CCXXXIII
6 janvier ISdi.
Le landlord en Ang^leterre n'est, ri^onrensement parlant,
qn'an tenaneier.
Je vous ai signalé, dans ma dernière lettre, les clameurs soulevées en Angleterre par deux récents discours, Tun de M. Cobden, l'autre de M. Bright.
Le bruit et la durée de ces clameurs, qui ont été prolongées, d'abord par les journaux de Londres, puis par ceux des provinces, comme par autant d'échos sonores, montrent assez qu'en Angleterre on commence à se préoccuper sérieusement de la condition qu'y fait aux classes agricoles la lenure féodale de la terre. Si cette question n'était pas brûlante, M. Bright, en Tabordant, n'aurait pas excité contre lui tant de colères. Si la constitution territoriale, qui repose sur les droits de primogéniture et de substitution, n'éveillait pas ici des idées de réforme, sujet d'espérance pour ceux-ci, et pour ceux-là sujet d'inquiétude, les mots de loi agraire ne se seraient pas trouvés sous la plume effrayée du Times , et le très-pacifique M. Cobden n'aurait pas eu à gémir de se voir comparé à Caïus Gracchus.
Exagérations que tout cela sans doute ! Exagérations calculées! Une révolution radicale dans le système actuel de l'appropriation du sol en Angleterre est absolument impossible ; l'aristocratie ne redoute rien de tel ; les dénonciateurs
LE LÂNDLORD TENANCIER 26©
les plus emportés de MM. Cobden et Bright sont très-loin de les croire aussi noirs qu'ils se plaisent h les représenter; et lorsque le Times leur prête des vues de spoliation, le Times sait fort bien jusqu'où va sur ce point leur innocence, et que le principe de propriété n'est menacé ni par eux ni par personne. Mais ils veulent une réforme : n'est-ce pas là un crime assez grand? Car enfin, qui sait? Si une révolution est impossible, une réforme, peut-être, ne l'est pas. Or, l'aristocratie en Angleterre, c'est Tarche sainte. Malheur à qui ose y toucher !
Cependant quel est l'état réel des choses?
Que la condition du paysan en Angleterre soit fort triste, il n'y a point h le nier. Il est mal nourri, il est mal logé, il est livré sans défense aux atteintes de la vieillesse, il n'a aucune chance de s'élever dans la vie. Son sort' n'est pas, à la vérité, plus lamentable que celui du paysan belge, lombard ou français, comme le Spectalofen fait avec raison la remarque ; mais ce dont il convient de tenir compte et ce que le Spectator n'a garde d'oublier, c'est que tout se juge par comparaison. L'Angleterre étani le pays le plus riche du monde, la misère y est plus misérable que partout ailleurs.
Aussi la tendance du laboureur a prendre le chemin des villes commence-t-elle à y être vivement accusée. C'est peu : la population des campagnes semble de moins en moins retenue au sol par l'amour du pays natal. Dans le nord du pays de Galles, par exemple, il y a, dit-on, un mouvement d'émigration presque aussi considérable que celui qui règne en Irlande; et le journal que je citais tout à l'heure se demande avec anxiété ce qui arriverait, si ce mouvement d'émigration venait à se développer, et si, ce qui n'est nullement improbable, l'habitude de «faire grève»
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s'étendait de la classe de> salariés de rindustrie à celle des salariés de l'agriculture.
MM. Cobden et Bright ont donc mis le doigt sur un mal qui n'a rien d'imaginaire ; ils ont appelé Tattentioa de , leurs concitoyens sur un danger qui n'a rien de chimérique.
Mais quelle est la nature des remèdes qu'ils propuseut? Quelle est leur valeur? Quelle est leur portée?
Pour en juger, il importe de se rendre d'abord bien compte du régime auquel il s'agirait de les appliquer.
Chacun sait ({ue le système féodal fut introduit en Angleterre par Guillaume le Conquérant, peu de temps après la conquête normande. Son but en cela fut-il de partager, entre ses compagnons les dépouilles du pays conquis? C'est ce qu'on -a beaucoup dit et répété, mais c'est ce que dément l'histoire vraie. L'Angleterre, à celte époque, était menacée d'une invasion danoise. L'établissement du régime féodal, admirablement adapté aux mœurs militaires de ces siècles de barbarie, fut demandé comme moyen de défense et de salut par la grande assemblée du royaume : voilà le fait. Hais il n'en est pas moins incontestable que le régime féodal, une fois établi, devint une formidable machine à oppression. La nation n'échappa aux coups de ses ennanis du dehors qu'en se mettant à la merci de ses maîtres du de- ' dans. Tout le sol du pays dut être et fut, dès ce moment, considéré comme la propriété absolue du souverain. On le divisa en tiefs, dont le roi s'empara ou qu'il donna à ses principaux compagnons, qui s'y installèrent sous le nom de Iiarons, de vassaux, et de tenenies in capite, à la charge par eux de lui jurer foi et hommage, et de le suivre à la guerre avec un certain nombre d'hommes armés. De leur côté, soit pour se mettre en état d'exécuter les conditions