'est par l'argent que les magistrats eux-mêmes sont appelés à la pratique de leur devoir. Pour remédier à l'excessif morcellement administratif des six États de la Nouvelle-Angleterre, c'est encore l'argent que l'on a fait intervenir. Dans cette partie de l'Union, l'entretion des routes est habituellement à la charge des communes. On conçoit que , dans ce système , il suffirait d'une commune réfractaire pour gêner la circulation dans tout un État. Il a donc été stipulé par la loi que toute commune serait pécuniairement responsable des accidents qui arriveraient aux voyageurs sur son territoire ; iln'est pas rare de lire dans les journaux que telle commune a été condamnée par les tribunaux à 500 ou 1 ,000 dollars de dommages-intérêts envers un voyageur qui a versé sur une de ses routes ou sur un de ses ponts. Tout récemment Iç ville de Lowell (Massachusette) a eu à payer 6,000 dollars (32,000 fr.) à deux voyageurs qui s'étaient ainsi cassé la jambe. Le juge a voulu que les plaignants fussent remboursés non*seulement de leurs frais de maladie, mais aussi des bénéfices probables qu'ils eussent réalisés par leur industrie pendant la durée de leur traitement.

Chez nous , aujourd'hui encore , ce n'est point l'argent , c'est l'honneur que l'on met toujours en avant. Si l'on admet que la base des monarchies soit l'honneur, et que l'on organise tout sur ce principe immatériel , rien de mieux I Quoique la raison ne soit pas dans l'absolu , et que tout ce qui est absolu soit éminemment imparfait et transitoire , le principe absolu de l'honneur vaut sous tous les rapports, en logique, en morale, en pratique, le principe absolu de l'argent. 11 s'harmonise beaucoup mieux avec notre géréreuse na^ture française; mais il faudrait que l'honneur fût réel, que la considération fût incontestée. Il faudrait que le pouvoir, qui en est le distributeur, fût honoré et considéré lui-même.

Si l'autorité suprême est vilipendée, honnie, les fonctions publiques sont un titre, non au respect, mais à l'insulte. Si la défiance envers le pouvoir est admise en principe , si elle est consacrée par les habitudes modernes de législation et d'administration , n'est-il pas vrai que vos prétendus salaires en considération sont dérisoires, et que votre système repose sur un gros contre-sens? Ah! si la

royauté trônait encore , toute-puissante , dans la magniScence de Versailles , parmi son armée de gardes étincelants d'or et d'acier, aa milieu de la plus brillante cour dont l'histoire ait consacré le souvenir, entourée du prestige des arts empressés à l'adorer ; ou si le prince sauveur de la patrie , mis sur le pavois par la victoire , datait encore ses décrets au monde du palais des rois ses vassaux , ou du Séhœnbrunji des Césars terrassés ; s'il faisait ou défaisait les rois comme aujourd'hui un ministre les sous-préfets ; si, sur un mot de sa bouche, les vieux soldats marchaient fièrement à la mort ; si la terre s'inclinait devant lui , s'il était l'oint du Seigneur , l'élu et l'idole du peuple ; ah ! si vous aviez encore la monarchie de Louis XIV ou de Napoléon , vous seriez bienvenus à parler de considération et d'honneur ! Être signalé par un geste royal était alors une distinction éminente, La faveur du prince attirait alors la confiance ou les hommages extérieurs des populations. Les préséances étaient dignes d'envie du temps des pompes de Versailles , ou , lorsqu'aux Tuileries l'on était exposé à se perdre dans un embarras de rois. Que signifient-elles, qui peut s'en soucier aujourd'hui que la vie du prince a été noyée dans le prosaïsme universel , aujourd'hui que les cérémonies publiques sont abolies; aujourd'hui qu'il n'y a plus de cour, plus de costumes? Les titres ont été profanés par l'impéritie et la sottise de ceux qui avaient à en soutenir l'éclat , ou ternis par le venin d'une jalousie bourgeoise. Vos cordons , vous avez été obligés de les semer sous les pieds des chevaux. Le système d'honneur est ruiné. Pour le relever solidement, il faudrait une révolution, non pas sur le patron de celle de juillet , mais une immense révolution de la taille de celle qui a mis trois siècles à mûrir, depuis Luther jusqu'à Mirabeau , et qui , mûre enfin , a pendant cinquante ans bouleversé les deux mondes ; une révolution , au nom du principe d'autorité , pareille à celle que nos pères accomplirent au nom de la liberté.

Parmi les mots attribués à M. de Talléyrand , on cite celui-ci : a Je ne connais pas un Américain qui n'ait vendu son chien ou son cheval. » Il est certain que les Américains sont l'exagération des Anglais', que Napoléon appelait un peuple marchand. L'Américain est toujours en marché. Il en a toujours un qu'il vient d'entamer , un autre qu'il vient de conclure, et deux ou trois qu'il rumine. Tout ce qu'il a, tout ce qu'il voit, eist , dans son esprit, niarchandise. La poésie des localités et des objets matériels, qui couvre d'un vernis

8â l'abgent.

religieux les lieox et les choses» et les protège contre le négoce, n'existe pas pour lui. Le clocher de son village ne lui est rien de plus qu'un autre clocher, et, en fait de clochers, pour lui, le plus beau , c'est le plus neuf, le plus fratchement peint en blanc et en vert. Pour lui une cascade, c'est de l'eau motrice qui attend sa roue hydraulique, un water-poioer; un vieil édifice, c'est une carrière de matériaux, pierres et briques, qu'il exploite sans remords. L'YankIe vendra iâ maison de son père, comme de vieux habits, vieux galons. Il est dans sa destination de pionnier de ne s'attacher à aucun lieu, à aucun édifice , à aucun objet, à aucune personne, excepté à sa femme , à qui il est indissolublement lié , la nuit et le jour , depuis le moment du mariage jusqu'à ce que la mort l'en sépare.

Au fond de tous les actes de l'Américain il y a donc de l'argent ; derrière chacune de ses paroles, de l'argent. Ce serait cependant se tromper que de croire qu'il ne sache pas s'imposer de sacrifices pécuniaires. Il a même l'habitude des souscriptions et des dons volontaires ; il la pratique sans regret , plus souvent que nous , et plus largement aussi ; mais sa munificence et ses largesses sont raisonnées et c£dcuiées. Ce n'est ni l'enthousiasme ni la passion qui délient les cordons de sa bourse ; ce ^nt des motifs politiques ou de convenance ; c'est le sens de l'utile , c'est la conscience de l'intérêt public qui impUqœ , il le sent, son intérêt privé de simple citoyen. L'Américain admet donc volontiers des exceptions à sa règle de conduite toute commerciale. Il donne de l'argent, il se met en course ; il assistée quelque séances de comité , il rédige à la volée un avis ou un juq^port. Il se transporte même de sa personne, en grande hâte, à WasMng^o», pour présenter au président des résoiuHons , ou à la cité voisine, pour assister à im banquet ou à une assemblée, d'où il s'empresse de revenir ; mats il tient, dans ce cas, à ce que le caractère exceptionad de ses démardies et de la cause qui les pravoqne soit trèsHfiet. Il veut que l'intérêt public soit bien positivement en jeu. Il tient surtout à ce que le sacrifice en soit un d'argent seulement , «me fois pour toutes , et à «e que son temps soit respecté. A tout ce qui est aflbms privées , à tout ce qm exige du temps , de Tassiduilé^ il appliqoe le principe du négoce: Bien pour rien. Il paye le travail prii^ d'Mtrui •vecdesdollm^, et il entend que Ton en use de même ff¥ee loi, paoee que les oomiriîments hii semblent chose trop erease pour être mis M balance avec un service positif, et que les dtstinctiofiSi tellas q«e

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les préséanees, sont inconnues chez InU incompréhensibles pour lui. C'est à ses yeux un principe fondamental que tout travail doit porter son Cruit. L'idée de salaire et celle de fonction sont si intimement liées dans son esprit , que Ton voit dans tous les almanachs américains le chiffre des appointements à côté du nom du fonctionnaire. Il pense que l'on ne vit pas de pain sec et de gloire. Il songe au bienêtre de sa femme et de ses enfants , à celui de ses vieux jours à loinméme , et, si on lui disait qu'il y a des pays où il est permis d'en faire abstraction pour plaire à son voisin ou pour mériter les politesses des magistrats , le fait lui paraîtrait grotesque.

En France nos mœurs sont celles d'une société de désœuvrés^ dont tes instants n'ont aucun prix , et où Ton ne peut faire un meilleur usage de son temps que d'obliger son prochain. A part les préjugés d'un libéralisme étroit , dont nous nous montrons trop souvent doiminés , mais qui ne peuvent empêcher notre nature de percer, les. attentions d'un supérieur nous transportent; les distinctions nous, enivrent. Il y a vingt ans , les Français exposaient leur vie pour un bout de ruban. Tels nous avons été , tels nous continuerons d'être. Noos ne serons jamais faits è l'américaine : je suppose même que le temp6 n'est pas loin où les Américains se transformeront jusqu'à un certain point dans notre sens ; mais ne pourrions-nous, ne devrions'nous pas mocUSer aussi nos idées jusqu'à un certain point, d'après^ leur expérience?

Notre système de fonctions gratuites suppose que la France possède un nombre M$ez considérable de gens à grande fortune et à éducaUon large , po«r laisser une certaine latitude au gouveruement ou aux^ corps électomux dans leurs choix. Gela n'est point. La Finance est im pays pauvra. L'accroissement dfCS richesses diuïs quelques centres, commerciaux, épars çà et là sur le globe et dans presque toute l'Angleterre , et le raffinement de la civilisation qui eor a été la conséquence, m% singulièrement étendu le cercle des oèjets de première néeessitô pgmr toutes les classes. Vous êtes gêné aujourd'hui avec le levenu qm vçus faisait opulent il y a cent ans, et riche il y en a^ trente. Transportez donc madame de Sévigné , avec ses dix miUe livres de reute , au milieu des bals d'Almadc » ou même dans ner salons parisiens I La classe la mieux pourvue, dans les trois quarts de la France , en est cependant aux dix bmIIo IFvres de BEiadame de Sévigné, le se dis pas w w est 1« nwttitude qui s'agite aitfour de

84 l'argent.

cette aristocratie; Vidée seule de tant de niisère fait frémir. Abstra

lion faite de Paris ei de quatre à cinq métropoles^ les riches soiMti

si petit nombre en France qu'on pourrait les omipter* Ils ne tonM

pas classe. En fait de classes répandue sur téiit le territoire , ne

n'en avons aucune qui s'élève an-dessus de lafH6diÉcrllÉl4€Ëlk4|isiiiÈ

Parmi, les gens aisés , il est vrai que les hommes.diri

et il semble que le gouvernement n'aurait entres

du choix. Malheureusement^ ces hommes de k

qu'ils sont et ont toujours été de loisir, qu'ils ont

idées et dans une atmosplière de loisir, sont horsd

et de réglementer les intérêts devenus dominants

de l'industrie et du travail. L'éducation littéraire €

eux ; mais l'éducation largement entendue y est*

Les hommes de cette classe ont très-peu vu ; ils i

Grèce , ils ignorent l'Europe actuelle et , à pli

monde actuel ; ils sont étrangers aux faits pr^QD

France elle-même.

On concevrait les avocats du système des fonei étaient partisans de l'aristocratie^ s'ils tenaient à éi tration du pays les hommes de talent pauvres, et l'iqfluence au profit des riches : mais au contraire du libéralisme, des défenseurs de l'égalité. Amis ai j'en suis persuadé, ils se sont mis en tête que h d'amélioratioa populaire consistait dans la réduc publiques; pour eux, toute réduction d'appointé toire ; toute suppression une glorieuse conquête. € été tout fiers, lors de la discussion de la loi mu: insérer un article portant que les maires ne pourr des communes , à qudque titre que ce fût. Le étaient dans l'usage d'allouer à leurs maires deaind de représentation et autres objets. C'était jus! parce que dans les grandes villes les fonctions de n à remplir, absorbent toute l'activité d'un hommi pas le temps de vaquer à ses affaires , mais aussi { fonctions obligent les titulaire» à mille dépenses, i seurs parlementaires, dans leur empyrée mets doutent nullement. Cet amendement était déploi d'une révolution qui s'était accomplie malgré ce q^

ée grande propriété, et qui, par conséquent, écartait nécessatremeot ides emplois publics la plupart des riclies; il Tétait , dans un temps de crises terribles où les fonctions municipales , dans nos grandes cités» telles que Lyon, Marseille, Rouen, Bordeaux, exigeaient à tout prix des hommes de tète et de cœur. Nos rogneurs de budget Font emporte cependant , et si Ton ne trouve plii» personne ^ dans nos villes pour se charger des fonctions municipales , si les préfets sont obligés, des les colporter pour les offrir à tout venant, c'est à eux que la res* ponsabilité en revient pour la meilleure part.

Les traitements élevés répugnent à la démocratie, parce qu'elle ne les conçoit pas. L'ouvrier qui gagne 500 dollars se croit généreux envres unfojQ^tionnaire à qui il en octroie 1,500 ou 2,000 ; tout comme nos bourgeoise 10,000 fr. de rente ne comprennent pa$ qu*à Paris un fonctionnaire qui reçoit 10,000 ou 12,000 fr. ne^ soit pas satisfait. Les Américains s'étaient persuadé qu'il pourrait chez eux, comme ailleurs, y avoir deux monnaies, l'argent et la con-^ sidération publique. Sur l'autorité de Franklin , ils avaient supposé qu'il leur serait facile de trouver des fonctionnaires capables, en leur offrant, pour principal salaire, l'honneur. Ils se sont trompés. Chez, eux , les fonctions publiques ne sont point un titre an respect; tout au contraire ^. Comme elles ne sont rétribuées ni en considération ^ ni en écus, ce n'est plus qu'un pis aller. A l'exception d'un très-petit nombre de places que l'appât du pouvoir fait rechercher encore y malgré les déboires dont il faut acheter le plaisir de commander et d'avoir des inférieurs , elles ne sont courues que par la portion flottante de la population, qui n'a pu prospérer dans l'industrie et qui se meut de carrière en carrière. Ce n'est même pas, à proprementr parler , une profession ; c'est un emploi provisoire pour les gens déclassés. Dès que l'on a trouvé mieux dans le Commerce et iesentre^ prises, on remercie l'État. L'école de Westpoint fournit tous les ans à l'armée une quarantaine de lieutenants ; un tiers environ donnent leur démission avant deux ou trois ans de service, parce que la solde des officiers, quoique plus considérable que chez nous, est encore fort modique, relativement aux bénéfices d'un négociant ou (fuo. ihgénieur.

* Voir h note 20 à la fin dtt volume.

^ Voir tome I, lettre XIX.

86 l'argent.

Les fonctions publiques, en général, sont plus aisées à remplir aux Ètûts-Unis qu*ea France. Toute question à résoudre embrasse une plus grande complication d'intérêts chez nous que chez eux, et exige plus de connaissances. Les attributions, du gouvernement sont , ea France, bien autrement étendues et variées. L'employé, chez nous, est astreint à apporter à son travail plus de soin que Ton n'en exige ici. La moyenne dessalairesaméricaios est cependant bien supérieure à la nôtre. Quand le congrès et les Etats particuliers auront besoin d'hommes capables pour fonctionnaires, ils feront comme les négociants américains à regard de leurs commis, il&les payeront. Le congrès a eu récemment Toccdsion de sentir qu'il lui fallait de bons oIHciers dé marine , et il vient d'augmenter les appointements de ce corps ^ On peut même dire que les fonctionnaires, qu'ils traitent avec une excessive lésinerie, sont en petit nombre *. Au ministère des finances, à Washington, sur cent cinquante-huit employés, il n'y en a que six qui touchent moins de mille dollars (5,333 fr.); il est vrai qu'il n'y en a que deux qui eaaient plusde deux mille (10,666 fr.); c'est la doctrine de l'égalité appliquée aux traitements. Comme les. objets de consommation usuelle, c'est-à-dire le pain , la viande, les salaisons, le café, le thé, le sucre et le chauffage, son généralement a plus bas prix aux États-Unis qu'en France, et surtout qu'à Paris, un traitement de 1,560 à 2,000 dollars suffît, dans la plupart des cas, à entretenir une famille dans l'abondance et le confort. L'employé qui , à Paris, reçoit 2,500 à 3,000 fr., vit de la plus stricte économie s'il est célibataire , et de privations S;'il est marié. A Washington ou à Philadelphie; il aurait 6,000 fr. et vivrait dans une aisance sans éclat à coup sûr, sous aucun luxe extérieur, mais fort ample. Il n'y serait pas, comme il l'est chez nous , au supplice de Tantale; car l'existence fastueuse des privilégiés des capitales européennes est inconnue auic États-Unis. A Paris, l'employé est éclaboussé par l'équipage d'un homme qui dépense 100,000 fr.; à Philadelphie, il coudoierait sur le trottoir un opulent capitaliste, qui n'a pas de voiture, parce qu'il n'en saurait que faire, et qui , avec un revenu de 30,000 ou 60,000

* Voir la note 21 à la 6a du volume.

' Ce sont, dans la plupart des États, les gouTerneurs, et par-dessus tout, les ministres du gouvernement fédéral. Ces derniers ne reçoivent que 6,000 dollars. (32,000 fr.), sans logement ni autres accessoires ; et ils sont astreints par l'usage à une certaine représentation. (Voir la note 22 à la fia du volume.)

LETTBfi XXiV. 87

ftollarsy n'en peut dépenser que 8 à 10,000 au pkis. Le rapport des esûstencea^qui est à Paris de un à quarante, n'est plus ici que de un à huit.;

Ici f FeKistenee du négociant le plus riche , celle de Femployé et celle de l'ouvrier ou du fermier , sont parfaitement comparables. C'est pour tous le même cadre, pour tous les mêmes habitudes. Tous ont des maisons semblables et sur le même plan. Il n'y à de différence qu'en ce que l'une aura cinq à six pieds de plus de façade et un étage en sus ; mais la distribution et le système d'ameublement sont identiques. Tous ont des tapis de la cave au grenier ; tous dorment dans uo grand Ut à colonnes du même modèle, au milieu d'une chambra, sans cabinets , sans aleève, sans double porte et aux parois nues; seulement lestapisde Ton sont grossiers, ceux de l'autre sont d'un beau tissu, et le lit du riche est en acajou, tandis que celui du mechanie est en noyer. E^ordinaire la table de tous est servie de même ; c'est le même nombre de repas ; ce sont à peu près^ les mêmes plats. C'est au point que, si mon palais frani^ais avait dû prononcer entre le dîner d'un hôtel de grande ville (à l'exception de Boston , NeW-York , Philadelphie et Baltimore) , et celui de certaine taverne d'ouvriers, dans la campagne, où j'avais pour voisin le maréchal ferrant du lieu , les bras retroussés et le visage noir, je croi*, en vérité , qu'il se fût prononcé pour le second. Voilà spécialement pour le Nord * et avant tout pour la Nouvelle-Angleterre, patrie de l'Yantee* Dans te sud , l'existence du planteur sur ses domaines s^élargit de tout ce qui esst retranché au conraïun des hommes, qui est esclave. Au nord, cepen^ dant, depuis quelques années, le commerce, qui a entassé les hommes ^ns les villes, a aggloméré aussi les capitaux et créé de grandes fortunes. L'inégalité des conditions commence à s'y feire sentir; le style des nouvelles maisons de Cheanut-streety à Philadelphie , avec leur premier étage en marbre blanc , est une atteinte à l'égalité. La même innovation se manifeste à New- York. La tendance antidémo- -cratique du commerce perce au grand jour.

Il m'arrive souvent ici de me sentir humilié de ce que j'entends rapporter du misérable esprit qui anime une portion de notre commerce et qui nous déconsidère parmi les peuples les mieux disposés à nous estimer et à nous aimer, comme ceux de l'Atnérique du nid.

1 Voir la note 23 à la fia du volome.

88 l'argknt.

le m'en console toujours par cette réflexion que, si au dehors nous donnons quelquefois lieu de croire que nous sommes une nation sai^ foi ni loi, les preuves abondent au dedans que nul peuple n*est plus riche en désintéressement et en vertu. Dans queLpays du monde y euUil jamais des magistrats plus purs 7 Même, en ce siècle de devance universelle, le soupçon n'a pas osé s'attaquer à eux. Avec quelle impartialité la justice n'est-elle pas rendue chez nous par des jiiges à 1,200 fr. d'émoluments , avec des présidents à 1 ,800 fr. , et par des conseillers à 3,000 fr. Si de la magistrature nous passons a Tarmée , nous trouvons des officiers qui n'ont de l'or et de l'argent jque sur leurs épaulettes, et qui restent imperturbablement hoxinétes jet dévoués ; je ne dis rien de leur courage, le monde entier sait qu'en penser. Voyez encore cette marine qui, dans tous les ports étrangers, rétablit l'honneur de notre pavillon, non par les fêtes somptueuses qu'elle donne, mais par sa tenue et sa discipline, en attendant qii'el)e ait l'occasion de réaliser les espérances de Navarin ; et nos ingénieurs civils et militaires, par les mains de qui passent des sommes énormes, et quj se contentent de leur modeste pitance , sans avoir même le mérite de résister à la tentation, car ils ne la conçoivent pas; et, même dans les administrations civiles , cette foule d'employés modestes qui n'ont pas, comme d'autres, les charmes économiques de l'étude pour adoucir leur pauvreté, ou les impressions profondes d'une grande éducation pour leur faire dédaigner l'appât des transactions véreuses, et dont cependant la probité ne trébuche pas. Tous rangent avec conscience à travers une société dont le luxe et les séductions vont toujours croissant, sans jamais se laisser dériver contre l'écueil de la corruption. C'est là une des gloires de la France, gloire dont elle n'est pas assez fière.

, La question est desavoir pourtant, non si cela est honorable, mais si cela peut durer, s'il ne se prépare pas des événements , s'il ne se développe pas au sein de la société de nouveaux usages et des idées nouvelles, qui, d'ici à peu de temps, rendront cet état de choses impraticable.

La grande révolution, qui est en train depuis trois cents ans et

qui a changé la foi religieuse d'une partie du monde , a saisi enfin ,

par la politique et la philosophie , la France qui lui avait échappé du

.temps de Luther et de Calvin. La réforme, s'étendant de plus en

plus, a envahi l'aspect matériel de la société. Le travail, sous toutes

LBTTRB XXIV. 89

les formes, fécondé par la révolution intellectuelle, va enfin porter , en abondance pour tous, les fruits qu'il ne donnait autrefois qu'en petit nonibre et pour une imperceptible minorité. Le cercle de fà richesse va s'élargir au décuple, celui de l'aisance au centuple. Il suffit d*ouvrir les yeux pour voir venir des quatre points cardinaux tn nouvel ordre de choses, où l'agriculture, les manufactures et le commerce, infiniment plus actifs et mieux combinés que ne pouvaient le supposer nos pères, seront aussi infiniment plus productifs, et où une répartition plus équitable des produits appellera l'immense niajorité, sinon la totalité du genre humain, aux joitô de la consommation.

Mais cette révolution industrielle et matérielle ne réagîra-t-elle pas sur la morale? Le jour où il sera possible à tous de s'élever par le travail à la richesse ou à l'aisance, l'abstinence et la pauvreté resteront-elles de si hautes vertus , si essentielles à montrer au monde ? Ponrra-t-on continuer d'en faire aux serviteurs de l'État une loi permanente? Sera-ce raisonnable? sera-ce possible? Les fonctionnaires neforàent pas un ordre de moines, vivant solitairement, détachés dés intérêts et des affections de cette terre ; ce sont des hommes du inonde , à goûts mondains. Ils ont une femme et des enfants , pour qui ils veulent du bien-être, ils ont droit à l'obtenir tout aussi bien que le négociant, le banquier, le notaire, le mattre de forges, le médecin, l'avocat, le peintre, le compositeur, ou le vaudevilliste.

La France , je le répète , est un pays pauvre. Excepté dans nos grandes villes et dans quelques départements du nord , où la richesse publique s'est développée, et où le luxe et la consommation ont suivi la même loi ascendante, la situation de la plupart des fonctionnaires publics est encore tolérable. Avec leurs appointements de 1,500 fr., 2,000 fr., 3,000 fr., ils sont, dans beaucoup de provinces, au niveau de tout le monde. Ils ne s'aperçoivent de leur pénurie que lorsqu'ils sortent de leur milieu habituel , et surtout lorsque , mettant le nez hors du territoire, ils se trouvent en contact avec la race anglaise. Mais quand on aura développé, en France, les intérêts matériels; quand, par la constitution du crédit public et privé, par l'établissement des voies de communication nouvelles, parla réformede l'éducation, on aura dirigé les esprits vers l'industrie agricole, commerciale et manufacturière; quand on aura multiplié les sources de la richesse, et qu'un grand nombre sera admis à y puiser, de quel droit

99 J.'AflGEKT*

et sous quel p^élcxle alors tmpo9erait*oii aux fonctionnaires , pour eux et pour les leurs, une existeace de sacrifices? ïel qui, 4»4îijonrd'ihui, se résigne aune ^ie gênée, voudra alors de l'aisance et du confort. Il faudi'a alors, lou convenablement rétribuer les fonctionnaires, ou se contenter, dans les services publics, du rebut de tout^ les professions. L'élite de la Jeunesse française se di^ute encore les places modiques d'ing^ieurs icivils et militaires de TÈtatt et fait liult ans do noviciat dans les collèges, Vécole polytechnique et les écolœ d'application, pour atteindre le grade de lieutenant d'artillerie ou du génie , ou cdui d'aspirant-iia^énîeur des ponts et chaussées ou des mines, avec des appointements de 1,500 à 1,800 fr., et la perspective (Je 6,000 à 8,000 Cr.^ après vingt-cÂnq ans de lai^urs. ^ue demain ri ndustrie prenne un rapide essor, at les plus capables de ces jeunes gens déserteront ]eservice4e l'État, une fois leur éducation terminée, comme ici les meilleurs élèves de Westpoint. Ils embrasseront la'carrière industrielle, à moins que l'État ne se décide à les traiter mieux pour les r^nir près de lui.

Ces idées de parcifiionie sont nées chesL nous au sein d'une réaction contre le principe d'autorité, réaction qu'avaient l^itimée les fautes des dépositaires du pouvoir. Puisque ceux-ci affectaient de croire que les peuples avaient été créés tout exprès pour leur fournir la matière gouvernable et taillable, le public a eu raison de les traiter à son tour (omme des excroissances parasites. Tout ce qu'il leur retranchait était autant de pris sur l'ennemi. La condition actuelle des fonctionnaires, sous le rapport matériel comme sous le rapport moral, est donc l'un des effets d'une crise révolutionnaire qui, je le crois, touche à son lerme. Lorsque la société aura repris sa marche routière , lor^ue les gouvernants auront prouvé qu'ils sont dignes d'être à la tête des peuples, les gouvernés leur rendront leur confiance, et mettront fin à leurs actes de représailles.

On pourrait croire que chez un peuple profondément absorbé dans les intérêts matériels, tel que celui-ci, les avares doivent abonder. Il n'en est rien. Il n'y a jamais de lésinerie chez l'homme du sud ; il y en a quelquefois encore chez l'Yankee ; mais nulle part, au midi ou au nord, on ne rencontre cette sordide avarice dont les exemples sont fréquents en Europe. L'Américain a une idée trop élevée de la dignité humaine pour consentir à se priver, lui et les siens, de ce confort qui adoucit les frottements de la vie intérieure. Il respecte

LETtHÉ XXIV. \Jt

trop sa pêFSeAM pour M pas l'tîntoni'er d'un tertaîn coUé. Harpagon est Uû type qui n'existe pas aux États-Unis , et cependant Harpagon D'est pas à beaucoup près Tavare le plus misérablement crasseux q«'offi« ta société européenne. L'Américain est dévoré de la passion de la richesse, non parce qu'il trouve du plaisir à entasser des trésors^ mais parce que la richesse est de la puissance, parce que C'est le levier aveclequel on mattrise la nature.

Je dois aussi faire amende honorable aux Américains sur un point essentiel, l'ai dit que toute affaire était pour eux une affaire d'argent ; or, il y a une sorte d'affaire qui, pour nous^, peuple à affections vives, peuple aimant, peuple généreux, a principalement ce caractère mer* eantile, tet qui ne l'a point du tout pour eux ; c'est le mariage. Nous ftclietons notre femme avec notre fortune , ou nous nous vendons à elle pour sa dot. L'Américain la choisit ou plutôt s'offre à elle pour SÀ beauté, son intelligence et ses qualités de cœur : c'est la senle dot (ju'il recherche. Ainsi pendant que nous faisons matière à traOc de ce qu'il y a de plus sacré, ces marchands affectent une délicatesse et une éiévation de sentiments qui eussent fait honneur aux plus parfaits modèles de la chevalerie. C'est au travail qu'ils doivent cette supériorité. Nos bourgeois de loisir, ne pouvant augmenter leur patrimoine, sont obligés, au moment où ils prennent femme, de supputer sa dot, afin de savoir si son revenu joint au leur suffira aux dépenses du ménage. L'Américain, ayant le goût et l'habitude du travail, est assuré de subvenir amplement , par son industrie , aux besoins de sa famille, et se trouve dispensé de ce triste calcul. Est-il possible de douter qu'une race d'homthes qui réunît ainsi à un haut degré les qualités les plus contradictoires en apparence , soit réservée à de grandes destinées?

liCS spécnlatSons.

Jolinslown [Pcnsylvanie], 4 août 183ÎJ.

L'aspect que présentent en ce moment les Ëtatfr-Unis est éminem* ent propre à rassurer les amis de la paix sur la possibilité d*une

î)2 LES SPÉCULATIONS.

rupture entre ce pays et la France. Aujourd'hui les Américains de tous les partis agissent dans leurs affairés privées comme des gens bien convaincus qu'aucun malentendu ne viendra jeter la perturbation tians le commerce. Celui qui eiil débarqué è New-York, à Boston ou à Philadelphie, le jour où Ton y annonça l'effet produit en France par Je message du général Jackson, et qui aurait fait l'Èpiménide jusqu'à présent, ne reconnattrait plus l'Amérique. A l'inquiétude a succédé la confiance la plus illimitée. Tout le monde spécule et l'on spécule sur tout. Les plus audacieuses entreprises n'effrayent pas; toutes trouvent des souscripteurs. Du Maine à la Rivière-Bouge , les États-Unis sont devenus une immense rue Quincampoix. Jusqu'à présent tout le monde est en bénéfice , ainsi qu'il arrive toujours tant que la spéculation est ascendante. Comme à argent Tacilement gagné personrie ne regarde, la consommation est énorme, et Lyon s'en ressent.

Je dis que l'on spécule sur tout; je me trompe. L'Américain, essenliellement positif, ne spéculera jamais sur les tulipes, même à New- York, quoique les habitants de cette ville aient du sang hollandais dans les veines. Les objets principaux de spéculation sont les mêmes qui occupent ordinairement l'esprit calculateur des Américains, c'est- <^-dire les cotons, les terrains de ville et de campagne, les banques, les chemins de fer.

Les amateurs de terrain se disputent, à l'extrémité nord, les forôts de pins riches en bois de construction * ; à l'extrémité sud, les marécages du Mississipi, les terres à coton de l'Alabama et de la Bivière- Bouge, et, bien loin à l'ouest, les terres à blé et les pâturages de rillinois et du Michigan. Les développements inouïs de. quelques villes neuves ont tourné les tètes, et l'on se rue sur les localités avantngeusement situées, comme si, avant dix ans, trois ou quatre Londres, autant de Paris, et une douzaine de Li verpools devaient étaler sur le terri toi re américain leurs rues, leurs monuments, leurs quais encombrés de magasins, leurs ports hérissés de mâts. A New-York on a vendu des lots ^ pour une population de deux millions d'habitants, à la Nouvelie-

* Pour donner une idée de l'aveugle fureur des spcculations sur les terrains lîoisés du Maine, un plaisant a prétendu que les pauvres de la ville de Bangor s'éiaot échappés un moment de l'b6pital, avaient réalisé chacun un bénéfice de 1»800 dollar-^ ayant qu'on eût pu les rejoindre.

^ Un lot, ou empaclement de maison, a 22 à 25 pieds anglais de façade sur 80 à 10) de profondcui*. ,

Orléans pour un million au moins. On a distribué » en emplacements de maisons, des marais pestilentiels, des rochers à pic. En Louisiane, les terrains mouvants, repaires sans fond des alligators, les lacs et les cyprières de la Nouvelle-Orléans, qui ont dix pieds d*eau ou de vase, et ici le lit de THudson qui en a vingt, trente, cinquante , ont trouvé de nombreux acheteurs. Prenez la carte des Etats-Unis ; placez-vous au lac Ërié, qui, il y a vingt ans, était une solitude; remontez-le jusqu'à sa pointe occidentale; de là passez au lac Saint-Clair ;du lac Saint-Clair poussez au nord, traversez le lacHuron ; allez encore^ entrez dans le lac ^ichigan ,et avancezau sud jusqu'à ce]que Teau vous manque : vous trouverez une petite ville appelée Chicago , un des postes que nos Français avaient établis lors de leurs infatigables excursions au nord de TAmérique. Chicago parait appelé à posséder un jour un commerce étendu ; il sera à la tète d'un canal qui liera le Mississipi aux lacs et au Saint- Laurent; mais aujourd'hui, Chicago a deux ou trois mille habitants à peine. Chicago a derrière lui des terres d'une admirable fertilité; mais ces terres sont encore incultes. Néanmoins le terrain à dix lieues à la ronde s'est vendu, revendu et vendu encore par petits lambeaux, non pas à Chicago, mais à New-York, qui , par la route actuelle, en est à huit cents lieues. Il y a dans le commerce, à New- York, des morceaux de papier qui Qgurent des lots de ville à Chicago pour trois cent raille habitants. C'est plus que n'en compte aujourd'hui aucune ville du nouveau monde. Il est probable que plus d'un acquéreur de ces chiffons s'estimera heureux si , quand il ira examiner son acquisition, il ne la retrouve recouverte que de six pieds d'eau du lac.

Les spéculations sur les chemins de fer ne le cèdent guère à celles des terrains. L'Américain a une passion pour les chemins de fer ; il les aime, ainsi que le disait Camille Desmoulins de lui-même par rapport à Mirabeau , comme un amant aime sa maîtresse. Ce n'est pas seulement parce que le suprême bonheur consiste, pour l'Américain» dans cette précipitation qui dévore le temps et annule l'espace ; c'est aussi parce qu'il sent , lui qui raisonne toujours , que ce mode de communication est parfaitement adapté à l'immensité de son territoire, à son littoral aplati, et à la configuration peu accidentée de la grande vallée du Mississipi , et parce qu'il trouve dans ses forêts pri« mitives une profusion de matériaux, qui lui permet de les exécutera bon marché. On multiplie donc les chemins de fer en concurrence des fleuves et des canaux, en opposition les uns aux autres. Si Les travaux

9i LES SPÉCriL AXIONS.

aujourdliui en construction s'achèvent (et je crois qu'ils s'achève-» ront), il y aura, dans deux ans, trois routes distinctes de Baltimore à Philadelphie, sans compter l'ancien grand chemin, savoir, deuK par chemins de fer exclusivement, la troisième par bateaux à vapeur et chemins de fer. Celle des trois qui gagnera une demi-heure sur ses rivales sera à peu près sûre de les ruiner.

Le mode de création des banques, universellement adopté ici (c'est le même pour toutes les entreprises d'utilité publique lorsqu'eliett sont livrées à l'industrie particulière] consiste dans rautorisation donnée par la législature d'ouvrir des livres de souscription dans un lieu public , où tous ont la faculté de venir s'inscrire moyennant un versement préalablement de cinq, dix ou vingt pour cent. Le jour de l'ouverture des livres est une solennité. Chez nous, on fait queue à la porte des théâtres; aux États-Unis, cette année, on faisait queue, avec une anxiété profonde, à la porte des sanctuaires où les livres de souscriptions aux banques étaient déposés. A Baltimore, les registres ont été ouverts pour la création d'une banque nouvelle [merçhants'bank), au capital de deux millions (on compte ici par millions de dollars) ; la souscription s'est élevée à près de cinquante. A Gharleston , pour le même capital de deux millions, la souscription a été de quatre-vingtdix ; et comme, à Charleston, le versement préalable exigé parla loi était, cette fois, de vingt-cinq pour cent, Tà-compte versé en monnaie courante, monnaie de papier, il est vrai, mais qui vaut le pair, a faitla somme de vingt-deux millions de dollars (environ cent dix-huit millions de francs), ou onzejfois le capital requis. Cette rage pour les actions de banque s'explique aisément. La plupart des banques ici sont des établissements irresponsables de fait^ qui ont le privilège de battre monnaie avec du papier. Les actionnaires des banques touchent des intérêts de huit, neuf, dix et douze pour cent ^ sur des capitaux que, par des combinaisons ingénieuses, ils peuvent se dispenser déposséder, et cda dans un pays où sont cotés à 110 et 115 les 5 pour "/« àe Pensylvanie ou de New-York et les 6 de l'Ohio. Les 6 pour "/« de l'État d'Ohio! qu'en penseraient, s'ils revenaient au jour, les héros du fort Duquesne.

La plupart de cesspéculation&sont imprudentes,plusiears sont folles.

MI y a des compagnies financières qui distribuent des dividendes sur le pied de 20 pour o/o. Tel a été le cas, il y a quelques Jours, pour V Atlantic Insurance Corn- pany de New-York. Les banques proprement dites n'atteignent jamais ce chîfftc. (Yeir tome I.)

LEtTBfi XXt-

eS

La haasâe d'aujourd'hui peut et doit ètfe suivie d'une crise demain. De grandes fortunes et en grand nombre sont sorties de terre depuis le printemps ; d'autres y rentreront peut-être avant la chute des feuilles. L'Américain ne s'en inquiète pas. Pour chatouiller sa fibre robuste, il lui faut des sensations violentes. L'opinion publique et la chaire interdisent à son organisation vigoureuse les satisfactions sensuelles, le vin, les femmes, le déploiement d'un luxe princier ; les cartes et les dés lui sont défendt|f^VTAméricain demande donc aux affaires les émotions fortes dont Hlîll^esoin pour se sentir vivre. Il s'aventure avec délices sur la mer motivante des spéculations. Un jour, la vague le pousse jusqu'aux nues ; il savoure à la hâte cet instant de triomphe. Le lendemain il disparaît entre les crêtes de la lame ; il ne s'en trouble pas; il attend avec flegme, et se console dans l'espoir d'un meilleur avenir. Et d'ailleurs, pendant qu'on spécule, que les uns s'enrichissent et que les autres se ruinent , les banques naissent et distribuent le crédit , les chemins de fer et les canaux se déroulent , les bateaux à vapeur se lancent de leurs chantiers sur les fleuves , sur les lacs, sur l'Océan ; la carrière va toujours s'élargissaiit pour les spéculateurs, pour fés chemins de fer , les canaux , les bateaux à Vapeur et les banques. Quelques individus perdent , mais le pays gagne; le pays se peuple, se défriche, se développe, le pays marche. Goàhead */

si le mouvement et la rapide succession des sensations et des idées constituent la vie, ici l'on vit au centuple ; tout est circulation, tout est mobilité et agitation frémissante. Aux expériences succèdent les expériences ; aux entreprises , les entreprises. La richesse et la pauvreté se suivent à la piste et se délogent tour à tour. Pendant que les grands hommes du jour détrônent ceux de la veille, ils sont déjà à demi renversés^ par les grands hommes du lendemain. Les fortunes durent une saison ; les réputations , la durée d'un éclair. Un irrésistible courant entraîne tout, broie tout, et remet tout sous des formes mftivelles. Les hommes changent de maison, de climat^ de métier, de condition, de parti, de secte ' ; les États changent de lois, de ma**

» Jpn avant, marché! Cette locuticm a été mistf k la mode par le eolouel Crockcit, Tude personnage de l'ouest, qui est membre du congrès. Le fils d'un de ses voisins loi ayant écrit pour lui demander l'autorisation d'épouser sa fille, on assure qui* Crockett lui euToya cette réponse laconique : Go ahead!

'On change ici de religion pour beaucoup de motifs divers. Il n'est pas rare de^ voir des Américains, devenus riches, changer dç sçcte, et embrasser, pit eiempîey

^6 LES SPÉGOLATIQNS.

f^istrats, d€ constitutioné Le sol loi-même, ou tout au moins les édi* lîces, participent à l'instabilité universelle * . L'existence d'un ordre social au sein de ce tourbillon semble un prodige, une anomalie inexplicable. On dirait que formée d'éléments hétérogènes que le hasard a juxtaposés, et dont chacun suit une orbite que modifient seulement $on caprice et son intérêt, cette société, après s'être élevée un instant jusqu'au ciel comme une trombe , doit inévitablement retomber à plat, réduite en poudre; telle ne sera pourtant passa destinée. Au milieu de ce système mobile, il y a un point fixe ; c'est le foyer domestique, ou, pour parler plus clairement, le lit conjugal. Une sentinelle austère, âpre quelquefois jusqu'au fanatisme, écarte de ce point sacré tout ce qui pourrait en troubler la fixité ; c'est le sentiment religieux. Tant que le point fixe jouira de son inviolabilité, tant que la garde qui y veille persistera dans sa rigoureuse vigilance» le système .pourra, sans danger sérieux, faire de nouvelles pirouettes et subir de nouveaux changements à vue ; il pourra être battu par la tempête ; mais, en vertu de son élasticité et à l'aide de son point d'attache, il n'éclatera paset surnagera. Il pourra même se fractionner en groupes divers presque indépendants les uns des autres; mais il se répandra ^^ur la terre, il croîtra en étendue, en ressources, en énergie.

L'influence de la démocratie est si universelle en ce pays, qu'il était tout simple qu'elle vînt lever la tête au milieu des spéculateurs. If y a donc eu des coalitions d'ouvriers qui ont voulu participer aux bénéfices, et pour leur part ils ont demandé diminution de travail,

celle de l'épiscopalisnie aiiglican, qui est réputée la plus fashionable de toutes. Au reste, le passage d'une secte à l'autre ne peut être» aux États-Unis, un acte ausé^i grave qu'on est porté à le supposer dans les pays catholiques. Toutes les sectes protestantes diffèrent peu les unes des autres, moins assurément qu'un janséniste d'uB niolinislc, qu'un jésuite d'un gallican. Il faut pourtant excepter l'anglicanisme, quj a un caractère propre, une discipline et une liturgie à part^ ainsi que les deux sectcft <peu nombreuses des unitairiens, qui nient la divinité du Christ, et des universalistei:, qui ne croient pas à la réprobation.

' Les maisons américaines sont en général peu élevées et très-légèrement construites. Leurs murailles n'ont qu'une épaisseur et demie de brique, quelquefois une i^eulement; ainsi, quand l'alignement des rues change, ce qui a fréquemment lieu À New-York, par exemf^le, on les avance ou on les recule sans incoBvénient ; souvent 4iiènic on les exhausse* Dans la campagne, il y a beaucoup de maisons en bois. Celles-ci se tiansporlent sur des roues à des dislances assez considérables. Je me ^uis trouvé arrêté, étant en diligence, entre Troy et Âlbany, par une maison de plu»? <le quarante pieds de façade qui voyageait ainsi.

. LETTRE XXV. . ffjt

. accroi^emeot de salaire. Le second point était juste , car, dans la hausse générale, toutes les denrées « tous les objets de consommation ont augmenté de prix. Ici la coalition n'est point timide ; elle a d'ar bord l'habitude anglaise de discourir sur la place publique et de fair^ des processions. De plus, la classe ouvrière sent sa force, connaît son empire, et sait en faire usage. Les divers corps de métiers se sont assemblés à New-York, à Philadelphie et ailleurs. Ils ont délibéré publiquement et ont exposé leurs prétentions. Les femmes ont et^ leurs meelm^^ aussi bien que les hommes. Celui des couturières d^ Philadelphie a eu de Téclat ; il était présidé par un économiste • M. Mathieu Carey, qu'assistaient, comme vice-présidents, deux ecclé*siastiques. Parmi les réclamations, l'on a remarqué celle des garçons boulangers , qui , en vertu des droits de l'homme et de la sainteté du septième jour, ne voulaient pas faire de pain le dimanche. Les prinr eipaux corps de métiers ont décidé que tout travail resterait suspendu jusqu'à ce que les maître S si ce nom peut s'appliquer ici autrement que par dérision, eussent accédé à leur ultimatum. Afin que nul n'en iginoràt, ils ont fait publier leurs résolutions dans les journaux, signées du président et des secrétaires du meeting. Ces résolutions déclarent que ceux des ouvriers qui refuseraient de s'y conformer auraient à subir les conséquences de leur refus. Les conséquences ont été que les ouvriers réfractaires qui s'obstinaient à travailler ont été chassés de leurs chantiers à coups de bâtons et de pierres, sans que l'autorité ait cru devoir donner ^igne de vie. La conséquence est qu'en ce mor ment, le long du canal du Schuyikill, une poignée de bateliers em-^ pèchent les bateaux chargés de charbons de descendre à Philadelphie, 1^ tiennent en embargo , interrompent ainsi Tune des branches les plus fructueuses du commerce de la Pensylvanie , privent d'emploi les mariniers et les bâtiments de Philadelphie, qui distribuent le précieux combustible sur le littoral de l'Union, et exposent les mineurs à être congédiés. La milice les regarde faire ; le shérif reste les bras croisés. Si la minorité des bateliers persiste, car ces désordres sont Touf rage d'une faible minorité , il est i craindre qu'une bataille ne s'engage entre eux et les mineure ^. A Philadelphie la conséquence ^ été encore que les charpentiers, pour amener à composition quelques

• Ce mol n'est pas en usage ici. On se sert de celui à*empl9\ier (eniployeur).^ , ,,.

* Voir la note 21 à la fin du volume. ,.;.-. ^'

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