‹ Lettres sur l'Angleterre: 2. sérChapitre 9 sur 88 · LES BOXEURS · texte numérisé non relu

LES BOXEURS

gilat comme spectacle et sujet de pari est en Angleterre une passion qui a envahi toutes les classes.

Où s'arrêterait, pour déposer à terre les lutteurs, le train spécial qui devait les emporter, eux, leurs partisans, leurs admirateurs, les curieux, la cohue enfin? Nul ne le savait, à Texception des grands prêtres de la chose, attendu que les combats de boxeurs sont défendus par la loi, et que la police se doit de veiller à ce qu'on exécute la loi pour la forme.

Le lieu fixé pour la- rencontre- est donc toujours un secret, secret de cabaret, plus religieusement gardé qu'aucun secret d'État. Ce que personne n'ignorait, par exemple, c'était le moment du départ, qui était annoncé pour quatre heures du matin. Mais, bah! dès minuit, les abords de l'embarcadère du chemin de fer étaient littéralement inondés de voyageurs, ce qui veut dire qu'à minuit a commencé une scène de brigandage dont aucune description ne saurait donner une idée. Pas un coquin, de ceux qui grouillent dans les bas-fonds de Londres, pas un « rough », qui ne fût là.

Je vous laisse à penser si montres, bourses et mouchoirs ont eu beau jeu! Voleurs brandissant de gros bâtons d'un air dégagé, coups terribles donnés dans l'estomac des uns et dans le dos des autres, tempête de jurons et de mots orduriers, voilà pour le prologue, La police a paru juste au moment du départ , quand il n'y avait plus personne à protéger utilement et plus rien h voler. Il faut rendre cette justice aux « roughs », qu'ils ne vous volent pas votre chemise et se contentent de mettre votre habit en lambeaux.

Là-dessus, vous allez me demander ce que d'honnêtes gens et des gens sensée vont faire dans cette galère. C'est justement ce que je demandais hier à un colonel anglais de mes amis qui me racontait le tout, de audiiu, de visu^ et qui souffrait encore d'un coup violent qu'il avait reçu dans la

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poitrine, au moment où on le délivrait da poids de sa montre. Il m'a répondu gravement : k Chacun son goât; je n'aime pas TOpéra, moi ! » Le BeWs Life^ qui est le Moni-^ teur des boxeurs, va plus loin, lui : il déclare dans son dernier numéro que. le goût des combats de boxeurs est un des principaux ressorts du caractère anglais, et il le présente comme tel <i au point de vue musculaire chrétien » . €eci textuel.

. Jl est vrai que la pressa entière ne parle pas le même langage. C'est le G/o&e, je crois, qui a défini ces sortes de combats et les scènes ignobles auxquelles ils donnent lieu un « carnaval de brutaliié ». Le Morning Star aussi les flétrit. Mais voyez un peu ce que c'est que l'empire d'une passion générale ! Le Morning Star n'a pas cru pouvoir épancher son indignation en moins de quatre grandes colonnes, — bien sûr, disent les méchantes langues, que la vente d*un numéro où aucun détail ne serait omis ne pouvait manquer d'être immense.

Bien que ma prolixité, en cette circonstance, ne m'expose pas au même reproche, qui a été adressé, bien à tort, selon moi, à l'organe de la paix à tout prix, je ne l'imiterai pas et me bornerai à vous dire que, le train étant enfin parti, les deux boxeurs et la foule furent déposés à Wootton-Basset; que là. fut formée, au moyen de pieux et de cordes, l'enceinte qu'on nomme « the ring d ; que, les combattants ayant mis bas leurs habits, on les trouva « en bonne condition » ; qu'ils commencèrent le combat; que h police intervint; qu'il fallut alors retourner à Londres; mais que ce retour n'était qu'une habile manœuvre; qu'on se remit en route pour un autre champ de bataille, Long-Reach; qu'à Purfleet, il y avait une rivière à passer, et que Tempressement de la foule à se précipiter dans les bateaux fut tel que

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beaucoup furent m moment d'être noyés: bref, que, la rivi^ franchie, le eomlxat eut lieu, pendant que, sur le bord opposé, la police du comté d'Essex était réduke à laisser £aire<, ayant atteint la limite extrême de sa juridiction.

levons fais grâce des circonstances qui ont marqué cette rencontre mémorable. Qu'il vous suffise de savoir qu'après une longue ré^stanoe, Goss est tombé presque sans vie, la tête penchée sm* sa poitrine, mutilé, défiguré, couvert de sang. Mace, semWe-t-il, n'était pas en bien meilleur état; mais enfin il était vainqueur. Des applaudissements frénétiques ont retenti, et les « macéites », se ruant sur l'hercule auquel ils devaient d'avoir gagné leurs paris, l'ont récompensé de ses vertus « musculaires chrétiennes », en l'embrassant avec tendresse.

Le prix pour le vainqueur était de mille livres sterling (25,000 fr.). Mace, qui sait? poarra tenir un public-hovse. Et Gess? S'il n'en meurt pas, — ce qui est supposable, puisque la profession de ces messieurs est d'avoir la vie dure, — il se consolera avec le produit des foulards vendus. Car, — et ceci est un détail dont je suis redevable à mon brave colonel, très-expert en ces matières, — quand deux boxeurs sont convenus de se mesurer , les couleurs de chacun d'eux sont portées par ses partisans, absolument comme dans les tournois les champions portaient les couleurs de leurs dames. Notez que cette chevaleresque habitude donne lieu, de la part de nos modernes preux, à une vente de foulards, qu'ils achètent une demi-couronne et vendent une guinée.

Au reste , l'Uiade que je mentionne n'a eu rien qui approche de celle dont Tom Sayers fut l'Acliille. ûuel jour, je ne dirai pas pour les rédacteurs An Bell' s Life, mais pour quatre-vingt dix-neuf Anglais sur cent, que celui où l'Anglais

Tom Sayers défendit, contre rAméricain Heenan, cette ceinture qui est le signe de la royauté parmi les pugiles, et pour la conquête de laquelle Heenan avait passé les mers! On eût dit vraiment que l'honneur de deux grands peuples était attaché au résultat d'un combat à coups de poing entre ces deux hommes ! Rome et Albe avaient remis le soin de leurs destinées aux Horaces et aux Curiaces. Heureusement, aucun de ces deux peuples, cette fois, n'eut à se soumettre à l'autre. Heenan ayant eu les yeux pochés et Tom Sayers le bras paralysé, sans qu'aucun d'eux eût réussi à laisser son adversaire pour mort sur le carreau, la victoire entre Albe et Rome demeura indécise. N'importe! la joie et l'orgueil n'en atteignirent pas moins, de chaque côté de l'Atlantique, des proportions gigantesques. Tom Sayers, après avoir eu l'honneur de développer la vigueur de ses muscles devant des personnages de marque, des membres de la Chambre des Communes, que dis-je? des ministres de l'Évangile, patriotiquement perdus dans la foule des habitués de taverne et des voleurs, l'indomptable Tom Sayers fut élevé, ou peu s'en faut, par la reconnaissance publique au rang des libérateurs des nations. Il se vit acclamé. Dieu me pardonne ! à la façon des triomphateurs antiques. On assure qu'à Liverpool, sa patrie, lorsqu'il s*y présenta , les autorités allèrent au-devant de lui, musique en tête. On jeta des fleurs sur son passage...

Ce n'est pas que le pugilat professionnel et payé soit tout à fait aujourd'hui en Angleterre ce qu'il était au temps où George IV faisait monter dans son carrosse royal le boxeur Tom Spring et le conduisait au lieu désigné pour la rencontre, en bas de soie couleur de chair et en pantalon de Casimir jaune. Non, en ceci comme en beaucoup d'autres choses, le progrès a revendiqué ses droits ; et c'est ce que

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