RIO DE LA PLATA
Départ. — La chapelle de Honfleur. — La retraite d'un roi. ^ Les émigrants allemands.— L'enlre-pont — L'ouvrier fugitif. — Un sermon et une scène de deuil. — Scènes maritimes. — Arrivée à New-York.
DIEU. Je pars encore. Daignez me garder une bienveillante pensée. Autrefois Tamertume de mes adieux était tempérée par un singulier prestige. Autrefois je ne m*embarquais pas sans me dire : Que le monde est grand ! Alors je révais sur les mers des aventures extraordinaires, des périls mémorables; bien plus, oserai-je vous Tavouer? quelque I. t
grande découverte comme celles des célèbres navigateurs. Chacun de nous a, comme le brave oncle de Tristram Shandjr, son dada, ou son idéal. C'était là le mien. L'infidèle 1 il m'a quitté, et pour l'arrêter dans sa fuite, je lui ai vainement adressé, comme Schiller, de tendres supplications :
« So willst du treulos von mir sc|ieiden. »
Il est allé je ne sais où avec les belles années de printemps, de jeunesse qu'il a prises au bout de ses ailes. Si maintenant de temps à autre, il daigne encore redescendre jusqu'à moi , je vois bien que je ne dois plus considérer ses rares apparitions que comme des visites de condescendance qu'un homme qui se respecte fait encore par-ci par-là à un ancien ami. Puis je remarque aussi qu'il n'est plus le même, et que comme moi il a vieilli. Cependant je pars, quoiqu'il ne soit plus là pour m'accompagner avec sa puissance magique. Et en regardant d'un oeil morne le navire qui doit m'emmener au loin, je me dis, chose cruelle i Me dire, que déctdéinent je suis enrôlé dans la légion de ces pauvres fous dont parle Byron :
c Every fot>l describes in thèse bright days,
nis wondrous journey to some foreign court ,
And «pawm his qoarto, and demands your pratse '. »
* « fin cet joars dt luniAre , chique fb« dér/Ht «o« raenreilleux ^oytgc
Le temps n'est plus oiï Ton pouvait considérer comme une entreprise audacieuse une traversée de rOcéaaet tirer quelque vanité d'un voyage dans les régions transatlantiques. Trois siècles et demi sont écoulés depuis que Christophe Colomb , cette grande gloire d'une nouvelle ère, s'embarquait dans le petit pwt de Palos pour s'en aller, dans l'ardeur de sa foi, dans la conscience de sontlestin, à la recherche de l'empire du Gathay et des autres régions merveilleuses décrites parUarco Polo. Depuis cette époque, le globe a été parcouru, exploré dans tous les sens. Espagnols et français, Anglais et Portugais, tous les peuples se sont jetés à l'envi dans cette croisade qui leur promettaiti Bon plus comme celles que prêchait Pierre-l'Ermite, les saintes reliques du christianisme, mais les décou* vertes de la science, les richesses d'un autre monde, les temples aux colonnes d'or des intérêts matériels. Chaque nation a eu, dans cette iomiense entreprise, sa part de combats et sa part d'honneur, et comme ' dans le royaume de r£vangile, où le triomphe est promis aux cœurs humbles, plus d'un pauvre petit navire a obtenu dans sa course aventureuse plus d'un succès envié par les vaisseaux superbes des rois. Maintenant du pôle nord au pôle sud, il n'est pas un
en quelque cour étrangère, et produit son in-quarto, et demande vos élof eB. 1»
point qui n'ait été signalé par les navigateurs, mesuré, ou tout au moins noté par les géographes. L'imagination de Daniel de Foe ne pourrait promener dans l'espace un nouveau Robinson, sans qu'on indiquât la latitude précise de ses stations; et notre inépuisable À. Dumas ne peut nous abuser sur son lie de Monte- Cristo. Si la mer, qui dans sa suprême puissance, accepte sans s'en soucier les orgueilleuses tentatives des hommes, si la mer, où tout s'efface, conservait sur ses lames mobiles les vestiges des navires qui l'ont traversée, on la verrait comme un champ de la Beauce sillonné dans toute sa longueur par une active charrue.
En moins de temps qu'il n'en fallait autrefois à un honnête bourgeois pour se rendre par le coche de Lyon à Paris, on franchit, dans le tourbillon de fumée d'un bateau à vapeur, un millier de lieues. Vous vous embarquez un beau matin sur un steamer de Liverpool, et en assistant chaque jour à des dtnèrs homériques, chaque soir à d'énormes libations, vous arrivez en moins de deux semaines sur une plage du nouveau monde, vous passez du comfort d'un hôtel anglais à la prodigalité d'un hôtel américain, sans avoir vu s'éteindre dans le trajet, le feu d'une abondante cuisine, ou tarir les flots de vin de Bordeaux et de v^iskey.
c( Cependant, dit M""* de Staël, tout est solennel dans un voyage dont l'Océan marque les premiers
pas. » Cette mer si calme et si belle à yoir dans la rade, cette mer qui de ses flots azurés caresse mollement les flancs du navire, qui par son doux murmure vous invite, comme le pécheur de Goethe, à vous confier à ses nappes d'écume, à ses vagues limpides; cette mer inconstante, cette sirène trompeuse, on connaît ses mensonges, ses caprices et ses fureurs. Aujourd'hui elle se courbe devant vous comme une esclave, elle vous sourit comme une amante ; demain peut-être, elle se soulèvera avec une rage implacable et vous brisera sur un écueil.
Sur les bords du quai , et le long de la jetée du Havre , une quantité de spectateurs sont réunis pour assister au départ du large paquebot américain qui chaque mois va à New-York. Un grand nombre d'entre eux sont attirés là par la curiosité , d'autres par l'in* térét matériel , qui pour eux est engagé sur ce bâtiment,, et beaucoup d'autres par un sentiment d'afTection. Au moment où le navire, remorqué par un bateau à vapeur, quitte le bassin où il a reçu sa cargaison et rase les blocs de granit du môle , des saints s'échangent entre ceux qui s'en vont et ceux qui restent; à défaut de la voix, qui des bastingages à la jetée ne peut plus se faire entendre , des mouchoirs et des chapeaux agités en l'air transmettent d'un endroit à l'autre, comme un télégraphe électrique, un dernier souvenir et un dernier vœu. Plus d'im cœur qui se
croyait aguerri aux lointaines excursions, se sent alors saisi d'une impression de tristesse qu'il essaye en yain de surmonter. Plus d'un passager pose , en détournant la tête , sa main sur ses yeux et la retire humectée de larmes* A cette heure des longs adieux , à ce moment suprême , combien de rêves qui par leur prestige éblouissaient naguère l'imagination , s'effacent devant les regrets du passé et les appréhensions de l'avenir. On s'est Itdssé séduire par Tambition d'essayer ses forces dans une nouvelle tentative , par le désir d'oc^ cuper son esprit d'une nouvelle étude, de voir de nouveaux horizons. On a voulu partir, on s'est dérobé aux tendres anxiétés d'une mère , aux indulgentes remontrances d'un ami. A présent qu'on est là sur le pont du navire , aux bords de cet Océan sans fin , on revient par la pensée aux lieux où l'on a vécu et que l'on va quitter. Ah I la paisible retraite qu'on s'était plu à décorer selon ses goûts I Ah I la maison de prédilection où chaque jour on était sûr de trouver un doux sourire et un doux entretien I Ah I les êtres aimés ! qui sait quand on les reverra ou comment on les reverra î L'absence est une sorte de mort tempo^ raire , si ce n'est une mort étemelle. L'oubli croit sur les pas de celui qui s'en va, comme sur la pierre des tombeaux. Quelle que soit la modeste attente du voyageur, il est difficile qu'à son retour elle ne soit pas trompée. Ou un anneau se sera brisé dans le cercle
d'affectioDB qui entourait son existence, ou ce cercle aura changé de face. Présent, il eût pu prévenir peutêtre ce changement, ou tout au moins s'y préparer; absent, il doit, en l'apprenant tout à coup, en être frappé comme d'une amère déception.
Tandis que je me laisse aller k ces réflexions , le bâtiment sort de la rade et s'avance fièrement en pleine mer. Bientôt les maisons du Havre s'afiSussent derrière les vagues ondulantes. Tous les passagers regardent encore cette ville qui semble fuir dans l'espace. Moi , qui n'ai point eu de capitaux à semer dans les sillons de cette cité du commerce et qui n'y ai connu d'autres démonstrations courtoises que le salut de profession et le sourire stéréotypé dont un maître d'hôtel accompagne sa note , je ne cherche point à voir les derniers contours de ses remparts. Mais aussi longtemps que la terre se distingue des flots, où peu à peu elle s'efface , mes yeux restent fixés sur la cime fugitive des coteaux de Honfieur.
Sur le plateau de Honfieur, il y a une chapelle consacrée à Notre-Dame de Grâce, à la patronne des matelots, à la Vierge sainte que les litanies nomment : Stella mariSy étoile de la mer, étoile plus ravissante pour les âmes pieuses, à l'heure du péril , que celle que les Suédois émaillent sur leur décoration de Nùrdstiema^ avec cette fière devise : Nescit occasum (elle ignore la chute). Nul architecte protégi par le
conseil des bâtiments ne s'est appliqué à faire de cette chapelle uneœuvred'art; nulFromentMeuricenera décorée d'une de ses précieuses orfèvreries, nul peintre de récole impériale ou de Técole romantique n'y a déposé un de ses tableaux célèbres dans les annales de l'exposition. Très-humble est son entrée, très-humble aussi sa nef. Quelques images grossièrement peintes ornent ses murailles, quelques candélabres en bois doré brillent sur ses autels. Mais chacune de ces naïves peintures qui représente une barquebattuepar les flots esiVex-voto d'un cœur reconnaissant, et chacun de ces candélabres est presque constamment rempli decierges dont la flamme s'élève vers le sanctuaire de la Mère de Dieu conmie un symbole de l'élan religieux des âmes émues qui l'implorent dans leurs angoisses, ou la remercient dans leur bonheur.
Le jour où je visitai cette chapelle, c'était un jour de fête. De la ville de Honfleur, du frais village d'Ingouville, de plusieurs hameaux de la cité, les pèlerins arrivaient là en grand nombre, s'agenouillaient sous la voûte, sous le portique, assistaient dévotement à la messe, puis se répandaient dans le préau qui touche à l'église, et s'asseyaient çà et là au pied des tilleuls, entre cette mer dont chacun d'eux connaît les orages et cette modeste chapelle où chacun d'eux aime à fixer son espoir. Il y a dans tout ce qui tient à la mer, dans la sérénité de son calme suprême , dans la fureur de
ses tempêtes, une poésie sublime dont les matelots, les pécheurs ont une profonde compréhension et qui éclate dans leurs naïfs entretiens , dans leurs traditions et leurs usages religieux, bien plus que dans les dithyrambes de salons. Chaque fois que j'ai retrouvé l'expression de cette poésie , soit sur Tavant d'un navire en prêtant l'oreille aux causeries du mousse ou du gabier, soit dans quelques-unes de ces chapelles vénérées des marins, je me suis dit : Là est le vrai, et j'en ai gardé une vive émotion.
En contemplant, quelques jours après, du haut du paquebot américain les collines de Honfleur, je pensais à ces braves gens qui s'en allaient là invoquant le secours de celui qui commande aux flots, soulève ou apaise les vents, et selon les paroles du psalmiste, change en calme la tempête.
Puis je songeais encore à une habitation que j'avais visitée sur ces mêmes collines, non loin de la chapelle de la Vierge, une habitation construite dans un site charmant, avec un goût exquis par une famille qui y exerçait autrefois la plus aimable hospitalité. Un soir d'hiver, deux hommes et une femme vêtus comme de simples bourgeois, se présentèrent à la porte de cette demeure , qui n'était alors occupée que par le jardinier, et demandèrent, au nom du propriétaire, M. de P..., à y passer quelques jours. La femme du jardinier, qui les reçut, fut touchée de leur
situation. iU étaient trempés par la piuie, glacés par le froid, et n'avaient pas d'autres vêtements que ceux qu'ils portaient sur le corps. Elle se bâta de leur allumer du feu , de leur faire chauffer du linge ^ de leur préparer à souper. Elle agissait ainsi par un mouvs** ment naturel de commisération, mais sans se rendre compte à elle-même du sentiment qu'elle éprouvait; il lui semblait, m'a-t-elle dit, qu'elle devait traiter avec le plus grand respect ces hôtes qui lui étaient venus d'une façon si inopinée et avec une apparence si modeste. Son mari était en ce moment absent; dès qu'elle l'entendit rentrer, elle courut à sa rencontre, lui raconta ce qui était arrivé et lui fit part de ses va* gués conjectures. La nouvelle de la révolution de fé* vrier était déjà parvenue jusque-là et pouvait faire supposer à ces bonnes gens toutes sortes d'incidents extraordinaires. Le mari porta une brassée de bois dans la chambre où étaient les étrangers, les examina attentivement, puis conduisant sa femme dans le salon où était un portrait du roi et de la reine: «4 Regarde, dit-il, ce sont eux. » C'était, en effet, ce roi qui, pendant dix-huit ans, avait rendu la France si prospère; cette reine qui s'était fait admirer et bénir par ses vertus, et un brave et loyal officier, M. le général Dumas , qui les accompagnait dans leur fuite. En apprenant que leur secret était découvert, les augustes fugitifs apprirent en même temps qu'ils pou*
/| raient se fier sans réserve à ceux près desquels ils étaient venus chercher un asile. L'honnête jardinier Racine se mit avec un respectueux dévouement à leur disposition. Sa femme et sa fille se firent une gloire de veiller à leurs besoins et de les servir. Je blanehissais chaque jour, me disût cette femme, une partie du peu de linge qu'ils avaient apporté. Souvent je causais avec la reine, et j'ai le cœur encore tout troublé, quand je songe combien elle était bonne, résignée, et comme elle priait avec une sainte expression de physionomie. En entendant le récit de ce qui s'était passé à Paris, j'eus peur pour mon fils, qui était là, et dont je n'avais pas de nouvelles. Une fois que je pleurais dans mon anxiété : « A.h! pauvre mère , me dit la reine , j'ai iHen aussi de quoi pleurer M »
Deux jours après son entrée dans cette demeure, le roi «e rendit à Trouville, espérant y trouver un bateau qui le conduirait en Angleterre. Mais sa présence là ayant été connue de quelques-uns de ces êtres indignes, qui se font une joie d'outrager le
' La reine qui, dans ses malheurs, se souvient de tous ceux dont eUc a reçu le plus simple témoignage de dérouement, n'a point oublié il ftaiille du jardinier de Honfleur. Un i<mr, h Claremont, je lui pariais de ma visite à la maison de M. de P.... « Ah ! s'écria-t-eUe aussitôt, vous avez vu madame Racine. Elle a été bien bonne pour nous! »
pouvoir qui n'est plus, et de poursuivre d'un lâche attentat Tinfortune, il fut obligé de revenir dans sa mystérieuse retraite. Deux jours encore s'écoulèrent avant que des serviteurs fidèles lui procurassent une barque qui le porta avec la reine au Havre, où il passa par une nuit sombre et froide plusieurs heures à attendre, sur la jetée, l'Express^ qui enfin l'emmena sur la plage britannique.
Quand je visitai cette habitation, c'était par une belle et riante journée. Un ciel sans tache l'éclairait de ses doux rayons; la fauvette et les pinsons gazouillaient gaiement sur les arbrisseaux verts, et à voir les masses de fleurs épanouies de côté et d'autre, les allées de jardin ratissées, sablées, tournoyant entre les frais gazons et descendant du côté de la grève, on eût dit que la maison, le parc, la serre, venaient d'être préparés avec un soin inaccoutumé pour le prochain retour de leurs maîtres. lUais ces maîtres, qui autrefois venaient là chaque été accueillir leurs amis, sont maintenant bien loin, et les nobles hôtes qui ont trouvé sous ce toit un repos de quelques jours après une affreuse tempête, sont maintenant condamnés à vivre sur une autre terre.
Heureux ceux qui, en s'éloignant du sol natal, ne s'imposent qu'un exil volontaire, qui peuvent, quand il leur platt, reprendre le chemin que jamais on n'oublie, le chemin du foyer domestique, du berceau de
ses en&nts, de la tombe de ses pères près desquels on désire dormir.
Me voilà loin de mon paquebot ; j'y reviens avec Tamer sentiment de ce que j'y ai déjà souffert : averses et rafales, fatigues du roulis, secousses du tangage, et l'interminable longueur des jours et l'insomnie des nuits, et les autres misères d'une traversée. Cependant ce navire a pour moi un aspect tout nouveau. Il me présente par anticipation un échantillon des mœurs du pays que je vais parcourir.
Nous avons un équipage de vingt-quatre hommes, appartenant à trois ou quatre nations différentes : Américains, Hollandais, Français, s'entendant entre eux. Dans cet étrange dialecte des marins, composé de toutes sortes de bribes des langues européennes, plusieurs de ces matelots seraient pour un peintre de physionomies excentriques, tel que Cooper, un envieux sujet d'analyse. Ils n'appartiennent point comme nos marins à tel ou tel port, à telle ou telle entreprise. Leur patrie est la mer, leurs foyers les navires sur lesquels ils s'embarquent. De celui-là, ils s'en vont sur un autre avec la même facilité que le Tartare abandonne le pâturage épuisé de la steppe, et transporte plus loin sa tente nomade. Charretiers de l'Océan, leur métier est d'aller et de venir, de hisser et de carguer des voiles, de charger et décharger des cargaisons, n'importe en quel lieu, sur quel port, à
quelle latitude. Leur indépendance de caractère ne leur permet pas de se mettre au service d'un État, ou d'une compagnie de commerce pour un temps indéterminé. Ils ne s'engagent que pour un voyage, après quoi ils serrent leurs dollars dans leur poche, et sont à la disposition du premier armateur qui veutles payer. Des froides régions du Nord, ils partiront du jour au lendemain pour les Indes, des Indes pour l'Amérique. Pourvu que la nourriture soit suffisante, et la solde convenable, le changement de climat leur est parfeitement indifférent. Leur vie n'est-elle pas tout entière concentrée entre les bastingages de bâbord et de tribord, et un navire ne ressemble-t-il pas toujours plus ou moins à un autre navire?
Je m'amuse quelquefois à causer avec on de ces matelots, français d'origine, qui, avec sa barbe grise et sa veste en laine d'un jaune pâle, ressemble à un vieux phoque. Les notions de patrie et de parenté sont à peu près complètement effacées dans son esprit ; il croit qu'il est né àLandemeau,mais il n'en est pas très-sûr. Embarqué comme mousse à l'âge de dix ans, il n'a plus eu de nouvelles de sa famille depuis quarante ans, et il a tout lieu de penser que son père et sa mère sont morts. Quant à ses voyages^ il en parle comme nous parlerions d'une excursion de Paris à Saint-Germain, n a doublé six fois le cap Hom, sept ou huit fois le CBsp de Bonne-Espérance. Il a été à la pèche de la baMne
au Groenland, et à la pôcbe des perles à Ceylan. Il se souvient <}tt'iuie fois il a eu froid dans le détroit de Behring, et qu'une autre fois, à Java, il ne savait comment faire pour se préserver de l'ardeur du soleil. Des orages qu'il a subis, des avaries dont il a été témoin, des temps de cap, des voiles enlevées et des mâts Inrisés, il n'en est pas question. Un soir que le ciel s'était couvert de nuages noirs, indice ordinaire d'un coup de vent, comme nous touchions à l'équinoxe, je loi demandai s*il ne pensait pas que le lendemain nous aurions une tempête. Sans prononcer une syllabe, il jeta sur moi un regard rempli d'un dédain superbe. Ce regard voulait dire : pauvre voyageur d'eau douce 1 une tempête I est-ce qu'un homme se soucie d'une tempête?
Ces matelots exécutent toutes leurs manœuvres en chantant d'une voix gutturale, des chants dont l'accent mélancolique a un singulier charme. L'un entonne la mélodie maritime , les autres répètent en halant la bouline, et les voiles et les cordages se meuvent pour ainsi dire en mesure à chaque cadence musicale. J'i* magine que les pierres dont Amphion construisait des cités marchaient ainsi aux sons de sa lyre. Souvent ces chants n'ont à peu près aucun sens. Ce ne sont que des mots sonores, coordonnés par une règle d'harmonie. Hais quelquefois les matelots improvisent une sorte de ballade, dans laquelle ils racontent ou les
plaisirs ou les contrariétés de leur navigation. Ainsi, le lendemain de notre départ, à la suite d'une altercation que quelques-uns d'entre eux avaient eue avec le lieutenant, ils chantaient à pleine voix un refrain où ils disaient en termes assez nets : « Le capitaine est bon enfant, le lieutenant un vaurien. » Un tel &it ne donne pas une haute idée de la discipline de bord; mais on sait que sur les bâtiments de commerce la discipline n'est pas forte.
Notre bâtiment appartient à une compagnie de New- York qui , sans faire tant de bruit que nous en avons fait avec nos projets de ligne transatlantique, a établi le service des paquebots , et en retire un trèsjoli bénéfice; car l'année dernière, tous frais payés, elle s'est partagé la petite somme de 150000 dollars (750000 fr.). Celui au sein duquel j'essaye en ce moment d'écrire , en dépit du roulis et du vent du nord-ouest , est divisé en deux parties comme la société américaine qui , dans ses mesures d'appréciation , n'admet guère que deux classes, les riches et les pauvres. Ici, d'un côté, les heureux de ce monde à qui la fortune bénigne permet de payer pour le trajet 650 francs; de rautre,les passagers à 60 francs.
La première catégorie, parfaitement terne et fastidieuse, à l'exception de deux ou trois personnes, m'a laissé dans un complet état d'indifférence. Mais la seconde m'occupe et m'émeut à tout instant.
Il y a là une masse de deux cent quarante émigrants allemands, hommes et femmes, vieillards et enfants , agriculteurs et ouvriers; ceux-ci abandonnant volontairement la terre natale pour s'en aller au loin exercer leur métier ; ceux-4à forcés de fuir pour avcnr pris une trop vive part aux dernières insurrections de TAllemagne. La virille Europe a les mamelles épuisées, et au lieu de la salutaire substance qu'elle devrait donner à ses fils, elle n'enfante dans les efforts de son indigence, dans le paroxysme de sa douleur, que des sucs corrosife et des germes pestilentiels.
C'est grande pitié de voir cette agglomération de pauvres gens condamnés aux privations, aux souffrances de leur longue traversée, en face des voyageurs de la première classe, qui, du baut de la dunette, les dominent, comme naguère ik étaient dominés dans leur écboppe par la maison du banquier, dans leur village par le cbâteau féodal. Quatre fois par jour, une clocbe nous appelle à une table fort peu attrayante , il est vrai, par son exhibition de sauces américaines, mais très- abondamment servie. S'il fait beau, nous avons pour nous promener un large pont ; s*il pleut, nous pouvons nous réfugier au salon. Chacun de nous occupe une assez grande cabine bien confortablement meublée, et un coup de sonnette fait accourir près de nous deux ou trois domestiques.
k quelques pas de là , les deux cent quarante éni\
giunto sont enfouit sout la niche du chien, sous les cages à poulets , tous la <aràche de la vache dant le souterrain de Tentre-pont. Trente paillasses rangées sur des planches , trente paillasses à deux pieds {dus haut, voilà leur couche. Chaque paillasse doit être occupée par quatre personnes , hommes ou femmes , n'importe. Le puritanisme américain, qui se ferait un si grave scrupule de troubler Timmobilité de son dimanche, ne s'inquiète point de ce qui doit nécessairement arriver dans un tel entassement d'individus , dans une telle confusion des âges et des sexes, k droite et à gauche des lits, chacun place comme il le peut ses coffres, ses provisions, ses ustensiles de cuisine : car l'administration du paquebot ne leur donne que l'eau et le feu ; il fout qu'ils pourvoient eux-mêmes k leurs moyens de subsistance.
Qu'on se figure le spectacle qu'un tel gîte doit pré^ senter par un temps d'orage, quand les cria des femmes soufirantes , des enfants efirayés se mêlent au sifflement des vents, au bruissement des vagues, et quand le mal de mer prend au milieu de cette foule ses hideux ébats. Même par un jour calme , il est triste de descendre dans cette sombre cavité. La lumière pénètre à peine aux deux extrémités. On s'avance à tâtons à travers un amas de sacs , de caisses sur un plancher humide et boueux où gisrat tous les pauvres êtres débiles las de rester sur leur couche
e( trop tmïAm oependaDt pour sortir de eet antre de douleurs. Hors de là les malheureux n'oot pour se promeiier, pour jouir de la clarté du soleil, que l'étroit espace enfermé au pied de la dunette , entre le mftt de misaine et le grand màt, resserré par une double ligne de barriques, par une partie de la cargaison. Le matin , on les voit se presser autour des deux petits foyers qui leur sont accordés, se disputant une place pour leur poêle ou leur cafetière , puis emportant leur déjeuner à moitié cuit pour ne point trop irriter ceux qui attendent avec impatience le moment où ils pourront à leur tour user d'un coin de l'Itre et de quelques charbons.
On ne compr^id pas qu'une compagnie qui réalise sur les voyages de ses navires de si larges bénéfices qu'une de ces compagnies d'Américains, qui affectent de si bien connaître la Bible et qui parlent si haut de philanthropie, puisse tranquillement laisser subsister un tel état de choses , et traiter comme un gouvernement humain ne traiterait pas des repris de justice , une cohorte de gens dont l'unique crime est de n'avoir qu'un trc^ petit nombre de dollars à offirir au Mammon des États-Unis.
Je dois dire que le capitaine s'efforce de remédier autant que possible à la cruelle situation de ses passagers, le l'ai vu descendre chaque jour plusieurs fois parmi eux , s'informer de leurs besoins, écouter leurs
plaintes , conduire sa femme près des malades pour leur donner quelque boisson salutaire. J*ai vu dans ces moments-là l'expression de la commisération animer son austère figure de marin. De toutes les paraboles de rËvangile, la plus belle est celle du Sarmaritain , et de toutes les vertus , celle qui ennoblit le plus le cœur de Thomme est sans doute la charité.
Après une orageuse série de vents du nord-ouest , qui pendant une semaine nous a fait rudement danser dans la Manche, peu à peu nous avons vu repa* raitre sur le pont une partie de la colonie émigrante qui se tenait tristement tapie dans son ténébreux refuge. D'abord sont venus les passagers les plus robustes, puis les enfants avides de mouvement , puis les femmes. Us se rangent sur les mâts de rechange, sur les caisses qui bordent les bastingages, et se mettent à causer entre eux comme s'ils étaient assis à l'ombre d'un arbre fruitier dans les vertes plaines de la Saxe ou de la Souabe. Bientôt l'heureux naturel allemand leur fait oublier les mauvais jours qu'ils viennent dépasser et ceux qu'ils sont destinés à subir encore. II se forme çà et là des groupes animés qui se livrent aux jeux rustiques de leurs pays , des chœurs de chanteurs qui entonnent avec un harmonieux ensemble les chants populaires de l'Allemagne. J'éprouve une singulière émotion à entendre résonner ici ces
mêmes mélodies que j*ai écoutées autrefois avec tant de charmes sur les bords de l'Elbe et dans les vertes forêts de la Thuringe. Qui ne sait combien de souvenirs peuvent rester attachés à un simple accord de musique? Le goéland des mers du Sud ne fait pas j&illir d'un coup d*aile plus d'étincelles flamboyantes des flots phosphorescents ; la brise du matin ne secoue pas plus de perles de rosée sur le feuillage qu'elle agite qu'une note n'éveille parfois de tendres pensées assoupies au fond de l'àme.
Naguère quand nos pauvres voisins se hasardaient à monter sur la dunette , le lieutenant les refoulait aussitôt dans les limites de leurs domaines. Maintenant c'est nous qui nous rapprochons d'eux; l'ennui règne dans notre sphère aristocratique, la joie dans leur étroite enceinte pareille à une prison , toujours l'histoire du savetier et du financier. Les souffrances matérielles n'altèrent que passagèrement la sérénité des caractères naturellement placides. Les peines les plus vives, les plus aiguës, les plus tenaces, sont celles qui naissent de nos passions , de notre orgueil , de notre ambition. Quand je regarde un de ces honnêtes Germains , supportant sans se plaindre avec sa petite veste ronde , ses culottes en toile , ses bas en fil , la froide atmosphère de TOcéan , et mangeant avec un air de satisfaction son morceau de pain noir assaisonné d'un peu de beurre salé ou de fromage , puis riant
d'un bon gros rire avec ceux qui Teniourent, si d'abord je suis surpris d'une telle apparence de contentement dans une situation qui me parait si pénible, ii me suffit , pour me l'expliquer, de songer à toutes lei folles et turbulentes agitations dont il est exempt.
Cet bomme n'a point éprouvé la douleur de vdi un avide concurrent implanter son comptoir dans b ville où il espérait exercer sans rivalité un fructueux commerce. Il n'a point enfanté avec des espérancei superbes , une tragédie en cinq actes qui , depuis plusieurs années , dort oubliée dans les catacombes d'un théâtre^ d'où elle ne sortira peut-être que par arrèl du tribunal. U n'a point vu se balancer à ses yeux , dans ses rêveries du jour, dans ses songes de la mût, une fantastique croix d'honneur, sollicitée par um femme dévouée , promise par un haut fonctionnaire el fuyant devant lui , à chaque promotion , comme un feu foUet. Il n'est point tourmenté de l'idée de se ^réer un nom dans les sciences, en découvrant une planète, en signalant un muscle encore ignoré dans le corps d'un quadrupède, en relevant une erreur dans les grammaires des hiéroglyphes, ou en dém<mtrant que tel fameux Ptolémée a vécu six mois de plus qu'on ne le croit généralement. U ne se préoccupe point de la diversité des systèmes philosophiques, ni de l'âge du monde, ni des progrès de l'humanité, ni de l'avenir de la république française. L'ouvrage
lai manquait dans sa contrée natale; on lui a dit qa'en Amérique il troaverait aisément à gagner, noo pas qudques kreutiers par jour comme dam sa paofre Allemagne , mais on ou deux dollars, il a réonf toutes ses ressources poisr s'équiper , pour payer «m passage, et le Toiià parti. A Dieuvai, comme diflsîent nos anciens marins en iusant virer un narire vent devant. La Providence lui a donné la santé, le courage et deux bons bras , avec cela , on traverse bravement l'Océan et l'on s'en va sans crainte planter sa tente en Amérique.
Si simples qoe soient les dreonstanees dans lesquelles la plupart de ces émigrants ont vécu, et les motib qui les ont portés à s'expatrier, il y a là plus d'une histoire touchante. A mesure que nous descendons des hautes régions d«is lesquelles a été si longtempsconcentrée l'invention des drames et des romans, et que nous tondions aux fibres d'une nature humaine plus humble que celle des Âgamenmon , mais plus Tivace et jdus vnde, on doit être surpris de voir combien de larmes peuvent contenir les yeux de l'homme du peuple.
l'ai remarqué ici une vieille femme qui porte le costume des paysannes de la forêt Noire , qui malgré son grand &ge est vive et alerte , fait elle-même toute seule son petit ménage , et , lorsqu'elle a fini , s'assied sur son coffire , met ses lunettes sur son nez , lit
une page de la Bible, puis tricote des bas. Elle a soixante-dix ans. Avant de mourir, elle a voulu, dit-elle, revoir son fils qui est établi depuis une trentaine d'années en Amérique. Comme il ne pouvait entreprendre lui-même ce voyage , c'est elle qui un beau matin s'est décidée à quitter sa paisible maison, son enclos, son jardin pour s'aventurer sur la grande mer, pour porter à son cher enfant la bénédiction maternelle et celle que son mari lui a léguée à ses derniers moments. « Mais, en partant, lui ai-je dit, vous vous êtes sans doute résolue à ne jamais revoir votre belle Allemagne , à finir vos jours près de votre fils ? — Non pas , non pas , m'a-t-elle répondu, je reviendrai. J'ai d'autres en£EUits qui m'attendent dans le village de Neukirche; des enfants, reprit-elle en baissant la tête, qui ne sont plus de ce monde , qui dorment dans le cimetière avec leur père, et que diraient-ils, et que dirait mon bon Sépélé avec qui j'ai vécu si heureuse pendant près de quarante ans, si je n'allais reposer à côté d'eux? »
Sur le pont s'avance de temps à autre d'un pas timide une jeune fille tenant sur son sein un enfant dont elle semble être la sœur. Elle choisit une place à l'écart et reste là immobile et silencieuse. Au commencement du voyage, des passagers de l'entre-pont, des matelots la voyant ainsi délaissée, ont cru pouvoir
venir familièrement causer avec elle. Sans paraître offensée de leurs prétentions, sans effort, elle les a tous Tun après Tautre éloignés par l'expression de sa physionomie et la dignité de son maintien. Cette jeune fille dont le regard est si doux, la figure si virginale, a pourtant été séduite et abandonnée par celui qu'elle aimait. Cet enfant qu'elle porte si délicate* ment dans ses bras, c'est son enfant. Quand elle s'est vue trahie dans ses espérances d'amour, livrée aux reproches de ses parents et à la dérision de ses voisins, elle n'a pu rester plus longtemps dans sa jolie ville de Stuttgard, elle est partie pour aller cacher près d'une sœur, au milieu de la Louisiane, sa honte et ses regrets. Souvent quand je la regarde, assise solitairement au pied du grand mât, avec ses tendres yeux bleus voilés par ses longs cils, elle me rappelle la Margueritte de Goethe , chantant son chant de deuil :
c Meine Ruhe ist hin; Mein Herz ist schwer. »
Mais après être restée ainsi parfois des heures entières, absorbée dans le sentiment de son infortune, indifférente à tout ce qui se passe autour d'elle, soudain une pensée consolante semble se réveiller dans son cœur. Elle découvre le front de son enfant, elle le regarde, et à l'aspect de cette innocente créature, î. A
un rayon de joie brille comme un éclair sur le vimg« assombri de la pauvre mère.
A l'extrémité de Tentre^pont, deux hommes qui ont porté les armes sont chaque Jour assis Tun k côté de l'autre, et causent entre eux de leurs campagnsi qui ne se ressemblent guère. Le premier est m vieux soldat prussien qui est entré en France en 1814, et dont le regard pétille encore sous ses sourcils blancs lorsqu'il parle des belles mamsellei fremçaisêi. C'est tout ce qu'il a retenu de notre langue. Un fi» ses anciens officiers qui a (ait fortune dans l'État d'Ohio, l'a appelé k venir près de lui pour l'assister dans la surveillance de ses propriétés, et le vieux soi» dat a obéi à cet appel comme il obéissait autreft^ dans la caserne ou sur le champ de bataille. Cep^i* dant il avoue qu'il n'a pas abandonné sans regret la retraite qu'il s'était choisie dans un village près d'Erfurth. De cette retraite il a emporté tout ce qui pouvait lui en rappeler le souvenir; tout, jusqu'à une simple cage en bois de sapin, avec son chardonneret. « Est-ce que vous n'avez pas craint, lui demandai-je, d'être embarrassé de cet oiseau , ou [de le voir périr en route?— Oui, sans doute, me répon* dit-il, aussi étais-je résigné à l'abandonner, et ja l'avais confié à un de mes voisins, en lui recomman'dant d'en avoir le plus grand soin. Mais le jour môme de mon départ, voilà que lorsque je passais devant la
maison du voisin, mon diable de chardonneret se mit à siffler une mélodie militaire que je lui ai apprise» et il sifflait d'une façon ai charmante, et il me regardait d'un air si amical que je n'ai pas eu le courage de me séparer de lui. Je l'ai donc emporté et je m'en réjouis, car jamais il n'a si bien chanté que depuis qu'il est ici. Dès le matin, il me salue par le refrain de VAit Feldherr. Ceux qui disent que les bétes n'ont pas d'àme, ne les connaissent guère. Je suis sûr que cet oiseau en a une et qu'il me remercie de ne pas l'avoir laissé entre des mains étrangères. »
Le second de ces guerriers- germaniques est un jeune homme à la taille élevée, à la figure martiale que nous observions il y a quelque temps, mon ami D. . . < et moi avec curiosité dans les rues de Heidelberg. alors il marchait d'un air impérieux, un sabre au c6té et des pistolets à la ceinture, dirigeant une cohorte de soldats, commandant aux bourgeois, réglant les affaires de la ville avec les fonctionnaires ; car il était l'un des chefs de Tinsurrection. Son pouvoir n'a pas été de longue durée. Il s'est élevé comme un nuage dans une heure de tempête et a disparu comme une brume légère à la lumière des baïonnettes prus*siennes. Mais à son ardeur belliqueuse de jeune homme, il joignait, à ce qu'il parait, la faculté de résignation et la sagesse philosophique d'un esprit réfléchi; car il ne semble point trop embarrassé de son changement
de situation. Il vit gaiement de la pauvre vie de Tentrepont, comme s*il n*avait pas été quelques semaines un des souverains du pays de Bade, et met lui-même ses pommes de terre dans sa casserole et sa casserole sur le feu, comme si ses mains n'avaient pas été ennoblies par le contact du sabre, ou par des signatures d'ordres militaires.
Une autre victime des révolutions nous est apparue peu de jours après notre départ d'une singulière façon. Un matin , le lieutenant qui sans cesse furetait partout, découvre sous des planches, au fond de l'entrepont, un béret bleu. À ce béret tenait une touSé de cheveux, à ces cheveux une figure rondelette comme une pomme, rouge comme une tomate, vive et rieuse comme celle d'un écolier en vacance, et armée d'une paire d'énormes lunettes qui achevait d'en faire la plus drolatique des physionomies. Le lieutenant fort surpris de trouver un passager qu'il n'avait pas encore aperçu et qui n'était point porté sur ses contrôles, lui demande de quelle manière il est venu à bord ; mais cet intrus ne sait pas le premier mot d'anglais. On l'amène comme un outlaw au tribunal du capitaine, et le pauvre étranger raconte de point en point son histoire avec un accent de franchise qui ne permet pas de lui faire l'injure d'un doute. 11 est ouvrier imprimeur, compromis dans une de nos dernières insurrections et obligé de fuir ; il a épuisé
en errant de cdté et d'aulre ses propres ressources et celles qu'il a pu obtenir de la commisération de quelques amis. Bientôt il s'est trouvé sans argent, sans ouvrage, sous le poids d'un mandat judiciaire. Enfin, ne sachant plus à qui avoir recours, ni comment édiapper aux poursuites dont il était menacé, il s'était résolu à se déporter lui-même, plutôt que d'encourir la déportation ordonnée par quelque haute cour. Comme il n'avait plus le moyen de payer son passage, il avait franchi avec un groupe de curieux le seuil du paquebot, et s'était caché de son mieux avec quelques provisions. Si de temps à autre il levait le nez hors de sa souricière, si quelque charitable matelot connut sa retraite et l'aida à s'y maintenir, on ne sait. Le fait est qu'il n'apparut au jour que lorsqu'on était en pleine Manche, et qu'à moins de se diriger vers un port d'Angleterre tout exprès pour l'y débarquer, il n'y avait pas moyen de ne pas le conduire au delà de l'Océan. Un tel récit devait du reste exciter la pitié de ceux qui l'écoutaient, et après lui avoir fait un léger sermon sur sa supercherie, le capitaine lui permit de vivre avec les matelots. Mais le fier imprimeur ne voulait pas user gratuitement de cette grâce, il demandait à travailler et il travaille avec ardeur; il fait la distribution d'eau et de charbon aux passagers, il aide aux manœuvres ; il seconde tour à tour et le chef d'office et les gabiers, et paraît maintenant aussi à son
aise dans cette maison ambulante qu'il a jamais pu Tétre dans son atelier. En lui remettant le produit d'une petite collecte que nous avions faite pour lui, je lui demandais s'il connaissait à New-York quelqu'un qui pût le protéger à son arrivée. ^ Non, m'a*i-il répondu, mais je ne suis point en peine, j'ai un bon métier. Je puis non-seulement travailler comme compositeur, mais comme correcteur; j'irai me préaeiiter dans les imprimeries, et dans l'une ou dans l'autre, je ne doute pas que je ne trouve un emploi. S'il faut me mettre à composer de l'anglais, je ne m'en inquiète pas. Les caractères sont les mêmes que les nôtres et disposés de la même façon dans la casse. »
La Providence est meilleure qu'on ne pense pour les pauvres gens. Elle leur donne, par un sentiment d'énergie, une compensation à leur disette pécuniaire. Il y a sur la dunette de ce bâtiment plusieurs riches négociants qui, avec leurs traites dans leur portefeuille ne s'en vont pas aux Ëtat6*Unis avec autant de ocm* fiance que ce malheureux ouvrier avec quelques pièces de cinq francs.
Dimanche dernier, toute cette légion nomade, qui mériterait une peinture plus détaillée, a été réunie sur le pont autour d'un jeune théologien d'Iéna qui va commencer sur le sol américain ses fonctions de missionnaire. Le temps était beau, la mer paisible. Pour
donner plus de calme au service religieux, le capitaine avait fait carguer plusieurs voiles et le bâtiment se balançait mollement à la surface des flots. Le service commença par le chant des psaumes, puis le prêtre fit son sermon. Certes, ce sermon n'était point ce qu'on eût dû attendre en un tel lieu et devant un tel audi-* toire. U ne s'y trouvait pas un mot sur cet immense temple qui , pour parvis avait TOcéan , pour enceinte rhorison sans bornes, pour flambeau le soleil, pour orchestre le bruissement des vagues et pour voûte le ciel; pas un mot non plus, un mot de cœur sur la si-> tuation de tant de malheureux qui abandonnaient la maison où ils étaient nés, le sol où ils avaient grandi, la terre où ils avaient enseveli leurs pères, pour aller à tout hasard chercher une autre existence sur une terre étrangère. Le jeune prêtre dléna ne parut pas même y songer, k un tel tableau, à un tel sujet d'émotions, il prononça d'une voix fort monotone une banale homélie élaborée dans une de ses veilles universitaires, et destinée sans doute à lui servir de brevet de capacité près des coreligionnaires qu'il va chercher en Amérique. Il faut dire aussi qu'une cérémonie catholique, une simple messe eût eu un caractère bien autrement imposant qu'un de ces offices, où l'homme fier d'avoir proclamé le principe de libre examen, ne sHncIine pas même devant la majesté de Dieu. Cependant, en dépit de la sèche nature du culte des ré-
formateurs et de la froide harangue du prêtre,' c'était un grand spectacle que celui de cette foule rassemblée avec une intention pieuse sur le pont de ce navire au milieu deTOcéan.
La vieille femme de la forêt Noire m'a dit que cette célébration du dimanche nous porterait bonheur, et je suis tenté de le croire. Depuis qu'elle m'a fait cette prédiction , nous avons traversé les bancs de Terre- Neuve sans autre inconvénient qu'une brume épaisse et pluvieuse, et nous n'avons payé notre tribut à l'équinoxe que par quarante-huit heures de ce joli petit temps vulgairement appelé temps de cape. U est vrai que quand on a joui de ce divertissement maritime, on peut s'en souvenir pendant plusieurs semaines et plusieurs mois. Alors le navire ôte fort civilement son bonnet à monseigneur le vent , plie en signe de soumission armes et bagages et se dépouille du haut en bas de son dernier vêtement de toile , comme pour être mieux fustigé sur sa carcasse nue. Si le fantasque Ëole est dans une de ses vraies colères, s'il a lâché les grosses outres de sa légion, le bénin navire n'a souvent rien de mieux à faire que de retourner très-lestement en arrière, fouetté, serré, chassé par l'ouragan, qui ne lui permet pas la moindre résistance : heureux s'il se trouve assez loin en pleine mer pour n'avoir pas à craindre de rencontrer trop tôt les rocs de la côte. Si, au lieu de rétrograder ainsi par le chemin qu'il a eu
tant de peine à parcourir, il parvient à se maintenir à pea près en place, il n'y reste qu'en subissant de cmelles secousses. Des vagues gigantesques frappent avec fureur ses flancs comme les béliers et les autres madiines de guerre devaient jadis frapper les remparts des villes assiégées. D'autres vagues s'élancent à l'assaut de la citadelle flottante, inondent le pont de leur écume et se retirent en frémissant par les sabords. Dans cette lutte ardente, le bâtiment trébuche et vacille comme s'il avait le vertige, tantôt tombant affaissé sur un de ses côtés, puis se relevant avec effort pour retomber sur l'autre, tantôt plongeant de toute la longueur de sa flèche de beaupré dans l'abîme béant, comme s'il voulait d'une seule fois en finir avec les misères de la vie, puis soudain se redressant de toute sa hauteur avec une magnifique indignation et bondissant sur la lame comme s'il s'enorgueillissait de la braver.
Je ne sache pas que le grand roi Salomon ait beaucoup navigué, mais il a eu raison décompter ce mode de locomotion au nombre des trois choses qui lui semblaient difficiles : Tria sunt difficilia mihi : viam aquibs in cœlOy viam coluhri super peiram, viam navis in tnedio mari.
Oui , c'est un imposant spectacle que celui d'un orage dans les montagnes, de l'avalanche qui s'écroule, des arbres brisés par la foudre, des torrents qui se
précipitent de cascade en cascade dans la tallée^ mats plus imposant est le spectacle de la mer aux prises arec Tœuvre de l'homme isolé dans l'immense espace, le spectacle des éléments en fureur, hurlant, sifflant, mugissant sur tous les tons effroyables du gong, du tam-tam et de cent soufflets de forge autour de la frêle construction à laquelle est confiée une foule d'existences qui n'a pour parvenir à son but qu'un goutemail et des voiles et dont la tempête rend inutiles à la fois les voiles et le gouvernail.
Que d'émotions s'éveillent dans le cœur h f'aspect de cette terrible beauté de la mer I Sans être Faust ou Manfred, parfois on éprouve une joie étrange, une sorte de joie sauvage à se sentir emporté au bruit lugubre de la rafale, par les vagues écumantes comme par un coursier impétueux. Parfois on éprouve, je ne sais quelle sombre fierté à se représenter le péril de l'orage plus imminent encore qu'il ne Test réellement, à se dire qu'on Tadronte assez stoïquement et qu'en tout cas on a dans ces heures graves connu des im* pressions ignorées de la plupart des autres hommes. Puis bientôt, à l'aspect de ces flots dont nulle puis^ sance humaine ne peut vaincre la violence, ni subjuguer la force, de ces nuages noirs qui courent avec le vent, de ce ciel sans azur, de ce désert des eaux cerclé d'un horizon de fer, on se trouve tout à coup saisi d'une pensée plus humble et plus chrétienne, et l'on
«'indioe, 4aas h ^cmmenc^ de sa faiblesse, devant rimaca da V'w&nU
Par suite de ees orages, nous avons assisté à uoe
triste cérémonie, h Tensevelissement d'un en&nt. JLe
0ial de pier à lui tout seul ne tue pas, mais qu^d il
se jointe une autra maladie, il Taide grandement à
tu^, L'eofimt que nous avons livré au^ flots était déjà
8ou0raot lorsque son père, pauvre ouvrier du Wur-
tmbetg l'apporta sur le navire. Les fiitigues de la trar
versée* les mîsères de l'entre -pont Tout achevé. Un
soir, dans l'agitation de la flèyro, il disait à sa mère :
h vois bim quA TAmérique est trop loin, je ne puis y
iirriver jsaos m'arr^te^ ^ea eb^min. L'air est chaud, le
soleil me brôle, mais là^bas je vois le Neckar qui est si
b^eau et ù riant qu'il m'invite à me baigaer dans son eau
nfraMûssante. OuvrjHuoi la porte du jardin, laisse*
laoi descendre vers le pont et me reposer dans le Neo
Imir. Quelques heures après, il reposait dans l'Océan.
Un matelot l'avait enveloppé dans une toile à voile, puis
lié sur une planche ( un cercle de passagers l'entou*-
rait dans un morne silence, le prêtre prononça une
prière et la planche descendit dans les vagues. La
mère et le père pleuraient dans l'entre^pont, et il n'éi^
tait personne de nous qui ne comprît la rigueur de
leur affliction* Perdre en mer un être que l'on aime,
c'est le perdre deux fois. Ailleurs il semble qu'on ne
soit pas aussi cruellement séparé de lui. Dans cette
amère mémoire de la mort, dont parle la Bible, il y a une consolation à placer près de soi les restes de celui qui nous fut cher, à visiter le cimetière où il est enterré, à cultiver et à voir reverdir chaque année le gazon de sa tombe. Les femmes du pays des Natchez croyaient respirer dans les fleurs Tàme de leur enfont; les femmes turques, en se penchant dans leur douleur sur un sépulcre, croient que Tesprit de celui qu'elles pleurent, touché de leur souvenir, attendri par leurs larmes, se réveille de son sommeil et vient s'entretenir avec elles. Les chrétiens considèrent comme un symbole de la résurrection en laquelle ils ont foi, comme une image de la vie étemelle qui est leur espoir, les plantes qui croissent sur une sépulture, les roses qui s'y épanouissent au souffle du printemps, mais dans l'impitoyable sépulture de la mer, adieu ces tendres soins qui soulagent les regrets. Le navire ne s'arrête même pas pour la cérémonie funèbre. La même lame qui le pousse en avant emporte dans son repli le mort qu'on lui abandonne. En un clin d'œil elle s'est ouverte sous le poids du cercueil, en un clin d'œil, elle s'est refermée et rien à sa surface n'indique qu'elle vient d'engloutir une victime humaine. Si le cœur a, comme je n'en doute pas, sa boussole et son aiguille aimantée, ni cette boussole, ni cette aiguille ne révéleront à la malheureuse mère qui se désole près de nous, l'endroit où gtt son enfant,
Cette mort a fiut une triste impression sur plusieurs passagers malades , et comme dans la monotonie d'un voyage nautique, toutes les impressions bonnes ou mauvaises arrivent à un rapide degré d'exagération, peut-être n'en aurait-il pas fallu davantage pour achever de démoraliser quelques caractères affaiblis par un long malaise. Par bonheur, le vent, après s'être fort occupé des navires qui voguaient dans une autre direction que nous, a daigné enfin se tourner de notre côté , et grâce à cette aimable attention , grâce aux cpialités du Havre , renommé comme un fin voilier, nous franchissons en deux jours un lai^e espace , nous filons à vol d'oiseau devant les George's Banks, nous touchons au parallèle de Long-Island. Un cri de triomphe retentit du haut des huniers : Terre ! terre I Et tout le monde de se précipiter sur le pont et de chercher à l'horizon qui , avec une longue vue, qui, avec des binocles, une ligne blanchâtre que l'œil exercé du marin peut seul découvrir à une énorme distance. C'est bien la terre pourtant , la terre qui va nous consoler des ennuis d'une traversée de trentecinq jours , la terre que l'on salue comme si on n'espérait plus la revoir, avec le même enthousiasme que les compagnons éperdus du valeureux Christophe Colomb .
Le lendemain , une barque rasant les flots avec la légèreté d'une hirondelle dépose sur notre bâtiment un pilote qui nous apporte des journaux américaine I. 4
dans lesquels nous cherchons avec avidité les nouvelles de France qui ont dû arriver par les steamers de Liverpool. Mais, des annonces de toute sorte, trois grandes pages d'annonces , une page sur les dernières élections de Philadelphie , sur la poudre d'or du Sacramento, et pas un mot de la France. Quel désap* pointement !
Trois heures après, un bateau à vapeur vient au secours de notre impatience. Maintenant nous pouvons rire du vent capricieux et de la marée. V Hercule nous entraîne de toute la puissance de sa machine gigantesque. Nous voilà û/àTïs la magnifique baie de New- York, si vaste que les flottes du monde entier y tiendraient à Taise ; puis , nous entrons dans la rivière de Hudson, et cette fois , adieu les fatigues , les privations du voyage. Tout est oublié devant le grand et magnifique tableau qui se déroule à nos yeux ; ici , la ligne azurée de Long-Island , là les vertes collines, les forêts de New-Jersey ; à droite et à gauche d'élégantes maisons de campagne , kiosques et châteaux à tourelles , pavillons aériens et habitations rustiques ; sur la rivière une quantité de chaloupes , de goélettes, de bateaux à vapeur qui voguent vers TEurope , vers les Indes , vers les Antilles ; et en face de nous , les clochers, les toits, les docks immenses, les légions de navires de New -York.
Nos passagers de Tenlre-pont , encaqués pendant
cinq mortelles semaines , comme des noirs du Congo dans la cale d'un négrier, courent et sautent sur le pont, et se serrent les mains , et sont si heureux que c'est un bonheur de les voir, en se rappelant tout ce qu'ils ont souffert, et qu'avant d'y poser le pied, je me sens disposé à aimer cette terre d'Amérique dont l'aspect seul fait battre tant de cœurs et enfante tant d'espérances.
De New-York à Albany. — Le bateau à vapeur. — Aspect de l'Hudson. — Robert Fulton. — Mœurs des Américains. — Physionomie du Yankee.
ous voilà revenue, je pense, de vos excursions d'été. Vous avez voulu , dans vos élégantes coutumes parisiennes, passer quelques semaines au bord d'une de ces plages doucereuses qu'on appelle les plages de la mer, puis visiter la Suisse, ou les bords du Rhin avec Schiller ou Goethe, ces deux poétiques compagnons de voyage dans de poétiques contrées. Maintenant les brumes d'octobre vous ramènent, frileuse hirondelle, à votre nid d'hiver. Il est midi près de vous. Je suppose que vos persiennes sont ouvertes, que votre femme de chambre est déjà venue vous apporter vos journaux, et qu'en les parcourant vous vous demandez sur quels noms la nouvelle assemblée fixera son choix pour les fonc*
lions de président, de secrétaires, si le gouvernement interdira la représentation de la Prise de Rome, et si vous vous rendrez ce soir à quelque aimable invitation, ou si vous resterez dans votre retraite, religieuse mondaine, enfermée entre votre bibliothèque et votre piano.
Pendant que vous pesez dans la balance de votre imagination ces graves questions, je me lève, dans mon hôtel de New-York, au tintement de Téglise de la Trinité qui sonne sept heures. Car si cette ville du nouveau monde se flatte de dépasser par ses progrès industriels notre faible vieux monde , elle est par sa longitude en retard sur lui de cinq heures. C'est peutêtre pour cette raison qu'elle est si alerte. II est certain qu'ici, dès le milieu de la journée, la plupart des habitants ont fait plus de besogne que ceux de Paris n'en ont accompli le soir.
Le soleil , qui n'est pas tenu d'être si vif dao$ ses mouvements ; le soleil, qui n'a point de fonds sur la banque de l'Ohio, point de plantations de coton dans la Caroline, se lève lentement sur les coteaux de Brooklyn comme un surnuméraire de ministère fatigué de recommencer gratuitement chaque matin le même métier. Déjà deux bateaux à vapeur qui n'ont pas la patience de l'attendre sont partis pour àlbany. Mais à New- York, la dernière chose dont on doive se mettre en peine, c'est le moyen de locomotion, à quelque heure que ce soit, et de quelque côté qu'on dé-
%ite aller. L« quai de la rivière du Nord eal inondé de tourbillons de fumée. Les israélitee n'avaient qu'une colonne de feu pour les guider pas à pas dans le désert ; ici, il y en a des centaines qui vous mènent dans toutes les directions. Vous en cherchez une pour re* monter THudson, la voilà qui flamboie au-dessus d'un bâtiment colossal sur lequel brille en grosses lettres d'or : The New- W^rld ( le Nouveau-Konde). On monte à bord avec une nuée de passagers. Comme U n'y a guère qu'une soixantaine de steamers employés au service régulier de New*York à Àlbany , sans compter les bateaux qui desservent les stations intermédiaires , vous concevez que , dans une telle pénurie, les bâtiments doivent être sans cesse tous remplis, et celui*-ci l'est depuis le reznle-cbauasée jusqu'au sor cond étage. Car, il est bon de vous dire que ces bar teaux américûns qui font le trajet d'ime rivière, d'un lac, sont de vraies maisons distribuées en trois grandes sections, ka rez-de-chaussée, la salle à manger, l'office ; au premier, un salon pour les femmes, un salon pour les iuMnmes ; au second, une galerie avec un toit supporté par des colonnettes. U en est qui ont de plus, au niveau du premier étage, un large balcon circulaire. U en est dont le toit est fût, non point en verres grossiers comme ceux de nos passages, mais en verres de couleurs comme les vitraux de nos cathédrales. Tous sonti du reste, d'une incroyable splen-
lions de président, de secrétaires, si le gouvernement interdira la représentation de la Prise de Rome, et si vous vous rendrez ce soir à quelque aimable invitation, ou si vous resterez dans votre retraite, religieuse mondaine , enfermée entre votre bibliothèque et votre piano.
Pendant que vous pesez dans la balance de votre imagination ces graves questions, je me lève, dans mon hôtel de New-York, au tintement de Téglise de la Trinité qui sonne sept heures. Car si cette ville du nouveau monde se flatte de dépasser par ses progrès industriels notre faible vieux monde , elle est par sa longitude en retard sur lui de cinq heures. C'est peutêtre pour cette raison qu'elle est si alerte. Il est certain qu'ici, dès le milieu de la journée, la plupart des habitants ont fait plus de besogne que ceux de Pm n'en ont accompli le soir.
Le soleil , qui n'est pas tenu d'être si vif dans ses mouvements ; le soleil, qui n'a point de fonds sur la banque de l'Ohio, point de plantations de coton dans la Caroline, se lève lentement sur les coteaux de Brooklyn comme un surnuméraire de ministère fatigué de recommencer gratuitement chaque matin le même métier. Déjà deux bateaux à vapeur qui n'ont pas la patience de l'attendre sont partis pour àlbany. Mais à New-York, la dernière chose dont on doive se mettre en peine, c'est le moyen de locomotion, à quelque heure que ce soit, et de quelque côté qu'on dé-
Si cette rapide esquisse a pu vous donner une idée de la royale magnificence de ces steamers républicuns, croiriez -vous que, sauf quelques cabines , il n*y a là ni premières, ni secondes places. Non, tous les passagers sont égaux devant Yoffice du capitaine, et Témigrant le plus dénué de ressources, l'ouvrier le plus mal vêtu circulent librement entre ces parois dorées, sur ces tapis, comme le négociant qui dispose de plusieurs millions. Seulement celui que la fortune a bien voulu favoriser de ses dons retrouve le privilège des dollars en s'installant dans la salle à manger, devant une table où brille un de ces jolis petits livres qui contiennent tant de choses en si peu de pages , le mémorandum deBrillat-Savarin, le poëme du café anglais, la carte enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom, la carte en anglais et en français, imitée de l'œuvre parisienne, mais modifiée selon les productions et les habitudes locales.
Cette fois que je vous ai dépeint de mon mieux la demeure flottante où je vais m'établir, vous n'êtes plus en peine de moi, si vous daignez vous mettre en peine de votre fugitif ami. Me voilà parti, et je rends grâces à l'invention de la galerie , où je puis me promener de long en large tout à mon aise , et d'où je puis voir le paysage de chaque côté. Derrière nous, les églises, les maisons en briques des riches quartiers de New* York s'efbcent rapidement; mais à notre
deur. L'amour du luxe est bien certainement un des enEEUdts les plus impérieux de la civilisation , et les Américains qui, dans leur puritanisme démocratique , n'oseraient avoir nos belles voitures ni nos domestiques en livrée, se dédommagent de ces privations par l'ameublement de leurs maisons et par cdui de leurs bateaux. Ici, les plus brillantes soieries de Lyon , les plus riches damas sont employés à décorer le salon. L'or y brille de toutes parts, et des tapis superbes en couvrent la surface. Les chambres à coucher sont disposées avec un soin qui ne laisserait rien à envier à nos plus difficiles fashionables. Il y en a deux entre autres qui sont des modèles d'élégance et de coquetterie. Rien n'y manque pour en faire des boudoirs tels que M. de Balzac les décrit si bien , ni les tapis moelleux, ni la portière discrète, ni le canapé qui invite à l'indolente causerie, ni la toilette en fine porcelaine. On les appelle les wedding^ooms. Leur nom indique leur destination. Elles sont réservées aux jeunes mariés, qui, en sortant de l'église, éprouvent le besoin d'échapper aux regards importuns et de s'en aller poursuivre leur doux songe, loin de la terre bruyante, entre le ciel et l'onde. Ah! quel bonheur de conduire là celle que l'on aime en lui murmurant les vers de Moore :
t Corne over the sea Corne, maiden, with me. »
Si cette rapide esquisse a pu vous donner une idée de la royale magnificence de ces steamers républicains, croiriez-vous que, sauf quelques cabines , il n'y a là ni premières, ni secondes places. Non, tous les passagers sont égaux devant Voffice du capitaine, et Témigrantle plus dénué de ressources, l'ouvrier le plus mal vêtu circulent librement entre ces parois dorées, sur ees tapis, comme le négociant qui dispose de plusieurs millions. Seulement celui que la fortune a bien voulu bvoriser de ses dons retrouve le privilège des dollars en s'installant dans la salle à manger, devant une table où brille un de ces jolis petits livres qui contiennent tant de choses en si peu de pages, le mémorandum de Brillât-Savarin, le poème du café anglais, la carte enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom, la carte en anglais et en français, imitée de l'œuvre parisienne, mais modifiée selon les productions et les habitudes locales.
Cette fois que je vous ai dépeint de mon mieux la demeure flottante où je vais m'établir, vous n'êtes plus en peine de moi, si vous daignez vous mettre en peine de votre fugitif ami. Me voilà parti, et je rends grâces à l'invention de la galerie , où je puis me promener de long en large tout à mon aise , et d'où je puis voir le paysage de chaque côté. Derrière nous, les églises, les maisons en briques des riches quartiers de New-Tork s'efEEtcent rapidement; mais à notre
droite longtemps encore «pparuucnt les chantiers , les fournaises de ses faubourgs, vraie cité deVulcalu, où sans cesse la fumée du charbon de terre s'échappe en nuages épais des hautes cheminées, où Tacier siffle dans Feau qui le trempe, où le fer est tordu, efBlé, arrondi sous toutes les formes, où des milliers d'ouvriers façonnent à grands coups de marteau les énormes machines qui bientôt subjugueront les vagues des deux océans. À notre gauche , autre tableau mélancolique et doux, les collines de New*Jersey couvertes de bois jaunis, rougis par l'automne. Nulle part je n'avais encore vu tant de teintes diverses dans une même forêt, nulle part ce feuillage des chênes qui a la couleur écarlate du corail, ou des grappes de l'arbre de Judée. Autour de nous passent et repassent sans interruption des chaloupes dont les deux voiles ressemblent aux deux ailes étendues d'un oiseau , des bateaux de transport à trois étages, magasins ambulants remplis de bétail et de denrées agricoles, des navires à trois mâts non moins chargés que les steamers, des barques de pêcheurs, et vers la plage, au bord de cette même rivière, occupée par tant de bâtiments, une locomotive entraîne en mugissant une trentaine de wagons sur un rail-road qui doit faire concurrence i tous les bateaux à vapeur. En France , nous n'avoni pas idée d'un tel déploiement de machines , d'une telle abondance de moyens de communication. Mah
nous ne soDimes {mis voyageurs. Nous aimons la promenade à quelques lieues de distance, la rêveuse flânerie sur les boulevards et le retour au foyer. L'Américain est le peuple le plus nomade qui existe. Plus nomade que le Tartare des steppes, que le Bédouin du désert, s'il a une tente quelque part il est prêt à la quitter à chaque instant. Au premier espoir de lucre lointain qui lui sourit, au moindre souffle de spéculation qui lui arrive du nord ou du sud, il prend sa valise sous son bras, court à un embarcadère, passe d'un bateau dans un chemin de fer, d'un chemin de fer dans une carriole , campe dans une auberge , se remet en route et s'en revient à son comptoir, ayant bit des centaines de lieues pour recommencer le même trajet quelques jours après. A cette nature d'une activité fiévreuse , il faut sans cesse un nouvel aliment; à ce joueur intrépide, une nouvelle martingale. Il vient de faire sa fortune dans une entreprise heureuse, vous croyez peut-être qu'il va réaliser ses bénéfices, se retirer dans une paisible habitation, vivre delà vie de bourgeois, planter des arbres, dessiner on parterre , regarder tranquillement, du port où il est abrité , ceux qui aspirent au même repos et qui sont encore livrés aux orages de la mer. Non pas, non pas. Il ignore ou méprise le voluptueux farniente de l'existence du rentier. Il est en ce monde pour faire circuler des dollars et des billets de banque, pour rouler
perpétuellement sur la montagne de Tindustrie , son rocher de Sisyphe, dàt ce roc, en retombant, Técraser dans sa chute. Le même million qu'il aura gagné dans une saison propice, dans un achat de cotons, dansun voyage aux Indes ou en Chine, il le placera à l'instant même d'un seul coup sur une construction de machines, sur une cargaison de glaces et de glacières pour les nababs de Calcutta. Naguère, il était passionné pour les terrains des États du sud ; il jouait sur des portions de sol qu'il n'avait jamais vues, comme jadis les Hollandais sur des tulipes qui n'existaient pas; maintenant il a d'ardents transports pour la Californie, et déjà il tourne ses regards vers le Canada. Où s'arrétera-t-il dans sa soif d'entreprises? Dieu sait. Quand l'onde se desséchera dans ses bassins, quand la terre lui fuira sous les pieds , et alors je ne serais pas surpris que, dans ce naufrage de la nature, il ne découvrit un nouvel élément pour aligner des chififres et forger des métaux.
Dire qu'une telle puissance de facultés commerciales et de telles habitudes constituent ce qu'on appelle une nation aimable, non vraiment, et je ne vous souhaite pas de vivre au milieu d'elle, et je n'imagine pas qu'elle me laisse jamais dans le cœur un des tendres souvenirs des chers peuples d'Allemagne, de Scandinavie, voire même des Turcs, qui sont de si braves gens. Mais je reviendrai sur les agréments de ces fier$
Américains. Pour le moment, j'ai près de moi l'aspect d'une nature qui me détourne de leur contact, et je bénis cette nature. C'est, d'un côté de l'Hudson, une Ugne de rocs d'une couleur de granit taillés à pic, comme les remparts d'une citadelle, surmontés d'une masse d'arbustes qui, avec leur feuillage jaune, brillent au soleil comme une couronne d'or. C'est , de l'autre, une colline ondulante, parsemée de riants cottages. Çà et là on distingue au fond d'une anse étroite une cabane en bois où l'on se plaît à rêver un modeste bonheur. Au delà de ce premier détroit, nous entrons dans une double barrière de coteaux élevés qu'on appelle les Highlands. Au-dessus d'un de ces coteaux solitaires et sauvages apparaît la façade de Westpoint, l'école militaire et polytechnique du pays. Comment le gouvernement a-t-il eu l'idée de fixer à quinze lieues de distance deNew-Tork, et dans une pareille situation, le seul établissement national des Ëtats-CJnis? Si j'étais en Allemagne ou en Suède, je dirais qu'on a été séduit par la poétique pensée de placer les maîtres et les élèves de cette institution en dehors du bruit, du mouvement des affaires, dans le silence d'une nature austère ; mais comme je connais les bons citadins de New- York, je suppose qu'ils n'ont pas conçu un tel rêve, et que par la raison seulement que le sol de Westpoint était d'une nature aride, difficile à défricher, ils se sont dit qu'ils n'a-
vaient rien de mieux à flaire que d*eii doter la science.
Après une halte de quelques minutes au pied de récole et des batteries de Westpoint, on s'arrête successivement devant plusieurs villes dont le rapide accroissement atteste la prospérité de cette partie de TAmérique. C'est Newbourg, fondé en 1789 par quelques émigrants du Palatinat, qui maintenant a une population de neuf mille cinq cents âmes ; Pougkeepae, jadis petit hameau indien, qui a maintenant des bfttiments à voiles, des bateaux à vapeur, et douze miiie habitants ; Catskill, bâti au bord d'une large baie, et la riante petite cité de Hudson, et une quantité de villages, de hameaux, dont je ne vous dirai pas les noms, de peur que vous ne m'accusiez de copier le Guide du voyageur.
Il y a deux cent quarante ans que le pilote anglais Hudson, attaché au service de la compagnie hollandaise, découvrit cette superbe rivière qui porte son nom. De Terre-Neuve, il arriva le 3 septembre 1600 sur la côte de New-Jersey, puis de là s'avança jusqu'à l'île où s'élève à présent New- York. Toutes ces plages étaient occupées par des tribus d'Indiens ignorants, sauvages, hostiles l'une à l'autre, mais qui reçurent avec douceur et confiance les Européens, ne se doutant guère que ceux à qui ils apportaient arnicalementleura fruits et leurs pelleteries, les dépossède-
tre témoins de mon humiliation. J'avais, de mon côté, des raisons pour douter de mcm succès. La machine était neuve, mal construite, faite en grande partie par des hommes qui n'avaient pas l'intelligence d*un semblable travail. Le moment étant venu où le bateau devait se mettre en mouvement, mes amis se réunirent sur le pont. Dans leurs regards, je ne voyais qu'un
funeste présage et je regrettais presque d'avoir tant osé et tant espéré. Cependant le signal est donné : le b&timent se meut, chemine, puis tout à coup s'arrête et reste immobile. Au pénible silence qui naguère régnait sur le pont succèdent des murmures, ou d'amères remontrances. — Je l'avais bien prévu , disait l'un, c'est une erreur. — Un rêve, reprenait un autre, et un rêve dangereux, je voudrais être hors d'ici. Je m'approchai d'eux, je leur annonçai que je venais de découvrir la cause de cette halte subite, et je les priai de vouloir bien m'accorder encore une demiheure, après quoi, si je ne réussissais pas entièrement dans mon entreprise, je l'abandonnerais à jamais. Je descendis près du machiniste et rajustai une pièce qui était mal posée. Le bateau se remit en marche. Nous quittâmes la rade de New-Tork, nous franchîmes les Highlands, nous arrivâmes à Albany * . »
*• En rapportant cet essai de Fulton , nous ne defons pas oablier qa'à un de nos compatriotes, à M. le marquis de Jouffroy, appartient l'honneur d'avoir le premier appliqué la Tapeur à la navigation* En 1783, M. de Jouf-
Que dirait le capitaine iludson si , à celte même place où un Indien lui servait, dans une cabane en écorce, de la chair de chien bouilli , il voyait les splendides hôtels f les riches magasins, les opulentes maisons de New-York, et que dirait Fulton s'il savait quelle route a faite sa découverte?
Il est une joie qui ne se trouve mentionnée ni dans les Védas, ni dans la mythologie grecque et romaine, ni dans TËdda Scandinave, ni dans le Coran, et que je voudrais voir joindre à Ténumération de celles que Ton promet aux justes dans les béatitudes de l'autre monde. Et pourquoi ne pas l'admettre dans les images de la vie future ? Pourquoi ne pas croire que ceux qui ont noblement, utilement, charitablement employé sur cette terre les trésors de leur pensée, la tendresse de leur âme doivent, dans des régions plus pures et plus calmes, jouir du bonheur de contempler la résultat de leurs efforts, le fruit de leurs œuvres ? Oui , il est doux de penser qu'un Shakspeare, un Raphaël, un Mozart assistent au triomphe de leur génie ; qu'un Christophe Colomb se plaît à voir les peuples du monde voguer sur les mers qu'il leur a révélées, qu'un Robert Fulton plane au-dessus de ces innombrables
froy construisii à Lyon un bateau à vapeur de quarante et un mètres de longueur sur cinq mètres de large. Ce bateau fut pendant quinze mois en uMge sur la S«6oe. ( Traité d9t machina à fapfur, par M. TrtdfDld ,
tourbillons de vapeur dont il a enseigné la puissance; et que, dans une sphère plus humble , une douoe àme qui aura mis toute sa gloire à aimer, à se sentir aimée, à faire quelque bien, goûtera le bonheur de Yoir son nom se perpétuer dans un souvenir fidèle, et le germe de ces bonnes pensées fructifier dans des cœurs honnêtes.
Pendant que je m'en vais ainsi causant avec vous, comme si j'étais (héksl quen'y suis-je i ) assis dans un bateuil , au coin de votre cheminée , j'oublie cette salle à manger que j'ai déjà notée, cette carte imprimée sur paiHor vélin, et ces garccms de restaurateurs ea veste ronde, en tablier blanc, comme ceux de Véfour. C'est une des iélicités du bateau que mes com^ pagnons de voyage n'ont pas oubliée. U en est qui , dès le moment de l'embarquement, ont iait là une longue station et qui bientôt y sont retournés. N'est-ce pas BriUat-Savarin qui, dans une de ses pages d'axiome, a dit : « Ailleurs on mange, à Paris seulement on sait dtoer.» S'il avait vu ce pays, il aurait dit : Ici on ne mange pas, on dévore. Le mot est à peine assez expressif. Pour mieux comprendre l'étendue que je désire lui donner, veuillez vous rappeler ce que vous avez lu dans Buffon à l'article Brochet et Béguin, Vous aurez peutrétre par là une idée de la voracité de l'Américain. Règle générale, voici l'ordre des repas journaliers aux ]&tats-Unis : entre sept et huit heures du matin , une
cloche y un gong , ou quelque autre insirument des plus retentissants annonce le déjeuner.
Ce déjeuner se compose de quartiers de bœuf rôti, de langues de bœuf d'un seul bloc, de canards, de poulets, le tout accompagné de plats de pommes de terre, de pains de beurre, et autres mets légers. Les Américains se précipitent à table conmie des animaux affamés. Je ne puis en vérité employer un autre terme de comparaison. Sans s'inquiéter de son voisin, sans se soucier d'une des règles les plus banales de notre politesse européenne, chacun tire à soi tout ce qui se trouve à sa portée et entasse sur une ou deux assiettes, des pyramides monstrueuses de viande, de beurre, de légumes. Puis le voilà travaillant des mains et des dents, comme si chaque seconde lui était comptée, ne parlant pas, ne soufflant pas, mais suivant d'un œil hagard les plats qui s'éloignent de lui, et les harponnant dès qu'ils reviennent près de lui, pour y puiser une nouvelle provision.
Cette première opération finie , il allume un cigarre, s'en va au comptoir de spiritueux qu'on appelle le barroom , boit d'un trait un verre de whisky , ou de vin de Madère, puis se met à ruminer en attendant midi. Midi est bien loin et il en est beaucoup qui ne peuvent passer ce mortel intervalle de quatre heures sans faire une seconde et troisième descente au cher barroom , après quoi ils ruminent de nouveau, La
dodie annonce le Innckeon qui se compose d'une soupe, d'une botte de sardines, de viandes froides, de beurre et d'une boule de chester. A trois heures, autre coup de tam-tam, le meilleur, le plus désiré; il prodame le diuer, dont les deux repasprécédents n'étaient que la modeste préface. Cette fois la table est d'un bout à Tautre couverte de vastes plats où figurent, à la tm les rôtis les plus larges, les sauces les plus épicées et les puddings les plus prodigieux. Même appétit qu'au déjeuner , même silence sur chaque chaise. Vous n'entendez que le cliquetis des couteaux et des fourchettes et le broiement des os qui irritent ces mâchoires avides. L'empressement avec lequel on met fia à ce troisième repas est tel qu'on ne se donne pas \à peine d'essuyer son couteau pour le porter à la salière ou à l'assiette de beurre, et que la serviette est habituellement mise de côté, par l'évidente raison que l'usage de la serviette exige un mouvement qui entraine une perte de temps. Ces gens se moquent pourtant des Turcs qui n'emploient dans leurs repas ni cuillers, ni fourchettes. Je me souviens de quelques dîners que j'ai faits avec les Turcs, et je déclare que c'étaient des modèles de propreté comparés à ceux auxquels j'ai été forcé d'assister dans les hôtels et sur les bateaux américains.
Le dîner fini, le reste de la journée est long. Aussi vers les sept heures, vous entendez sonner pour la
quatrième fois, la bienheureuse cloche qui invile les habitants du logis à vouloir bien venir boire une taise de thé ou de café, escortée de quelques tranches de gibier ou de salaison, après quoi on peut encore recommencer à volonté ses visites au barroom.
A voir ces hommes d'affaires courir ainsi à table et engloutir unecargaison de denrées culinaires, en moini de temps qu'il n'en faut à un Espagnol pour prendre une légère tasse de chocolat , on pourrait croire que les minutes qu'ils passent dans la salle à manger lear semblent autant de minutes perdues, qu'ils ont bâte de rentrer dans leur comptoir, de reprendre leur re« gistre ou leur carnet. Par malheur, conune au sortir de là je les ai constamment presque tous trouvés, le corps penché sur une chaise, les pieds poséa au niveau de leur tôte sur le dossier d'une autre chaise, humant nonchalanunent la fumée d'un cigarre, ou m&chant une once de tabac, j'ai dû en conclure que ce n'était point le souci du négoce, mais une voracité sans pareille qui les portait à faire de chaque repas une sorte de steeple-chase au canard rôti et au pudding fumant.
Je ne sais comment j'ose vous présenter de tels détails, à vous pour qui je devrais choisir les pointa de vue les plus riants et les images les plus attrayantes. Mais vous avez voulu savoir, fille d'Eve curieufe, quelle serait , après toutes mes pérégrinations en di-
vênes eontrées, rîmpression que produirait sur moi te république amérieaine, et puisque j'ai commencé à vous le dire, permettez-moi de continuer.
Plusieurs voyageurs que l'on trouve ici fort impertinents et qui cependant écrivent avec des dispositions bienveillantes, attribuent la froide tadtumité des Américains à la préoccupation des combinaisons cornmerciaies ou des affaires politiques. Je crois que sans être injuste envers eux, on pourrait très-souvent Taltriboer au labeur des facultés digestives qui, quatre fois par jour, sont mises à une épreuve difficile, qui fréquenunent dans leur fatigue nécessitent remploi du Bodor^ater et presque toujours Tacide et hideuse mastication d'un rouleau de tabac.
Le fait est qu'en général l'Américain est beaucoup plus silencieux que le Turc. En outre, il y a entre l'un etl'autre cette différence : le Turc, assis sur une natte, avec sa veste en soie, sa longue barbe, son large turban, a une attitude noblement indolente, ou doucement méditative, et une expression de physionomie calme et bonne sur laquelle l'œil de l'étranger se repose avec complaisance; l'Américain, au contraire, est dans son silence sombre et inquiet, sec et dur. Sa figure est pointue, ses mouvements roides et anguleux. Son repos n'est pas l'heureuse placidité de l'homme d'Orient, ou de l'Européen du Sud, la jouissance du kief, le plaisir de la siests; c'est une sorte
de prostration agitée de temps à autre par un moo^ vement fébrile , et sa marche est une course impé* tueuse.
Where ts nature is beauty, a dit un poète ; mais là où est la nature humaine , là est la laideur. Entre tous les animaux répandus à la surface du globe, Ton des plus laids sans contredit est Thomme. J'imagine que le bon Dieu quand il a eu Tidée de le créer, s'essayait la main, et que mécontent de sa production, il Ta laissée inachevée pour en commencer une autre. L'homme est à la femme ce que peut être une ébauche incomplète à une œuvre travaillée avec art et finie avec amour par un ciseau parfait. Cela posé, j'ajouterai que de tous les hommes qui appartiennent au monde civilisé, le plus laid sans aucun doute est Taméricain. Imaginez-vous, s'il vous plaît, une maigre stature avec des poignets osseux, des pieds d'une dimension qui ternirait à jamais le blason d'un gentilhomme, un chapeau renversé sur le derrière de la tête, des cheveux plats, une jouée enflée, non point par une fluxion accidentelle, mais du matin au soir par une boule de tabac, des lèvres jaunies par le suc de cette même plante, un habit noir aux pans effilés, une chemise en désordre, des gants de gendarme, un pantalon à l'avenant, et vous aurez, je puis le dire, l'exact portrait d'un Tankee pur sang. Sur cette figure de Yankee, ne cherchez ni cet éclair de la prunelle
qui annonce l'essor de la pensée, ni ce sourire qui rayonne comme le reflet d'une âme afiectueuse. Non, cette figure est impassible et froide comme un masque, ou comme une médaille.
Je voudrais bien voir ici mon vaillant ami A... avec les expériences qu'il a faites sur la fascination du regard. Je suis sûr que les regards les plus pénétrants glisseraient sur ces effigies de dollars comme des flèches en bois sur une lame d'acier. Que de fois dans mon audace de voyageur , j'ai essayé d'émouvoir ces chiffres ambulants et dévorants qu'on appelle des Américains, d'engager avec eux quelque entretien, d'obtenir de leurs seigneuries financières un de ces renseignements qu'en France et ailleurs un homme du pays donne à l'étranger avec tant d'empressement. J'ai presque constamment été repoussé dans mes tentatives comme un assaillant téméraire par une forteresse imprenable. Tout à l'heure encore après avoir étudié les groupes dispersés autour de moi, j'aperçois à l'écart un Tankee qui considérait d'un air assez débonnaire les bords de l'Hudson. Je m'approche de lui et je lui demande poliment, trop poliment peut-être, si la ville que l'on voit poindre à l'horizon n'est pas Albany. Il se détourne, me toise en silence des pieds à la tête , puis broie entre ses dents comme dans un casse-noisette ces deux monosyllabes : /Vo, sir, et
s'en va.
Avec un flegme auprès duquel le flegme britanni- » que est une joviale vivacité, rAméricain pourtant est icurieux comme un sauvage des anciens temps, et Tat» ;. tention que je n'ai pas obtenue de lui par le désir , d'avoir quelques détails sur les lieux que nous tra- = jyersions, je l'ai fixée à mon grand désagrément ptr les diverses choses que je portais sur moi. L'un d'eux est venu prendre sans façon ma chaîne de montre, l'a tournée et retournée entre ses doigts sales, puis satisfait de son examen, s'est éloigné sans murmurer un mot. Un autre qui se trouvait assis à côté de moi me dit : You hâve apariser hat, et sans plus de cérémonie, il le prend sur ma tête, en fait ployer les ressorts, le montre à un de ses voisins, le contemple avec lui . en dehors et en dedans , puis me le remet dans les mains. Un instant après, pour payer mon compte au restaurant , n'ai-je pas eu le malheur d'ouvrir ma bourse, un bijou de bourse or et cerise? Aussitôt voilà un Américain qui se passionne pour cette bourse, qui tire de sa poche un affreux tricot et me propose un libre échange. Je lui ris au nez. Je cache ma bourse; il me poursuit. A la fin, je lui ai broyé à la façon américaine un d....d qui l'a fait reculer de deux pas. Pour mettre un terme à toutes ces obsessions industrielles, j'ai été renfermer mon chapeau dans son étui, j'ai posé sur ma tête la vulgaire casquette , j'ai enfermé ma chaîne de montre dans mon gousset, boutonné mon
gilet sur mon épingle, et grâce à ces précautions, j'ai pu me promener et m'asseoir sans être eiposé k une stupide importunité.
Voilà le récit fidèle d'une de mes impressions de voyage en Amérique. Maintenant les Américains ont le droit de me dire : Nous ne sommes pas polis, c'est vrai ; nous ne cherchons à être ni affables, ni prévenants, il faut en convenir, et l'étranger qui vient parmi nous doit être fort choqué de notre froideur. Mais nous dédaignons comme des frivolités les habitudes élégantes de la société européenne, et nous avons une audace d'entreprises et une rapidité d'action qui doivent étonner l'Europe. A ne prendre pour point d'observation que le lieu même où nous sommes, nous avons en quarante ans couvert de bateaux à vapeur et de bàtimenta de toute sorte cette rivière déserte de rSLudson , défriché , peuplé ses rives , transformé en villes florissantes ses hameaux, creusé des ports et des canaux, aligné des chemins de fer, répandu sur cet espace la vie, le mouvement, la prospérité commerciale. Devant nous est Albany, qui au xvii* siècle n'était qu'une forteresse, qui maintenant aune population de quarante-deux mille âmes, et là-bas est la métropole commerciale de Ne w-Tork,la première du monde après Liverpool. Rien n'égale Téian de notre activité et la hardiesse d nos conceptions. Ce que vous combinez inutilement en France pendant des années entières,
ce que vous discutez longuement à la tribune et dans les journaux , nous raccomplissons en un tour de main. Nous lancerons dans deux mois une ligne de bateaux à vapeur sur le Havre , une autre sur l'Angleterre. Déjà nous exploitons de la même façon l'Allemagne par le port de Brème, les Antilles , l'océan Pacifique. Il n'est pas une partie du globe qui ne soit atteinte par notre pavillon. Que de projets n'a-t-on pas élaborés dans votre vieille Europe pour le percement de l'isthme de Panama? L'Angleterre et la France ont envoyé là des ingénieurs qui ont publié de longs rapports, lesquels rapports ont été examinés dans le conseil des ministres, soumis à des commissions et ont fini par rester ensevelis dans les cartons d'une chancellerie. A New -York, deux ou trois négociants ont formé une association qui en quelques jours a décidé que l'isthme de Panama serait traversé par un chemin de fer, et sitôt dit , sitôt fait. Déjà les ouvriers sont sur le terrain ; dans un an, la locomotive des Ëtats-Unis rejoindra les deux océans.
Je reconnais la justesse d'un tel raisonnement et je courbe la tête devant cette puissance du génie humain appliqué aux merveilles de l'industrie. Hais, ô braves Tankees, l'Évangile l'a dit : L'homme ne vit pas seulement de pain, le cœur et l'esprit ont d'autres besoins. A moins que notre esprit ne s'absorbe dans les mouvements d'une machine à haute pression et que
notre cœur ne se change en un bank-note,il nous restera toujours des songes charmants, des pensées d'art et de poésie, des jouissances de vie sociale et d'affections expansives que les efforts de votre courage et les succès de votre labeur ne peuvent remplacer.
l^'Albany à Montréal. — Le chemin de fer égaliUire. — Troy. — Un dimanche aux ÉtaU-Uois. — Le canal de Whilehall. — Aspect de la contrée. -— Les couchettes du bateau. — Whitebali. — > Le lac Ghamplain.
ODS rappelez-vous combien de fois, dans un de ces spirituels paradoxes avec lesquels vous jouez comme un enfant avec sa raquette, ^us m'avez accusé d'être aristocrate. Si je mérite cette accusation, et si c'est un péché, soyez persuadée que je l'expie, ncm point par une affliction volontaire de quelques heures, mais par une pénitence multiple de chaque jour.
Il ne se passe pas un instant où tout ce qui m'a Béduitdans notre pauvre vie terrestre, où tout ce qui s'est doucement peu à peu infiltré dans mon imagination et dans mes sens : amour des let« ^, splendeur des arts, vives et aimables causeries
d'une société gracieuse, et les distinctions de luxe et les habitudes élégantes d'une maison telle que h vôtre ne soit en moi péniblement atteint, froissé pai un contact grossier, ou souillé par un souffle proEeme.
Je reprends le récit de mon voyage, et j'écris, je vous assure, sans haine et sans passion. Je me dis même, pour justifier TAmériquedes impressions désagréables que j'y ressens, que j'ai tort de lui demander ce qu'elle ne peut donner, que je ne devrais l'envisager qu'au point de vue de son génie particulier. Maispuis-je, pour la mieux apprécier, me dépouiller de ma nature européenne, noyer mes pensées de prédilection dans la vapeur de ses chaudières, renier les pensées de l'ancien monde pom* revêtir ce mortel san benito d'un monde nouveau? Non, je vou: drais être juste envers elle, rendre un légitime hommage à chacune de ses rares qualités. Ce que je soufGn pourtant du contraste de ses mœurs avec les nôtres ,j< vous le conterai chemin faisant, comme un naturalisa qui s'en irait notant la grandeur du spectacle qui s'oflGrc à ses yeux, et les herbes infectes et les animaux & cheux qui lui apparaissent en différents lieux.
J'ai voulu voir AJbany, capitale de l'État de New- York, magnifique ville, disent les Américains, qui n'emploient que le superlatif de la louange dès qu'il s'agit de leur pays. Je n'ai vu que des magasins et des boutiques encombrés de marchandises en désor-
dre , des édifices publics construits en marbre, il est vrai, mais que nos moins illustres architectes ne voudraient pas avouer. Il y a dans un de ces édifices une bibliothèque nationale. Quelle bibliothèque I Dix mille volumes ! 11 n*y a pas un de nos chefs-lieux d'arrondissement qui ne sourirait de pitié à ce chiffre.
Gomme je n'avais point de balles de coton des États du Sud à vendre, point de bois du Canada à placer, je me suis senti saisi d'un ennui glacial après avoir erré dans ces rues dont l'alignement augmente encore la monotonie, après avoir contemplé le ventre en briques des storehouses et les arbres grelotants des squares. Je suis parti par le chemin de fer de Troy. Âh I voilà un chemin de fer égalitaire, un chemin de fer commode. Tout le monde y entre péle-méle, sans passer par un comptoir, sans se soucier de cette horrible différence d*une première à une seconde place. Les voyageurs sont assis sur deux bancs dans une longue et étroite avenue qui a la forme d'un omnibus. U se peut que votre bonne fortune vous amène là, à droite et à gauche, des voisins qui se lavent quelquefois les mains et qui ne crachent que toutes les deux minutes ; mais il se peut aussi que vous vous trouviez flanqué de quelques compagnons qui n'ont pas fait, comme ceux de Georges Sand, leur tour de France en belles blouses artistiques. G'est ce qui m'est arrivé. Je vous fais grâce des détails, et j'avoue
s'associer au chant des psaumes ; mais TofSce fini ; personne n'oserait, sans causer un grand scandale, entonner chez soi un hymne religieux. Étrange despotisme du peuple qui se proclame le peuple le plus libre du monde ! Étrange déviation des enseignements de la Bible où il prétend puiser sa règle de conduite! La Bible nous montre à tout instant les Israélites , les prophètes, les rois élevant leur voix vers Dieu, soit pour chanter ses bienfaits , soit pour implorer.sa miséricorde. Elle ne dit pas qu'à tel moment seulement on célébrera sa grandeur, et que le reste du temps il sera défendu de toucher à la cimbale et au psaltérion. |Les catholiques n'ont point ainsi faussé le dogme divin ; à toute heure, leurs églises sont ouvertes ; à toute iheure, ils peuvent s'y jeter à genoux dans l'effusion de leur joie, ou dans l'étreinte de leur douleur. Les protestants ont jugé plus sage d'ouvrir leurs temples 'une fois dans la semaine, et d'employer les autres rjours à leurs affaires.
^ Vous croyez peut-être qu'en se condamnant à ce mutisme général, à cette inaction, à cette pénitence du dimanche, ils ont voulu, comme les têtes rondes du xvir siècle, comme les puritains de Cromwell, se livrer sans trouble à leurs méditations, s'absorber dans l'étude des livres saints; détrompez-vous. Il est des familles, en effet, qui suivent cette pratique, qui font de pieuses . lectures, accompagnées d'austères
sous votre cbaacelière, un orgue de Barbarie enroué sous vos fenêtres , un bois humide qui pleure sur vos chenets , uneécritoire que vous renversez sur un album, un domestique qui d'un coup de plumeau casse un de vos verres de Venise , un importun des plus redoutés» des plus tenaces qui traverse votre antichambre au moment même où vous alliez sonner pour fjEdre fermer votre porte, un ami qui se présente inutilement quand cette même porte est close , une lettre que vous attendez impatiemment et qui n'arrive pas , une autre que votre concierge se hâte de vous envoyer et qui vous oblige à abandonner un de vos plus agréables projets. Imaginez tout ce qui peut, par un picotement continu, irriter votre esprit, agacer vos nerfs, tout ce qui fatiguerait la résignation la plus robuste, vous aurez à peine une idée de la longueur, du deuil d'un dimanche américain. Pas une boutique ouverte , pas un mouvement dans les rues , pas une voiture sur le pavé. De loin en loin seulement quelques étrangers intrépides , quelque citadin forcé de sortir, et qui rase les murailles comme une ombre craintive. On dirait d'une ville dévastée par la peste, ou plongée par quelque sortilège dans le sommeil des sept dormants.
A l'intérieur des maisons , même silence et même immolnlité. Le piano est fermé, la musique interdite. Il est bon /il est louable d'aller au temple
8*associer au chant des psaumes ; mais l'office fini ; personne n'oserait, sans causer un grand scandale, entonner chez soi un hymne religieux. Étrange despotisme du peuple qui se proclame le peuple le plus libre du monde! Étrange déviation des enseignements de la Bible où il prétend puiser sa règle de conduite! La Bible nous montre à tout instant les Israélites , les prophètes, les rois élevant leur voix vers Dieu, soit pour chanter ses bienfaits , soit pour implorer.sa miséricorde. Elle ne dit pas qu'à tel moment seulement on célébrera sa grandeur, et que le reste du temps ii sera défendu de toucher à la cimbale et au psaltérion. jLes catholiques n'ont point ainsi faussé le dogme divin ; à toute heure, leurs églises sont ouvertes ; à toute «heure, ils peuvent s'y jeter à genoux dans l'effusion |de leur joie, ou dans Tétreintede leur douleur. Les ^protestants ont jugé plus sage d'ouvrir leurs temples une fois dans la semaine, et d'employer les autres jours à leurs affaires.
Vous croyez peut-être qu'en se condamnant à ce mutisme général, à cette inaction, à cette pénitence du dimanche, ils ont voulu, comme les têtes rondes du xvir siècle, comme les puritains de Cromwell, se livrer sans trouble à leurs méditations, s'absorber dans l'étude des livres saints; détrompez-vous. Il est des familles, en effet, qui suivent cette pratique, qui font de pieuses . lectures, accompagnées d'austères
commentaires. Mais celui-là se tromperait grandement qui ne verrait dans la loi du dimanche que Timpérieuse expression d'un sentiment religieux. C'est un calcul matériel qui Ta dictée ; c'est Thypocrisie qui la soutient. Plusieurs Américains me Tout euxmêmes avoué. « Nous sommes, me disaient-ils, si occupés pendant six jours qu'il en faut un pour nous reposer, etYious ne nous reposerions pas convenablement si en fermant notre comptoir, notre atelier, nous voyions fonctionner celui de notre voisin. Pour ne pas être inquiétés par l'aspect d'une concurrence en action , nous obligeons chacun à suspendre pendant vingt-cpiatre heures ses travaux. Qu'il soit juif ou mahométan, déiste ou athée, n'importe. La question n'est pas là. Elle repose essentiellement sur le désir que nous avons de ne pas travailler pendant un jour avec la consolante pensée qu'aucun de nos rivaux en industrie ne travaille et ne nous enlève par là une partie des bénéfices que nous aurions pu faire. » k l'hôtel de Troy, il y avait une cinquantaine d'individus qui se promenaient d'une salle à l'autre, s'étendaient de toute leur longueur sur deux chaises, mâchaient du tabac, fumaient, crachaient. Pas un ne tenait un livre et ne songeait à cette nourriture de l'âme. Un honnête propagandiste, un membre de cpielque société biblique est venu déposer gratuitement sur le comptoir, je ne sais combien d'exem-
plairei d'une brochure qui reoomnumdait, au nom des prophètes et dea apôtres, l'étude de rÊoriture sainte. Les uni ne Font pas mime regardée; d'autres l'ont prise et, après en avoir parcouru quelques lignes , l'ont remise h sa place. Je suis le seul qui l'ait lue.
A table , j'ai pourtant été un instant édifié de la mortification des Américains, Ils ne buvaient que de l'eau. J'ai demandé du vin; le domestique m'a répondu qu'on n'en donnait pas. Je me suia dit que j'étais sans doute au sein d'ime société préchée parle révérend Matthieu , convertie è la tempérance, et j'ai puisé comme les autres à la cruche d'eau qui, du . reste , est toujours en Amérique servie ^l la glace Qt excellente.
Après le dîner, pendant que j'en étais encore dani mon innocence h réfléchir aux bienfaits de3 prédications du révérend Matthieu , et k l'heureuse influence que sa doctrine doit exercer sur la moralité des classes ouvrières , j'ai vu mes sobres Américains se glisser \ l'un après l'autre dans l'enceinte du barroom et| : boire d'un trait plusieurs couples de verres de wis«l I key , da gin et de vin de Porto. Si ce n*est pas là une coutume de sauvage, ou un acte d'hypocrisie, quel nom huinil lui donner?
Pour être juste , je dois recouBattre qu'à la suite d^ ces copieuses libations, les mêmes Américains ont
repris en silence lenr posàlkm horisontaie sur leurs chaises « et se soni jusqu'en soir ennuyés tros-dévotement.
Par bonheur» voilà le dimsncbe à son ternie. J*si tout lieu de croire que , confomiément eux règles du cilendrier, il ne se compose que de vingt-quatre heures cooune les autres jours; mais il partit au moins en avoir le double»
Enfin le voilà qui va rejoindre dans les abtmes de i'ennui ses saints prédécesseurs. Je m'éveille à un rajon de soleil d'automne qui 'éclaire les flots de l'Hudson , les Collines de Troy et qui anime ces rues , cepori ^sevelis hier dans un si triste repos. Un chemin de fer conduit d'ici en trois heures les voyageurs à Whitehall. L'essai que j'en ai fait m'épouvante , et je vais m'embarquer sur le canal qui rejoint l'Hudson au lac GhAmphûn , dans une barque pontée qui chemine lentement comme les treckhuits de la flegmatique Hollande. 11 ne me donnera point les joyeuses émotions du bateau de Meaux, mais il mo fera voir pas à pas un beau pays.
Cette barque est pleine de marchandises et pleine de passagers. Je ne sais quel moyen de locomotion on pourrait inventer aux États-Unis qui n'attirât pas des voyageurs , tant l'Américain est possédé du besoin d'aller et devenir. Dans la cabine, pas de place; sur le pont je finis par trouver un rouleau de cordages où
je m'installe avec un livre. L'air est doux, le ciel pur, la nature riante , le livre que j'ai choisi m'intéresse et personne ne semble vouloir m'importuner. En voilà plus qu'il n'en faut pour me mettre dans une heureuse disposition d'esprit.
De chaque c6té du canal s'étendent des plaines ondulantes parsemées d'arbres, de hameaux, de maisons en bois, les unes élégamment construites, couvertes d'une couche de peinture, comme celles des villes de Suède et de Norvège; les autres plus simples, loghouses des colons primitifs. A droite , à quelques centaines de pas de nous , coule la Mohawk , rapide et impétueuse , luttant en mugissant contre des rodiers qui interrompent le cours de ses flots , et çà et là enlaçant, comme notre gracieuse Saâne, des massifis d'arbres, des lies qui, en été, avec leurs couronnes de chênes et leur vert gazon , doivent être charmantes. Un peu plus loin , cette rivière nous apparaît tombant en cascades du haut d'un rempart de rocs, puis se déroulant au large en une nappe azurée conune le ciel , transparente comme le cristal.
Nous faisons des haltes fréquentes aux cabanes des éclusiers, sur la porte desquelles on lit en grosses lettres : Groceryes (épiceries). Ces magasins d'épiceries se composent de quelques pains de suif, de quelques livres de sucre et de café. Mais sur leur comptoir brillent des bouteilles en verre qui ont un grand at-
qui devaient y trouver leur lit. Comment établir quarante lits dam un tel espace? Voilà un de ces problèmes qui embarrasseraient plus d'un malhématioien. En Amérique il a été bien vite résolu ; vous allex voir de quelle façon. Sur les parois intérieures de la barque sont des planchettes qui, pendant le jour, restant collées à plat , semblent faire partie de la boiserie. La nuit on les relève , et au moyen de quelques bouts de cordes et de quelques crochets , on les superpose Tune sur Tautre en deux ou trois étages selon les nécessités du moment. Sur les planchettes , un domestique étend une couverture , pose un sachet qui représente un oreiller et tout est prêt. Je n'en croyais pas mes yeux en regardant successivement sortir des flancs du bateau toutes ces couchettes. Il me semblait voir le tentateur de Tinfortuné Pierre Schlemibl tirant de sa poche un télescope, une tente pour une doutaine de personnes et un carrosse à quatre chevaux. Les lits ainsi disposés, chacun choisit le sien. Ace moment décisif, je tombai dans une grande perplexité. Si j'avais pu rester assis près de la table avec une lumière et un livre , c'est ce qui m'aurait le mieux convenu ; mais les tables, les chaises , les bancs, tout avait été enlevé pour faire place aux couchettes. Force était donc de me décider et je me demandai quel rang j'adopterais. Le rez-de-chaussée , malgré ses avantages incontestables sous plusieurs rapports, était
prés-boii et leun pâturages. Seulemant je n'y vois « pas s'élancer dans Tair nos majestueuses tiges de sa- & pins ; Je n'y vois pas briller au haut des forêts sombrss, i la croix de l'église catholique , et je n'y entendfl pas retentir la plaintive et harmonieuse clochette des troupeaux. Un grand silence règne dans ces campagnes , un silence qui n'est interrompu que de loin en loiA par un marteau de forge , par la roue d'une mécanique. Du reste, pas un bruit et pas un gasEOuillement d'oiseau. On m'a dit qu'il y avait moins d'oiseaux sédentaires aux Ëtats-Unis qu'ailleurs, et je le érois sans peine. Ces chers petits chantres du bon Dieu ne doivent pas pouvoir supporter le rftiement des loco^ motives qui éclate au milieu de leurs concerts, le tourbillon de fumée des machines à vapeur qni souille la pureté de leur atmosphère. Us s'en vont loin de cette terre industrielle , ils émigrent dans les régions où ils peuvent construire leur nid en paix et soupirer leurs amours dans les fraîches senteurs du feuillage.
^ Avec mon livre , ma contemplation de la nature , ce baume salutaire des cœurs, j'ai passé une agréable journée sur le canal de Wbitehall, oubliant que je devais aussi y passer la nuit. Vers le soir, le ciel s'est chargé de nuages, la pluie est tombée. Il a fallu rentrer dans la cabine , une cabine de trente pieds de long sur dix de large , occupée par une quarantaine de passagers
|ui devaient y Irouver leur lit. Comment établir
[uarante lits dans ua tel eipace? Voilà un de ces
iroblèaies qui embarraaeenient plus d'un maihéma-
ioien. En Amérique il a été bien vite résolu ; tous
illes voir de quelle &çon. Sur les parois intérieures
de la bairque sont des planchettes qui, pendant le
jour, restant collées à plat , semblent fiûre partie de
la boiserie. La nuit on les relève , et au moyen de
quelques bouts de cordes et de quelques crochets , on
les superpose Tune sur l'autre en deux ou trois étages
selon les nécessités du moment. Sur les planchettes ,
un domestique étend une couverture» pose un sachet
qoi représente un oreiller et tout est prêt. Je n'en
croyais pas mes yeux en regardant suoeessivement
sortir des flancs du bateau toutes ces couchettes. Il
me semblait vmr le tentateur de l'infortuné Pierre
Schlemihl tirant de sa poche un télescope, une tente
pour une douzaine de personnes et un carrosse à
quatre chevaux. Les lits ainsi disposés, chacun choisit
lesien.Àce moment décisif, je tombai dans une grande
perplexité. Si j'avais pu rester assis près de la table
avec une lumière et un livre , c'est ce qui m'aurait le
mieux convenu; mais les tables, les chaises, les bancs,
tout avait été enlevé pour faire place aux couchettes.
Force était donc de me décider et je me demandai
quel rang j'adopterais. Le rez-de-chaussée , malgré ses
avantages incontestables sous plusieurs rapports, était
exposé à un certain nombre de désagréments que je ne ■ me sentais pas le courage d'aflDronter. Le second étage, ■ plus aéré et plus indépendant , me paraissait perché ^ bien haut. À la suite de ces graves observations, je fiais ^ par me glisser dans Tétui du premier étage , comme ^ un lapin dans son terrier. Et d'abord je m'applaudis | de ma sagesse. Celui qui se trouvait sur la même ligne ' . que moi me donna bien un instant quelque inquiétude. , Il avait les jambes tournées de mon côté, et comme sa couchette n'était probablement pas mesurée à sa taille, il essaya de faire une invasion sur monde* maine. Par malheur pour lui, il s'était complètement déshabillé; moi, j'avais au contraire gardé mes vêtements, et lorsque se3 pieds nus rencontrèrent les clous de mes bottes , il jugea que la partie n'était pas égale et se retira comme une limace dans sa coquille.
J'allais donc jouir en paix du résultat de mes prudentes combinaisons, quand soudain voilà un homme énorme, un colosse qui, ne trouvant plus d'autre couchette, se mit à escalader celle qui pendait sur ma tête. Jugez de ma terreur. Un tel corps était en état de briser sous son poids les ressorts les plus solides. Je le vis deux fois prendre son élan du haut d'un escabeau , deux fois échouer dans sa tentative. J'allais le prier de ne pas recommencer son essai et de prendre mon lit, quand à l'aide d'un sonore goddam, il parvint à se hisser sur sa planchette. Crochets et supports, tout
eraqua sous lai. Je pensai que je n'avais qu'à déguerpir au plus vite» si je ne voulais pas être écrasé sous une avalanche de chair et d'os. Cependant, les Ifts aériens étaient plus forts qu'il ne semblait. Je restai dans le mien, il resta dans le sien. Biais au moindre mouvement qu'il faisait, je me préparais à sauter à terre, car j'avais sur moi une épée de Damoclès d'une nouvelle espèce, peu aiguë il est vrai, mais eflfrayante par sa pesanteur.
Toute la nuit je n'ai fait que penser à une pauvre chambre sans tapis et sans tenture, où je me suis reposé dans un de mes voyages. Il n'y avait là pour tout mobilier que deux chaises, et pour lit qu'un rustique élément de lit, tranchons le mot, une paillasse. Que de bénédictions j'aurais données à celui qui, par la magie d'un Midsummersnight'dream eût pu me rendre cette cage en sapin et cette paillasse I
Le matin de bonne heure notre bateau qui, pour surcroît d'agrément, s'est heurté pendant la nuit à toutes les pierres des écluses, arrive enfin au terme de ses combats, de ses fatigues, sur le quai de Whitehall, à une trentaine de lieues des frontières des Ëtats- Unis.
Whitehall n'a que des rues fort désagréables à traverser par un temps de pluie, car il ne s'y trouve pas le moindre brin de pavé. Ses maisons sont en Srande partie d'une construction peu recherchée et
avec ces méandres, en face de deui ou trois bateaux dont la coque échouée atteste les dangers de ce passage, comme les carcasses des chameaux qu'on trduvc dans les sables d'Egypte attestent les longueurs et les fatigues de la traversée du désert.
Ses bords sont en cet endroit hérissés de forêts sombres au milieu desquelles apparaît çà et là une cabane de bûcheron qui, le pied sur un tronc d'arbre, et la hache à la main, regarde en paix la périlleuse manœuvre des marins.
Un peu plus loin, le Champlain s'élargit, et de ses flots baigne la rive de deux plaines, dont Tune offre aux regards une vaste surface parsemée d'arbres ou d'arbustes, dont l'autre aboutit à une échelle d'ondulations ie terrain, de coteaux et de montagnes imposantes. On s'arrête à droite et à gauche, tantôt devant un embarcadère, qui touche à un hameau, tantôt devant une industrieuse bourgade.
Sur une langue de terre enlacée par le confluent dn lac et de la rivière de Winooski s'élève Burlington, ville de quatre mille cinq cents âmes, située dans une position charmante, en vue des eaux, des bois, des cimes les plus escarpées des Green Mountains, et les sommités de la chaîne d'Addrondaski, qui ont une hauteur de six mille pieds.
A vingt-cinq milles de distance est Plastsbourg, dont les maisons s'étendent sur les deux côtés du Saranac,
à rembouchure de cette rivière dans le Champlain. Ici vous avez des chances pour que rAméricain qui aura passé des heures entières sans se soucier de vous, qui n'aura reçu vos prévenances que comme un dogue de mauvaise humeur, pare tout à coup sa métallique figure d'un sourire jovial, et s'approche de vous d'un air complaisant. Car il aspire à vous raconter la victoire que les Américains remportèrent en 1814, près de cette ville, sur les troupes anglaises commandées par le commodore Macdonough, et il vous la raconte avec tant de détails et une telle emphase, que vous en venes à souhaiter qu'il rentre dans son mutisme habituel.
Les Américains ont, comme les pusses, un orgueil national qui va au delà de toute expression. Ils ne peuvent, comme le peuple russe, parler de leurs vieilles traditions; ils n'ont pas comme lui des monuments anciens d'un caractère vénérable, et des monuments nouveaux d'un aspect grandiose. Us n'ont pas, comme les soldats des Souwaroff, d'Alexandre, conquis une réputation de bravoure sur les principaux champs de bataille de l'Europe. Ils n'ont pas non plus cette littérature si naïve dans ses chants populaires, si originale dans les compositions de Pouschkin et de Gogol. Mais peu leur importe ce qui existe en d'autres contrées. Ds ont le bonheur de croire que les autres nations leur sont fort inférieures, et tout ce que l'usage perpétuel
des chiffres leur a laissé d'imagination astagréablament employé h élever Taérien édifice de leur gloire, Pour eux, le moindre succès est un événement dont le monde entier doit être occupé. Une bataille où ils ont pris un drapeau et tué une trentaine d'hommes est un autre Marengo. Le nom de leur général Soot doit être transmis à la postérité avec le même éclat que celui des Alexandre, des César, et chacun de leurs soldats qui a pris part à la guerre du Mexique est un petit Napoléon. Quand ils se mettent à parler de leur pays, et de ses progrès, la langue usuelle est trop faible pour h'UT enthousiasme. Il sont obligés de ebercber des épithètes extraordinaires, des termes que le savant Johnson n'a jamais admis dans son dictionnaire. Ils me rappellent ce cicérone italien qui, montrant à un étranger un tableau de TAIbane, lui dit : Ah 1 rignor, qucsto è un maestro^ e un grande pittore^ eunpittoriS' simo.
J'ai donc entendu de point en point le récit de la bataille de Plattsbourg, après quoi mon officieux Américain, satisfait probablement de mon attention • s'est incliné , chosn rare ! Je crois même, chose plus rara encore, qu'il a fait mine de porter la main à son cbsr peau. Puis, comme il n'avait plus d^autre épopée bo" mériqqe ^ me narrer pour le moment , il s'est retiré me laissant en face des rives du Champlajn , livré i mes réflexions.
àrembouchure de cette rivière dans le Cbamplain. Ici vous avez des chances pour que rAméricain qui aura passé des heures entières sans se soucier de vous, qui n'aura reçu vos prévenances que comme un dogue de mauvaise humeur, pare tout à coup sa métallique figure d'un sourire jovial, et s'approche de vous d'un air c(miplaisant. Car il aspire à vous raconter la vietdre que les Américains remportèrent en t8l4, près de cette ville, sur les troupes anglaises commandées par le commodore Macdonough, et il vous la raconte avec tant de détails et une telle emphase, que vous en venez à souhaiter qu'il rentre dans son mutisme habituel.
Les Américains ont, comme les pusses, un orgueil national qui va au delà de toute expression. Ils ne peuvent, comme le peuple russe, parler de leurs vieilles traditions; ils n'ont pas comme lui des monuments anciens d'un caractère vénérable, et des monuments nouveaux d'un aspect grandiose. Ils n'ont pas, comme les soldats des Souwaroff, d'Alexandre, conquis une réputation de bravoure sur les principaux champs de bataille de l'Europe. Us n'ont pas non plus cette littérature si naïve dans ses chants populaires, si originale dans les compositions de Pouschkin et de Gogol. Mais peu leur importe ce qui existe en d'autres contrées. Ds ont le bonheur de croire que les autres nations leur sont fort inférieures, et tout ce que l'usage perpétuel
des chiffres leur a laissé d'imagination est agréablement employé h élever Taérien édifice de leur gloiro. Pour eux, le moindre succès est un événement dont le monde entier doit être occupé. Une bataille où ils ont pris un drapeau et tué une trentaine d'hommes est un autre Marengo. Le nom de leur général Soot doit être transmis à la postérité avec le même éclat que celui des Alexandre, des César, et chacun de leurs soldats qui a pris part à la guerre du Mexique est uq petit Napoléon. Quand ils se mettent à parler de leur pays, et de ses progrès, la langue usuelle est trop faible pour U'ur enthousiasme. Il sont obligés de oberciber des épithètes extraordinaires, des termes que le savant Johnson n'a jamais admis dans son dictionnaire. Ils me rappellent ce cicérone italien qui, montrant à un étranger un tableau de TAIbane, lui dit : Abl tignor, questo è un maestro^ e ungrandepittore^ eunpUtoriS' simo.
J'ai donc entendu de point en point le récit de la bataille de Plattsbourg, après quoi mon officieux Américain, satisfait probablement de mon attention, s'est incliné , chosr-^ rare ! Je crois même, chose plus rare encore, qu'il a fait mine de porter la main à son cba^ peau. Puis, comme il n'avait plus d'autre épopée homérique ^ me narrer pour le moment , il s'est retiré me laissant en face des rives du Champlain , livré à mes réflexions.
Ces rives me présentaient de plus en plus un aspect mélancolique. La nuit les enveloppait d'un voile obscur. Lu lune, poursuivie par les nuages, lançait de temps à autre sur les flots un rayon qui éclairait l'espace d'une sorte de lueur fantastique, puis les laissait en s'éteignant dans une ombre plus profonde. Ce ciel brumeux , cette terre qui de chaque côté de nous se déroulait comme une double ceinture de fer, ce grand silence au milieu duquel on n'entendait que le sourd clapotement des flots et le mouvement du balancier de la machine à vapeur, monotone, régulier comme celui d'un pendule , tout en moi éveillait une de ces graves , pesantes émotions où le cœur , saisi d^une tristesse indicible , d'une espèce de frisson, cherche dans sa pénible étreinte un souvenir d'amour, un rêve d'espoir , une pensée religieuse qui le rassure et se réjouit de la trouver. Tieck a, dans un de ses lieder, exprimé les deux phases de cette émotion. Vous dire ses vers, c'est vous dire ce que j'éprouvais par tme froide soirée d'automne dans la solitude du lac Champlain.
« Au bruit du vent dans le repos de la nuit, un voyageur s'avance. Il s'avance timidement, soupire, pleure et invoque les étoiles.
« Mon sein palpite. Mon cœur est lourd dans ces lieux solitaires, sur cette route inconnue. Où vais-je et <iue vais-je trouver? Est*<5e la joie? Est-ce la doulem»?
u Petites étoiles d'or , vous êtes si loin, si loin, et j'aimerais tant à me fier à vous. »
Soudain un son retentit à son oreille , la nuit s'éclaircit. Le cœur du voyageur est moins lourd. U se sent ravivé.
«Ohl homme, tu es loin et près de nous, et tu n'es pas seul. Aie confiance, tourne tes regards vers notre lumière. Les petites étoiles d'or ne seront pas éternellement à une longue distance de toi. Les petites étoiles d'or pensent à toi. »
Je me suis retiré dans mon stateroam , songeant à mon aimable poète Tieck, à son chant nocturne, à une douce étoile qu'il n'a jamais connue. Le matin, je me suis réveillé sur les frontières du Canada, près de l'ile aux Noix, occupée, fortifiée par les Anglais, qui, de là, au moyen de leurs canons, arrêteraient à droite et à gauche toute tentative d'invasion ennemie sur le lac. À quatre lieues plus loin est le village de Saint-Jean, garni aussi de casernes. Un che» min de fer me conduit de là en quarante minutes à la Prairie.
Ici, nouveau transbordement de bagages et de voyageurs. Nouveau bateau à vapeur. Cette fois nous sommes sur le Saint-Laurent. Je touche à la terre qui jadis était inscrite sur nos cartes, dans notre histoire, sous le nom de Nouvelle-France, qui, en cessant de nous appartenir, n'a pas cessé de nous afmer. J'en*
tends i>arler français autour de moi , j^enteuds prononcer des noms qui transportent ma pensée à deux siècles de distance. Au delà d'une magnifique rade , je vois se dresser des mâts de navires y des tours, des clochers, des cimes d'édifices. C'est la ville construite en ces lointaines régions par la main de nos pères. C'est Montréal.
Je rencontre des soldats en habit rouge que nous n'aimerions pas à voir défiler sous nos fenêtres. Devant le palais du gouverneur flotte un drapeau qui ne porte point nos couleurs , et à rentrée d'une place s'élève une statue que nous n'aurions nulle envie d'ériger parmi nous , la statue de Nelson. Et jetant les yeux sur une carte , je remarque aussi entre la situation de cette contrée et celle que j'ai quittée tant de fois pour y retourner toujours avec tant de joie, une différence de latitude et de longitude qui me fait fiûre bien des réflexions.
Mais je suis pourtant, sur la terre de France , c'est certain ; sur cette terre du Canada découverte par Quartier, colonisée par Champlain, convertie par nos missionnaires, régie pendant plus de cent ans par des gouverneurs français et conquise par les Anglais après une longue lutte où chacun de nos soldats fit vaillamment son devoir, où notre armée , si forte par son courage , fut écrasée par le nombre de ses adversaires.
Près d'un siècle s'est écoulé depuis, le fatal événement qui nous enleva ce beau et riche pays , rejoint par les grands lacs à une autre de nos possessions, aux rives du Mississipi découvertes par le père Marquette.
Dans ce long espace d'un siècle , l'Angleterre a envoyé ici ses gouverneurs et ses bataillons; elle y a introduit une partie de ses lois et de ses règlements
administratifs. Elle a agi sur cette région par tous les moyens qu'elle a en sa puissance , par son industrie et son commerce, par le courant d*émigrants britanniques, irlandais, qu'elle a cherché à porter de ce côté, elle n'a pu parvenir à dénationaliser la petite population française qui se trouvait dans le Canada à l'époque de la conquête. Bien plus, cette population s'est accrue dans des proportions extraordinaires. En 1763, elle ne s'élevait pas à plus de soiicante mille individus ; on en compte à présent, dans le bas Canada, près de six cent mille qui , en dépit des vicissitudes que leur pays a subies et du nouveau royaume auquel ils appartiennent , aiment la France et se glorifient de leur origine française.
Autour de moi je n'entends parler que français. Le domestique de l'hôtel où je loge , la pauvre fenmie qui vend des fruits au coin de la rue , le cocher de fiacre qui m'invite à monter dans sa voiture, l'avocat, le médecin , le rentier, le marchand, tout le monde parle français, et tout ici me rappelle par un fait, par une date, par un monument public, quelque pieux souvenir de la France. La grande rue qui s'étend d'un bout à l'autre de la cité s'appelle la rue Notre-Dame ; Hroite et à gauche est la rue Saint- Jacques, la rue Saint-Paul, coupée par les rues Saint- Laurent, Saint- François Xavier. Les Anglais n'ont encore baptisé que deux rues ; tout le reste vient de la France.
Keprésentei-vou8 une de ces piaules doht un coup de vent emporte le germe sur une plage lointaine Où il prend racine , ob il se développe , où il produit des rejetons qui s'élèvent au milieu d'un amas de plantes étrangères. C'est Timage de cette population française, si petite d'abord , mais si ferme, qui a grandi entre les tribus indiennes, qui les a peu à peu surmontées , qui maintenant conserve , comme le vase aromatique dont parlaient les anciens , le parfum de son origine, le feu sacré du foyer natal , sous l'empire du léopard britannique, sous les brumes du régime anglais.
Lorsque cette vaste contrée fut découverte , on lui donna le nom de Nouvelle-France. On pourrait maintenant l'appeler la Vieille -France, car elle a gardé mieux que nous ne l'avons fait sur les rives de la Seine, à travers toutes nos commotions politiques, le culte , les mœurs, les traditions d'une autre époque.
Au fond des mers du nord , il existe une lie peu fréquentée et peu connue , où quelques centaines de Norvégiens se retirèrent, il y a environ huit siècles, pour échapper au despotisme d'un conquérant. Cette île est devenue le sanctuaire de la langue primitive et des sagas historiques de la péninsule Scandinave. Les Islandais, séparés du reste du monde , parlent encore le même idiome et s'entretiennent des mêmes expéditions aventureuses. Ce que je remarque dans le Canada me fait souvenir de ce qui me frappait si Vive-
m«nt wtrefbis aoya le toit dei pAoheura de Reykjavik, dans les (abîmes de Skalbolt, avec cette différence que les Islandais ont dû, par le fait de leur isolement, mainfamir sans effort , tout ce qu'ils portaient au fond d^ l^ur cceur dans leurs migrations , et que les Canadiens ont maintenu le même trésor patrimonial dans leurs relations de commerce avec rAmérique, dans leur contact perpétuel avec TAngleterre.
Ici , ce demi-million d'enfants de la France , qui se nomment les habitants^ a pour la religion catholique, pour les prêtres, le même respect qu'au temps de Louis Ji]l, Dans chaque village , le curé exerce sur ses paroissiens une autorité incontestée. 11 est le guide des fiunilles , le confident des douleurs secrètes. Farbitre des dissensions domestiques. Quand on le voit passer» il n'est personne qui ne le salue avec respect, et l'on s'honora de s'entretenir avec lui. Aux jours de ffite l'église est pleine de fidèles, hommes et femmes , qui assistent dévotement à l'office et n'entendent point à leur retour au logis, une raillerie philosophique sur léchant du chœur ou la longueur du prêne. En faisant de côté et d'autre quelques excursions avec des menibrea du barreau et des membres dii parlement, je les ai vus , comme nos bonnes gens de Franche^ Comté, 6ter leur chapeau devant chaque humble eroiv qui s'élevait au bord du chemin.
Ici , l'on a gardé dans Tusage de notre langue, cette
élégance , cette sorte d'atticteme du grand aède. Le peuple lui-même la parle assez correctement et n*a point de patois.
Ici , Ton se complaît à narrer les expéditions de nos anciens marins, les courageux voyages de nos missionnaires , la vaillante odyssée de Cbamplain , les brillants combats qui ont illustré çà et là les rives da Saint-Laurent. C'est la légende vénérée de cet essaim chevaleresque qui traversa l'Océan avec la croix et répée ; c'est le poème de ces pieux Ënée.
Cbaque famille a, en outre, sa petite chronique particulière, qu'elle garde précieusement dans ses archives et dans sa mémoire. Chacune de ces bmilles remonte à la France par une ligne plus ou moins directe, ets'arréte au nord ou au sud sur une ville, sur un hameau que les enfants apprennent à connaître dès leur bas âge. Celle-ci est venue de la Normandie, celle-là de la Vendée , cette autre des montagnes du Jura. Chacune d'elles vante par tradition les qualités de la province d'où elle est issue , et il s'établit quelquefois entre les descendants de ces diverses provinces de glorieuses discussions d'amour-propre national, après quoi tous se réunissent amicalement sous leur titre générique d'habitants, dans leur communauté d'origine française.
Je suis entré dans la demeure d'un de ces aimables Canadiens au moment où il venait de recevoir une
lettre qui lui rajeunissait le cœur. Cet homme qui s'est acquis , par la dignité de son caractère , par la distinction de son esprit, une noble place entre ses concitoyens , était depuis longtemps poursuivi par une sollicitude amère. Il savait qu'il venait de la France , mais ses litres premiers étaient perdus, et nulle tradition domestique transmise de génération en génération ne les ayant remplacés , il ignorait à quelle famille et à quelle province appartenaient ses ancêtres. Un matin , en lisant un journal de France , il y trouve un nom exactement orthographié comme le sien. Il émt aussitôt à celui qui le portait. C'était un honorable notaire du Mans, qui, quelques semaines après, lui envoya le récit circonstancié de la vii d'un de ses grands oncles qui , au xvii** siècle , était parti pour la Nouvelle-France, la généalogie de sa famille et les portraits de plusieurs de ses parents. Le bon Canadien lisait cette généalogie , contemplait ces portraits avec amour, et se réjouissait à l'idée d'aller un jour voir le sol natal de ses pères, et embrasser ses cousins du Mans.
Je ne puis vous dire les douces émotions que j'ai éprouvées à mon entrée dans ce pays , au milieu de ces fidèles commémorations de la France. Mon rapide passage parmi les froids Américains m'avait littéralement gelé le cœur et la langue. Je n'osais plus m'approcher d'un de ces ours de comptoir qui ne répon-
dait à mes avances qu^ par une aorte de grogn0a)ent» je sentais qu'il n'y avait aucune espèce d'aiotant , ni de point de jonction entre les mercantiles pensées de cette race additionnante et multipliante, et les fantai-^ sies de ma pauvre nature de voyageur. J'avais floi par me retirer à l'écart , et malgré mop barreur pour cette romantique situation , j'entrais forcément dans la classe des êtres incompris, Tout à coup voilà que je retrouve la vive et expressive physionomie de la France, le regard animé, les lèvres riantes. Au lieu de ces cohortes de mécaniciens ou de marêbands qui naguère me sifflaient comme par grftce , ou me cas^ saient entre leurs dents quelques seos monosyllabes , je rencontre des gens à la figure ouverte, qui appre^ nant l'arrivée d'un de leurs compatriotes, viennent eux-mômes au-devant de moi , me cherchent avant que j'aille les chercher, me tendent la main, m'offrent affectueusement leurs services. Ma pensée se ravive; mon cœur se dilate. Je commençais à me croire à demi mort. Je suis ressuscité.
Je suis ressuscité au 45* degré et demi de latitude et au 73*" et quart de longitude. Le fait est a$sez important pour que je le relate avec soin. En vous le citant, je vous donne de plus la position enacte de Montréal , et j'aspira en outre à vous faire qne desccription de cette cité , quoique en général les des-^ criptions de villes, et notamment celles dont je me
suis rendu coupable sur différents points du globe, nie semblent bien ennuyeuses. Mais c'est, dit-on, un des devoirs du voyageur, et je tiens à remplir les ecmditions de mon état.
Pour kne feciliter ma tâche , daignez déployer une carte de l'Amérique septentrionale. En suivant ses divers Hfié&ments vous trouverez en partant du lac ChamplAin , k l'est des États-Unis , une tle enlacée par les flots de l'Ottawa , qui serait un fleuve important en Europe , qui n'est qu'une des rivières secondaires de rAmérique , et par les ondes du Saint-Laurent , qui est tout simplement l'un des plus grands fleuves du monde. C'est l'tle de Montréal , qui a environ onze lieues de longueur sur deux à cinq de largeur. Presque au milieu de cette petite terre s'élève une montagne fendue en deux comme par le sabre d'un Roland . Avec votre poétique imagination , vous ferez de ces rifières qui se rejoignent deux lames d'argent et d'or, et de ce sol qu'elles embrassent une broche d'émail surmontée d'une émeraude. Ajoutez y des ciselures représentant des maisons élégantes, des couvents, des églises , des jardins et des bois ^ toutes les gracieuses bntaisies des artistes et vous aurez un assez fidèle tableau de l'aspect de Montréal.
Voltaire a dit dans je ne sais plus quel livre : <i En ce temps-là , on se battait au Canada pour quelques trpents de neige. » En écrivant cette phrase, le roi dite
railleurs traitait fort impertinemment un pays qui est dix fois plus étendu que la France , et qui offre à ceux qui voudront le cultiver d'immenses ressources.
J'y suis venu malheureusement dans la saison la plus défavorable. Je ne puis faire reverdir par la pensée ces forêts dépouillées par le vent d'automne , colorer ces eaux , remplir de fleurs ces jardins , et de moissons ondulantes ces prairies. Cependant sous les ombres d'un ciel de novembre, dans ce deuil gris de la nature , tout ce paysage est encore très-riant et très -beau, et du haut de la montagne, j'ai passé des heures à regarder ce nouveau coin de terre dont je n'avais en quittant le Havre qu'une fausse idée , cette large baie du Saint-Laurent, bordée par les deux îlots de Saint-Paul et de Sainte-Hélène , et à l'horizon les cimes vaporeuses des coteaux de Sainte-Césaire , Saint-Hilaire , Saint-Thomas (toujours des saints! ), tandis qu'à mes pieds les toits en zinc ou en fer-blanc des maisons de la ville ruisselaient au soleil comme des flots d'argent.
L'histoire de cette ville n'est pas longue , mais elle l'est plus pourtant que celle des reines commerciales des États-Unis, qui date de leur fortune d'hier, et a plus d'intérêt pour un esprit animé comme le vôtre d'un noble sentiment national.
En 1535, Jacques Quartier, le vaillant capitaine de Saint-Malo, remonta dans son second voyage le
Saint-Laurent jusqu'à l'tle de Hochelaga (TUe actuelle de Montréal ). II a lui-même écrit avec la naïveté qui fait le charme des anciens récits de voyages son arrivée en ce lieu et ses relations avec les sauvages. « Et nous, dit-il, étant arrivés audit Hochelaga, se rendirent au-devant de nous plus de mille personnes tant hommes, femmes qu'enfants , lesquels nous firent aussi bon accueil que jamais père fist à enfants, menans une joie merveilleuse ; car les hommes en une bande dansoient , et les femmes de leur part , et leurs enfents d'autre, lesquels nous apportèrent force poisson, et de leur pain fait de gros mil, lequel ils jetoient dedans nos petites barques, en sorte qu'il sembloit qu'il tombastde Tair. Voyant ce, le capitaine descendist à terre , accompagné de plusieurs de ses gens, et sitost qu'il fut descendu , s'assemblèrent tous sur lui , et sur les autres , en faisant une chère inestimable, et apportoient les femmes, leurs enfants à brassées pour les faire toucher audit capitaine, et aux autres qui estoient en sa compagnie , en faisant une feste qui dura plus de demi-heure. Et voyant ledit capitaine leur largesse et bon vouloir, fit asseoir et ranger toutes les femmes , et leur donna certaines patenostres d'étain, et autres menues besongnes; et à partie des hommes des couteaux, puis se retira à bord desdites barques pour souper et passer la nuit durant laquelle demeura icelui peuple sur le bord
dudit fleuve, au plus près desdites barques, fusant toute la nuit plusieurs feux et danses , en disant à toute heure Aguiaxé , qui est leur dire de salut et joye. »>
 son retour en France, Quartier eut plusieurs audiences du roi , et lui dépeignit les ressources qu'on pourrait tirer des vastes terres du Canada. Vous croyes peut-ôtre qu'après cette seconde exploration, des cohortes de colons vont s'embarquer pour ces nou* velles régions , comme les Espagnols pour les mon*» tagnes du Pérou et du Mexique. Non , Quartier avait été obligé de reconnaître qu'il n'y avait sur les rives du SaintrLaurent point de mines d'or ni d'argent. Le sol de la France n'était pas assez cultivé pour que ses habitants éprouvassent la nécessité d'aller au loin chercher d'autres champs à défricher. Puis les guerres de François P' et son amour pour les arts, et ses galanteries, détournèrent sa pensée des conquêtes que lui livrait le brave marin de Saint*Malo.
Plus d'un siècle se passe pendant lequel des hommes investis du titre de gouverneur , ou d'un privilège de commerce exclusif dans le Canada , naviguent vers cette contrée, s'y arrêtent sans y former aucun éta« blissement sérieux et en rapportent des pelleteries.
L'œuvre que n'avait pu faire Roberval avec les deux bâtiments qu'il équipa à ses propres frais, le marquil de La Roche, avec son emploi de lieutenant général,
ChMivin avec ton monopole, le valeureux et intei- Ugenl Champlaîii Tentreprit et la religion l'acheva.
Ghamplain construisit des forts sur plusieurs points, posa les bases de la colonie, obtint, par l'entreniise du duc de Yentadour Henri de Lévi , quelques prêtres qui devaient aider au progrès de cette entreprise , en ooDvertissant et padfiant les Indiens.
En 16S7, Richelieu révoqua les privilèges de la compagnie industrielle qui n'avait (ait qu'exploiter les produits du Canada sans rien fonder dans ce pays, et oiganisa une société de cent membres qui se prescrivit Une plus belle mission.
Elle 8*engageidt à transporter au Canada seize mille ouvriers et laboureurs, tous catholiques, à les loger, à pourvoir à leur subsistance pendant trois ans, à leur donner des terres et du blé pour faire leurs semailles. Elle leur adjoignait trois prêtres dont elle tssurait les moyens d'existence pendant quinze ans.
Le roi accordait à cette société le droit de nommer des Juges, de construire des forteresses, de fondre des canons, de décerner des titres. Il lui donnait en outre le privilège exclusif du commerce des pelletC'ries , le droit d'importer et d'exporter toutes sortes de marchandises sans rien payer au fisc.
Cette compagnie, dont le vénérable Charlevoix se plaît à louer la constitution , allait se mettre à Tœuvre, ({tiand , par suite de la guerre qui , en 1628, éclata
entre la France et l Angleterre, les Anglais envahirent le Canada et s'emparèrent de Québec qui en était alors le point le plus important. Mais ils ne comprenaient pas encore la valeur de cette conquête, et ils la rendirent sans difficulté, en 1632, à la paix de Saint- Germain. Champlain qui était retourné en France, revint deux ans après au Canada, y reprit ie cours de ses travaux , et mourut en 1635, laissant un nom que les Canadiens vénèrent à juste titre et que la France doit honorer.
Dans Tété de 1641 , deux petits bâtiments mettaient à la voile dans le port de la Rochelle. Sur l'un de ces bâtiments était un gentilhomme champenois, M. de Maisonneuve, qui, à la suggestion de M. Olier, fondateur de Saint-Sulpice, avait lui-même, avec quelques associés , organisé dans un but religieux une expédition pour le Canada. Il était accompagné d'un prêtre et de viugt-cinq hommes ouvriers ou soldats. Sur Tautre navire était une sainte fille , mademoiselle Mance de Langres , qui renonçait aux avantages d'une belle position dans le monde pour porter l'ardeur de sa charité chrétienne parmi les sauvages.
Cette émigration , composée en tout de trente personnes , arriva à Québec au mois d'août. La petite colonie naissante de cette ville essaya de retenir les pieux voyageurs qui eussent été pour elle un utile renfort, car elle ne se composait pas de plus de deux
à trois cents âmes. Mais M. de Maisonneuve s'était engagé à aller à Montréal et voulait aller à Montréal. En vain lui représenta-t-on les dangers auxquels il s'exposait en abordant avec si peu de forces sur cette Ue occupée par une nombreuse tribu d'Indiens. Il ré* pondait en vaillant gentilhomme:» Je ne suis pas venu pour délibérer, mais pour exécuter. Y eût-il à Montréal autant d'Iroquois que d'arbres, il est de mon devoir et de mon honneur d'aller y établir une colonie. »
Il partit et arriva le 14 octobre sur la côte de Hochelaga. Il éleva des cabanes , construisit une chapelle en bois. Sur le même lieu , mademoiselle Mance fonda un hôpital; la sœur Bourgeois, une autre sainte fille de Troyes, établit sa communauté de la congrégation de Notre-Dame, qui se consacre à l'éducation gratuite des jeunes filles.
Quelques tentes dressées en face des sauvages, au milieu des bois , une chapelle près de laquelle un arbre servait de clocher, une maison de refuge pour les malades , une maison d'éducation pour les pauvres ; tels furent les éléments de la ville de Montréal, qui, d'abord , porta le nom de Ville-Marie.
Bientôt la petite cité française fut contrainte de se fortifier contre les attaques des sauvages. Elle s'entoura d'abord d'une palissade en bois, puis d'un mur de quinze pieds de hauteur. Ainsi protégée , elle se
(léveloppa et grandit quelque peu. Elle organisa un ^^ commerce d'échange avec les Indiens , elle eut ses ^ jours de grande foire et ses jours de marché. En 1657, ^ M. l'abbé Quélus, de l'ordre de SaintrSulpice, érigea ^ dans cette ville un séminaire. L'tle entière devint la ^ propriété de cet établissement. Il en est resté le seigneur. D'autres terres du Canada furent concédées, <" avec le même titre seigneurial, à des ofBciers, à des gentilshommes.
La révolution de 1789 a renversé parmi nous toutes ^ ces possessions nobiliaires. L'Angleterre les a respec^ tées en conquérant le Canada. C'est un fait qui doit nous paraître singulier quand nous posons le pied sur cet ancien domaine de France , que d'entendre à tout instant parler de fiefs et de seigneurs. Il faut qu'à cet égard je vous donne quelques mots d'explication. Cette distribution de terres fut une des sages mesures de Colbert , une mesure qui pourrait être, avec quelques modifications , utilement appliquée à l'Algérie. En acceptant la concession de tant de milliers d'arpents , le seigneur s'engageait à les répartir entre un certain nombre d*individus qui devaient les défricher, y fixer leur demeure et qui devenaient légitimes possesseurs du sol qu'ils occupaient , à la condition de payer en proportion de son étendue une modique redevance annuelle à celui de qui ils l'avaient reçu. Si les seigneurs subsistent au Canada, ils n'ont,
GQmm^ vous le voye^, ni sorfs, ni vassaux. Lo soigooiir tru^met à son fils aîné ses titres et ses droits. Il n un banc réservé à Téglise ; le prêtre lui présente l'eau bénite, et le recommande , ainsi que sa famille , aui prières des fidèles, selon les vieilles coutumes de France. Il perçoit ses redevances qui, étant restées fixéea au même taux qu'au xvu' siècle, n ont plus qu'une faible valeur. Il perçoit, en outre, un droit de vente ou de mutation sur chaque lot do terrain dépendapt de son domaine. Voilà tous ses privilèges. Quand le prix d'un terrain nu s'accroît par la culture, par la construction d'une maison , ou d'un établissement industriel, il est clair que si ce terrain passe par un contrat de vente en d'autres mains , les droits attrîbuéB dans ce cas au seigneur deviendraient con* sidérablea, mais alors il les règle avec les intéressés, à l'amiable. Ainsi le séminaire , seigneur de l'Ile de Montréal, dont le droit primitif est de douze pour cent sur le prix de chaque vente, l'a successivement réduit, et fait encore chaque jour de nouvelles concessions. Sauf ce tribut que Ton paye ici au seigneur comme nous à notre enregistrement , le paysan est libre et n'a rien à envier à la constitution civile des payiaqs de la France. SU lui plaît de racheter, au mojen d'une somme une fois payée , ses redevances aonuellfle, d'affranchir à perpétuité son domaine du droit de mutation , le seigneur ne peut s'y refuser-
Cependant, comme ce droit n'a point été' réglé par une loi générale , plusieurs seigneurs n'ont point voulu rabaisser équitabiement selon les circonstances. Autrefois, en cas de conflit entre eux et leurs censitaires, la cause était portée devant l'intendant, qui la tranchait par un arrêt souverain. Maintenant on en appelle aux tribunaux qui s'en réfèrent à la coutume de Paris, laquelle coutume n'avait point prévu les nouvelles questions litigieuses. Les gens parfaits (on en rencontre partout en ce temps d'heureuse lumière), les gens parfaits du Canada, pour obvier à ces difficultés accidentelles, prennent la pioche et le marteau et demandent à renverser de fond en comble tout l'édifice seigneurial. Leurs clameurs ont déjà retenti plus d'une fois au sein du parlement. Ils ne parviendront sans doute pas, ou du moins pas de sitôt, à accomplir leur acte de démolition, car on ne pourrait, en bonne justice, dépouiller les seigneurs de leurs droits sans leur donner une indemnité , et ce n'est pas une petite affaire. Mais il est probable qu'à la session prochaine , le ministère présentera un projet de loi destiné à établir, d'une façon normale, un tarif pour la mutation des diverses propriétés.
J'en reviens à mon histoire de Montréal , qui, malheureusement , va bientôt tomber dans celle de l'Angleterre, qui déjà y touche par un fâcheux côté. Lorsqu'en 1664 les Anglais se furent emparés de la
province de New-Tork et des autres possessions néeriandaises, désignées sous le nom de Nouvelle- Hollande et de Nouvelle-Belgique, ils se sentirent fort contrariés d'avoir dans leur voisinage une colonie française qui avait la hardiesse de faire comme eux le coomierce des pelleteries, et de leur enlever une partie de leurs bénéfices. Ils se mirent aussitôt en devoir d'entraver les progrès de cette impertinente rivale , et suscitèrent contre elle les belliqueux Iroqaœs , dont nous avions déjà suffisamment enflammé la colère en nous alliant à leurs ennemis les HuroDs.
Ameutés, protégés, armés par les Anglais, les confédérés des cinq nations entrèrent sur nos domaines , harcelèrent nos colons , et quelquefois firent entendre leurs cris sanguinaires jusqu'aux portes de Montréal. En cet orageux xvii'' siècle, les puissances européennes étaient souvent en lutte Tune contre l'autre , et dès que la guerre éclatait entre la France et l'Angleterre, elle éclatait par contre-coup dans l'Amérique du Nord. Vieux Guelfes et vieux Gibelins combattaient au delà de l'Océan, et les fils luttaient avec la môme ardeur dans les forêts du nouveau monde. Hais les Anglais n'avaient pas même besoin du prétexte des événements européens pour s'armer contre nous : le Canada blessait leurs intérêts , irritait ieor orgueil , et le delenda Carthago était leur devi«5.
Malgré leurs efforts, leurs cabelas artifieieusiM » la colonie française qui, en y comprenant les Indiens convertis , ne se composait pas alors de plus de huit mille âmes , se soutenait bravement. Tantôt elle faiaait dans lenceinte de ses fortifications, une vaillante déiènse, tantôt elle allait elle*mAme attaquer ses adversaires, et elle finit par les obliger à souhaiter la paix.
Les Anglais étaient las de leurs tentatives infiruo» tueuses; les Iroquois humiliés de soalper si peu de tètes. La fière république des cinq nations s'incUnsit devant Tépée de la France et envoyait des ambassa* deurs à Montréal. La perfidie d'un de nos alliés anéantit ces heureux projets. Un chef de Hurons, décoré d'un petit nom indigène que vous n'êtes pas tenu de prononcer , du nom de Michillimakina , mais plus généralement appelé le Rat, ne voulait point que nous fissions un traité d'alliance avec ses ennemis les Iroquois. Pour en prévenir la conclusion, il se mi en embuscade au bord du chemin par où devaient passer leurs envoyés, en tua quelques-uns, en fit quelques autres prisonniers , et déclara qu'en agissant ainsi , il ne faisait qu'obéir aux ordres du gouverneur. Bien entendu qu'après ce guet<-apens, il n'y eut plus de proposition de paix possible. Les Iroquois rentrèrent en campagne avec fureur, et il s'ensuivit de part et d'autres d'horribles scènes de carnage.
De 1690 à 1709, sauf un court intervalle de repos
commandé en 1697, par le traité de Ryswick , la colonie canadienne ftit sans cesse sous les armes. Dix années de paix réparèrent enfin les désastres de cette longue suite d'agitations et do combats. En 1720, la population française de Québec était de sept mille Ames , celle de Montréal de trois mille. Les progrès du <iommerce sont constatés à la même époque par le mouvement des navires. En 1733 , dix-neuf bâtiments sortirent de la rade de Québec, et il en fut construit huit dans les chantiers de la colonie.
Deux ans après, la guerre recommença sous le gou^ vemementdu marquis de Beauharnais, dont le carac*tère hautain froissa les Anglais. Elle se continua sous Tadministration de son successeur M. du Quesnes de Menneville , sous celle du marquis de Vaudreuil de Cavagnal, qui fut, dans le Canada, notre dernier gouverneur,
Pendant deux ans encore , Tarmée française remporta la victoire. C'était la dernière faveur du destin changeant, la dernière auréole de notre pouvoir dans le Canada.
En 1759, Québec fut pris par les Anglais. Quand j'en viendrai à vous parler de cette belle ville de Québec , Je vous dirai plus en détail la fatale catastrophe qui nous Ta enlevée. Le valeureux chevalier de Lévi et le marquis de Vaudreuil se retirèrent à Montréal. Ils furtnteemés par une telle masse d'ennemis, qu'en
réalité toute résistance était à peu près impossible. Le 7 septembre 1760, ils capitulèrent.
Le traité de capitulation démontre que les Anglais ne se croyaient pas assez forts pour prononcer sur notre tète le vx victis de Brennus , pour nous imposer les conditions arbitraires d'une armée conquérante. Ce traité se compose de cinquante-cinq articles. J'en note seulement les principaux.
M Les Français s'engagent à déposer les armes et à ne plus les reprendre dans le cours de la guerre. Mais ils doivent recevoir à Québec, où ils s'embarqueront, les honneurs militaires. Le marquis de Yaudreuil restera librement dans sa demeure jusqu'à ce qu'on trouve un navire convenable pour le ramener en France. Les catholiques conserveront le libre exercice de leur culte. Les prêtres , les missionnaires ne seront point inquiétés dans leurs fonctions; les privilèges des communautés religieuses seront strictement maintenus; les biens du clergé, les droits des seigneurs seront respectés. Les particuliers garderont la libre possession de leurs propriétés mobilières et immobilières ; les archives du conseil et des tribunaux resteront dans la colonie. >»
Il faut dire à l'honneur de l'Angleterre qu'elle a fidèlement observé ces conditions. Le clergé catholique du Canada est aussi puissant sous le régime protestant de l'Angleterre qu'il l'était sous la domination
lis
française, les eérémonies de son Ëgliae ansn libres et aussi splendides. Les processions religieuses se fimt dans tontes les paroisses avec la même pompe qn'autrefois en France. Dans les Tilles de garnison , elles soDt escortées par des détachements de soldats anglais ^1 grand uniforme. Que les descendants des vieux puritains, que les sociétés bibliques crient et tonnent parfiris contre un tel scandale, c'est ce qu'il est aisé de concevoir. Mais le gouvernement anglais D'en est pas moins resté sourd à leurs pieuses vod- Emtions, et n'en a pas moins respecté les anciennes coutumes civiles et ecclésiastiques du Canada. Après la conquête, il avait seulement mis sous le séquestre les biens des jésuites : sur les représentations de la colonie, il les a rendus en 1834, avec les revenus qu'il avait perçus. Le produit de ces biens est affecté aux établissements d'instruction publique.
En 1763, la conquête du Canada fut ratifiée par le traité de Paris. Nous avions alors un roi qui dans sa triste décrépitude se souciait peu des intérêts , de la dignité de la France , et nous avons ainsi perdu une possession qui aujourd'hui serait pour nous d'un grand prix. Mon cœur s'indigne à la pensée que l'acte qui , d'un trait de plume , déshéritait notre pays de la terre illustrée par tant de noms français, de l'œuvre de Quartier, de Champlain, des instii\ tutions de nos religieux et de nos missionnaires, des
plain«i alToiéet de notre sang, fui peui-ôtre signé d*ttne main légère, avec un gracieux aourire, entre une promenade au parc de Versailles et un souper avec une courtisane. Si ce pays devait nous être «l» levé, mieux valait pour noire honneur qu'il le mt dans Torage de notre révolution , quand toute notre jeune milice était appelée à défendre nos frontièrss, ou dans les guerres de Napoléon , quand ce géant des batailles s'en allait jouer les provinces et les royaumes sur le damier de l'Europe.
inutiles regrets I le Canada est resté uni aux des^ tinées de l'Angleterre, et il conservera longtemps encore les liens de ce mariage morganatique , malgré les adresses de quelques milliers de ses citoyens pour demander son annexion à rAmérique.
il fout reconnaître que l'Angleterre a , dans l'espace de quatre-vingts ans , plus aidé aux progrès matériels de cette contrée que nous ne l'avons fait en un siècle et demi. De nombreux colons delà Grande-Bretagne, de rirlande surtout et de l'Ecosse viennent encore chaque année augmenter la population des villes, défricher les champs, planter les piquets de leun rustiques cabanes sur un sol autrefois désert. L'indus^ trie anglaise a donné l'essor aux Canadiens , et léS capitaux anglais ont vivi&é le commerce.
En peu de temps, la pauvre petite bourgade de Montréal est devenue une grande cité animée et élé^
ganta , trop élégante même pour celui qui préfère les câprieiauâOs arabesques, les romantiques fantaisies dea anefennes villes à la règle du cordeau , à la systémaUque uniformité des constructions nouvelles. Ses mas sont , pour la plupart , tracées en droite ligne, remplies de maisons édifiées en belle pierre grise , avee le perron haussé de quelques gradins , la porte vernissée, le marteau en cuivre poli, les persiennes peintes en vert. Elles ressemblent, sauf la grandeur des bâtiments, aux rues récentes de Londres et de Bruxelles. Elles s'étendent sur une plaine de deux milles de largeur, qui , de la base de la montagne , descend jusqu'aux bords du fleuve. Cette cité, dont les premiers édifices furent une chapelle et un hôpital , n'a point failli à son origine. Dans tous ses quartiera, il y a des établissements de bienfaisance et d'édUGation , et , de tout c4té , on y voit briller des flèches do clochers. Au<*dessus de ces diverses fondations du culte catholique , épiscopal , presbytérien , s'élèvent les deux tours de la nouvelle église paroissiale , magnifique vaisseau construit sur un plan d'architecture gothique. II me semble que ses proportions n'ont pas été aases habilement mesurées, que ses tours sont trop massives pour sa façade. Mais tel qu'il est, c'est le plus vaste et le plus beau monument catholique qu'il y ait dans l'Amérique septentrionale.
Bn dehora de la ville même , il y a tout une autre
ville dispersée dans la longueur du vallon , nichée sur les flancs des collines, suspendue aux plis de la montagne , maisons agrestes de laboureurs , maisons superbes de négociants , cottages solitaires de rentiers. Il y en a, à la cdte, qui portent le nom poétique de Notre- Dame-des-Neiges, sur la terre plate de Griffin, en face du Saint-Laurent , et en face de TOttawa. Il y en a qui vous étonnent par le luxe de leur colonnade et de leurs galeries ; d'autres qui attirent doucement votre imagination sous leur toit modeste, sous leurs rameaux d'arbres , qui vous font rêver le bonheur d'ôtre là pour finir en paix la vie, comme dit Bums , au milieu des amis de nos premiers jours :
« Among the friends of Ihe early days. »
La population de Montréal qui n'était, il y a cent trente ans, que de trois mille âmes, s'élève maintenant au delà de cinquante mille , la plupart Canadiens-Français, le reste d'origine anglaise.
Les deux races rivales, séparées en Europe par le détroit , se trouvent ici face à face en contact journalier sur le même sol , et conservent les mêmes instincts particuliers , les mêmes défiances , les mêmes antipathies. L'une a pour elle l'autorité de son drapeau, de son gouvernement; l'autre la force numérique et ses anciens droits de possession. La race anglaise est plus active , plus entreprenante ; la race française mieux
ancrée dans le sol. Toutes deux vivent à la fois sans se confondre, comme deux fleuves qui se rejoignent sans perdre la couleur distincte de leurs eaux. A les voir marcher en silence sous la même bannière, et régler d'un ton amical leurs affaires, on pourrait les croire sincèrement unies. Mais d'un cAté, subsiste l'orgueil du torysme , et de l'autre le foyer de Tinquiète et ardente nature française. Tout à coup le foyer se rallume , ou l'orgueil éclate comme un ressort longtemps comprimé; et il s'ensuit des collisions qui anéantissent en un instant le souvenir de plusieurs années de paix.
En 1837, c'est le parti français qui un beau jour lève Tétendard de la révolte , range ses soldats en bataille et menace de renverser le régime britannique. Cette funeste explosion fut violemment étouffée et cruellement punie. Un grand nombre de ceux qui y avaient pris part furent condamnés à mort ; d'autres à la prison; d'autres à Texil, et les soldats de sa glorieuse majesté britannique dévastèrent les propriétés de^ vaincus.
En 1849, c'est le parti tory à son tour qui, regardant comme un acte de trahison le bill par lequel le parlement votait une indemnité pour les victimes des ravages de 1837, s'ameute avec des cris forcenés dans les rues, insulte le gouverneur, casse à coups de pierres sa voiture , envahit et saccage les maisons de plusieurs
ministre, de plusieura députés et incendie l*hôtel du parlement.
A la suite de cette dernière insurrection , lord BIgIn a quitté Montréal et a ordonné aux fonctionnaires de k suivre à Toronto où il ouvrira la prochaine session dtt parlement. C'est une perte considérable pour Mont* réal , mais une autre perte plus difficile à réparer dadl un pays qui a si peu de communications directes avec rEurope , c'est celle de la bibliothèque nationale détruite en entier dans Tincendie du parlement.
Outre vingt mille volumes de différents ouvrages de choix amassés avec soin, cette bibliothèque renfermait une précieuse collection de livres relati& à TÀmérique et surtout au Canada , notés , cherchés , recueillis en France, en Angleterre, en Hollande, avec de grandes difficultés et à un haut prix.
C'était le fruit de dix-huit années d'études , de correspondance d'un homme qui s'était dévoué de cœur à cette fondation patriotique, du savant H. Faribault de Québec. Il se réjouissait d'avoir conduit si loin sa noble tâche , il contemplait d'un regard paternel les trésors qu'il avait réunis, et en marquait les lacunes avec Tespoir de les combler. Encore quelques efforts, et son œuvre était achevée, encore quelques livres e1 sa collection était complète et il pouvait prononce! Yexegi monumentum. Mais un amas de bandits plu^ sauvages que les sauvages contre lesquels nous combattions autrefois , se lève , allume des torches , et tout
a»t anéanti. Obi £)obiUar, tu Tas dit : « La oolèra du lion est terrible , mais plus terrible est la colère de rboDune daoe le délire de sa passion. »
Au milieu de ces divisions de partis , sous le poids de CM coupa de vents politiques , qui prennent un oa* netàre grave, beaucoup de Canadiens sont restés ftdèlil au pacifique autel des Muses. J'en ai connu plusieurs qui se consacrent avec une religieuse patience à rétude de leurs anciennes annales , qui s'estiment heureux quand après une longue et consciencieuse investigation , ils arrivent à corriger l'erreur d'un historien , k rectifier une date, à reconstituer un fait. J'en ai oonna d'autres qui se livrent avec une innocente candeur aux douces joies de la poésie. Comme ils n'ont point de théâtres , et point de lecteurs assez nombreux pour encourager les grands travaux , ils ne se hasardent ni dans les orageux défilés de la tragédie , ni dans les vastes espaces de l'épopée. Humbles jardiniers du Parnasse, ils cultivent à l'écart l'aiguillon de l'épigramme, la fleur du madrigal, les rameaux éplorés de l'élégie.
Les journaux, les grands journaux politiques de Montréal , de Québec qui n'ont point pour la poésie le suprême dédain des nôtres, entremêlent quelquefois les branches de lilas à l'opium de leur polémique. Un jeune écrivain , M. Hutson , a publié sous le titre de Répertoire de littérûture canadienne , les compo*
^^ 120 positions en prose et en vers de ses compatriotes. U y a là plusieurs œuvres d'un mérite réel.
N'en déplaise pourtant à ces poètes à qui je ne voudrais rien dire de désagréable , je préfère encore à leurs stances habilement cadencées, quelques chansons populaires qui bravent les règles les plus élémentaires de la versification , mais qui ont un charme de naïveté rare. L'une de ces chansons :
Derrière chez mon père....
appartient à la Franche-Comté. Elle aura été apportée ici , par je ne sais quel galant en£Emt du Jura, et s'y sera propagée comme une plante féconde par sa propre vertu.
Une autre qui vient aussi probablement de la France, mais dont j'ignore le point de départ, est plus remarquable. Dussiez-vous dans votre pureté de goût littéraire vous railler de cette composition, laissez-moi vous la copier.
 la claire fontaine.
M'en allant promener.
J'ai trouvé Teau si belle, Que je m'y suis baigné.
Il y a longtemps que je l'aime, Jamais je ne l'oublierai*
J'ai trouvé l'eau si belle, Que je m'y suis baigné.
El Cesl M pied d^m cbèiie Que je m'sois icfHMé.
Il y a loogteaiii, etc.
El c'est au pied d'un cbéiie Que je m'suis reposé.
Sur la plus haute branche Le rossignol chantait.
11 y a longtemps, etc.
Sur la plus haute branche Le rossignol chanlaiL Chante, rossignol, chante.
Toi qui as le ccenr gai.
Il y a longtemps, etc.
Chante, rossignol , chante.
Toi qui as le cœur gai.
Tu as le cœur à rire.
Moi je l'ai à pleurer.
11 y a longtemps, etc.
Tu as le cœur à rire.
Moi je l'ai à pleurer.
J'ai perdu ma maîtresse.
Sans pouToir la trouyer.
11 y a longtemps, etc.
J'ai perdu ma maîtresse.
Sans pouvoir la trouver.
Pour un bouquet de rose Que je lui refusai.
11 y a longtemps, etc.
in
Pour un bouquet de roie Que Je lui refùMi.
Je youdrais que la roee Fût encore au rosier.
Il y a longtemps, etc*
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier.
Et que le rosier mUoê Fût à la mer Jeté.
Il y a longtemps que Je t'uimc»
Jamais je ne l'oublierai.
Comme vous le voyez , il n'y a là ni vers, ni rir rien autre chose qu'une mesure de syllabe outr par cet affreux ennemi des poètes qu'on ap| rhiatus. Hais ces couplets si primitib, chantés su air des plus champêtres, ont je ne sais quelle mi colie qui pénètre jusqu'au fond de l'Âme. Quai m'arrive d'être saisi par la serre du vautour, par serre aiguë à laquelle nous sommes si souvent li' sans être enchaînés sur un roc du Caucase, sans comme Prométhée, ravi le feu du ciel, je m'er errant sur les rives du fleuve, et répétant ce re qui est ma romance du saule :
Chante, rossignol, chante, Toiquieilecoiargai,
Tu as le cœur à rire, Moi je rai à pleurer.
Lies IftÛQUOlS DU SAUT-SàINT-LOUIS.
Foéiltf primltltf . — Aiicieiis Iroquol^ — Leur courage et leur fltrié. -^ McMtin actuelles. — Village dé Gaughnawaga. — Martonx It miailomiÉlre. — Senrlct religieux.
N de mes agréables rêves de voyage , en entrant dans le Canada , était d'y trouver quelques restes de ces vaillantes tribus d'Ind iens qui occupaient cet immense continent d'Amérique , •t que les Européens ont écrasées ou refoulées au fond desCnrèU*
D y a douze ans que je traversais pour la seconde fois la Laponie ^ m'arràtant à chaque hameau de Lapons pécheurs I à chaque campement de Lapons nomades , et observant la physionomie, les mœurs de ces vieilles peuplades rejetées, par une race conquérante, dans les montagnee du nord , comme les Indiens dans le désert.
Il y a quatre ans que, sur le chemin de Jérusalen la mer Morte , j'avais un autre objet d'étude dans
, ^ personne d'un honnête brigand bédouin qui, moy<
nant une centaine de francs, m'escortait avec doi hommes de son clan vagabond. Il y a trois ans que El-Arisch, dans les plaines d'Egypte, et quelqi mois après, en Algérie, au delà des remparts de C stantine , j'assistais aux exercices équestres , aux b iantes fantasias des Arabes, ces valeureux enfants l'islamisme , qu'on a vaincus parfois , qu'on n'a pas dompter.
. j Tout ce qui nous sort des galeries d'aquarelles A
vie ordinaire , a pour les yeux et pour l'imagination singulier attrait. Tout ce qui n'est point encore ton sous le joug uniforme de nos modes et de notre é< cation offre à l'esprit, en échange de sa nourriture bituelle, je ne sais quelle saveur acide qu'on se p à goûter. Tout ce qui subsiste à l'état plus ou me primitif a des qualités inhérentes à sa nature , com les teintes de lumière au crépuscule , et la limpii d'un fleuve à sa source. L'enfant est doué d'une gi qui ne se trouve point dans les mouvements de l'hon: mûr. L'Arabe a une poésie dont on chercherait vai ment une image dans les recueils de nos académ Le Circassien du Caucase a des cris de guerre l'électrisent plus que jamais les combattants de nos volutions ne l'ont été par la Marseillaise. Le Lapo:
leSamoïède, accroupis autour de leur foyer, sons leur tente couverte de neige , racontent des traditions cosmogoniques , épiques , plus ingénieuses et plus surprc* nintes que le réseau d'événements extraordinaires tissas par nos romanciers; et les Indiens (F Amérique avaient au temps des premiers colons et des premiers missionnaires , une éloquence près de laquelle celle des orateurs de dos parlements constitutionnels paraîtrait bien timide et bien pâle. J'ai donc voulu voir un de ces derniers clans d'Indiens établis dans le Canada. Cette visite me séduisait d'autant plus que, d'après ce que j'avais lu sur leur physionomie , leurs habitudes , leurs superstitions premières, j'avais la prétention (pardonnez-moi cette vanité) défaire une curieuse comparaison ethnographique entre eux et mes amis les Lapons. A trois lieues de Montréal , sur la rive droite du Saint- Laurent, il y a un village d'Iroquois; rien de plus facile que d'y aller, etnulle tribu ne pouvait ni'ollVir plus d'intérêt que les restes de cette belliqueuse peuplade, qui malheureusement fut notre ennemie, et dont les attaques incessantes tiennent pendant près d'un siècle une si grande place dans les annales de notre colonie..
Par ce nom d'Iroquois, on désigne d'un seul mot cette puissante confédération des cinq nations, composée des Agniers(ou Mohawks), des Onneyouths, des Onontagus , des Anniégués , des Tsonnonthonaus.
Elle t'élendail sur rimmaiiM iMrritdra du bords an rOnuriOf des rites méridionales du fleuve Siin^Littrent « du lâo Champlaiu , de la rivière d'Hudfloo*
Chaque nation était subdivisée en trois espèces de clans désignés sous les noms : d*Ours , de Loup et de Tortue. Chaque village formait une répuMique parti* culière , gouvernée par ses propres chefs. Les aflUfss générales se traitaient dans un grand conseil qui s'flS^ semblait annuellement à Onondéga. On y voyait quel*quefois jusqu'à quatre-vingts Sachems. On y diseoiait, oomme actuellement au congrès des Ëtats«>Unis , les questions de pait et de guerre et les intérêts de chaque tribu. Les historiens s'accordent à dire que tout s'y passait avec un grand ordre et une grande solennité. Un des traits remarquables de cette confédération, c'était son esprit de Uberté et d'indépendance. Chaque clan qui en faisait partie M regardait comme un souverain , n'admettait aucune espèce de contrôle étranger, et ne reconnaissait d'autre tbattre que le Grand Esprit. Par le même principe démocratique , il n'àc^ ceptait aucune distinction héréditaire. Le titre de Sà-^ chem était la récompense du mérite individuel , du courage ou de l'éloquence.
Le sol des États-Unis est-il destiné à n'enfanter que des républiques? Jadis c'était celle des Indiens , maintenant celle des diverses races réunies souS le nom d'Américains. St qui sait si la nouvelle vaut miéitt que
raDoienne, si la congrès d'Onondégs n'éttil pis plus grava et plus sage que celui de Washington ?
Ainsi campée ^ la confédération des Iroquois barrait de plusieurs côtés le chemin à nos premiers soldats. Champlain i Tintelligent , le courageux Champlain eût peut-être pu les avoir pour alliés. Mais en arrivant au Canada , il trouva la guerre établie parmi les indigènes , prit parti pour les Hurons qui réclamaient son secours , et les Iroquois devinrent ses adversaires , les adversaires les plus redoutables qu'il pût trouver dans iM vastes régions qu'il était appelé à occuper avec les bibles ressources que la France lui confiait. Car les Iroquois » fiers surtout de leur valeur sur le champ de bataille , ne dédaignuent pas de recourir à la ruse pour sur|Nrendre leurs ennemis. Us se vantaient de joindre la force du lion à la férocité du tigre , à la finesse du renard, et ils en vinrent à inspirer une telle terreur dans TAmérique septentrionale que , à Taspect de Tttn d'entre eux « ce cri : un Iroquois I un Iroquois I suffisait pour mettre en fuite tout une population.
Vaincus dans les premières batailles que Champlain leur livra « ils reparaissaient bientôt avec une nouvelle audace. Épouvantés d'abord par nos armes à feu , comtnes les Indiens du Mexique et du Pérou par celles des Espagnols , ils ne tardèrent pas à apprendre l'usage dé nos fusils I de nos canons, et s'en servirent avec habileté. Seeondés par les Anglais , par les Hollandais ,
qui regardaient d'un œil jaloux notre établissement en * Amérique , ils finirent par écraser leurs ennemis les > Hurons , et furent pour nous une cause perpétuelle d'inquiétudes et de luttes. Puis le jour arriva où, ayant vaincu, dispersé les autres tribus sauvages, ils furent eux-mêmes vaincus et dispersés par les forces toujours croissantes de la colonisation européenne.
C'est avec ces souvenirs historiques que je me dirigeais vers le village de Caugbnawaga (au-dessus des rapides) traduit en français par Saut-Saint -Louis. Chemin faisant, je me dessinais à moi-môme des costumes bizarres , des physionomies étranges. Je m'attendais au moins à voir dans le campement que j'allais visiter, quelque belle copie vivante de l'OEil-de-Faucon , du Bas-de-Cuir, ou des autres héros de Cooper. Mais j'avais compté sans la pierre ponce des années et de la civilisation qui efface tant de nuances diverses et polit tant d'aspérités.
En premier lieu , il faut vous avouer que , sur le sol de Caugbnawaga, je n'ai vu ni l'ancien wigwam , ni même la cabane d'écorce qui lui a succédé , mais une longue ligne de maisons en bois , construites à peu près sur le même plan et dominées par une belle église qui ferait honneur à plus d'une de nos campagnes ; au bord d'un fleuve , deux jeunes filles , aux cheveux flottants , au teint olivâtre , à l'œil noir, légèrement relevé du côté des tempes , sont assises dans une barque : deux
jeunes sauvages, me dis-je, et je m'avance avec mes compagnons de voyage pour les observer de plus près. Elles détournent la tête en riant comme des coquettes , et l'une d'elles s'écrie : « What seek the gentleman ? » Les malheureuses nous parlent déjà la langue de leurs maîtres. L'idiome de la perfide Albion nous poursuit jusqu'au milieu d'une tribu iroquoise.
Nous nous hâtons de quitter ces enfants dégénérés , et nous entrons dans le village , un village d'un millier d'âmes , plusieurs rues régulières , des vitres à toutes les fenêtres, un perron à chaque porte, des lits, des chaises, des meubles européens dans chaque chambre , pas la moindre apparence de vie primitive.
C'était un dimanche; la plupart des habitants erraient nonchalamment de côté et d'autre , ou causaient avec le voisin sur le seuil de leur demeure. Les honunes portaient des pantalons , de vrais pantalons en drap, et des vestes. Les femmes, un peu plus fidèles aux vieilles coutumes , avaient de lourds colliers et de longs pendants d'oreilles; à leurs jambes, une espèce de guêtre montant jusqu'aux genoux , sur le corps une camisole flottant autour de leur taille, serrée autour du col, et sur la tête un manteau en lune qui retombait au bas de leurs épaules. Mais en vain je cherchai dans les différents groupes épars sur mon chemin le type décrit par les premiers missionnaires, les traits kalmoucks qui ont
fait attribuer à juste titre, je eroto, une origine aaia^ tique à cee peuplades améri€aines. Ce que j'ai pu rt<* auirquer de plus caractéristique, ce sont des toulEBS de cheveux lisses et noirs , des yeux noirs taillés à pou près comme ceux des Chinois, un teint qui a la couleur d'un citron foncé , le tout altéré évidenmient par un mélange de sang étranger depuis plusieurs gêné-» rations. On nous conduit dans l'habitation d'un des principaux personnages du lieu , fils d'une belle demoiselle sauvage , qui lui a légué le nom sodore d'Ozénbiatchlia, mais en même temps fils d'un Canadien d'origine française, qui lui a donné son nom de Lormicr. M. Lormier a une belle maison bâtie en pierre de taille ; au rex-de-cbaussée , une boutiqliê : au premier étage , un balcon , une large cuisine » im salon où il nous a servi un trèS'-bon déjeuner. Il porte le gilet taillé en pointe, la redingote serrée à la taille » la cravate en satin , parle français , très*couraoulient et très-purement. S'il allait à Paris, personne en le voyant , ne s'aviserait de lui appliquer une de nos exclamations proverbiales : Quel Iroquois I On le pren» drait aisément pour un honnête marchand de provines. Je tombais de surprise en surprise , et i pour attg* menter mes déceptions , en regardant la population de Saut*Saint-Louis, je me rappelais ce que les Lettrée édifiantes ou d'autres relations de voyagSi m'ivaiéfit appris sur les mœurs des anciens Iroquois.
Idl
Jadi0 quand un ea&nl de oeita tribu coiqmençait à 9$ ii|(Hivoir« ion pèro lui mattait entre les mains un are et dea Qèobes pour qu'il s'exerçât à faire la guerre mi miïMn% m attendant qu'il la fit aux hommes.
Jadif « quand un boquois voulait se marier, il s*en allait tiouvar la père de celle qu'il désirait épouser, at lui adressait œs simples et énergiquei paroles : n J'aime ta 6Ua I vew-tu me la donner, afin que les plus patîtaa racines da fton cour s'enlaœnt au mien , de talla lorta qua le vent le plus fort ne puisse les sé^ parer?»
Jadiii quand il célébrait les funérailles des guer«fim qui avaient succombé sur le champ de bataille Il l'éoriait ; « Os de mes ancêtres qui êtes suspendus au-dessua des vivants, apprenez nous à vivre et k iQourir. Yousavejs été braves, vous n'avez pas craint ds piquer vos veines ; le maître de la vie vous a ouvert 8M braa et vous a donné une heureuse chasse dans rautre monda.
« lit vie est cette couleur brillante du serpent qui parait , disparaît plus vite que la flèche ne vole ; elle est cet arc«en'-ciel que l'on voit à midi sur les flots du torrent ; elle est l'ombre d'un nuage qui passe.
« Os da mes ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir sas vaines , à boira le sang de la vengeance. >»
Jadis, quand un chef iroquois comparaissait devant un de nos gouverneurs français pour négocier un
traité de paix et réclamer ses prisonniers, il lui disaft : « Prête Toreille. Je suis la voix démon pays. J'ai passé près du lieu où les Algonquins nous ont massacrés au printemps. J'ai passé vite et j'ai détourné les yeux pour ne point voir le sang de mes compatriotes, pour ne point voir leurs corps étendus dans la poussière. Ce spectacle aurait excité ma colère. J'ai frappé la terre, puis prêté l'oreille, et j'ai entendu la voix de mes ancêtres qui m'a dit avec tendresse : — Calme ta fureur, ne pense plus à nous , car on ne peut plus nous retirer des bras de la mort, pense aux vivants ; arrache au glaive et au feu ceux qui sont prisonniers. Un homme vivant vaut mieux que plusieurs qui ne sont plus. — Ayant entendu cette voix , je suis venu pour délivrer ceux que tu tiens dans les fers. »
Maintenant l'enfant de l'Iroquois , au lieu de s'essayer à tendre un arc , à lancer des flèches , à brandir le tomawk , barbote dans les rues avec les canards. Le jeune homme se marie très-bourgeoisement. On célèbre les funérailles des morts sans invoquer leur courage , et les fils de ceux qui parlaient un si fier langage à nos agents officiels s'inclinent avec respect devant un shériff et devant un officier anglais.
Quelques traits de caractère seulement distinguent encore cette peuplade dans la transformation qu'elle a subie : sa persistance à conserver l'usage de sa langue , son éloignement pour toute espèce de travail
régulier, et son horreur de la domesticité. Il y a cette grande diflérence de la race nègre et de la race indienne de l'Amérique du nord , que les nègres se plient en peu de temps aux habitudes les plus serviles, et qu'il n'y a pas d'exemple quun Indien ait jamais c<m8enti à entrer dans une maison pour y faire TofQce de valet. Le labeur agricole même lui répugne par la continuité d'attention qu'il exige. Les habitants de Gaugbnawaga possèdent de vastes champs faciles à défricher ; chacun d'eux a près de sa maison un terrain qu'il serait facile de convertir en jardin. Mais jusqu'à présent toutes les suggestions qu'on leur a données à cet égard sont restées à peu près inutiles. Us ne cultivent qu'un peu de maïs, se livrent à la chasse , à la pèche , et , après tout, préfèrent la misère avec l'indolence à l'aisance matérielle qu'ils acquerraient par le travail.
Les missionnaires sont seulement parvenus à les déterminer à apprendre quelque métier de menuisier ou de tailleur ; et ces métiers , ils les exercent à leurs heures, selon leur libre volonté , avec une entière indépendance. Les femmes, plus actives, façonnent divers ouvrages en peaux , des mocassins, des étuis , des bottes qu'elles couvrent de broderies en grains de couleur ou en poil d'orégnal, et qu'elles vont vendre dans les villes voisines. Elles dessinent ellesmêmes ces broderies avec une habileté remarquable.
Il 12
Elles possèdent le secret de teindre avec la suc de certaines plantes les matériaux qu'elles emploient , et leur donnent un ^lat extraordinaire.
A l'église, j'ai pourtant retrouvé une réunion qui ne ressemblait en rien à celles que Ton Toit en ^urope. Les mêmes hommes que j'avais rencontrés se promenant tête nue devant leur demeure, n'arrivaient à roHIce religieux qu'en s'aflbblant la tête d'une couverture de laine blanche qui leur enveloppe la Ame et les épaules. Les femmes s'avancent avec le même manteau ; les plus riches et les plus élégantes remplacent cette couverture blanche par une large pièce de drap carrée , verte ou noire , ornée de sa lisière , que les Anglais fabriquent exprès pour ces belles sauvagesses. Les deux sexes forment dans l'église deux chœurs séparés , et chantent tour à tour les psaumes d'un ton nasillard et avec des cris de fausset qui font frémir les oreilles. Vous avez souvent ri de la façon dont j'entonnais dans mon audace quelque grand air d'opéra ; mais à côté des choristes de Caughnawaga, je suis un Mario, un Dupré. Ceux qui ont l'honneur de s'associer à ce concert , trônent dans les bancs ; les autres , après être restés un instant à genoux , s'accroupissent par terre le long de la nef. Du haut de la tribune où nous étions assis c'était un curieux spectacle de voir cette masse d' hommes et de femmes voilés , de la même façon , dans un manteau de la
mAma forme. On «Ai dit une communauté de pénitents blmcs et de pénitents noirs*
Cette tribu d'Iroquois est convertie à la foi depuis un siècle et demi , et malgré l'ambition des sociétés bibliques , le dogme du protestantisme n'a pu péné» tier parmi eux.
Le prêtre de leur paroisse» M. Marcoui, est établi là depuis trente*sept ans. C'est le même qui envoya à M. de Chateaubriand un vocabulaire iroquois , que l'illustre auteur des Martyrs a imprimé textuellement dans son Voyage en Amérique. Depuis cette époque , H. Marcoux a considérablement développé ce travail philologique. Il a fait un dictionnaire complet et une grammaire raisonnée de la langue iroquoise , deux volumes in-folio « qui, sans doute, ne verront jamais le jouff qui jamais ne seront loués dans un journal ni analysés dans une société scientifique. Mais ils serviront d'élément d'instruction aux jeunes missionnaires appelés à exercer leur apostolat dans ces lointaines régions, et l'humble prêtre qui a, mot à mot, par une longue suite de recherches et d'études , composé ces deux ouvrages , ne demande pas une autre récompense de son patient labeur.
M. Marcoux se plaît à louer les qualités des habitants de Saut -Saint-Louis, qu'il connaît mieux que personne , et dont il est justement vénéré. Us sont , me disait-il , d'un caractère doux et docile. Quoique por-
tés par leur tempérament à l'indolence, ils savent, quand il le faut , surmonter ce penchant. Nulle école n'a été encore établie dans le village. Cependant tous ces Iroquois ont une instruction élémentaire dont beaucoup de nos paysans sont dépourvus. Avec un petit livre en langue iroquoise , rédigé par les missionnaires, avec un modèle d'écriture, ils apprennent eux-mêmes à lire et à écrire. Ils apprennent aisément aussi le catéchisme publié à Montréal dans leur idiome et observent avec ponctualité les pratiques de la religion. En bon chrétien, j'ai dû me réjouir de recueillir ces détails. Mais il n'en est pas moins vrai qu'à quatorze cents lieues de la France , au nord de l'Amérique , j'espérais voir une vraie tribu de sauvages, et je n'ai vu qu'une agglomération d'individus qui , sauf le mocassin brodé ou non brodé , la couverture en laine blanche , et quelques traits un peu hétérogènes, ne feraient pas grande disparate avec un bon nombre de nos villageois d'Europe.