‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sér (volume 2)Chapitre 29 sur 97 · CE ÛDE VAUT L OPINION DANS U« PAYS LIBRE 2TI · texte numérisé non relu

CE ÛDE VAUT L OPINION DANS U« PAYS LIBRE 2TI

partie du commandant en chef. C'est lui qui choisit les offiâers dont doit se composer le tribunal ; en lui réside le pouvoir, soit de commuer la sentence, soit même de l'annuler. Or, il ne faut pas l'oublier, sir Hugh Rose, le commandant en chef, se trouve, dans le cas dont il s'agit, compromis personnellemeDt, attendu qu'il a, par un déplorable effet de l'esprit de corps, approuvé la conduite de son subordonné, et, ce qui est pire, essayé de flétrir la mémoire de la Ticlime. D'un autre côté, les oftîciers anglais, dans les Indes, Teillent avec un soin jaloux à la conservation du prestige qui, aux yeux des indigènes, entoure leur autorité; despotes, ils désirent naturellement passer pour impeccables. Il leur déplaît, en outre, à eux qui, là où ils dominent, ne reconnaissent aucun droit de contrôle, de paraître, devant des populations asservies, dans la condition humiliante de coupables. Ajoutez à cela que, dans l'affaire en question, ce n'est pas le colonel Crawley seulement qui aura k s'asseoir sur la sellette : c'est le général Farrell, c'est lé commandant en chef de Bombay, sir William Mansfield ; c'est le commandant en chef des Indes lui-même, sir Hugh Rose.

Chacun a compris que, dans ces conditions, ii y avait danger à ce que la justice ne fût pas faite \ et chacun voulait que justice se fît.

Lorsqu'il s'est vu pris à partie si vivement par la presse an^aise, le colonel Crawley a cherché h su disculper, en rejetant sur le lieutenant Fîtz-Simons la responsabilité des mesures cruelles qui ont coûté la vie au scrgcot-major LiUey; mais cette responsabilité, le lieutenant la renvoie au colonel : c'est sur ce point que portera le procès. Qu'importe ? La question incidente ici est tellement liée à l'epsemble de l'affaire, que tout sera mis sans aucun doute en pl^ne lumière. On saura pourquoi Liltey est mort, et qui

n,gti7cdT:G00glc

218 LETTRES SUR L* ANGLETERRE (l863)

doit répondre de cette mort devant le penple anglais.

C'est ce que le public ici désire ardemment conuaitre, d*h le résultat porter atteinte à la réputation d' officiers aussi distingués que sir William Mansfield; par exemple, qui est de tous les généraux celui dont les services seraient le pins précieux à l'Angleterre dans une guerre orientale.

La passion avec laquelle certaines gens poursuivent l'éclaircissement de cette sombre affaire est si grande, q«l!s mettent en question s'il ne serait ]ias légal et convenable d'invoquer en cette circonstance, contre l'accusé ou les accusés, la compétence de la justice civile : opinion qui s'appuie sur certain? passages des commentaires du livre de Blackstone-, par Stephen, et aussi sur des précédents d'un caractère tenible. Il y a 'soixante et un ans, nu colonel Wall fut pendu îi Newgale pour avoir illégalement infligé à un soldat sous ses ordres une punition des effets de laquelle ce dernier était mort. Notez que, depuis la perpétration du crime, il ne s'était pas écoulé moins de trente ans, et que, pendant ce long intervalle, le coupable avait expié sa faute par une vie de misère et de volontaire bannissement. Rien n'y fit ; le sang du soldat criait vengeance : la loi fut inexorable. Le Daily Telegraph, qui rappelle ce fait, a soin de faire remarquer que l'adoucissement des mœurs depuis cette époque défend de citer cette exécution comme un exemple à suivre ; mais il ta cite pour prouver que si, dans l'aifaire Lilley, il y a un coupable, ce coupable doit être puni avec sévérité, et il ajoute : < La vie d'un soldat anglais n'est pas moins sacrée aujourd'hui qu'elle ne l'était sous le règne de George HL ■

Du reste, pour ce qui est de ces sortes de délits, l'impunité serait d'autant plus fâcheuse en Angleterre, que l'existence de l'armée y repose uniquement sur le système des

n,gti7cdT:G00glc

ce QUR TAUT LDPIXION DAXS UN PAYS UBRE 219

enrôlements volontaires. Le jour où le soldat cesserait d'y £(re protégé par la justice contre le despotisme ou la brutalité de ses officiers ; le jour où t' armée deviendrait impopulaire parmi la classe qui fournit les recrues, ce jour-là un coup mortel se trouverait avoir été porté au régime qui met l'Angleterre eu état d'entretenir une force militaire k la fois suffisaute et compatible avec la liberté.

Dans la séance du 12 juin, IV. Coningham s'est écrié : « Au nom des officiers, des sous-ofliciers et des soldats de l'armée anglaise, je demande justice, oui, alors même que la justice devrait atteindre des généraux, alors même que le blâme devrait monter jusqu'à Son Altesse Royale le commandant en chef de t'armée. >

Ceci vous donnera une idée de la violence des attaques auxquelles le duc de Cambridge a prêté le flanc en se bornant d'abord à réprimander un homme que son devoir était de faire juger.

Sa défense a consisté i dire que le commandant tn cbef des Indes jouit, en matière de discipline, d'une indépendaDce presque absolue, sur laquelle, lui, quoique cbef suprême des forces militaires, il n'avait pas voulu empiéter.

Mauvaise e\cuse ! Le pouvoir de la reine sur l'armée est tout aussi absolu dans les Indes que dans l'intérieur de l'Angleterre. En principe, le commandant en chef des Indes n'est pas plus indépendant que le général qui commande en Irlande. Ce qui est vrai, c'est que, en fait, on laisse beaucoup de marge à son action, à cause de la distance; mais cela D'empéche pas que la couronne n'ait le droit et le devoir d'intervenir dans les cas où, comme dans celui-ci, l'intérêt public et la justice le requièrent.

Le duc a aussi allégué, pour sa justificatiun, qu'il n'avait eu («nnaissance complète des faits que tardivement.

n,gti7cdT:G00glc

SSO iETTKES SUR L'A!(Ct.EtEIUIE (lB63)

A cela, OQ a répondu :

Que l'affaire avait traîné peudant des mois entiers dans tous les journaux indiens;

Qu'elle avait fourni le sujet de conversations animées dans tous les cercles militaires;

Que les plaintes et les rapports avaient abondé;

Que, d'ailleurs, le duc en savait assez, lorsqu'il jugea une réprimande suffisante, pour qu'on soit autorisé h lui reprocher une indulgence dont l'esprit de corps et l'esprit aristocratique peuvent seuls expliquer l'excès ;

Qu'il n'a pas été à la hauteur de ses devoirs et de sa responsabilité , en obéissant au mouvement de l'indignation publique, au lieu de la devancer ;

Qu'en pareil cas, les hommes investis de l'autorité ne doivent pas attendre, pour sévir justement, que l'explo^OD d'un grand scandale les y force;

Que ce n'est pas enfin pour cela qu'on les « paye. >

Je reproduis, sans les adoucir, les termes de cette espèce de réquisitoire, fulminé par certains organes, très- répandus, de la presse anglaise, parce que rien ne montre sous un jour plus échiant ce que peut, ce que vaut et ce que pèse l'opinion dans un pays libre.

Le duc de Cambridge est une Altesse Royale; il est le petit-fils de George III ; il est te cousin de la reine d'Angleterre. Et cependant, voilà de quelle manière il est traité, pour un fait de condescendance excessive ou de partialité blâmable, par le premier journaliste venu, — juge obscur, juge anonyme, mais dont les arrêts n'en sont pas moins péremploires lorsqu'ils sont justes!

Rapprochez ceci de ce qui se passe en France.

n,gti7cdT:G00glc

DESPOTISIE DE L OPINION POBUaUB EN ANCUTERRE 261

M Juin.

DeapatlsBac dr l'AptaloB pMfcIlv>« «a Anstetarre.

J'ai dit ce que valait l'opinion publique en Angleterre. Sa puissaace, eu certaines occasious, ne se fait-elle pas trop sentir? Je le crains.

En France, l'opinion publique est l'asile où la liberté, chassée des institutions, se réfugie; en Angleterre, c'est la forteresse où quelquefois le despotisme, chassé des institutions, se cantonne.

Pourquoi le taire et comment le nier? L'opinion publique, en Angleterre, est une fbrce qui n'a rien de commun, à la vérité, avec celle dont les gouvernements ont coutume de s'armer contre ce qui les gène, mais qui n'en pèse pas moins rudement sur le penseur et le philosophe, décourage ou châtie moralement toute vigoureuse initiative, coupe les ailes à tout esprit qu'attirent les régions inconnues, et ne promet les joies de l'ambition saLîsfuile qu'à ceux qui se résignent k marcher dans les sentiers battus.

L'opinion publique, en Angleterre! Malheurà qui la défie! On n'invoquera contre lui aucun texte de loi ; on ne le traduira devant aucun tribunal; on ne lui dépéchera ni commissaires de police ni gendarmes, mais il risquera de mourir, faute d'air, et de disparaître, écrasé sous le poids de l'indifférence ou du mépris!

En France, lorsque H. Proudhon eut lancé son fameux

n,gti7cdT:G00glc

88S LETTRES SUR t'ASCLETEBnE (iSOs)

livre La propriété, c'est le vol, beaucoup s'irritèrent, beaucoup se récrièrent ; mais cela même fit a l'ouvrage un grand succès. En Angleterre, ni ministres, ni législateurs, ni juges, ni policeiuen, n'auraient eu à se mêler de la chose, mais le livre n'aurait trouvé probablement personne qui eût envie de le lire, personne qui s'offrit â en être l'éditeur, et peut- ^tre personne qui consentit à l'imprimer.

Sacrifier set opinions à Vopinian est considéré en France, de la part d'un homme politique, comme une faiblesse coupable. En Angleterre, Sa Majesté l'opinion sourit à de tels sacrifices comme à un hommage qui lui est dfl.

Ouvrez la biographie de sir Robert Peel. Y eut-il jamais un plas violent adversaire de l'émancipation des catholiques? Or. par qui fut présenté, en fin de compte, le Catholie Relief- Bill? Par lui. Y eut-il jamais un adversaire plus décidé de la suppression des prohibitions qui pesaient sur les céréalest Or, à qui l'Angleterre est-elle redevable de cette réforme célèbre? A lui. Ainsi, voilà un homme d'Ëlat qui passe sa vie à se (Contredire, réfute ses discours par ses actes, guide le parti tory, le dissout, le ressuscite, l'abandonne... Et qn'eu résulie-t-il? Qu'il se discrédite! Tout au contraire. Ses concessions deviennent ses conquêtes ; ses défaites comme penseur sont ses victoires comme ministre; sa popularité gagne tout le terrain qu'ont perdu ses convierons. Quand il meurt, pas de parti qui ne le pleure. Vite une statue ii l'homme qui a su sacrifier ses opinions h l'opinion!

Le résultat inévitable de ce règne trop absolu de l'opinion publique est de faire passer sous le lourd niveau de l'uniformité non-seulement les idées, mais les goûts, les usages, ]es habitudes. Même dans les plus petites choses, on n'est pas tout à fait soi impunément en Angleterre. Je connais un Français qui ne peut sans souflîrance avoir son chapeau

n,gti7cdT:G00glc

Page 1