COMMENT L* ARISTOCRATIE ANGLAISE USE DE SON POUVOIR
30 mai 1864.
Comnent l*ari»tocratie anf^laise use de son pouiroir*
Je crois avoir démontré que le monopole du pouvoir politique est, en Angleterre, le résultat naturel de la constituption aristocratique de la propriété. Pour être juste, je dois dire que ce monopole n*a pas mis trop d'obstacles au développement graduel des libertés publiques.
Il existe de cela plusieurs raisons.
£n premier lieu, la Chambre des Lords et la Chambre des Communes, bien que disposées par la nature des éléments dont elles se composent à servir à peu près les mêmes intérêts, ont néanmoins tendu, grâce à la puissance de Yespril de corps^ à se faire contre-poids Tune à l'autre.
En second lieu, la division de l'aristocratie anglaise en deux partis rivaux, les tories et les whigs, a contribué de la manière la plus efficace à la marche du progrès, chacun des deux partis s' étant vu forcé, lorsqu'il n'avait pas le pouvoir, à courtiser la faveur populaire pour le conquérir, soit en faisant à l'esprit de liberté de sages concessions, soit en soutenant d'utiles mesures, soit en* prenant l'initiative des réformes devenues nécessaires.
Au fond, il ne serait pas très-facile de tracer entre les tories et les whigs, depuis 1679, époque à laquelle ces dénominations commencèrent d'être employées, une ligne de
démarcation bien fixe, bien invariable, au point de vue de la différence des principes. Que le dogtne de l'obéissance passive, le respect des prérogatives de la couronne, rattachement aux privilèges de TÉglise, aient été particulièrement représentés par les tories, tant que dura dans toute sa force le mouvement qui avait renversé Jacques II, nul doute à cela ; et même on peut dire que, pendant le dix-huitième siècle, l'aristocratie whig n'était pas éloignée d'avoir des tendances républicaines. En tout cas, elle ne se faisait pas scrupule de regarder les rois comme justiciables des peuples. Horace Walpole, par exemple, n'avait-il pas suspendu dans sa chambre à coucher une copie de la sentence de mort rendue contre Charles I®', avec cette inscription caractéristique : Major charta? Mais il n'en est pas moins vrai qu'on vit très-souvent les tories et les whigs changer absolument de rôles, selon qu'ils se trouvaient au pouvoir ou dans l'opposition. Sous le règne d'Anne et sous celui de George I®^, les whigs étaient pour le système des Parlements septennaux, des tarifs protecteurs, des armées permanentes; les tories, au contraire, pour les Parlements triennaux, la liberté du commerce, le maintien de la milice. Les « bourgs pourris d , dans un temps où ils assuraient la prépondérance politique aux whigs, n'eurent pas de plus zélés dénonciateurs que les tories ; et toutes les fois que les premiers ont fait mine de mettre dans leurs intérêts la classe moyenne, les seconds ont eu soin de chercher un appui dans la classe ouvrière. Aujourd'hui, la différence d'opinions entre les uns et les autres est si peu perceptible, que vous m'embarrasseriez fort si vous me demandiez de la préciser. La lutte n'est guère plus qu'entre des familles et des familles, des noms et des noms. C'est à qui d'un lord Russell ou d'un lord Derby saura conquérir le pouvoir et, après l'avoir con-
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quis, le garder. Bientôt les dénominations de tories et de whigs seront tombées en désuétude; et il est certaia (fm celles de conservatistes et de Uhéraux^ maintenant em* ployées de préférence, ne répondant à rie» de parfaitement déterminé, d» moins en ce qui touche la politique intérieure* Pour les libéraux coname pour les conservatistes, la que»* lion est de prendre en main les affaires, de disposer des emplois, de gouverner; et, pour les conservatistes comme pour les libéraux, le moyen d y réussir consiste à satisfaire, quand elles se montrent impérieuses, les exigences de Tapinion. Voilà de quelle manière il arrive que la rivalité des deux grandes fractions entpe lesquelles Tarit^ocratiô anglaise se divise, profite, en fin de compte,, à la liberté et au progrès.
Il faut bien le dire, d'ailleurs, Taristocratie anglaise est la plus intelligente qui ait jamais existé. Elle ne compromet jamais par une opiniâtreté av«ugle la force de résistanee qu'elle possède. Elle sait fléchir à propos. Loin de s'opposer au mouv-ement des esprits quand il y aurait danger à le faire, elle le devance.
Ce n'est pas qu'il faille faire honneur à l'aristocratie anglaise d'un amour enthousiaste et désintéressé d» progrès : non ; elle agit sous l'empire de son intérêt bien entendu, vwlà tout. Elle accorde ce qu'ii y aurait danger po«ir elle à refuser. S'il lui arrive de prendre, par qaelques--»ns de ses membres, l'initiative d'une réforme, c'est afin q^ie cette initialive, dont l'heure a sonné,^ ne soit pas prise en dehors d'elle, contre elle. L'on peut même dire que, la plupart eu temps, elle n'entre ainsi en rapport avec le progrès qu« p«ur l'arrêter à mi-chemin, sous prétexte de le servir. Vanter son désintéresseroeot serait donc puéril, mais nier sa sagesse serait injuste.
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Parmi les questions de nature à préoccuper ou à émouvoir le peuple, j'en vois peu que je ne trouve associées à un grand nom. Le comte de Sbaftesbury, le comte de Carlisle, le comte Grey, lord Stanley» lord Goderich, sir John Packington, voilà les personnages qui attirent les yeux et la pensée, dès qu'il s'agit de questions relatives, soit à l'établissement d'écoles pour les indigents, soit à l'assainissement des quartiers qu'habitent les pauvres, soit à la limitation du travail des enfants et des femmes dans les manufactures, soit aux réformes à introduire dans l'éducation. s Je viens de citer lord Goderich : jamais je n'oublierai l'impression que me laissa la première visite qu'il me fit l'honneur de me faire. Lord Goderich, jeune encore, est doué de cette distinction parfaite de langage et de manières qui, en Angleterre, caractérise l'aristocratie; mais à cela se marie, chez lui, une intelligence pénétrante et naturellement cherchetAse. Il m'entretint avec une sollicitude grave des intérêts des classes populaires; et je fus aussi étonné que charmé de rencontrer dans un homme de son rang un de ces esprits qui ne rejettent rien sans un examen préalable, et auxquels, suivant un mot expressif de M. Emile de Girardin, <r aucune idée ne fait peur » .
Il est certain qu'à la tête de l'aristocratie anglaise figurent des hommes rompus de bonne heure à la pratique des affaires, actifs, vigilants, capables d'initiative.
Et cela se conçoit. L'aristocratie anglaise, en effet, ne forme pas, comme l'ancienne noblesse française, une caste exclusive, superposée à la société et stupidement emprisonnée dans son orgueil. Vous savez que le souverain de la Grande-Bretagne ne peut pas créer de lords écossais et ne peut instituer qu'une pairie irlandaise sur trois vacances; mais vous savez aussi qu'il peut créer des pairs d'Angleterre
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en aussi grand nombre qu'il le désire. Il résulte de là, ainsi que je le disais dans une lettre précédente, que raristocratie anglaise se recrute dans tous les rangs, offre un but à toutes les ambitions et une perspective à tous les talents, se rénouvelle et se rajeunit sans cesse par l'adjonction de toutes les forces vives du pays. L'historien Macaulay est mort pair du royaume. La concentration du pouvoir politique aux mains de l'aristocratie perd de cette façon une partie du caractère odieux qui s'attache à l'exercice d'un monopole, sans compter que les mauvais effets de cette concentration sont considérablement atténués par l'existence d'une presse libre, au contrôle de laquelle n'échappe aucun acte de la vie publique.
Il convient donc de ne pas s'exagérer la gravité des conséquences qu'entratne l'abus signalé. Mais il convient aussi de ne pas fermer les yeux sur ce qu'il a de funeste, en dépit de tous les correctifs.
Il est, malheureusement, de règle que ceux qui font lés lois s'étudient à les faire autant que possible à leur profit. L'aristocratie anglaise peut-elle se vanter d'avoir, sous ce rapport, montré un désintéressement exceptionnel? Le contraire n'est que trop prouvé par l'histoire de la « Land tax* (impôt foncier). C'est merveille de voir à quel humble chiffire les landlords ont su maintenir la taxe mise sur leurs propriétés, alors que le revenu de ces propriétés ne cessait de s'accroître, et de s'accroître dans des proportions énormes. J'ai, à cet égard, de curieux détails à vous donner. Ce sera le sujet de ma prochaine lettre.
U& UEtTKBS SCR L ASGLSTEnE (l864)
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La « Vmmà Tsx. »
C'est une fort curieuse et fort instmctive histoire que cdie de la partie du revenu public qu'on nomflie en Angleterre la « Land Tax » (taxe sur la terre).
Vous n'ignorez pas que, sous le régime féodal, le sol était censé la propriété absolue du souverain. Lui prêter foi et hommage, et le suivre à la guerre avec un certaio nombre d'hommes armés, telles étaient les eeoiditions attachées à la possession des fiefs par les barons, vassaux et tenants in capite. En revanche, les terres ainsi tenues & foi et hommage étaient exemptées de la taUe réelle oo impôt foncier.
Le rachat du service personnel par le payement du dnat Seicuage fut la première brèche faite à ce régime. Les te^ nures militaires furent abolies par le Long Parlement, m^ sure confirmée plus tard par le premier Parlement de Charles II. L'exemption d'impôt dont les terres avaient joui cessa dès lors d'être motivée. De là ce qu'on appelle la cLand Tax».
De 1698 à 1799, la c Land Tax » fat levée comme une taxe nouvelle que le Parlement votait chaque année. Mais en 1799, sous le règne de George 111, elle fut convertie en taxe perpétuelle, déclarée rachetable, et fixée à la somme de 2,037,627 Uv. st. (60,940,676 fr.).