‹ Lettres sur l'AmériqueChapitre 2 sur 17 · QUÉBEC · texte numérisé non relu

QUÉBEC

Le cours du Sainl-Laurent. — La terrasse de Durham. — Aspect de la yille. — Singuliers coalrasles. — M. Dtiberger et M. By. ~ Premiers souvenirs liisloriques. — Jacques Quartier. — Questions d'étymologie. — Premiers essais de colonisation.— Guerre et désastres. — Héroïsme du malheur. — Siège de Québec — Wolf et Montcalm. — Défaite de la France dans le Canada. — Environs de Québec. — Les chutes de Montmoreney. — Littérature. — Commerce.

E vais peut-être vous sembler bien prétentieux, avec quelques bribes de science d*emprunt , j*ai peur de voir éclore sur vos lèvres, à mon apparent pédantisme , un de ces sourires au fond desquels surgit le léger dard d'une épigramme. 11 fiiut pourtant que je mesure très-gravement ce fleuve du Saint-Laurent, sur lequel je viens de faire une centaine de lieues , que je vous donne des chif-

fresy quoique je n'aie jamais eu aucun penchant pour les chiffres, et que je les trouve encore plus désagréahles depuis mon arrivée en Amérique.

Sachez donc , si toutefois vous ne le savez déjà, que ce Saint-Laurent, sur lequel je me suis déjà embarqué trois fois , a , de sa source à son embouchure , du lac Supérieur au cap Chat, deux mille cent vingt milles de longueur, c'est-à-dire environ sept cent dix lieues. A Karamouska , sa largeur est de vingt milles, au cap Chat de quarante milles, et au cap Rosier où il se confond avec l'Océan , ses deux rives sont à trente lieues Tune de l'autre. Dans cette immense étendue , il passe par diverses vicissitudes» et porte différents noms , comme ces souverains qui , à leur titre royal , joignent celui de ducs et seigneufs de plusieurs principautés.

D'abord avant d'entrer dans le lac Supérieur, il s'appelle le fleuve Saint-Louis^ De là il tombe dans le lac Huron par le canal de Sainte-Marie. En quittant le lac Huron, il prend le titre de rivière de Sainte-Glaire^ et se jette dans le lac du même nom. De là il s'atà&cs vers le lac Erie , et s'appelle le Détroit. Au sortir dtt lac Erie^ il se jette , avec le nom pompeux de rivière Niagara, dans le Iro Ontario. A Kingston, il s'appelle le Kataraqui ou l'Ii'oqaoïs, traverse le lac Saint-Loui^^ et enfin, près de Montréal, devient le Saint-Laurdnt.

De Montréal à Québec, ce grand fleuve qui, d'un

cdté , tottdie , par les laos que je viens de vous citer, parle Miasissipi, au golfe du Mexique, et de Tautre, aux glaces du Groenland , ce grand fleuve est triste, comme toutes les grandeurs de ce monde. U n'a point pour se distraire, dans sa longue route , les verts vignobles, les coteaux pittoresques, les châteaux du Rhin peuplés de légendes , ni les anciens manoirs féodaux et les puissantes villes et la variété des races du Danube. D n'est point égayé, comme le Rhône, par un beau oiel méridional, par une vive et joyeuse population. U n*a même plus, conmie les fleuves du Nord, ces haute» forêts qui jadis entouraient sa royauté d'un voile solennel. Ces forêts ont été sapées par la hache dtt bûcheron i équarries sur les lieux mêmes , liées en radeaux. U les a lui-même patiemment portées jusqu'à la mer pour qu'elles servent à faire des mftts de navire et des maisons aux Anglais. Çà et là seule^ ment , au bord du sol qu'il arrose , s'élèvent , comme un vestige de sa primitive splendeur, quelques arbres épars, quelques bois ménagés par un propriétaire économe. Çà et là apparaît une longue ligne de nud** lôns basses , petites , séparées l'une de l'autre par un enclos I égrenées sur la plage, comme la semence tombant d'une main avare» et formant, sur un cordon de plusieurs lieues, une ville ou un village par l'sntieau de l'église.

Le plus souvent, les rives du Saint^Laurent sont

nues et plates, couvertes de joncs ou de touffes d^herbe qui se courbent sous le vent avec un son plaintif. On n'y voit point, comme dans les plaines de la Hollande, les génisses au poil luisant, au large poitrail , lever la tête et regarder d'un œil curieux les passants. On n*y voit point, comme dans les pustas de la Hongrie, bondir les troupeaux d'étalons ardents et de cavales sauvages. Quelques vaches d'une race cbétive , comme celles d'Islande, broutent, avec fatigue, les plantes humides dont elles tirent à peine assez de suc pour remplir leurs mamelles. Quelques nuées d'oiseaux de passage s'abattent un instant dans ces froides prairies, puis reprennent leur essor et poursuivent leur vol.

Et le fleuve coule à flots lents , réguliers , sans s'égarer en de capricieux méandres , sans rencontrer un obstacle ,.sans jouer, comme nos folles rivières d'Europe, avec un roc ou un massif d'arbres. Majestueux et sévère , il s'en va, entre ses rives silencieuses, sans rien changer à son allure, recevant, sans émotion, les nombreux cours d'eau qui viennent tomber dans son bassin, enlaçant une lie de deux bras impassibles, rasant, avec la même indifiérence, le sable de la grève solitaire ou les quais de la ville marchande. On dirait d'un robuste et consciencieux ouvrier qui ne pense qu'à remplir sa tâche , d'un vieillard qui dédaigne les aventureuses fantaisies de la jeunesse ou d'un censitaire attardé qui n'a point de temps à perdre

pour s'affranchir du lourd tribut qu'il doit porter à rOcéan. Au mois de novembre , à la fin du jour , quand les nuages précoces de l'automne s'étendent sur cette morne nature avec les ombres du soir, je ne connais pas de scène plus mélancolique, pas de tableaux d'un effet plus imposant ti pins religieux que celui de ce géant des fleuves , assoupli entre quelques brins d'herbes, et suivant à travers l'obscur espace, dans sa muette obéissance , la ligne que Dieu lui a tracée.

Mais voici que tout à coup les plaines s'élèvent et deviennent des collines ondulantes ou escarpées , les unes revêtues d'un rideau de sapins, les autres parsemées d'habitations agrestes, surmontées d'un clocher d'église , qui sert de point de reconnaissance aux bateliers. Quelques rivières se précipitent en mugissant dans le fleuve , celles-ci portent le nom illustre de Jacques Quartier, qui y passa l'hiver de 1536; celle-là descend du cap Rouge; cette autre qui bouillonne et écume , comme si elle s'élançait, ainsi que les Geysers , d'un foyer volcanique , s'appelle la Chaudière.

A l'horizon apparaissent de chaque côté du fleuve des masses confuses qui semblent surgir du sein des ondes pour se noyer dans une brume vaporeuse. Peu à peu leurs formes indécises se dessinent au regard. L'étranger les observe avec surprise , et le Canadien

les saluo avec amour. A droite» o'eit la pointe de Lévy^ à gauche le cap Diamant , dominé par la citadelle de Québec, griffe de lion de rAngleterre» Gibraltar britannique du nouveau monde.

Une de ces singulières voitures canadiennes , qu'on appelle des cahn, boite carrée qui se balance sur deux roues « m'a conduit rapidement de Tenlbarcadère à Thôtel Saint- George. A quelques pas de là est la vaste terrasse, construite par lord Durham, au pied des bastions , sur remplacement jadis occupé par Id fort Saint-Louis. J'ai couru sur cette terrasse dès mon arrivée « et j'y suis resté ^ je ne sais combien de temps, absorbé dans un de ces rêves où l'oil oublie la fuite des heures. Que je vous ai souhaitée là aved Votre enthousiasme pour les beautés de la nature! que j'aurais voulu vous voir appuyée sur la balustrade et oontem* plant l'immense panorama qui s'offrait à mes yeuxl

Non , je ne dirai pas , comme quelques écrivains , que c'est le plus beau point de vue du monde ; malgré Tadmiratlon qu'il m'inspire , je ne puis oublier celle que j'ai éprouvée en d'autres contrées* Malse^est, sans aucun doute , l'un des spectacles les plus saisilsants, les plus extraordinaires qu'il soit possible d'imaginer.

Autour de moi, la ville descendant en pente abrupte jusqu'au bord du fleuve , s'allgnant le long des eaux ^ enlaçant dans sa nature, bigarrée dé toutes

sortes de cmileun , les Qancs d'un promontoire , en hca l'amphithéâtre de la pointe de Lévy, avec ses gnidiiis de maisons blanches , ses champs et ses bois, i gauche, I9 large ravin par lequel la rivière Saint- Charles se joint au Saint^Laurent, le riant village de leaupovl qui, le long de la colline, se déroule, comme un diapelei de nacre, jusqu'aux chutes de Montmo-r reoojr; ^ quelque distance, Tlle d'Orléans, une lie da sepi milles de longueur sur cinq de largeur , qui lenfepqie cinq belles paroisses, et que le fleuve, dans sa puissance, ^nbrasse comme un grain de sable; k rberiian , les sombres rives du cap Tourment , première chaîne des sauvages montagnes qui s'étendent jusqu'aux neiges étemelles des régions polaires, et de quelque côté que mon regard se tourne , le fleuve, calme et superbe, qui s'en va d'ici , avec ses chaloupes, ses goélettes, ses bâtiments à trois mâts, se marier à la mer, oonune un roi dans toute la pompe de son pouvoir.

Peu de villes offrent à l'observateur autant de con trastes étranges que Québec, ville de guerre et de commerce perchée sur up roc comme un nid d'aigle, et sillonnant l'Ooéap avec ses navires, ville du continent américain, peuplée par une colonie française, régie par le gouvernement anglais, gardée par des régiments d'Ëeosse, ville du moyen âge par quelquesunes de nos anciennes institutions, et soumise aux

modernes combinaisons du système représentatif, ville d'Europe par sa civilisation, sea habitudes de luxe et touchant aux derniers restes des populations sauvages et aux montagnes désertes, ville située à peu près à la même latitude que Paris, et réunissant le climat ardent des contrées méridionales aux rigueurs d'un hiver hyperboréen , ville catholique et protestante où l'œuvre de nos missions se perpétue à côté des fondations des sociétés bibliques, où les jésuites bannis de notre pays trouvent un refuge assuré sous l'égide du puritanisme britannique.

Même contraste dans la disposition des rues et la structure des habitations. Québec est divisé en deux parties : ville haute et ville basse. Dans la première, sont les grands hôtels, les magasins de luxe, les rentiers et les fonctionnaires; dans la seconde, les ouvriers, les marchands, les bateliers. On va de l'une à l'autre par des avenues étroites , tortueuses. On descend du large quartier de Tévéché dans de sales ruelles bordées de petites maisons dont l'extérieur donne une triste idée de la situation matérielle de ceux qui les occupent. Au dehors des remparts s'étendent de vastes faubourgs qui sont un indice de prospérité. Au mois de mai 1845, le faubourg Saint -Roch fut dévasté par un incendie; un mois après, jour pour jour, le faubourg Saint-Jean fut abîmé dans le même désastre. L'un et l'autre ont été, dans l'espace de

trois années, entièrement et solidement rebâtis en briqoes.

Ayecses accidents de terrain, sa variété de constroction, et je ne sais quelle tointc grise répandue sur son ensemble, Québec m*a rappelé plus d'une fois l'aspect de plus d'une vieille ville de France ou d'Allemagne. Les voyageurs se complaisent dans la diversité d'images de cette noble cité, et ses bons habitants parlent avec un naïf orgueil de leurs anciens monuments, de leur citadelle, surtout des sites romantiques qui les environnent, lis aiment à servir de guides à l'étranger dans ces lieux dont ils sont fiers, et lorsqu'ils les conduisent d'escarpement en escarpement, ils étudient son émotion dans l'accent de sa voix, ils cherchent dans son regard l'éclair de l'enthousiasme. Ne pas admirer comme eux, c'est les déconcerter et les affliger.

A propos de cet amour des citoyens de Québec pour leur ville, on m'a conté une histoire à joindre à toutes ces histoires de sic vos non vobis illustrées par le génie de Virgile. L'un d'eux employé aux travaux du génie et français d'origine, il s'appelait M. Duberger, s'était tellement passionné pour sa noble cité qu'il résolut d'en faire le plan en relief. L'œuvre entreprise, il la poursuivit pendant de longues années, avec une patience infiitigable et une rare habileté. Pas une élévatien de terrain, pas une muraille qui ne fût par lui

mciurée et reproduite à sa place dam sea justes pro* portions, avec la stricto exactitude d'un calcul géométrique. De quartier en quartier, de rue en rue, d*édillces on édiflces, il en était venu enfln à composer en plusieurs compartiments qui se rejoignaient au moyen d'un mécanisme, un Qu/;bec en miniature, un Québoe complet.

(le long et difUcile ouvrage était achevé lorsqu'un capitaine anglais, M. By, vint le voir et en parut émer* veillé. Après avoir comblé d'éloges l'ingénieux artiste, Il lui demanda s'il ne punsait pas à retirer le bénéfice qu'il devait naturellement attendre de tant d'heures, de tant de veilles employées h une telle tâche. II. Duberger répondit que l'idée ne lui était Jamais venue de faire une spéculation d'un travail auquel il s'était dévoué avec amour, et qu'il avait poursuivi avee Joie; que sa récompense serrait de le voir apprécié de ses concitoyens, et do le léguer à son fils comme un exemple do sa persévérancse.

Quelques jours après, M. By revient le trouver et lui dit : « Je vais partir pour TAngleterre, je suis sûr que votre plau serait estimé à un très-haut prix à Londres. Si vous voulez me le confier et me permettre d'en disposer dans vos intérêts, je me fais fort d'obtenir pour vous soit l'avancement que vous mérites pour une telle preuve de talent , soit une rémunération pécuniaire.

L'honnête Duberger, qui n'était pas riche, qui n'oo-

eapait qu'un modeste emploi et qui avait des enGEints à élever, se laisse séduire par ces offres, par les témoignages de dévouement qui les accompagnaient > emballe les diverses parties de son œuvre, les confie à son généreux protecteur, et se met à faire une autre omstruction plus aisée mais moins solide que celle qu'il venait d'abandonner, la construction de plusieurs beaux cfa&teaux en Espagne.

Pendant qu'il se promenait ainsi gaiement dans la région des songes, M. By annonçait dans la capitale de la Grande-Bretagne qu'il avait, lui, M. By, dans les* loîsin de sa vie de garnison, dessiné, composé dans tous aei détails le plan en relief de Québec, et en montrait avec une aimable satisfaction les différentes pièces à ses chefs, aux hommes de l'art et aux curieux. Cependant il s'agissait de rajuster ces pièces diqointes pour en former un ensemble complet, et par malheur, M. By avait, dans la précipitation de sa conquête I oublié d'apprendre le mécanisme inventé par M. Duberger. Mais une fois engagé dans la voie de la trahison, une perfidie de plus ne devait pas embarrasser sa conscience. Il écrit donc au confiant artiste de Québec que son œuvre excite une admiration naiveraelle, qu'il ne lui manque plus pour en obtenir la prix qu'il lui a promis que de pouvoir la présenter dans son unité. Courrier par courrier, M. Duberger lui adresse une explication détaillée à l'aide de laquelle

M. Ky rifjoint U vMmMlis k IVskIim, lu hnuto villu à lu ImiMM villiT i;i iriviUs kiu» eiriix Aoni il vivulnii ((i^n^ II» ÏHmnitn t^rkrjm k vi;nir oliM^rvi^r mn imuftùU VMUs foi», il fui lAttîmuuitîi r/uuittt\mmé du m tmlU» immtion. Um in($^riii3iini yMiU^rmi ms» (srinnuiMMincM tn» • tbérrmlir|ij^5ft; Mm c\uth la hïinmïiinui r^irimiA unoftidur d'un riirft rn/?riUs. Il obtint Untîî^iAinUnmni un gr«/li) nti\Mémr êti \tUiM4iurn uuinn t^moign«|(«» A*s distinction.

Tiindi» ^|u'il joiiiMMit An mu trimnptu», l« pMivr^ H. Dnl^jr^i^r /rtait Tropii/) iFuno |mnity*iir qui Uinitâi kl r^indiii*it nu t/mili^mi. Hon fil» rM) tMchnni e« qui m pOMMiit il lÀfnAntn tm (f^iuvnit riutÏAmtr Vhéfilâg» qui lui ftvftit étUi M iuA'wmttMti ravi, QuirlquM mnédr* plu* tunl , M, By rtmmHH nu (^nftila «vee l« rmifi Ah colonel i;t fondnit, *ur Irr» rivi;» d« rOttiiwii un« vilb; qui ft'iipi^dlA ((kirMru«i;ni(fnt llyUmn (Ui vilk» d« lly>«

Kur Ift |>^?ntif difft c/illinc», ^t diin« k pMna eouv/$rt^5ilo» nmiikm» di; 0<i^^I><'<m ^^ qtii in'ifitéraMftit «urt//ut , r^ (\m j'af nmi* i\ n!trou¥«r, e'ét«i«nt , il n'iMt |;tt* iKJMfin do VOUA lo diro, U*m Um^m do l« FrMie#, k» tradition» do notro hf»ioiro di«f>ui» lo tmrdi Jnequo» Cartior ju%r|frau bravo ot infortun/) Montoilm,

Kn 1534 , Jflr^iuo» (Inrtior avait, avoc deux navire do %tf\%m\U% Umwm%%, oxplor/» Ion fiarago» ik T^frrr^s^ Nouvo, \t/*4iiiir/s jufk|u'au golfo du Mftiot-LiMtrMit l/ann/;#$ «uivant^?, il A'omlwrquait do mmymu pour 1«*

mêmes régions. Cette fois, par la protection spéciale de François I*', il avait sous ses ordres trois bâtiments que le plus modeste armateur oserait aujourd'hui à peine avouer. C'était YHermine de cent tonneaux, la Petite Hermine de soixante, et VÉmerillon de quarante. En ce temps-là, on comptait un peu moins sur la force de la charpente nautique et un peu plus sur la grftce de Dieu. On n'avait que de petits chantiers et de pauvres arsenaux, mais avant de partir, on prenait la religieuse précaution qui est ainsi relatée en tète du rédt de l'honorable marin :

« Le dimanche, jour et feste de la Pentecoste, seiriesme jour du mois, du commandement du capitaine et bon vouloir de tous, chacun se confessa, et reçurent tous ensemble notre Créateur en l'église cathédrale de Saint-Malo, après lequel, après avoir reçu, furent nous présenter au chœur de ladite église devant révérend père en Dieu, Monsieur de Saint-Malo, lequel en son estât épiscopal nous donna sa bénédiction. «»

Le 8 septembre, Jacques Cartier, ayant remonté le fleuve Saint-Laurent , jusqu'au delà de l'Ile d'Orléans, arrivait dans une baie formée par une rivière à laquelle il donna le nom de Sainte- Croix.

« Auprès d'icelui lieu , dit-il , dans sa narration , y a un peuple dont est seigneur Donnaconna et y est sa demeurance , laquelle se nomme Stadaconé , qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir et bien

ISO

foriiflanta, plaine de moult beaux arbreide la nature et sorte de France, comme ohédei, ormes, fresnes , noyers, pruniers, ifs, cèdres, vigneê» aubépines qui portent fruits aussi gros que prunes de Damas , et autres arbres sous lesquels croit aussi bon chanvre que celui de France, lequel vient sans semence ni labeur. *•

Cette rivière Sainte-Croix, que Jacques Cartier choisit pour abriter deux de ses navires pendant qu'il se dirigeait avec VÉmerillon et des barques vers Hochelaga, est celle que Ton désigne aujourd'hui sous le nom de rivière Saint^Charles. Stadaconé occupait remplacement actuel d*un des Caubourgs de Québec , et le seigneur Donnaconna était dans ce pays le pré>eurseur de la reine Victoria.

Comment de Stadaconé on a fait Québec » voilà de ces questions dignes d'occuper les veilles d'un esprit ambitieux , des questions dont le choix seul indique un homme de race scientifique et dont l'étude opi*nifttre peut le conduire triomphalement « par un défilé de dilemmes et une forât de citations. Jusqu'au sein de rAcadéinie des inscriptions et belles-lettres» Depuis que je suis dans le Canada, je ne vous ai pas encore dit un mot de Torigioe de ce dernier nomi autre problème qui pourrait donner lieu à plusieurs beaux arguments et se dresser fièrement sur toute la longueur d'un in-folio. Ne vais-je pas d'une façon déplo-

raUe , baiiser dans votre estime, si je vous avoue que je &e me seos pas le courage de m'aventurer dans ces épineuses régions, et qu'au laurier immortel qu'on peul y cueillir, je préfère le stérile plaisir de regarder le reflet des rayons de la lune dans les eaux du Sainte- Laurent?

Cependant I pour vous montrer que je ne suis pas tout à fait aussi ignorant que vous pourriez le croire d'après cette confession, je vais vous dire très-brièvemant œ qu'il serait aisé de délayer en plusieurs pages.

En ce qui concerne le Canada , le père Hennepin et La Potherie racontent pertinemment que des Espagnols ayant les premiers touché à cette contrée, s'écrièrent, à l'aspect de ses champs incultes, de ses montagnes froides : Cabo denada{c^p de rien); d'où nous avons fait bien vite, avec notre habitude d'alté* ration i Canada. D'autres écrivains prétendent que ce mot vient du mot indien : Kanata, lequel signifie : amas de cabanes. Je serais fort tenté d'adopter cette dernière hypothèse , mais je me trouve arrêté par un autre savant I le père Ducreux (Creusius), qui s'occupait de notre colonie dès sa fondation , et qui me dit : De eiymologia vocis Canada , nihil saiis certi potui (Hm^^erifê (je ne puis rien rapporter d'assea certain sur Tétymologie du mot Canada ).

Le plus sage est peut-être de s'en tenir à ce dernier doute.

Quant à Tétymologie du mot Québec, La Potherie raconte qu'après avoir dépassé Ttle d'Orléans, les matelots de Cartier, en apercevant un cap élevé s'écrièrent : Quel bec ! ou que bec dans le patois normand , et que de là est venu le nom de notre ancienne capitale canadienne.

Charlevoix a une autre opinion qu'il justifie par un détail topographique. Québec, dit-il, est placé sur le fleuve le plus navigable de l'univers. Mais au-dessus de rile d'Orléans , il se rétrécit tout à coup de telle sorte qu'il n'a plus qu'un mille de largeur. C'est ce qui a fait donner à cet endroit le nom de Québec, qui,en langue algonquine, signifie rétrécissement. Les Abennaquis le nomment Québec , qui veut dire ce qui est fermé, parce que , de l'entrée de la petite rivière de la Chaudière, par où ces sauvages venaient à Québec du voisinage de l'Acadie, la pointe de Lévi cache entièrement le canal du Sud; Tile d'Orléans cache celui du Nord , de sorte que le port de Québec ne paraît de là qu'une grande baie.

Cette fois que vous en savez suffisamment, j'espère, sur la formation de ces deux noms , je clos ma parenthèse érudite et reprends mon récit.

Le Canada dont Cartier avait, dans ses relations, révélé l'étendue et les ressources, n'avait servi d'abord qu'à fournir des pelleteries à quelques corporations de négociants. Pas un essai sérieux de colonisation n'y

avait été fidl , et , au commencement du xvu* siècle , on Tabandonnait pour se porter vers les plages plus tempérées de TAcadie .( aujourd'hui la Nouvelle- £goss6 ). M. de Monts , gentilhomme ordinaire de la chambre du roi , ayant obtenu le privilège exclusif de la traite , depuis Terre-Neuve jusqu'au cinquantième degré de latitude, équipa, à l'aide de plusieurs négociants, quatre navires, partit avec Champlain et M. de Poitraincourt, un des fils de cette vaillante noblesse française , dont le blason s'est fait sur nos champs de bataille , dont le nom se retrouve à toutes les époques dans l'histoire de nos œuvres mémorables.

La flottille, partie du Havre en 1604, côtoya la

presqu'île acadienne jusque dans la baie de Fundy et entra dans un vaste bassin entouré de riantes collines. Le baron de Poitraincourt obtint la concession de cette rade , et y forma un établissement auquel il donna le nom de Port-Royal ( maintenant Annapolis). De Monts continua sa route avec Champlain , découvrit la rivière Saint-Jean , atteignit une petite lie fertile à laquelle il donna le nom de Sainte-Croix ( aujourd'hui Boom-Island) et y fixa sa colonie. La culture de la terre, le commerce d'échanges avec les indigènes, qui avaient reçu amicalement nos compatriotes, semblaient assurer le succès de cette nouvelle expédition. Grftoe à l'intelligence, à l'activité de Lescarbot, qui dirigeait les colons par ses conseils, et les encoura*

getil par son exemple , rétablissemeiil de Fort^Royil était, après deux années de travaux , en voie de prospérité I quand soudain il fut frappé de deux coups mortels. Toutes les pelleteries qu'il avait amassées lui furent enlevées par les Hollandais. En même temps , les négociants de Saint-Malo , ayant obtenu la révocation du privilège accordé à M. de Monta, il fallut atuindonner une entreprise dont on pouvait avec raison attendre un heureux résultat.

Cependant Poitraincourt n'était pas homme à se laisser abattre par un échec. De retour en France, il forma une association avec de riches négociants de Dieppe I et, en 1610, repartit gaiement pour TAcadie avec des artisans et des cultivateurs»

L'assassinat de Henri IV renversa une nouvelle foii ses espérances. Les jésuites obtinrent de Concini , It tout-puissant ministre de Marie de Médicis, un ordre qui enjoignait à Poitraincourt de les admettre comme missionnaires dans sa colonie. Â cette nouvelle, lei négociants protestants avec qui il s'était associé rompirent leur traité. Us furent remplacés par la marquise de Guercheville, qui fit armera ses frais un bâtimeot pour les jésuites et en donna le commandement à M. de La Saussaye.

Par malheur l'Angleterre, qui ne tolérait qu'avec peine notre conquête du Canada, n'était pas d'humeur à souffrir celle de l'Âcadie. Elle réclamait la possession

da pa;;! juiqii'au quaranteHÛnquième degré de latitude . In vertu de cette prétention, le capitaine Argalt, après l'être emparé du point suc lequel La Saussaye venait de débarquer, après avoir capturé ou dispersé ses équipages , partit avec trois vaisseaux et s'en alla dévaster rétablissement de Sainte-Croix , puis celui de Port- Boyal. Poitraincourt , atterré par cette dernière catastrophe , se retira en France , et fut tué sous les murs da Chàteau*Tbierry , dans les troubles qui éclatèrent k l'époque du mariage du roi.

Pendant ce temps, Champlain était retourné dans le Canada. En 1608 , il construisit la première habitation française de Québec, un bâtiment à deux étages, entouré de fossés, servant à la fois d'arsenal et de iogament aux ouvriers et aux soldats. Douze ans après, il jetait là les fondements du cbftteau Saint«Louis, qui devint la résidence du gouverneur et qu'un incendie I détruit en 1834,

Dana la même annéa^ les récollets , les premiers missionnaires qui vinrent de France prêcher le catho* liciime aux sauvages, élevaient un couvent sur les borda de la rivière Saint^Charles. La population da Québec ne ae composait pas alors de plus de cin-' quante Buropéens. Mais tel était, dit M» Garneau, l*esprtt de dévotion en France que différents ordres religieux purent, par les libéralités des personnes pieusaSf élever au milieu des forêts du Canada, qu'ils

étaient obligés de défricher , de vastes établissements d'éducation et de bienfaisance qui font encore aujourd'hui l'honneur de ce pays. La difiérence de caractère du peuple anglais et du peuple français se dessinait dans les régions américaines par le contraste de ces institutions. Tandis que nous érigions des couvents, le Massachusets construisait des navires qui devaient faire le commerce du monde.

En 1628, le sol canadien fut labouré pour la première fois avec des bœufs. Jusqu'à cette époque^ la plupart de nos colons avaient été employés à la redierche, à l'achat des pelleteries.

Mais que pouvait faire Champlain avec tout son courage et son intelligence, dans l'abandon où le laissait la France, au milieu des obstacles dont il était entouré, dans les périls qui sans cesse le menaçaient?

La guerre ayant de nouveau éclaté entre la France et TAngleterre, tandis que le superbe Buckingham marchait au secours des huguenots de la Rochelle , l'Angleterre lançait à la fois dix-huit vaisseaux sur nos possessions d'Amérique. Un calviniste français, David Kertk, de Dieppe, fut chargé de prendre Québec. Arrivé à Tadoussac^ il écrivit à Champlain qu'il connaissait la disette de sa colonie, que, posté à l'entrée du fleuve, il arrêterait tous les secours qui pourraient

^ A l'embonchure de la rivière de Sagnenay dans le Saint-lAurent.

lui être envoyés et qu'il lui conseillait de capituler. Champlain répondit d'un ton si fier à cette lettre, que Kertk, le jugeant mieux armé et mieux approvisionné qu'il ne l'avait cru, n'osa venir l'attaquer.

La petite cité de Québec était pourtant dans la disette. Ses habitants se trouvèrent réduits à une ration de sept onces de pain par jour, et il n'y avait pas cinquante livres de poudre dans les magasins.

Un convoi qui leur arrivait, sous le commandement d'un bon officier, fut capturé par M. de Kertk. Il n'y avait plus rien à attendre de la France avant plusieurs mois, et il fiallait passer l'hiver. Champlain acheta du poisson des Indiens , et envoya chez les sauvages une partie de ses gens pour ménager ses provisions.

L'hiver fut long et rude , et nos colons souffrirent cruellement. Champlain souffrait comme eux et leur donnait l'exemple de la résignation. Dès que la neige commença à fondre , les pauvres gens s'en allèrent dans les bois cueillir des racines pour apaiser leur bim. On attendait les navires de France , et chaque jour, à chaque instant, les regards se tournaient vers le golfe. Soudain , un cri de joie retentit dans la ville : Une voile 1 une voile! A sait! a sait! Voilà le secours tant désiré. Voici le drapeau de la patrie. Voici la fin des amères douleurs I Hélas I non , cet étendard qui flotte sur les eaux est celui de l'ennemi. Ces trois navires voguant derrière la pointe Lévi sont ceux de

Kertk, qui, comme un vautour sans pUlé, vient fondre sur sa proie sims défense.

Toute tentative de lutte était impossible; il fallut se rendre. Québec n'avait pas plus de cent habitants. On comprenait alors si peu , dans les conseils du roi, l'importance de la conquête du Canada, qu'en la réclamant des Anglais , Louis XllI obéissait moins à une pensée d'intérêt matériel qu'à un sentiment religieux, au pieux désir de propager dans ces contrées l'enseignement du catholicisme. Les Anglais rendirent Québec en 1032; Champlain y revint avec plusieurs prêtres.

Sur les pentes encore sauvages du cap Diamant , un jésuite, fils du marquis de Gamache, bâtit un collège ; la duchesse d'Aiguillon y fonda un hôpital , et une jeune veuve , madame de La Peltrie , y établit le couvent des Ursulines. A Québec, comme à Montréal, notre colonisation se formait par les anneaux d'or des œuvres de bienfaisance.

En 1657, les immenses régions désignées sous le nom de Nouvelle -France furent érigées en vicariat apostolique, trois ans après en évèché. Le premier évèque du Canada fut un homme d'une haute naissance et d'une ardente piété, M. de Laval-Montmorency; il fonda le séminaire de Québec, le dota de plusieurs domaines qu'il acheta de ses propres deniers, et l'unil à la communauté des Missions étrangères de Paris.

Je n'essayerai pas de vous raconter les détails de l'histoire de notre colonie, depuis cette époque jusqu'à la guerre de Sept ans, triste et pénible histoire de querelles religieuses, de rivalités de pouvoir entre les évoques et les gouvemantSi de luttes incessantes contre les Indiens et contre les Anglais; triste histoire rehaussée pourtant par de nobles faits d'armes, par de brillantes entreprises, illustrée par les voyages de nos minionnaires canadiens qui» au nord, découvraient le Saguenay I et s'avançaient jusqu'à la baie d'Hudsou, qui, au sud, s'en allaient, par les lacs, jusque dans la vallée du Mississipi, et dotaient notre pays de cette magnifique contrée de la Louisiane, que nous n'avons pas su garder.

Toutes ces batailles, dans lesquelles les habitants du Canada suppléaient par leur bravoure à leur fai'^ blesse numérique , toutes ces nouvelles explorations où nos prêtres prenaient possession d'un nouveau domaine, au nom de la croix et du roi, ne faisaient qu'ir* riter de plus en plus l'ambition des Anglais et enflammer en eux Tardent désir de prendre ou de ruiner notre colonie. 11 ne leur fallait qu'une occasion favorable pour se jeter, les armes à la main, sur le Canada ; laguerre de 1744 la leur donna. Cette guerre fit éclater la passion des colonies anglaises de l'Amérique contre les Canadiens, passion qui exaltait jusqu'au grave Franklin, qui s'é(»riait : « Point de repos à espé-

rer pour nos treize colonies tant que les Français seront mattres du Canada. » Cette guerre, que l'Angleterre soutenait de toutes ses forces, fut à peine interrompue en Amérique par le traité d'Aix-la-Chapelle. Elle se raviva bientôt avec une nouvelle ardeur; elle amena les troupes anglaises aux portes de Québec ; elle leur livra le Canada.

Avant d'en venir à cette fatale conclusion, arrêtezvous un instant avec moi sur les événements qui Font précédée. Votre cœur sera ému de tout ce que nos concitoyens ontsouflfert dans cette longue lutte, et rhéroïque constance qu'ils y ont déployée.

Je ne crains pas de dire que l'histoire de nos dernières batailles dans le Canada est une des pages les plus glorieuses de nos annales militaires , et que jamais peut-être on ne vit une si faible population se défendre avec tant d'opiniâtreté, pendant plusieurs années, contre des armées considérables et remporter tant de succès.

Pour apprécier la valeur des Canadiens dans les campagnes de 1757 et 1758, il fautdire quelles étaient leurs ressources et quelle était la force de leurs adversaires. Tandis que, pour écraser la domination de la France en Amérique, lord Chatham armait les plus grands vaisseaux et rassemblait sur les frontières du Canada une armée de soixante mille hommes , le ministère français n'accueillait qu'avec impatience les dépêches de

Vaudreuil, de Montcalm, qui lui demandaient les seooon les plus indispensables , et ne répondait quelquefois à leurs cris d'alarme que par de froides observations. Souvent il se plaignait du chiffre trop élevé des traites qu'il était sommé d'acquitter. « Dans les temps ordinaires, disait-il, le Canada ne coûtait à la France que dix à douze cent mille livres par an. Depuis le commencement des hostilités, les frais qu'il nécessite ont monté graduellement à six, sept, huit millions. » Là-dessus le sage ministère se mettait à contrôler, à discuter chaque article de dépense, et un jour enfin, dans un de nos derniers moments de crise, il adressa au gouverneur de Québec cette lettre incroyable :

m Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez point espérer de recevoir de troupes de renfort ; outre qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage, et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent. »

Le rouge ne vous monte-Uil pas att fh)nt en lisant cette lettre , et croyez-voui qu'il ait pu se trouver dans notre fier pays de France un conseil de ministres pour la rédiger, un secrétaire d'État pour la signer?

De temps à autre cependant, on expédiait, comme par grâce, à notre valeureuse colonie un ou deux bâtiments avec quelques centaines d'hommes et queU ques provisions. Puis le roi recevait à son petit lever les seigneurs chamarrés de broderies, et madame de Pompadour écoutait avec un bienveillant sourire les vers galants de M. de Bernis.

Eu vain le maréchal de Belle-Isle insistait pour qu'on fit passer en Canada un corps de troupes composé en partie des gentilshommes qui aspiraient à défendre nos possessions contre les Américains; on répondait à ses instances que les moyens de transport étaient trop chers et le trésor épuisé. Honteux temps d'intrigues de boudoir et de corruption I Le prix de quelquesunes des fêtes de Versailles eût suffi pour donner un utile renfort aux pauvres bataillons qui soutenaient si vaillamment l'honneur de notre drapeau, et peut-être pour sauver notre colonie.

Dans cet indigne abandon, l'armée qui devait défendre nos frontières et plusieurs centaines de lieues de pays contre les forces réunies de l'Angleterre et de ses colonies américaines se composait de trois mille hommes de troupes régulières , de trois mille Cana-

diens et de seize à dix-huit cents sauvages appartenant à trente-deux tribus différentes, ennemis de la discipline et difficiles à gouverner.

Pour former un tel corps de bataille, il avait fallu ralever l'artisan à son atelier, le laboureur à ses sillons. La culture de la terre, qui était déjà si restreinte, lot sur plusieurs points complètement abandonnée, et eomme il n'arrivait de la France que de trop minimes provisions, la disette se joignait à la guerre pour désoler le pays et abattre le courage de nos soldats.

Quand le gouverneur appela les Canadiens à prendre les armes, ils se levèrent avec une noble audace, abandonnèrent leurs familles, la meilleure part de leur récolte, et se résignèrent à vivre de maïs et de légumes^

En 1767, on se trouvait dans une telle pénurie, que les habitants des villes furent mis à la ration de quatre onces de pain par jour. L'année suivante, la récolte ayant manqué, on vit des paroisses qui n'avaient pas même assez de blé pour faire leurs semailles. La ration des maisons religieuses , des hôpitaux fut diminuée; les soldats furent dispersés dans les campagnes avec l'espoir qu'ils y trouveraient plus aisément à se nourrir que dans les villes, et Tintendant fit acheter des tonnes de morue et douze cents chevaux pour suppléer à la disette de farine. Au mois d'avril de cette même année, la ration des habitants de Québec était

de deux onces de pain par jour, de huit onces de lard ou de morue.

Pour complément de misère , le gouverneur et le général vivaient Tun à l'égard de Tautre dans un état de défiance et de sourde inimitié, et l'intendant Bigot, chargé du maniement des recettes et des dépenses , employait à ses voluptueux caprices l'argent dont chaque parcelle devait être religieusement consacrée à soulager tant de souffrances.

Rien ne manquait donc à nos soldats canadiens pour énerver leurs bras, pour démoraliser leur cœur, pour leur rendre odieuse une lutte dans laquelle ils étaient livrés sans secours à un ennemi formidable. Mais ils étaient soutenus par une invincible pensée de patriotisme, et ils marchaient avec ardeur au-devant des légions américaines, et ils se couvraient de gloire.

 la bataille de la Monongahela, deux cent trentecinq Canadiens, sous les ordres de M. de Beaujeu, mettent en déroute un corps de troupes six fois plus nombreux commandé par le général Braddock. Huit cents Anglais restèrent là sur le champ de bataille. Le général y périt avec soixante-trois officiers.

Washington , qui recueillit les débris de cette colonne, écrivait : « Nous avons été honteusement battus par une poignée de Français qui ne songeaient qu'à inquiéter notre marche. Quelques instants avant l'action, nous croyions nos forces presque égales à toutes

celles du Canada, et cependant, contre toute probabilité, nous avons été complètement défaits, et nous avons tout perdu. »

Au mois de mars 1756, M. de Lévy s'emparait, avec quelques centaines d'hommes, d'un magasin considérable désigné sous le nom de fort Bull, palissade et garni de meurtrières.

Au mois d'août de la même année, M. de Montcalm faisait capituler le fort Oswega, défendu par dix-huit pièces de canon, quinze mortiers et dix-huit cents Mddats.

L'année suivante, Montcalm forçait encore à capituler la citadelle de W. Henry avec ses deux mille quatre cents hommes de garnison, et rasait les murs du camp retranché de cette forteresse.

Le 8 juillet 1758, le général Abercromby attaquait avec une armée de seize mille hommes le fort de Carillon où Montcalm s'était retranché avec une troupe qui ne s'élevait pas à plus de trois mille six cents combattants. Toutes les forces, tout l'orgueil d'Abereromby échouèrent devant quelques faibles remparts qui dans le cours de l'action furent plusieurs fois en- Hammés par son artillerie. Après une bataille de six heures, il se retira laissant sur le terrain cent vingttix officiers tués ou blessés, et deux mille soldats. Ces combats étonnants, ces succès incroyables ne

Usaient cependant qu'affermir la résolution que le

gouvernement englais avait prise de noua enlever le Canada. T6t ou tard, noua devims succomber dans une lutte dont nous accroissions encore l'inégalité par nos victoires. La moindre perte que nouaffûaions laissait dans nos rangs un vide déplorable, tandis que les pertes les plus nombreuses des Anglais étaient promp* tement réparées par de nouvelles recrues.

Sur la fin de 1748 , le gouverneur écrivit au ministère que le projet des ennemis était d'assiéger Québec Tannée suivante. En lui annonçant cette nou* velle, qui, malheureusement, n'était que trop vfaie, il lui traçait un triste tableau de notre situation : « Nous n'avons, disait il, que dix mille hommes à n^ poser aux armes de nos ennemis, et nous ne pouvons compter sur les habitants. Us sont exténués par lei marches continuelles. Leurs terres ne sont pas cultivées à moitié ; leurs maisons tombent en ruine. Ils sont toujours en campagne^ abandonnant femmes si enfants, qui pour l'ordinaire sont sans pain. Il n'y aura point de culture cette année, faute de cultivateurs. "

A la suite de ce douloureux exposé, le gouverneur demandait des soldats et des provisions. Le commissaire des guerres disait dans une dépêche au minis*tre : « L'Angleterre a actuellement plus de troupes en mouvement dans ce continent, que le Canada ne contient d'habitants, en y comprenant les vieillards, les femmes et les enfants. Quel moyen de résister I h

H. 6m MontaBlm écrirait de ton côté, qu'à moins m bonheor înattenda, tes Anglais s'empareraient t Gmada dans la campagne de 1750. M. de Bouiimlle partit pour la France, afin de représenter de PB ynix m ministère les dangers qui menaçaient le mada et ki nécessité de lui donner un prompt semrs. Toutes cas démarches furent inutiles. La France SDfoya rien, et l'année suivante, ainsi que M. de aodieuil Tarait dit, les Anglais assiégèrent Québec. Dm eaoadre de vingt vaisseaux de ligne, de vingt jptea remonta le fleuve^ atteignit l'île d'Orléans, tune escadre de trente mille hommes s'établit en (ace

iltfUle.

La jeune et vaillant général Wolfe, auquel avait été léeialement confiée l'attaque de Québec, disait en irtant pour son expédition : « Si Montcalm trompe leore cette fois nos efiforts, il pourra passer pour un DBoier habile ; ou nos généraux sont plus mauvais ne de coutume, ou la colonie a des ressources que on ne connaît pas. •

Ces ressources n'étaient malheureusement pas condéraUes. En réunissant les habitants des campagnes eaux de bi ville, on parvint à composer un corps de tiie mille hommes. C'était encore plus que Mont^ dm n'avait espéré. « On ne comptait pas, dit un té- ¥Ân oculaire des événements, sur une armée aussi )rte, parce qu'on ne s'était pas attendu à avmr un si

grand nombre de Canadiens. On n'avait eu intention d'asaembler que les hommes en état de soutenir les fatigues de la guerre, mais il régnait une telle émulation dans le peuple, que Ton vit arriver au camp, des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze à treize ans, qui ne voulurent jamais profiter de i*exemption accordée à leur ftge. Jamaissujets ne furent (>lus dignes des bontés de leur souverain, soit pai leur constance dans le travail, soit par leur patience dans les peines et les misères qui dans ce pays ont été extrêmes; ils étaient dans l'armée exposés è toutes les corvées. »

Cette fois, la fortune servit encore ces braves gens. Wolfe bombarda, incendia avec une cruauté indigne de sa noble nature, les maisons de Québec, ravagea les campagnes. Mais il échoua dans son entreprise, il échoua avec tous ses vaisseaux, toute son artillerie, contre quelques milliers d'hommes armés à la hâte. Comme il avait Tàme haute et fière, il éprouva une telle douleur de sa défaite à Montmorency, qu'il en tomba dangereusement malade.

Ses lieutenants parvinrent cependant à relever son courage, et en lui démontrant Timpossibilité de continuer le plan de campagne qu'il avait adopté, l'engagèrent k remonter la rive droite du Saint-Laurent, el h se rejeter de nouveau vers la rive gauche, poui parvenir aux plaines d'Abraham.

Il se rendii à cet avis, et le 7 septembre, ses bâtiments chargés de troupes, allaient jeter l'ancre au cap Rouge. Le 13, dans Tobscurité de la nuit, ces mêmes troupes descendaient avec le reflux de la marée le long du rivage. Quelques heures après, elles gravissaient la falaise, et se rangeaient en bataille dans les plaines d'Abraham. Par une déplorable fatalité, Montcalm qui avait placé là un bataillon qui eût pu s'opposer au débarquement, venait de l'en retirer. Il 16 trouvait au village de Beauport avec six mille hommes, lorsqu'il reçut un billet de M. de Vaudreuil qui lui annonçait la nouvelle manœuvre des Anglais. Il pensa qu'il ne s'agissait que d'un détachement isolé, prit avec lui un petit nombred'hommes, partit précipitammenti et à huit heures se trouva en face de l'armée ennemie. Ses ofBciers lui conseillaient de ne pas engager immédiatement le combat. Le gouverneur le priait aussi d'attendre qu'il eût réuni toutes ses forces, mais emporté par son caractère impétueux, sans donner le temps à ses troupes de reprendre ha- Irine, il se mit en marche. A quarante pas de distance, ses bataillons furent reçus par une telle décharge, que le désordre se mit dans leurs rangs. Wolfe, qui les mit laissés s'approcher, pri^ aussitôt l'offensive, et déjà blessé au poignet fut frappé d'une balle qui lui ttiversa la poitrine. On le porta à quelque distance du ^bÊBop de bataille, tandis que ses soldats exécutaient

Tordre qu'il leur avait donné de charger à la baïonnette. Un des ofileiera qui se trouyaient près de lui s'étant éorié : « Ils fuient I — Qui ? demanda le général mourant. — Les Français. — Quoi déjà? alprs, je meurs content. »

Et il expira,

Montcalm, en essayant de rallier son régiment, avait déjà reçu deux blessures, une troisième le jeta à bas de son cheval. U fut emporté dans la ville et vécut encore assez d'heures pour apprendre la défaite de notre armée.

J'ai visité ce funèbre champ de bataille avec M. Ga^ neau, le jeune et savant historien du Canada, qui m'en montrait les principaux piMUts, et m'expliquait les di* vers mouvements qui s'y étaient opérés. Lorsque des bords de cette falaise, je contemplais le large cours du Saint-Laurent, et ces rives si riantes et l'immense espace qui de la pointe du cap Rouge se déroule aux regards, quelle tristesse j'éprouvais en songeant que toute cette grande contrée nous avait appartenu et qu'elle était maintenant à jamais perdue pour nousl

Montcalm fut enseveli dans le couvent des Ursulines. Sa tôte est conservée dans une châsse. Sur la promenade de Québec s'élève un obélisque sur lequel est gravé son nom avec celui de Wolfe. C'est le gouverneur Dalbousie qui a eu la généreuse pensée de consacrer un même monument au souvenir de ces deux

▼aillants soldats^ qui avaient vécu de la même vie, et qui avaient été, Tun en face de l'autre, frappés par la

mdnia mort.

Après la perte de Montcalm, Québec capitula. Le Canada n'était cependant pas encore conquis. M. de Vaudreuil s'était rejoint à Montréal aux troupes commandées par M. de Lévy. Si le ministère eût voulu tppuyer cetofBoier, qui par son intrépide courage, mérita une belle place dans nos annales, les Anglais pou- Tiient être chassés du poste dont ils venaient de l'emparer. Mais tandis que l'Angleterre accueillaitavec des acclamations enthousiastes la nouvelle de la prise ds QuébeOy et faisait avec ardeur de nouveaux préparatib pour achever son œuvre, la France envoyait quatre cents hommes au Canada.

M. de Lévy ayant passé l'hiver à Montréal, partit au commencement du printemps pour attaquer Quebecavec sept mille hommes, et s'empara du cap Rouge. Le 28 avril, il battait l'armée du général Murray, et commençait le siège de la ville où Murray s'était re» tranché après sa dé&ite et d'où il expédiait de côté et d'autre des dépèches pour demander des secours. Ces secours arrivèrent en assez grande quantité pour obliger M. de Lévy, dont les munitions d'ailleurs étaient épuisées, k abandonner son audacieuse entreprise. 11 se retira sur le lac Champlain où nous avions encore quelques centaines d'hommes, et paicourut le pays

pour ranimer par ses exhortations le dévouement des habitants.

Cependant, trois armées anglaises marchaient sur Montréal, trois armées auxquelles cette ville n'avait à opposer qu'un mur d'enceinte de deux à trois pieds d'épaisseur, et environ trois mille combattants qui n'avaient plus de vivres que pour quinze jours.

Il fallut se rendre, malgré les remontrances de Tinflexible Lévy, qui voulait se retirer dans l'ile Sainte- Hélène * pour s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Le 8 septembre, Montréal capitula, et le môme jour les Anglais y plantèrent leur drapeau.

Le ministère français ne trouva, après la perte du Canada, qu'une satisfaction à donner à l'opinion pu* blique. 11 intenta sans raison un procès criminel à M. de Vaudreuil, et condamna l'indigne intendant Bigot à l'exil à perpétuité. M. de Lévy devint gouverneur de la province d'Artois, puis maréchal de France. M. de Bougainville, qui dans les plus graves jours de péril du Canada avait reçu la mission de se rendre à Paris pour y solliciter le ministère en faveur de la colonie, est le savant marin qui s'est signalé par son voyage autour du monde. De retour à Québec, pendant qu'il combattait sous le drapeau français, il eût pu voir passer sur un des navires de Wolfe un autre officier

* DanA le fleuve Sain t-l .auront , en face de Moniréal.

destiné à de grandes aventures, Cook, le célèbre Cook. Les deux principales illustrations de la marine du xyni* siècle, se trouvaient en même temps sous les murs de Québec.

H. Gameau a eu la bonté de m'accompagner avec son excellent concitoyen M. Faribault sur un champ de bataille qui me rappelait de meilleurs souvenirs que celui des plaines d* Abraham. Le long de la côte où Wolfe opéra à son grand dam, comme disaient nos anciens, son premier débarquement, s'étend aujourd'hui le village de Beaufort, charmant village qui, d'enclos en enclos, de jardin en jardin, s'en va par une ligne continue de maisons agrestes, de pavillons coquets, d'ermitages qu*on voudrait habiter, jusqu'à la chute de Montmorency.

Cette chute si large, si forte qui, de la sommité de son bassin de roc , tombe d'un seul jet à deux cent cinquante pieds de profondeur, ne m'a pas paru aussi grandiose que je me l'étais figurée. Peut-être que le souvenir des cascades de la Suisse et de la Norvège en diminuait à mes yeux l'élévation, peut-être aussi que la description de quelques écrivains en exagérant son éclat me la faisaient paraître en réalité moins imposante. Mais ce dont les voyageurs parlent trop peu, et ce qui m'a vivement frappé, c'est l'étonnant encadrement de cette masse de flots impétueux ; ces sapins qui inclinent leurs sombres rameaux sur l'écume des

ondes, et d'un autre côté, le magique aspect de la baie et du fleuve, de TUe d'Orléans et des montagnes, qui au loin se déroulent vers les régions du nord oomme des nuages. Pour celui qui porte là le souvenir de la France, il y a un intérêt de plus dans l'aspect de ces lieux. C'est là, c'est au bruit de ces flots, en face de cette nature superbe que nos soldats mirent encore une fois en déroute les Anglais. Pour ce dernier triomphe, ils ne pouvaient pas avoir un plus magnifique théâtre.

Après l'esquisse que j'ai essayé de vous tracer de l'histoire de Québec, pour donner au moins un carao^ tère régulier à cette ébauche, à défaut d'un autre mé^ rite, je devrais au moins la continuer jusqu'à son der* nier plan. Mais je vous l'avouerai, il n'y a pour moi, dans l'histoire du Canada, que deux époques intéressantes : celle de la découverte, de l'exploration de ce pays, et celle de sa lutte contre le colosse anglais. Plus tard cette poésie des voyages d'un Cartier, d'un Champlain, des périlleuses aventures de nos missionnaires, des diverses péripéties d'une guerre qui a souvent toute la majesté d'une épopée antique , cette poésie des premières chapelles balançant leurs cloches au milieu des bois disparaît dans le prosaïque débat des questions matérielles, s'engloutit dans les liasses poudreuses des plaidoyers d'avocats, des arrêts de chancellerie. Ne vous semble-t-il pas que les gouver-

nements oonfttitutionnelB , avec leurs torrents de paroles, sont de très-ennuyeuses choses, et ne pensezvous pas que dans ce temps de découvertes perpétuelles, il se trouvera un jour ou l'autre quelque ingénieux esprit pour inventer une autre forme d'administration plus calme et plus agréable?

L'héroïque Canada est tombé dans sa chute sous le poids du régime bureaucratique comme une vulgaire bourgade de marchands. Je ne crois pas que je vous réjouirais beaucoup en vous racontant de quelle ma- Diëre on raisonne dans cette contrée sur les impôts et sur la responsabilité des ministres, combien d'orateurs s'y disputent le droit d'exposer leurs idées lumineuses à propos de la fondation d'une école, ou du tracé d'un

j chemin de fer, quel est celui qui se fait gloire d'y prendre la place de tribun , et celui que l'on accuse d'être vendu à l'administration. Les mômes systèmes enfantent les mêmes aberrations, et sans sortir de votre salon, vous pouvez voir ce tableau des modernes folies humaines sur une plus grande échelle.

Je vous dirai seulement ce qui est vrai, c'est que depuis la domination anglaise, Québec a, comme Montréal, pris un grand développement. On n'y comptait pas, en 1763, plus de sept mille habitants. Il y en a là uqourd'hui, d'après le dernier recensement, quarantednq mille six cents dont vingt sept mille sept cents Canadiens-Français, le reste Anglais, Écossais, Irlandais.

Sur ces quarante-cinq mille six cents individus, trentesix mille quatre cents appartiennent à la religion catholique. Les autres se divisent en une dizaine de petites sectes : épiscopales, anabaptistes, wesleyennes et autres noms recommandables.

Comme vous le voyez, la population française et catholique est encore ici en grande majorité. Québec a, par sa position à l'extrémité du pays, mieux conservé encore que Montréal les mœurs, les traditions de la France. Ce caractère se manifeste par des formes de politesse dont plus d'un écrivain anglais a fait Téloge, par un penchant particulier pour les lettres qui furent notre gloire et qui est encore aujourd'hui notre plus doux rayon dans les ombres de notre politique.

Les établissements d'éducation datent ici de la fondation même de la colonie. Mais l'imprimerie ne fut établie que très-tard dans le Canada. Et chose singulière! la première œuvre sortie de cette première presse ne fut comme en Europe, ni un livre de prières, ni un livre de lois ou de légendes, mais un journal. Évidemment, le Canada était destiné à subir comme nous les orageux tourments de l'amour des journaux , et il le subit. La petite ville des Trois-Ri> vières a son journal, la bourgade de Saint- Jean a son journal, la ville de Montréal en a huit, Québec tout autant, sans compter V Abeille du petit séminaire, rédigée^ imprimée à côté de la salle d'étude et publiée

à jours fixes par les élèves de seconde et de rhétorique.

Mais Québec a de plus que Montréal quelques poètes, un historien d'un grand mérite, M. Gameau, un bibliographe dévoué surtout à la bibliographie des régions américaines, M. Faribault, et une société littéraire qui a formé un cabinet d'histoire naturelle, un musée canadien, une bibliothèque.

Le grand séminaire, fondé par M. de Laval et moins riche que celui de Montréal, a aussi formé une collection de minéralogie, un très-beau cabinet d'instruments de physique et une bibliothèque de douze cents volumes, ce qui n'est pas un petit trésor dans un pays où les (rais de commission et de transport et les droits de douanes mettent les livres à un très-haut prix.

C'est principalement, sinon exclusivement dans la population française que l'on remarque cette prédilection pour l'étude et pour les lettres. Les Anglais, considérant ces aimables occupations de l'esprit comme une frivolité ou un stérile emploi du temps, se tournent vers les affaires pratiques, les traitent avec leur habileté accoutumée, et s'emparent peu à peu du haut commerce de Québec.

Ce commerce a , dans les dernières années , acquis une très^ande importance. Jusqu'à présent, il était, par une sorte de monopole, forcément afPecté à l'Angleterre. A partir de l'année prochaine, il pourra

s'exercer librement avec les autres contrées de l'Eu* rope, et il n'y a pas de doute qu'il ne s'agrandisse par cette réforme. Nos denrées qui, autrefois, n'arrivaient au Canada que par l'entremise de Uverpool pourront entrer directement dans le port de Québec, et déjà les bons Canadiens se réjouissent de voir flotter sur le Saint-Laurent, le drapeau de la France.

Par malheur, le climat entrave ici d'une façon rigoureuse cette ardeur de négoce, d'industrie et de voyages nautiques qui est un des traits distinotifs de notre époque. A partir de la fin de novembre jusqu'au mois d*avril, le fleuve est gelé, la navigation impossible. Pendant près de la moitié de Tannée, le Canada ne peut plus avoir de communications directes avec l'Europe. Ses rapports avec les diverses régions se continuent par terre, par la voie des Ëtats-Unis. C'est pour une grande partie de ses habitants un temps de loisirs forcés. C'est le temps où l'Indien marche d'un pied léger sur la neige avec ses raquettes, où les chemins sont sans cesse sillonnés par des traîneaux , où la rade de Québec est couverte d'une légion de patineurs, de traîneaux élégants, de bateaux garnis de deux lames en fer, surmontés de trois voiles et glissant sur la glace comme sur le courant de Tonde.

C'est le temps où la famille aime à se voir le soir rassemblée près du poêle autour de la table et de la bouilloire chantée par le bon poôte Cov^pcir, où Ton

86 plaît à élargir le cercle domestique pour faire place k un voisin, à un étranger.

J*ai souvent entendu parler de ces heureuses journées d*hiver au Canada dont le tableau me rappelait cdles de la Suède, mais je n'ai pas eu besoin d*en goûter le charme pour emporter un doux souvenir du bienveillant entretien, de l'affectueuse hospitalité des habitants de Québec.

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