‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sérChapitre 45 sur 88 · L£S ELECTIONS DE PARIS ET LES ANGLAIS · texte numérisé non relu

L£S ELECTIONS DE PARIS ET LES ANGLAIS

peut comprendre, assure-t-il, que Ton se soit abusé sur le caractère et les tendances du peuple français au point d'imaginer qu'on n*avait qu'à lui donner, pour qu'il consentît à se laisser éternellement mener par les lisières, panetn et circenses. Oubliant combien de fois il avait dit lui-même qu'il importait de tenir la France en bride si l'on ne voulait pas voir un beau matin le cheval emporter le cavalier, le Times ^'k l'heure qu'il est, ne tarit pas sur ce qu'il y a, selon lui, de remarquable dans le résultat des élections parisiennes. Il se repréjsente une belle église vide. La nef, dit-il, est d'une largeur imposante; les colonnes sont d'une imposante hauteur ; il y a profusion d'exquises peintures ; la sculpture ne laisse rien à désirer; l'autel est paré; les flambeaux brûlent ; les sièges destinés à recevoir les fidèles sont prêts. Mais, hélas! une chose manque, quand l'heure du service divin a sonné : les fidèles ! la cloche les appelle en vain : ils sont ailleurs. Leurs encens et leurs prières montent vers d'autres dieux.

Il n'y a vraiment que le Times pour se donher à luimême de pareils démentis!

Inutile de vous faire remarquer que les Anglais n'attachent aucune espèce d'importance à la victoire du gouvernement dans les provinces. Ce qui les frappe , c'est le jugement rendji par cette ville de Paris, qui est — ils ne l'ignorent pas — le cœur et le cerveau de la France; par cette ville de Paris pour laquelle ou a dépensé tant d'argent; dans laquelle on a attiré tant d'étrangers, et où les ouvriers ont tant à faire.

Convenons, du reste, qu'il y a là de quoi frapper les esprits, dans une contrée où, comme dans celle-ci, les intérêts »iatériels sont l'aune avec laquelle on mesure en général les principes.

Un regard jeté en arriére. ,

J*étais en Angleterre lors du grand soulèvement des Indes. Je pus donc étudier de près l'impression qu'il prodiûsit sur les Anglais. Permettez-moi de consigner ici mes souvenirs.

n va sans dire que les Anglais tressaillirent à la première 2q[>parition du gros nuage noir qui, à trois mille lieues de leur lie, venait crever sur leur empire indien. Mais Rome^ ^rès la bataille de Cannes, félicitait Varron de n'avoir pas désespéré du salut de la patrie. Les Anglais sont trop or<gueilleux pour laisser percer, aux yeux des étrangers, le secret de leurs alarmes, et, de tous les organes de l'opinion publique, le Times fut celui par qui ce secret fut le plus orgueilleusement gardé.

Comme if le prit de haut en parlant de l'insurrection de l'armée du Bengale ! Quel étalage il fit de cette supériorité 4e race qui a mis aux pieds de quelques Européens de sang anglo-saxon deux cents millions d'Indous, et avec quelle confiance superbe dans l'avenir il s'écria : « Au moyen de quarante mille Européens, chiffre moyen de la population de nos villes de second ordre, nous tenons plus du septième de toute la race humaine ! » Qu'importait au Times cette colère enfantîne descipayes? L'Angleterre n'avait-elle pas des bras qui, par dessus les océans et leurs abîmes domptés, atteignaient aux extrémités de la terre ? Que deviendrait cet imbécile, troupeau

d'Indous effarés dès qu'elle les aurait touchés de sa houlette d'airain? Quant à vous, peuples rivaux, qui seriez tentés du vain désir de disputer à l'Angleterre la proie conquise, paraissez, elle vous défie ! Elle est si naturellement, si invinciblement propriétaire des Indes, que, vînt-elle par impossible à seles'laisser prendre, il ne lui faudrait pas dix ans pour les ramener sous sa loi. Les nations jalouses de tant de grandeur n'ont qu'à s'accoutumer au chagrin de la savoir immortelle ! Avant la fin du mois, quatorze mille soldats de la race anglo-saxonne aurofit quitté les rivages de la Grande-Bretagne. D'ailleurs, le commandant en chef dans les Indes marche déjà sur le foyer de la rébellion, en concentrant ses forces. On ne parle pas de victoire. C'est le code même de l'humanité, que les auteurs des massacres de Delhy ont outragée, qui fournira contre eux la justification d'un appareil de vengeances à faire, ^our des siècles, pâlir l'Orient !

Voilà, Monsieur, avec quelle indifférence dédaigneuse, avec quelle habileté romaine à voiler ou à nier les revers, parla le Times,

Et pourtant c'était avec des soldats tirés dç son prqpre sein et campés au milieu d^ peuples conquis que Rome, maintenait ses conquêtes. Mais Tlnde, tombée sous la domination d'une compagnie de marchands transformés en souverains par un fabuleux concours de circonstances, l'Inde ne pouvait être conservée aux mêmes conditions ; et ce n'est pas une des moindres merveilles de son asservissement, ' qu'elle-même ait été amenée à livrer aux vainqueurs la force militaire qui sert de base à leur empire ! Le fait est que l'armée anglo-indoue était composée de trois sortes de troupes : troupes européennes appartenant à l'armée royale, troupes européennes appartenant à l'armée de la Compagnie, troupes indigènes commandées par des officiers européens.

Mais que Farmée recrutée parmi les indigènes fût de beaucoup la plus nombreuse et constituât le fond même des forces britanniques dans les Indes, c'est ce que leschiflFres suivants vous mettront en état de juger. En 1830, — j'extrais ces chiffres du livre de Mac Culloch, — Tarmée anglaise proprement dite des Indes s'élevait à 26,S82 hommes^, celle des indigènes à 1S7,753; celle des indigènes auxiliaires à m, 500. Depuis, les chiffres s'enflèrent de manière à rendre la proportion encore plus frappante, et en 1857 on n'estimait pas à moins de 300,000 hommes Tensemble des soldats indous, ou cipayes, répandus dans les trois présidences qui forment, aux Indes, les grandes divisions de la domination anglaise, savoir : la présidence du Bengale, celle de Madras et celle de Bombay.

Ainsi, l'Angleterre aux Indes, singularité menaçante, était protégée par les baïonnettes d'un peuple qu'elle avait vaincu et qu'elle opprimait ! Est-il besoin de dire, après cela, que l'obéissance des cipayes, et une obéissance absolue, était pour l'empire indou-britannique une question de vie ou de mort? Dans son livre du Gouvernement de Vlnde^ Malcolm a écrit : « Appuyés sur le courage et la fidélité jusqu'à présent inébranlables de l'armée indigène, nous pouvons procéder avec hardiesse à toute réforme ; mais que ce point d'appui vienne à nous manquer, l'édifice tout entier de notre pouvoir s'écroule. » Lors de l'insurrection de Vélore, c'en était fait de la domination anglaise dans l'Inde, si un régiment de cavalerie indigène, par attachement pour le colonel Gillepsie, ne se fût décidé à charger les rebelles. Qu'est-ce qu'un empire dont la destinée a pu tenir à la conduite d'un seul régiment, et la conduite de ce régiment, aux sympathies qu'un seul homme se trouvait lui avoir inspirées !

Eh bien, qu'arriva-t-il en 1857? Voilà que, dans la plus importante des trois présidences, celle du Bengale, les cipayes s'emportent aux derniers excès de la révolte; ils massacrent leurs officiers; ils égorgent des femmes et des enfants ; ils renouvellent les scènes de fureur qui épouvantèrent et ensanglantèrent Saint-Domingue. Il n'y a plus à en douter : cet esprit de désaffection dont on s'entretenait depuis longtemps à voix basse et sans vouloir y croire, il éclate en violences terribles. Et ce ne sont pas les Indous seulement qui se soulèvent, ce sont les Musulmans, ce sont les descen» dants de ces guerriers du Prophète qui précédèrent les Anglais dans la conquête des Indes. Ce n'est pas tout encore. Est-il vrai que dans les districts embrasés par la révolte, la population a fait cause commune avec les soldats; que les aflFairès y sont arrêtées; qu'on y refuse le payement de l'impôt; qu'à Calcutta, on a saisi entre les mains d'un officier indigène du 3® d'infanterie une correspondance attestant Texistence d'un complot dont le but aurait été de soulever toute l'armée? Vainement chercherait-on des motifs de se rassurer dans les offres de service venues, en cette circonstance critique, de certains princes indiens, le Maharajah de Gwalior, par exemple, le rajah de Jindh, etc., on en cite quelques-uns, mais les autres? Et d'ailleurs, comment savoir si ces princes n'attendent pas que la rébellion s'étende pour s'y joindre, comme firent les nobles dans la Vendée pendant la Révolution française? Est-il supposable qu'ils nourrissent dans leur cœur des sentiments d'affection bien sincère à l'égard de ces fiers étrangers qui ont renversé dans l'Inde tant de trônes, humilié ou dépossédé tant de petits potentats, et fait acheter si cher a ceux qu'ils ont laissés debout, Taumône de leur tyrannique protection? Que de douleurs jusqu'ici muettes, que de colères jusqu'ici cachées, risquent

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de faire explosion, le jour où il deviendra bien évident que les chiens se sont retournés contre les chasseurs !

Et n'était-ce donc rien que cette coïncidence fatale entre les troubles de l'Inde et la guerre déclarée à la Chine? La nécessité de combattre les Chinois n'était-elle pas de nature à affaiblir les ressources que réclamait la nécessité de comprimer la révolte des cipayes? Une chose qu'il convenait de ne point perdre de vue, c est que la C!iine et l'Inde étaient séparées par un voyage d'une semaine tout au plus, et que, de Calcutta à Canton, les nouvelles arrivaient en quatre fois moins de temps qu'il n*en fallait pour qu'elles parvinssent en Angleterre. Quel effet ne produirait pas en Chine le récit des scènes sanglantes de Delhy?

Mais l'Angleterre est douée de ce génie qui ajoute tant de force à la force : la constance ; elle aurait droit de se parer de cette belle devise d'un de ses régiments : Nous sommes durs à mourir. Elle né s'effraya donc pas outre mesure des tragédies du Bengale : elle sentait qu'elle sortirait triomphante de cette épreuve. Mais ce qui était inquiétant dans l'insurrection des cipayes, c'était moins le fait que le sympi&me. L'incendie éteint, qui empêcherait le feu de couver sous la cendre? et s'il était vrai que la constitution même de l'empire indou-britannique portât en elle des germes de mort, leur développement ne serait-il pas puissamment activé par la rupture du lien moral qui avait jusqu'à ce jour uni aux officiers européens l'armée indigène des Indes?

Là était la vraie question, et on le comprit si bien en Angleterre que tous les esprits sérieux s'y occupèrent de la recherche des causes générales auxquelles ces tristes événements avaient dû naissance.

Prétendre qu'ils étaient le produit éphémère d'une circonstance purement accidentelle, c'est-à-dire l'idée répan-

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due parmi les cipayes que leurs cartoudies avaient été frottées avec une graisse sacrilège, et quen y touchant ils encouraient l'irréparable malheur d'être déchus de leur caste, cela était bon pour masquer la gravité de la situation, voilà tout.

Ce n'est pas qu'une pareille idée, si les cipayes l'avaient eue réellement, tie fût de nature à les soulever, car la caste est Télément intégrant de la société indoue. 11 n'y a rien de comparable à l'indomptable fanatisme qui enchaîne Tlndou aux usages et aux préjugés propres à la caste dont il fait partie. Les violer en quoi que ce soit, plutôt la mort. Et malheur à qui perd sa place dans sa caste! il perd sa place dans la vie. Nulle porte ne s'ouvrira plus sur son passage ; ses amis craindront son approche comme celle d'un pestiféré ; ses frères et ses sœurs fuiront ses embrassemenls; sa mère même aura peur de l'aimer! Nul doute que des hommes disposés à redouter de telles conséquences , si semblables aux effets de l'excommunicatioa au moyen âge, ne soient capables de tout pour les éviter.

Mais il faut remarquer que, dans la circonstance dont il s'agit, c'est à peine si les cipayes pouvaiefit avoir sérieusement la crainte qu'on leur supposait. Est-ce qu'ils n'avaient . pas reçu de leurs officiers, à cet égard, les assurances les plus formelles, les plus solennelles? Et si Ton voulait absolument que le refus de croire à ces assurances eût seul engendré la révolte, comment expliquer la part qu'y avaient prise les soldats mahométans? Aussi bien, l'écrit d'insubordination qui s'était révélé à Meerut avec tant de violence avait depuis longtemps déjà envahi l'armée; plusieurs rapports en avaient dénoncé les progrès; le gouvernement central était averti, et la nature radicale des réformes que proposèrent, en 1857, ceux-là mêmes qui cherchaient à montrer l'événe-

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menl sous son moindre côté, prouva de reste que le mal tenait à d'autres causes, très-générales et très-profondes.

C'est qu'en effet, il faut bien le dire, les Anglais, en s'emparant des Indes et en les gardant, n'avaient eu d'abord d'autre objet que d'en tirer de gros revenus. Il n'y avait eu là ni mélange des civilisations, ni mélange des races, ni rapprochement des croyances religieuses; et Tlndou, sous le poids d'un impôt territorial écrasant, était entre les mains de la compagnie des Indes ce qu'est la canne soumise au pressoir.

Le 1" juillet 1857, le Bombay Times publiait la liste des régiments en rébellion ou désarmés : le seul aspect de cette liste émeut. Jamais chiffres ne parlèrent un langage plus tragique. Troupes mutinées : 37 régiments d'infanterie indigène, 3 régiments d'infanterie irrégulière, 5 régiments de cavalerie légère, 3 régiments de cavalerie irrégulière; plus, 5 compagnies d'artillerie, le corps entier des sapeurs et mineurs à Roorkee, la moitié du corps des sapeurs et mineurs à Meerut, le contingent de Mslwak (artillerie et cavalerie), les « Body guards, » Contingent de Gvs^alior (artillerie, cavalerie et infanterie). Troupes désarmées : 16 régiments d'infanterie indigène, 3 régiments de cavalerie légère, 1 régiment de cavalerie irrégulière. Troupes licenciées : 1 régiment d'infanterie indigène, celui de Barrackpore. Le nombre des régiments qui avaient cessé de figurer sur le tableau de l'effectif de l'atmée du Bengale était donc de 70, sans compter les divers corps énumérés ci-dessus : sapeurs, mineurs artilleurs, gardes du corps.

Aussi, de quelle conclusion le Bombay Tim^es faisait-il suivre la sinistre énumération? The Bengal native army has CEASED To ExiST ! Et CCS mots, laucés par dessus les mers,

retentirent dans chaque cœur anglais comme le son d*une cloche funéraire.

Qu'on médite ces lignes, écrites sur le théâtre même des événements : « We hâve got to the end ofthis terrible list, and feel ihat any aUempl to heigten its significance by comment would be misplaced. The empire is passing through a most terrible crisis in its history, and we are looking with much anxiety for reinforcements of European troops. — Nous voici à la fin de cette liste terrible, et nous sentons combien serait déplacée toute tentative pour en faire ressortir la signification par des commentaires. L'empire traverse une crise formidable, et nous attendons avec une vive anxiété des renforts de troupes européennes. j>

N'y eût-il eu d'engagé que l'élément militaire, c'était beaucoup. Et cet élément militaire dompté, le problème était loin d'être résolu ; car on ne pouvait perdre de vue que le soulèvement des cipayes, quelle qu'en fût l'issue, changeait de fond en comble les conditions du maintien de l'empire indou-britannique ; qu'une tentation bien dangereuse venait d'être offerte à l'ambition russe; que les Anglais, perdus et comme noyés, à trois mille lieues de leur pays, au sein d'une population immense, ne devaient désormais se flatter de la tenir assujettie qu'au moyen d'une masse considérable de troupes européenne^ ; que ces troupes, soumises à l'action d'un climat dévorant, auraient besoin d'être sans cesse renouvelées; que de tels transports à de telles distances n'auraient pas lieu sans entraîner des dépenses énormes, et que, si la Compagnie des Indes était déjà obérée, un gouffre d'une effroyable profondeur menaçait de s!ouvrir.

Mais quoi! était-il possible de ne voir qu'une simple mutinerie militaire dans nne insurrection qui, en quelques jours, s'était déclarée sur tant de points divers, avait poussé au-

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devant de la mort tant de milliers d'bwnme», et les montrait animés d'une rage inapaisable? Plus on songeait que les ripayes étaieirt bien payés et qne leur condition matérielle était supérieure à celle des autres Indous, plus il devenait nécessaire de chercher une explication profonde à des foreurs dont il n'y avait d*exemple, dans l'histoire, que \h où elles avaient pu être engendrées, soit par l'impatience de briser un joug moralement odieux, soit par un entraînement fanatique. Or, dans l'un ou l'antre cas, il était difficile de concevoir que le sentiment qui avaft déchaîné les cipayes fut entièrement étranger à une population an milieu de laquelle ils s'étaient formés, et h laquelle les attachaient tous les liens du sang, de l'éducation, des préjugés, des mœurs, de la religion, de la nationaUté.

Que le gros de ta population ne se f%t pas immédiatement levé, cela se concevait, du reste, de la part de paysans sans armes, sans organisation, sans point de ralliement, sans initiative, sans chefs, dispersés par petits groupes sur unfe raste étendue de territoire, façonnés de longue main à Tobéissance, et soumis encore k l'empire de ce souverain prestige qui, depuis deux siècles, entoure en Choient le nom et la puissance des Anglais. Et toutefois, même à n'envisager que ce côté de la question, que de signes alarmants! Si le soulèvement n'avait rien de national, pourquoi donc avait-il falhi imposer silence à toute la presse indienne? Pourquoi la révolte des soldats indigènes s'était-elle étendue tout d'abord à la totalité des camp-follawers et du hazaar peopkf Pourquoi les domestiques mêmes des officiers s'étaient-ils sur-le-champ tournés contre eux? Pourquoi un grand nombre de courriers et de bateliers du Gange avaient-ils fait cause commune avec l'insurrection? Pourquoi, enfin, ' les troupes anglaises avaient-elles déjà mis le feu à plu^nrs

village? Il n'y avait donc pas à se faire illusioii, ni sur la nature du soulèvement, ni sur sa portée.

Je n'oublierai jamais l'effet produit en Angleterre par l'annonce que le général Havelock, le héros du jour, le modeste et intrépide guerrier à qui la reine venait de conférer l'étoile et le ruban de chevalier-commandeur de l'ordre du Bain, avait été forcé de battre une seconde fois en retraite vers Cawnpore... Qu'imaginer, en effets de plus alarmant? Car, enfin, il était là, aux portes de Lucknow, à la tête de vingt-cinq mille Mahrattes mêlés aux rebelles d'Oude, ce Nana-Saïb, qui ne s'était pas noyé, comme on le disait, avec toute sa famille, et qu'on s'était trop hâté d'envoyer cuver aux enfers le sang dont il s'était enivré. Qu'allait-il advenir, ou, plutpt, qu'était-il advenu des malheureux habitants de Lucknow? Lorsque, le 2 juillet, sir Henri Lawrence traça la dépêche qui, pour lui, devait être la dernière, il informa lord Canuing qu'il ne pouvait pas tenir au delà de vingt-quatre jours. Les miracles qu'enfantent le désir de vivre et la nécessité avaient permis à la garnison de Lucknow de dépasser de quinze jours le délai fatal : la seconde halle du général Havelock n'aurait-elle pas été un arrêt de mort? Et dans ce cas... les ombres des victimes de Cawnpore se dresseront devant les imaginations épouvantées !

Autre sujet de douleur : le 8® régiment de Madras-cavalerie avait refusé net de prendre la route du Bengale, et il avait fallu le désarmer. Sombre nouvelle, qui prouvait pe la mine était ouverte maintenant sous les trois présidences !

De plus, on apprit que, le ,20 juillet, à Lahore, qui est. Comme vous savez, la principale ville duPunjaub, le 28® d'inianterie indigène s'étaft mutiné et avait égorgé Fofficier commandant, le major Spencer.

Ajoutez à cela que les dépêches en question étaient presque aussi inquiétantes par ce qu elles ne disaient point que par ce qu'elles disaient. La mort du maharajah Goolab-Sing, dont elles parlaient, était déjà connue depuis trois semaines, et» d'autre part, sur Arrali et Dinapore, sur Agra et Benarès, sur les mouvements du major Eyre, sur ceux de George Neill, rien, absolument rien. '

Le seul rayon de soleil qui perçât ces noirs nuages, c'était la présence du général Nicholson à Delhi avec des renforts. Le 12 du mois d'août, il était à une journée de marche de la ville assiégée, et si son arrivée ne mettait pas les Anglais en état de tenter immédiatement l'assaut, elle devait les sauver du moins des sorties continuelles dont ils avaient en jusqu'alors à souffrir.

En attendant, on invoqua le ciel. Un décret de la reine ordonna que la journée du 7 octobre fût employée par la nation à jeûner, à s'humilier, à prier, avec injonction aux archevêques et évêques d'Angleterre de composer la formule des prières à dire dans toutes les églises, chapelles ou places saintes relevant de la juridiction de l'État. Ainsi, le décret ne s'adressait point aux millions de dissidents et de catholiques que l'Angleterre compte dans son sein. Mais c'était là son moindre défaut. Le 7 octobre était un jour de la semaine, un jour de travail. Pourquoi n'avait-on pas choisi un dimanche? Pour les lords, les heureux du monde, les riches advisers de la 4'eine , une journée de dévot loisir est un très-supportable fardeau. Ils peuvent faire somptueusement maigre; ils peuvent jeûner d'une manière exquise; ils peuvent passer, s'ils veulent, de longues heures en prières, sans que leurs enfants s'en trouvent plus mal. Mais l'ouvrier n'a pas moins besoin de son salaire le 7 octobre que les autres jours, et les rédacteurs du royal décret auraient bien

' dû se rappeler que, pour les pauvres gens, la prière par excellence est celle-ci, hélas ! « Donnez-nous notre pain guoîidien! »

En même temps que le décret protestant de la reine, paraissait le manifeste catholique du cardinal Wisemaun. Cette lettre pastorale exhalait je ne sais quel acre parfum de polémique, en dépit de ses périodes arrondies, de ses métaphores onctueuses, et contenait des passages où le cardinal appuyait, comme, avec un ^er chaud, sur les cruautés commises par les cipayes.

Tout ceci vous donne la couleur de ce qu était la situation : elle était ce qu'avaient dû naturellement la faire le deuil où tant de familles étaient plongées, les calamités que Ton connaissait, celles qu'on prévoyait ou qu'on redoutait, et, pardessus tout, la conviction que des fautes immenses étaient à l'origine de cet immense désastre. De là un mécontentement sourd qui ne perdit aucune occasion de s'épancher. Les attaques contre lord Canning se multiplièrent; on allait disant : Lequel vaudrait mieux de son rappel ou de la prise de Nana- Saïb? Jugez! Quant à la Compagnie des Indes, vous pensez bien qu'on ne l'épargna pas, quoique, en toute conscience, on dût s'en prendre beaucoup moins à 1^ Cour des directeurs qu'au Bureau de contrôle, la responsabilité de la première de ces deux autorités n'étant qu'un pâle reflet de celle de la seconde, il est vrai qu'il venait de se passer un fait qui fournit aux adversaires de la Compagnie des armes légitimes. Une assemblée des propriétaires avait été convoquée, et bien que, pour former une cour, la présence de vingt membres suffît, on n'avait pas eu le nombre requis. Cette marque extraordinaire d'indifl'érence, de la part d'hommes spécialement intéressés dans une question qui faisait battre tant de cœurs, avait paru un scandale. D'autant que le résultat du

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loeeting était véritablement misérable. Quel adoucissement aux douleurs de l'opinion que de lui apprendre comme quoi les directeurs n'étaient encore « arrivés à aucune solution! * £t quel éclat jeté sur la générosité de la Compagnie par l'assurance pompeuse que lord Canning avait reçu d'elle l'invitation de ne laisser mourir de faim au manquer d^asile aucun de ceux qui lui viendraient houseless and naked from th» upper country ! Ne taisons pas, pour être justes, que la Co^npagnie, se donnant à elle-même chaque année une fête où s'engloutissaient des sommes considérables, elle avait bien voulu promettre qu'il n'y aurait pas de dîner cette année !

La critique avait donc à mordre, et elle n'eut garde d'y manquer. Une chose vous donnera une idée de ce fonds de mauvaise huQoeur qui se mariait à la tristesse publique. On reprocha amèrement à la reine de visiter l'Ecosse; au prince Albert, de se livrer à trop d'ardeur pour la chasse ; au due de Cambridge, d'avoir cédé à l'attrait des évolutions militaires de Cbàlons ; au nainistre de la guerre, d'être en va-^ cances. C'est au point qu'un journal très-grave, écho fidèle et soMDTe des rumeurs qui couraient dans le parti libéral, ne craignit pas de rappeler, à cette occasion..., quoi? Néron chantant à la lueur de Rome incendiée. Exagérations que tout cela, sans doute ! Et le Globe eut raison de faire obser^ ver que, si les ministres se donnaient un peu de bon temps, c'était après avoir pourvu à tout, et que, dans un pays constitutionnel comme l'Angleterre, la machine gouvernementale ne demandait pas, pour aller, que la reine fût continuellement à Londres. Toutefois, les susceptibilités partaient d'un sentiment respectable et naturel. Avoir l'air de rire devant une personne qui pleure ressemblera toujours à un manque de délicatesse, et, lorsqu'une grande nation est en deuil, elle est certes bien en droit d'exiger de ceux qui la gouver-

nent qu'ils renonceat aux distractions d'usage et qu'ils ajournent la joie jusqu'après le péril.

Le péril passa. La rébellion fut domptée, et les Anglais affirmèrent leur supériorité sur le peuple conquis, non-seulement par uû courage héroïque, mais par cet ensemble de qualités fortes qui constituent les races dominantes. Heureux s'ils n'avaient point vengé, par des barbaries indignes d'un peuple civilisé, Texécrable massacre de Cawnpore et le sang que les sauvages cipayes versèrent en trahison !

Voici ce que le Times écrivait comme conclusion d'un article oii, après avoir établi que le soulèvement des Indous n'avait rien de national, il sonnait l'hallali contre les rebelles : « Qu'on sache bien que l'Angleterre soutiendra les officiers^ dans l'œuvre de la répression et du châtiment, quelque terribles que soient les mesures qu'ils jugeront à propos de prendre. »

Était-il donc absolument nécessaire dé prémunir les Anglais qui combattaient dans l'Inde contre les inspirations d'une hum^mité bête, <t maudlin humanity? x^.Yous allez en juger.

Dans une des dernières lettres envoyées de l'inde, on lisait : Sir Henry Lawrence is grindy busy hanging tke mutineers^ al Lucknow^ « Sir Henry Lawrence va rudement en besogne, à Lucknovs^, dans la question de pendre les rebelles. » Autre lettre : Sir Henry Lawrence is hanging ihe fellows^ al Lucknow^ as fasl as he can, « Sir Henry Lawrence est en train de pendre nos drôles, a Lucknow, aussi vite qu il peut. » On écrivait de Peshawur, à la date du 14 juin, — et remarquez qu'à Peshawur il y avait eu, uoii soulèvement, mais simple tentative de désertion : (1 Le canon- a fait justice de quarante rebelles, en présence de toute la force armée. Les trois côtés d'un carré avaient

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été formés : on a fait avancer dix pièces de canon. La sentence ayant été lue, on a lié un prisonnier à la gueule de chaque canon. Puis le signal a été donné... Quelle scène! J'espère n'être plus appelé à en voir de semblable... Des troncs, des têtes, des bras, des jambes, lancés çà et là dans toutes les directions... Ces hommes ont subi leur sort avec fermeté, à l'exception de deux qui n'ont pas voulu se laisser attacher. Pour économiser le temps, on les a jetés par terre, el on leur a fait sauter la cervelle à bout portant. » La veille, on avait écrit de Ferozepore : « Ce matin, les rebelles ont été amenés (au nombre de vingt-qîiatre, je crois) sur le lieu de l'exécution... Un d'eux, qui avait eu le bras amputé par suite d'une blessure, était porté dans une civière. Le lieutenant Hoggan a lu aux troupes et au peuple rassemblés la sentence rendue par la cour martiale. Ensuite il a averti les rebelles que si quelques-uns d'entre eux avaient des déclarations à faire, il serait sursis à leur exécution. Douze, si je ne me trompe, ont accepté l'offre et ont été conduits derrière l'artillerie. Des douze qui restaient, deux, parmi lesquels l'homme dont le bras avait été amputé, ont été livrés à la potence. L'un et l'autre ont monté à l'échelle d'un pas résolu, et sans donner la moindre marque de frayeur. Arrivés sur la plate-forme, ils ont ajusté le nœud coulant de leurs propres mains ; on leur a bandé les yeux ; on leur a lié les bras, et ils ont été lancés dans l'éternité. •. Les dix autres ont été menés au canon... Comme il y en avait qui criaient : «Ne sacrifiez pas l'innocent pour le coupable! » deux d'entre eux leur ont dit : « Allons! pas de pleurnicheries! Mourez en hommes et non pas en lâches. Vous défendiez votre religion, qu'avez-vous à implorer la vie? Nos maîtres! Ce ne sont pas nos maîtres, ce sont des chiens. » On les a attachés à la bouche des canons, qu'on avait chargés avec

des cartouches sans balle. Ready ! « Tire ! » Et le drame a été joué. Il y avait quelcpie chose d'opprimant {overpowering) dans cette scène de carnage et dans la puanteur qui s'en exhalait. Je me suis senti tout bouleversé. Les nombreux indigènes présents étaient dans l'épouvante; ils tremblaient comine des feuilles de peuplier, et leurs visages présentaient des teintes étranges... La leçon, je l'espère, ne sera pas perdue pour eux. On n'avait pas pris la précaution d'écarter du voisinage des pièces ceux qui avaient à en faire le service. Il en est résulté qu'ils ont été couverts de sang, et que l'un d'eux a été frappé d'une manière terrible par un bras séparé du tronc. »

Vous vous rappelez ce qui arriva dans la ville de Lyon pendant la Révolution française? Au moment où un immense incendie était allumé en Vendée, où le mouvement de la coalition enveloppait notre pays, où la France semblait à l'agonie, une partie de la population lyonnaise s'était insurgée, avait jeté en défi à TAssemblée souveraine cette tête de Chalier que le bourreau n'abattit qu'après l'avoir mutilée trois fois, et mettant en défense la ville dont elle s'était rendue maîtresse, avait soutenu contre les représentants du peuple un siège long et meurtrier. C'était pire qu'une tentative de désertion, ou même qu'un soulèvement dirigé contre une domination étrangère. Et étendant combien n'a pas été perçante la protestation qui, sortie des profondeurs de la conscience humaine, s'est élevée contre les mitraillades de Collot-d'Herbois et de Fouché !

Dieu me préserve de vouloir, en aucune façon, voiler ou attéimer ce qu'on raconte des horreurs qui furent commises par les sicaires de Nana-Saïb ! Tout mon cœur en est saisi. Mais est-il juste d'oublier que si, de la part des insurgés indous, il y eut des actes de convoitise et de barbarie

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absolument horribles, il y en eut aussi quelques-uns de protection louchante et d'humanité ? « Ne sacrifiez pas les inno- 4îenls pour les coupables ! » Voilh le cri qu*il était de l'hon- «eur de l'Angleterre de recneillir avec un soin religieux, et l'y inviter, an nom de la civilisation, au nom de l'Europe, au nom du Christ, valait certes mieux que de la pousser dans les voies sanglantes de la justice sommaire et des exécutions ^n masse ! N'était-ce donc pas assez de ces lambeaux humains vomis par la bouche des canons, et de ces aspersions de sang, et de l'effroi de ces spectateurs indigènes, tremblant comme des feuilles de peuplier, — et de l'effet produit sur l'auteur du récit lui-même, qui, tout en exprimant Tespoir que la leçon ne serait pas perdue, ne peut s'empêcher de dire : « Iwas myself terribly convulsed? » Ah ! oii la haine à une fois mis la main, les colères de la victoire n'ont nul besoin qu'on les aiguillonne.

Il est juste d'ajouter que, parmi les Anglais, il y en eut beaucoup, et des plus distingués, sur qui les brutales exhortations que je signale firent la plus fâcheuse impression, et c'est avec un vrai plaisir que je citerai, en terminant, le passage suivant d'une adresse électorale de M. Bright : « Il est de l'intérêt de l'Inde que l'ordre y soit rétabli. Mais, ce résultat obtenu, notre pays serait singulièrement coupable de négliger désormais le bien-être de tant de millions d'hommes. J'espère que les actes du gouvernement ne se ressentiront pas de cet esprit vindicatif et sanguinaire que respirent certaines lettres publiées par les journaux. J'espère que lorsque la crise sera passée, tout ce qu'il y a en Angleterre de science politique sera employé à tirer d'un si grand mal- le plus de bien possible. » Nobles paroles, dignes d'une âme élevée et d'un véritable homme d'État!

QOESnON DU MEXIOUB t99

J'aurai bientôt à tous faire savoir ce que les Anglais peu* sent de la réunion des princes allemands : l'opinion publique ne me paraît pas encore bien fixée à cet égard. Quand elle aura parlé d'une façon bien clafre, je vous communiquerai mes impressions. Mais ce que je me crois, dès à présent, fondé à vous dire, c'est que le jugement qu'on a porté ici sur la politique du gouvernement français dans les affaires du Mexique n'est guère flatteur.

Et d'abord, sur le caractère moral de l'expédition, il n'y a eu et il ne pouvait y avoir qu'une voix.

Quand l'Angleterre et TEspagne s'unirent k la France contre Juarez, de quoi s'agissait-il? De dettes à faire payer, d'engagements à faire remplir, rien de plus. Parmi les étrangers résidant au Mexique, il y avait des Anglais, des Espagnols, des Français. Plusieurs d'entre eux se prétendaient créanciers du gouvernement nwîxicain , et se plaignaient amèrement de ne pouvoir rien obtenir; à quelquesuns , il était dû des indemnités , pour pertes subies ott spoliations souffertes pendant les troubles qui avaient désolé le pays. Forcer le gouvernement républicain à faire droit aux réclamations qui seraient reconnues justes, tel était le but originaire de l'expédition entreprise en commun.

Contre cette expédition, même ainsi définie et limitée,

que de choses à dire, si je voulais tout dire * L'histoire de la créance Jecker, racontée un jour par M. Jules Favre , du haut de la tribune française, et cela d*une manière si terrible, se trouve racontée d'une manière bien plus terrible encore dans les dépêches de sir Charles Wyke à lord Russell; et quel triste jour elle jette, grand Dieu ! sur l'origine et la légitimité de certaines réclamations !

A quels faits, d'ailleurs, se rapportaient les plaintes? Il y avait eu des assassinats, il y avait eu des vols. Par qui avaient-ils été commis? Etait-ce par le gouvernement de Juarez, auquel réparation était demandée? Non. Les coupables, c'étaient les héros sanglants du parti réactionnaire, c'étaient Içs saints du parti prêtre. Le parti comptable, aux yeux de l'Europe et de l'histoire, du vol de la légation britannique , de l'afiFreux massacre de Tabacuya , du meurtre du D' Duval, des violences inouïes dont eurent tant à souffrir MM. Pitman, Davis, Whitehead, Joots, George Selley et tant d'autres, le voilà ! Sur ce point, nul doute possible. Les exploits de ce parti sont écrits en lettres de feu dans le Blue-Book publié par le gouvernement anglais lui-même, sous le titre de « Correspondence respecting the affairs of Mexico^ » — modernes tables d'airain sur lesquelles la génération présente ne jette que trop souvent un regard distrait, mais qui fournira des considérants redoutables aux arrêts de la postérité (1).

Oui, et c'est ce qu'il importe de ne pas perdre de vue, les maux dont la réparation était exigée du gouvernement de Juarez étaient précisément l'ouvrage du régime qu'il avait renversé, aux acclamations du Mexique; ils étaient l'ouvrage du parti que, précisément, il combattait.

(1) Voir Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. â3, 29, Part. I.

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