‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sér (volume 2)Chapitre 32 sur 97 · HISTOIRE BE CERTAINES DÉPÊCHES FALSIFIEES · texte numérisé non relu

HISTOIRE BE CERTAINES DÉPÊCHES FALSIFIEES

Russes, le gouverDement briUHuique avait à se décider entre les dépêches, absoiumeDl contradictoires, de lord Auckland, gouverneur général des Indes, et de sir Alexandre Bûmes, enroyé de l'Angleterre !i Kaboul. Suivant iord Auckland, Dost Hafaomined était, au fond du cœur, un ennemi, et il fallait le traiter eomme tel; il t^it ne voir que perfidie dans tes démoAstrations d'amitié, que oiensonge dans ses témoignages de sympathie. Suivant £ir Alexandre. Bûmes, au contraire , qui se trouvait eu position de bien juger, ce semble, puisqu'il était sur Itts lieux, le Gouverain de Kaboul se recherchait que la ppotecLion des Anglais, Mlait de la mériter, et tournait le des à l'alliance russe.

PeuMtre le cabinet britannique se serait-il défié des apprédations de lurd Auckland, s'il avait réQécbi davantaga au genre de pression qui, dans les Indes, pèse sur les gouvenieurset leur entourage. Dans celte coutrée lointaine, en effet, les Européens sont en général s\ ennuyés de la uionolome de leur existence de chaque jour, si avides de quelque chose de nouveau, qu'ils donneraient presque la bienvenue k vu tremblement de terre; et quant à l'aroaée, y compris ceux qui dépendent d'elle, sa tendance naturelle est vers ce qui lui promet des distinelioDs, de l'honneur, de l'avancement, de gros salaires.

Quoi qu'il en soit, ces considérations ne furent d'aucun poids dans l'opinion de lord Melbourne, de lord Palmerston et de leurs csllëgues. Ib dédaignèrent les sages avis de ^ Alexandre Bunies ; ils se plurent à croire à l'infaillibilité de son supérieur, lord Auckland ; ils résolurent de renverser ' Dost Mohammed et de relever sur les ruines de son pouvoir celui de Shah Soojah , qu'une révolution antérieure avait jeté par terre; la guerre de l'Afghanistan fut entreprise. C'était en 1839.

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SBG LETTKCS SUR L*ANGUETBRItE (iSSS)

Dans le cours de ta mime année, la < CoiTâspondance relative à l'ÀfghaDistan > {Correipondenee rdating ta Affghaniêtm) fut mise sous les yeux du Parlemeat. Quelle ne fut pas la surprise, quelle ne fut pas l'indignation de sir Alexandre Burnes, lorsqu'il vit, par la lecture de cette correspondance, qu'on avait tronqué, dénaturé, falsifié ses dépêches, de manière à lui faire penser le contraire de ce qu'il avait peosé, et dire le contraire de ce qu'il avait dit! Les documents qui furent, en 1839, soumis à t' examen des Chambres, présentaient »r Alexandre Burnes comme ayant poussé le gouvernement britannique k se défier de Dost Mohammed, comme l'ayant dénoncé, comme ayant fourni des renseignements de nature à justifier sa dépossession et i lé{^timer la guerre entreprise contre lui. Sir Alexandre Bûmes n'eut pas plutôt lu ses propres dépêches, telles que les avait faites l'art du faussaire, qu'il s'écria : • C'est une fraude! >

Pendant ce temps, la guerre de l'Afghanistan se poursuivait. Je le répète, l'Angleterre put blentAt pousser le cri d'Auguste ; Varus^ rends-moi mes légion» ! Les halutaols du royaume de Kaboul se levèrent en niasse ; les Anglais, en 1842, furent exterminés; ils se trouvèrent avoir dépensé quinze millions de livres sterling pour joiicfaer le sol de vingt mille de leurs cadavres (1). Di\. ans d'embarras financiers et une longue éclipse du soleil anglais dans tes Indes, tels furent les résultats de cette expédition aussi insensée . qu'inique. Chose triste à dire! sir Alexandre Bûmes, qui, après avoir tout fait pour la prévenir, n'avait pas cru devoir s'abstenir d'y prendre part, fut au nombre

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HISTOIRB DE CERTAINES D^PiCHBS FALSIFIÉES S91

des Tidimes. Son corps fut haché en morceaux (1).

Avant sa mort, il avait envoyé en Angleterre copie certifiée de ses dépêches, telles qu'il les avait réellemeut écrites. Informée de sa fin tragique, sa famille voulut du moins protéger et venger sa mémoire. Peu à peu, le bruit se répandit qu'un faux avait été commis; que la bonne foi du Pariemeat avait été surprise; que, loin d'avoir conseillé celte guerre funeste, sir Alexandre Bûmes n'avait rien négligé pour en écarter le Seau; que les dépêches de lui présentée à la Chambre des Communes avaient été imprimées avec des suppressions et des modifications qui en altéraient le sens de la manière la plus inconcevable.

Ces rumeurs conduisirent M. Henry Baillie, représentant d'iDverness, k demander, en 1843, la production de la correspondance complète relative à l' Afghanistan; et cette demande, il la fonda sur ce que les documents produits en 183d avaient été falsifiés. Le fait fut nié purement et simplement par lord Broughton, qui était alors président du « Bureau du Contrôle », et la Chambre des Communes passa outre, < le public en Angleterre étant >, selon la remarque de H. Dunlop, < accoutumé il avoir entière confiance dans l'honneur des ministres de la couronne (2) >.

En 1843, la motion de M. Henry Baillie fut reprise par H. Rœbnck, mais rejetée à la majorité de 189 voix contre 75.

En 1848, H. Anstey revint k la charge; et, celte fois eucore, la vérité fut éloufiëe.

Les choses en étaient la, lorsque, en 1851, M. Kaye publia son Histoire de l'Afghanistan.

(I) Dtscoan deU. Dualop, même séance.

<â) Dlscoon de H. Duolop, séance du 19 mari 1863.

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-2DS LETTRES SUR l'aNCLBTERRE (iSf.l)

Sans ce livre, »r Alexandre Bornes passerait pour avoir .imené le plus grand désastre éprouvé par les Anglais dans les Indes, absolument comme H. Louis Blanc passe, aujourd'huf encore, aux yeux de beaucoup de bonnes gens, pour avoir fondé eu 1848 les ateliers oationanx ! 0 sainte vérité, <:omme on abuse de ton nom! Et tenez, il existe uue histoire des Afghans, par nn auteur allemaDd. Ouvrez-la; vous y trouverez un chapitre intitulé : < Sir ÀUxandn Burms, instigateur de la guerre. > Non que Tanteiir soit coupable d'avoir trahi sciemment la vérité. Uv-méme déclare appuyer son récit sur les papiers d'Élat soumis i l'examen du Pariement anglais. C'est tout simple. Comment aurait-il jamais pu imaginer que c'était appuyer son récit sur un faux?

Or, voilà ce que le livre de H. Kaye impliquait. On j lot ce passage, qui fit une grande impression sur le p(ri>lic : « Ceux qui veulent se faire une idée exacte du caractère et de la couduite de sir A. Bornes ne doivent pas oublier qM l'tm et l'autre ont été représentés sous un jour faix dans cette collection de papiers d'État qu'on suppose fournir à l'histoire ses meilleurs matériaux, mais qui souvent ne sont en réalité qu'une compilation de documents falsifiés, lesquels, grâce à l'estampille ministérielle, entreot en circulation, trompent la [génération présente, et lèguent ii la postérité un etichainement de dangereux mensonges (I). »

Il était difficile que l'affaire en restât là, d'autant plus difSctle, que c'était pour M. Urquhart une de ces bonnes fortunes à l'affût desqiielles il n'a cessé de se tenir depuis sa grande brouille avec lord Palmerston. M. Urquhart, qui

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HISTOIRE DB CEItTAINES DCPÉflHES FALSIFIËES 299

«st peut-être rhomme le plits versé qui soit au monde dans les secrets de la diplomatie, arcana imperii, et qui reudrait d'incalculables services k la cause de la vérité, si la tiaine démesurée qu'il porte à lord Palmersion et les égarements qui naissent d'un esprit subtil à l'excès ne le condamnaient h donner une couleur fausse h des faits exacts, et h tirer de faits bien observés des conclusions absurdes, M. Urquhart est parvenu à établir en Angleterre je ne sais combien de comités dont la mission est d'avoir l'œil sur la façon dont sont conduites les affaires étrangères. Newcastle, Mancbester, Winchester, Leeds, Bolton-Ie-moors, South Siiields, Slockport, etc., etc., virent s'établir, il y a quelques années, des comités de ce genre ; et bien que tetir action n'ait jamais été tout à fait prise au sérieux, leur influence s'est plus d'ime fois manifesiée de manière à casser de cruels soucis à ceux contre qui elle était dirigée. Une de ces associations, celle de Newcasllc, publia un rapport dece qui s'étaitpassérelatiTemenlà l'Afghanistan. En J8S8. d'astres associations nfiîliées à la première adressèrent au Parlement des pétitions concluant h la publication, intégrale des papiers d'État qu'on disait falsifiés. Bref, l'impulsion donnée à cette question devint si vive que, M. George Hadfîeld, représentant de Sbeffield, ayant repris en 1858 la motion présentée en 184Ï par M. Henry Baillie, et renouvelée en 1843 par M. Rœbuck, la Chambre desCommunes ordonna enfin la publication demandée.

Elle eut lieu en 1859; et la version de 18BÔ, rapprochée de celle de 1830, leva tous les doutes sur la réalité, l'étendne et la portée du faux ofBciel commis pour faire peser sur la mémoire d'un homme mort an service de son pays la re^onsabililé d'une guerre qu'on p' eût jamais' entreprise, si l'on avait cm k ses renseignements et suivi ses conseils.

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LETTRES SUR I-'aNGLETBRRE (ises)

Le f^ouvenienicnt anglais, on s'en souvient, publia, il y a un peu plus de deux mois, sous le titre de Polish Çorretpondence, la collection des papiers d'État relatifs k cette insurrection pdonaise qui tient en suspens l'Europe entière. Là, grâce aux dépêches envoyées de Saiot-Pétersbourg par lord Napier, de Varsovie par le colonel Staulon, de Vienne par lord Bloomfïeld, chacun fut admis ou put se croire admis, en ce qui touche la question de Pologne, dans les coulisses de l'histoire.

Rien de mieux , à coup sûr. Puisque la diplomatie -Uenl entre ses mains, aujourd'hui plus que jamais, les destinées des peuples , c'est bien le- moins que les peupli» soient reçus de temps en temps k voir clair dans les causes et les circonstances qui déterminent ses actes; et, sous ce rapport, là publication de ce qu'on nomme ici les Blue-Bookt, i part son intérêt historique, est d'un prix inestimable.... lorsque cette publication n'est pas entachée de fraude; lorsqu'il n'y a ni omissions systématiques, ni suppressions artiScieuses. Car, dans ce cas, elle devient le plus dangereux des procédés qu'on puisse mettre en usage pour égarer l'opinion, fausser le jugement du public et tromper la postérité.

Or, jusqu'à quel point est-il permis de se fier au contenu des correspondances diplomatiques qui, dans toutes les affaires graves, sont mises sous les yeux du Parlement et du peuple anglais! C'est là une question que les faits suivants aideront peut-être à résoudre.

J'ai rappelé comme quoi, en 18S9, H^ Hadfield parvint

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BISTOIRE DE CERTAINES DÉPÊCHES FALSIFIEES SOI

enfin % arracher i la Chambre des Commanes l'ordre de publier intégralemeôt la ■ correspondance relative h \'\igbanistan >, laquelle n'avait été publiée, en 1839, qu'avec des suppressions et des changements calculés de façon à en altérer le caractère. Le Blw-Book, dans lequel les documenls dont il s'agit furent, cette fois, rassemblés, fut imprimé sous le regard de H. Kaye, qui était, à cette époque, à India House^ et qui marqua chacun des passages falsifiés dans la collection qu'en 1839 on avait soumise au Parlement. Les falsifications étaient nombreuses; elles avaient une importance déplorable; elles trahissaient une main exercée. J'en citerai quelques-unes seulement. Elles donneront une idée suffisante du reste.

Le 30 décembre 1837, sir Alexandre Bûmes avait adressé à W. H. Macnagblen, secrétaire du gouvernement des Indes, , une dépêche par laquelle il annonçait l'arrivée à Kaboul d'un agent direct de Ven^ereur de Ruiiie. Dans la correspond.iDce pubfiée en 1839, les mots Vin^ereur de Russie furent, pour des motifs que nous dirons plus bas, supprimés, et OD leur substitua le mot Russie.

La dépêche se composait de six paragraphes : on n'en laissa subsister que deux , ceux qui se bornaient à constater l'envoi d'un agent russe; et l'on en supprima qualre, ceux dans lesquels sir Alexandre Bûmes rendait compte des sympathies du souverain de Kaboul pour l'Angleterre, de son parti pris de ne rechercher d'autre alliance que l'alliance anglaise, el de la résolution où il était de renvoyer l'agent nisse à l'instant même, si tel était le désir des Anglais.

Le 33 décembre 1837, sir Alexandre Bûmes avait adressé au gouverneur des Indes lui-même une autre dépécbe dans laqudle il aflinnait les excelleutes disposilions de Dost Hahammed i l'égard de l'Angleterre, insistait sur la nécessité

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803 LETTRES SUR l'aNCLF.TERRE! (l8e:i)

de s'unir à lui et concluait en ces tennes : < Si k {conduite de Dost Hahommed et son empressemAit k diviilgaer fraschement toul ce qui s'est patisé sont approuvés par Votre Seigneurie, je crois que la première démarche à faire serait d'écrire une lettre de remerciaient k ce chef pour les preuves qu'il a données de son atlacbemenl et de sa fidélité. > Pas un mot de tout cela dans la dépêche du 23 décembre 1837, telle qu'elle fut publiée par le gouvernement anglais eo 1839. De la partie de cette dépêche qui avait trait à l'arrivée d'un agent russe, à son entrevue avec le Dost, aux offres brillantes qu'il avait mission de faire, rien n'était retranché, mais de tout ce qui prouvait les bonnes dispositions et la bonne foi de Dost Mahommed, je le répète, pas un mot.

De là, l'erreur commise par rhistoiieu allemand Cari Zimmermann, qui, dans l'ouvrage publié par lui k Berlis eo 1842, sous ce titre : le Théâtre de la guerre dam Vtnti-^ rieur de l'Aiie, cite précisément la dépêche sus-mentionnée, . — qu'il ne savait pas être no document tronqué, — pair établir que l'instigateur de la guerre de l'Afghanistan fut sir Alexandre Burocs.

A l'appel fait par ce dernier en faveur de Dost Hahommed, sir William Macnaghten avait répondu par une longue lettre qui contredisait d'une manière formelle l'opiniui de sir Alexandre Bûmes et opposait à sa politique une politique absolument contraire. Cette lettre, dans la correspondance publiée en 1839, fut omise, à l'exception de trois paragraphes ayant rapport a la nécessité de faire renvoyer de Kaboul l'agent russe.

Ai-je besoin de signaler l'esprit qui dicta ces mutila^ons!' Le gouvernem^t anglais, par une lamentable et foHe adhésion à la politique de lord Auckland, gouvern^jr général des Indes, s'était lancé dans une guerre qui s'annonpit sous

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HISTOIIIB 1»: CEBTAINE» DËPËCIieS FALSIFIÉES 803

de sRiiatres aaspices «t dont le» coDséqueDces ultérieures fureut en effet épouvantaUe^. Sa re^oosabilité eût été taise i me terrible épreuve si ou avait pu l'accuser d'avoir fermé Tweille aux sages conseils de sir Alexaadre Bûmes, de n'aroir tenu aucun compte de ses renseignements, en un mot d'avMT iait fausse route au moment même où il y avait là quelqu'un qui lui montrait le bon chemin. Pour écbajiper k u&e accusation semblable, il fallait faire croire qu'il n'y avait eu qu'une opinion, aux Iodes , sur la ligne à suivre ; il fallait faire croire qu'aux yeux de sir Alexandre Bûmes, comme aux yeux de lord Auckland, la conduite de Dost Kahommed avait été celle d'un ami de la Russie, d'uu ennemi de l'Angleterre; il fallait donner de la sorte une couleur de nécessité et de justice à une guerre dont M. Kaye, l'histoiien, attribue les désastres < à la malédiction de Dieu s'attadiaot à une cause impie » {u> the curte o( God resiing upo» an tmholy eautt).

Il est vrai que c'était calomnier un. Sdèle serviteur de la Dation , se jouer de la cooËance du public, faire pacte avec le mensonge; mais la puissance n'y regarde pas de si près, et U n'entre guère, hélas! dans les habitudes de la politique de frayer avec la morale.

Une circonstance à noter, c'est que, -dans ta corre^adance publiée en 1839, les mots empereur de Bussie ou leur équivalent avaient été, — on verra plus tard pourquoi, — effacés jusqu'à cinquante-quatre fois et remplacés par d'autres mots.

Il y avait là un étrange procès à juger, et vous pensez bien que ceux qui risquaient d'y être compromis n'épargnèrent rien pour l'éviter. Longtemps on put croire qu'ils réussiraient à empêcher le Jour de se faire; mais enfin, le 19 mars 1861, un discours de H. Dunlop alluma dans ces

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304 LETTRES SUR l'aNGLETERRE (iSSs)

ténèbres une lampe désormais impossible à éteindre. Après avoir, avec une indignation ^ave et une calme énergie, rappelé ta triste histoire dont je viens d'esquisser les principaux traits, H. Dunlop concluait à la nomination d'un comité chargé de procédera une enquête.

J'ai devant moi la réponse que lîl k H. Duulop, en cette circonstance solennelle, lord Palmersion, et je ne crois pas qu'on ait jamais poussé plus loin l'art de disserter longuement sur ce qui est en dehors de la question, en éludant la question même. La défense du ministre porte tout entière sur ce que lord Audiland était gouverneur général des Indes, et sir A. Bûmes u» agent secondaire seulement; sur ce qu'il appartenait au premier et non au second de décider du meilleur parli à prendre ; sur ce qu'il était naturel que le gouvernement anglais réglilt sa politique sur la manière de voir du premier plutôt que sur celle du second; sur ce que sir Alexandre Bûmes avait eu tort de prendre pour paroles d'Évangile tout ce que lui avait dit un chef afghan , et avait ignoré, dans la simplicité de sa nature, combien les hommes de cette race sont façonnés h l'inlrigue, etc., etc. Et puis, c'était là de l'histoire ancienne. A quoi pensait-^n de vouloir soumettre h une enquête la conduite tenue par le gouvernement en 1837 et 1838? Si l'on jugeait à propos de se livrer à des recherches rétrospectives, pourquoi ne pas remonter jusqu'aux traités de 1815, jusqu'aux opérations qui eurent lieu dans la Péninsule, jusqu'îi l'expédition de Walcheren, jusqu'il Copenhague, et plus haut encore î 11 était bien tard pour se demander si on avait eu tort ou raison d'entreprendre la guerre des Afghans, el^;., etc.

Inutile de remarquer que ce n'était point du tout U la question. Il ne s'agissait en aucune manière de savoir si le gouvernement anglais avait été autorisé à accorder, en 1831

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BISTOIRE DE CERTAINES DE'pÉCBES FALSIFIEES SOr,

et i838, plus de confiance à lord Auckland qu'à sir Alexandre Burnes; il ne s'agissait en aucune manière d'ouvrir une euquéle sur la guerre de l'Afghanistan. Les véritables points de la question étaient ceux-ci, et rien que ceux-ci :

Esl-U vrai, oui oa non, que les dépêches relatives h h guerre de l'Afghanistan ont été falsifiées?

Est-il vrai, oui ou non, que ces falsifications ont été calculées de manière 'a faire peser injustement sur sir Alexandre Burnes la responsabilité de cette guerre à jamais funeste?

Est-il vrai, oui ou non, qu'en agissant de la sorte, le gouvernement d'alors, représenté par lord Palmerston dans le gouvernement d'aujourd'hui, a trompé le Parlement et le public?

£st-il vrai, oui ou non, que la production, rendue obligatoire, des papiers d'État ayant pour objet de mettre la nation en état de juger la politique des ministres, altérer le sens des dépêches qu'on livre à la publicité, c'est égarer l'opinioD, déjouer sa surveillance, détruire toute confiance dans la droiture des hommes publics, et saper les bases du régime constitutionnel ?

Et lorsqu'un fait de cette nature a eu lieu, est-il vrai, oui ou non, qu'il importe au plus haut point d'aviser à ce qu'il oe se répète pas?

Lorsque, le 23 février 1848, M. Anstey demanda la mise en accusation de lord Palmerston,' ub des griefs dont il s'arma contre lui fut précisément la mutilatioa de la correspondance relative à l'Afghanistan. En celle occasion, lord Palmerston se borna, comme il i'a fait depuis eu repoussant les attaques de H. Dunlop, à dire qu'en efi'et les dépêches de sir Alexandre Burnes n'avaient pas été reproduites dans leur jnlégrité, mais que les suppressions portaient sur des pas-

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3DG LETTRES SUB l' ANGLETERRE (lS68)

sages sans importance et sans rapport avec la question i juger.

Jamais assertion ne fut plus inexacte. Si des suppressions avaient été faites, c'était, au contraire, parce qu'elles portaient 3ar des passages d'une importance extréwe; pvce qu'elles tendaient ï faire croire que, parmi les agents de l'Angleterre aux Indes, il y avait eu imanimilé d'opiniuu sur la nécessité et la justice de la guerre de l'ÂijgliaaistaD; parce qu'elles avaient pour but de masquer celte circonstance très-grave, qu'uo désastre immense eût été évité â la politique recommandée par l'envoyé anglais résidant à Kaboul eût prévalu.

Il sérail, en vérité, par trop commode que des ministres pussent retrancher de chaque document présenté par eux à ïeurs juges tout ce qu'ils veulent, sauf à venir dire, quand on les prend en flagrant délit, qu'à leurs yeux, ces retrancbemenls étaient sans importance, comme si c'était à eux, et non pas au Parlement, à décider de ce qui est ou n'est pas important I

- Encore si, dans les dépèches dont il s'agit, les suppressions avaient été indiquées ! Hais non : elles n'étaient pas même marquées par des points, et les solutions de continuité y étaient déguisées, soit par des additions de phrases, soit par des substitutions de mois, introduites dans le texte avec un art inâni.

De ces substitutions de mots, la plus remarquable — et elle avait été faite jusqu'à ciaquanle-quatre fois — c'était celle qui conàstait îi remplacer paf les espresàoas Ruuie ou gwnemmnetu ruste l'expression empenur de Riune. Amené à s'expliquer k cet égard dans la séance du 19 mars 1861, lord Palmerston donna l'explication suivante, qui mérite d'4lre «ilée textoeUement.:

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IIISTOIRB DE CERTAINES DËPÊCHES FAUIFIÉES SOI

« le dis qu'il élait parfaitement Ufflime, dans la lettre à laquelle il est fait allusion, de substituer les mots gouvernement rut$e au mot «mpereta; et d'omeUre les expres- ^ons de nature à identifier l'empereur en personne avec la communicalioD faite à DostMahommed. Si vous trouviez que le gouvernement russe est entré en rapport avec un autre pouvoir sur votre frontière, dans un but manifestement hostile i vos intérêts, et si vous désiriez que ce {çouvernement renonçât k ses desseins^ rien à coup sdr ne serait moins sage que àe le lier au maintieq de la politique que vous voudriez lui voir désavouer, et de lui rendre impossible d'en venir honoriàfUtnent {cotuistenUy toith honour) k la rétractation que vos remnntrancee tendraient à obtenir. »

A Dieu ne plaise qu'il faille voir dans cette grande solUcitade dn ministre anglais -pour Y honneur de l'empereur de Russie, une preuve des prétendues trahisons qu'avec une persévérance si haineuse M. Urqnbart et ses amis n'ont cessé d'imputer li lord Palmerslon ; mais on doit convenir que l'explication est bien extraordinaire. QuoiJ dans le cas oii l'on se serait assuré que l'empereur de Rusae nourrit des desseins hostiles à l'Angleterre, dans le cas où cette bostililé serait manifeste, un l'aiderait à sauver son donneur, en lui facilitant la ressource d'ua désaveu, c'est-à-dire d'un mensonge ! On peut donc mentir avec honneur, pourvu que la chose ne fasse pas d'édat! Étrange façon de comprendre les lois de la morale !

A un homme de la trempe de H. Bright, tout cela fournissait naturellement la matière d'un réquisitoire. Le discours que ce rude tribun prononça dans la séance du 19 mars 1861, eat un des plus terribles qui soient jamais tombés de ses lèvres éloquentes. Un des traits du caractère de lord Palmerston est *b ne se troubler de rien, de traverser

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808 LETTRES SOB l'aNCLETERBE (iB63)

eu souriant les épreuves les plus critiques, d'opposer aui accusations les plus sérieuses une jovialité impossible k déconcerter, de répondre à des anathèmes par im bon mot. Dans la drconstance que je rappelle, sa sérénité habituelle ne parut pas l'abandonner ; mais, intérieurement, il dut éprouver une émotion profonde, lorsque, de cette voix qui a le pouvoir de soulever les orages, M. Bright s'écria : < 11 vaut la p^ne que nous sacbious s'il est possible que, soit ici, soit aux Iodes, il y ait eu, occupant une haute position, un homme assez étranger au sentiment de l'hooneur et de ta justice, pour présenter à cette Chambre un exposé incomplet, faux, controuvé (forgea) des opinions d'un serviteur du pays, mort au service du pays. >

L'accusation de M. Dtinlop avait été si précise, la réponse de lord Palmerston si faible, la réplique de M. Bright à foudroyante, que tout semblait annoncer un dénoAmeut fatal au ministre, lorsqu'un puissant auxiliaire lui vint du camp même des tories.

Justifier lord Palmerston, en restant dans la question, M. Disraeli ne le pouvait pas et ne s'avisa pas de l'essayer; mais il donna très-habilement te change aux esprits en reprochant k M. Bright d'avoir connu depuis longtemps les faits qu'il venait d'énoncer, et d'avoir, malgré cela, prêté son appui à la formation du ministère présidé par l'homme dont il se portait maintenant l'accusateur. Partant de là, M. Disraeli plaida la cause de l'indulgence, la cause de l'oubli. Quelques paroles calmantes de M. Waipole et l'empressement de lord John Russetl h se prononcer en faveur du oremier ministre, son collègue, firent le reste. L'enquête proposée par M. Duolop fut écartée par lt(9 voix contre 49. En cette occasion, le sauveur de lord Palmerston fut, chose curieuse, son grand rival, M. Disraeli. Quel motif décida ce

mSTOIRE DE CERTAINES DÉPÊCHES FAUIFIBES 309

dernier à soutenir, dans une pareille crise, le cabinet, que son râle avait toujours été jusqu'alors elfut toujours depuis de battre en brèche ? H. Disraeli, ministre en expectative, pensa probablement que, dans l'intérêt du pouvoir, lorsqu'il serait lui-même appelé h l'exercer, il était bon de ménager à la responsabilité ministérielle quelque échappatoire !...

Ainsi se dénoua cette triste affaire. Le délit liit parfaitement prouvé; mais il était de date ancienne, trop grave d'ailleurs pour ne pas appeler, si l'on insistait, le scandale d'une mise en accusation : ou aima mieux fermer les yeux et passer outre.

La menace, du moins, a-t-elle été d'un utile effet? Non. Depuis que le parti libéral s'est montré, en matière de production de documents diplomatiques, plus exigeant et plus susceptible qu'il ne convenait aux ministres, un usage déplorable s'est introduit : celui de parer, par une correspondance privée, aux ineonvénients de la correspondance officielle. Tout ce que le gouvernement désire soustraire à la publicité et à la discussion, il se le fait écrire par ses agents dans des lettres privées, et n'admet, dans la correspondance offidelle destinée k être mise sous les yeux du Parlement, que ce qu'il juge de nature à ne pas l'exposer à une controverse gênante.

Voilà comment la diplomatie, même dans un pays constitutionnel, parvient h dérober ses actes aux regards curieux; et comment il se trouve qu'il est aussi vrai aujoui^ d'hui qu'il l'était autrefois, ce vieil adage, si nouveau, toujours cité, et toujours à citer :

Quidquid délirant regn fUciwatur Achivi.

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LETTRES SUR l'aHGLETERRB (iSSS)

3 JalUel. M. Boebnelt d^na le rèle de eoafldent.

Pauvre M. Rœbuck! Décidément le râle qot lui c«Dvenail était celui du paysan du Danube. Ce rdle a quelquefois du bon, et il aurait dû s'y tenir.

Il fut un temps où M. Rœbuck n'était pas fâché qu'on le prit pour ce que la nature l'a fait. Si bilieux, qu'il n'est pas jusqu'à son talent qui n'ait la jaunisse, il tirait de son tempérament même un genre de force qui avait son prix et une importance (ont k fait à part. Comme on lui savait une éloquence querelleu.se, on avait pour lui le respect qu'ins[iireut et méritent messieurs les boule-dogues. Il me pardonnera la comparaison : lui-même, si je m'en souviens bien, ne trouvait pas mauvais qu'on lui attribuât les qualités belliqueuses de la race canine. Les partisans de la révolution qui, au quinzième siècle, détacha de l'Espagne une partie des Pays-Bas, ne se parirent-ils pas du nom de gueux? De même, M. Rœbuck, dans ses beaux jours, se parait du nom de Teta-'em {déchire%-les).

Et, il faut lui rendre celte justice, qu'il l'époque dont il s'agit, ceux qu'il déchirait n'étaient pas les faibles, les opprimés, ou leurs défenseurs. Le chien, quoique un des plus nobles animaux de In création, manque de générosité en ceci, qu'il aboie aux gens mal vêtus. Tout au contraire,

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