LETTRE SEIZIÈME
Londres, 5 juillet.
Aucun fait politique, aucune discussion parlementaire, aucune bataille, car on s’est battu deux fois à Liverpool, la police et un régiment d’abord, puis la police et un deuxième régiment ensuite, rien, pas même le plus affreux mauvais temps, n’a pu modérer l’ardeur avec laquelle les populations se portent, de tous les coins du Royaume-Uni, vers le palais de Cristal. C’est toujours par 2,500 à 3,000 livres sterling que se comptent chaque jour les recettes. U n’y a d’exception à cette règle que le vendredi et le samedi, jours où, à cause des hauts prix, on ne voit guère que de 20 à 25,000 visiteurs, une vraie bagatelle qui fait du palais un désert ! Il n’est pas un colonel , pas un grand propriétaire, pas un grand fabricant qui ne se fasse un devoir d’envoyer à l’exposition, à ses frais, ses soldats, ses laboureurs, ses ouvriers, et qui ne défraie largement les dépenses de leur séjour. La semaing der-
nière, le duc de Northumberland avait envoyé une centaine d’ouvriers des champs passer huit jours à Londres. U leur avait fait préparer un hôtel, leur itinéraire de chaque jour était tracé comme celui des trains de plaisir qui, chaque semaine, amènent ici, dans les neuf maisons qu’a louées Yéry à Chelsea, une centaine de nos compatriotes. Toutes les écoles, même celles de la haute Écosse, avaient des députations. Il n’est pas jusqu’aux écoles de charité, celles des Work-Houses, celles des enfants trouvés mêmes, filles aussi bien que garçons, qui n’aient été amenées à l’exposition. Il semble que l’Angleterre prenne à tâche de perpétuer dans l’esprit de sa population actuelle le souvenir du grand spectacle qu’elle met sous ses yeux. Destinés à devenir travailleurs, ces enfants se souviendront que c’est au travail que sont dues tant de merveilles, et ce souvenir leur inculquera l’amour du travail en augmentant le sentiment de leur dignité. Hier mardi, les teatotallers , les fervents de tempérance, qui ont abjuré l’usage des liqueurs et boissons fermentées, sont venus en procession à l’exposition. On comptait sur une armée, on avait donc placé deux ou trois policemen de plus à l’entrée principale afin de diriger les voitures et d’empêcher l’encombrement ; mais, hélas ! l’armée ne comptait pas six mille hommes! Aussi, cette poignée de gens s’est-
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elle bientôt perdue au milieu du palais, et à peine de temps en temps pouvait-on apercevoir un teatotalier.
Au reste, la curiosité des Anglais, excitée d’abord par les costumes et les ligures étrangères, se blase. Les barbes mêmes ne sont plus regardées avec le même étonnement, et, si l’on en juge par de nombreux exemples, elles n’ont pas déplu à tout le monde, car les voilà qui s’implantent sur bon nombre de visages britanniques, sollicités, sans aucun doute , par le goût naissant de ce qu’ici l’on nomme sans façon la partie femelle (i the female part). Il y avait l’autre jour à l’exposition un officier français en uniforme, le sabre au côté. Eh bien! on le regardait à peine, et, si sa présence étonnait quelques personnes, c’étaient surtout des Français, qui, comme nous, voyaient avec peine cet enfantillage presque inconvenant.
La question la plus importante, après la distribution des médailles, est celle qui concerne le palais lui-même. Le détruira-t-on? le conservera-t-on? Les avis sont trèspartagés. Le colonel Sibthorpe, dont l’histoire dira le nom comme du seul ennemi qu’ait encore l’exposition, réclame vivement, nouvel Erostrate, pour sa démolition. Un compromis a eu lieu. Aux termes de la concession du terrain, l’édifice devait être enlevé au mois d’octobre. Mais l’administration des forêts vient enfin de donner
un nouveau délai jusqu’au 1er mai prochain, et MM. Fox et Henderson, de leur côté, ont consenti à prolonger la location jusqu’au même temps, llien ne presse donc, et le parlement, sollicité par les pétitions et par l’opinion, à l’ouverture de la session prochaine , aura le temps de passer un acte pour sa consécration définitive sur le terrain du parc. C’est un fait qui, dans notre pays d’autorité quand même, doit paraître étrange, que ce respect absolu de la loi de la part de la couronne. Quoi ! le parc est un parc royal, et la reine, et la cour, et les ministres ne peuvent distraire de ce parc une portion à peine sensible pour y perpétuer le*palais de Cristal? Voilà qui est étrange ! Eh ! mon Dieu, oui ; c’est comme cela. Le parc est à la couronne, cela veut dire au public. C’est un parc royal, comme les taxes sont des taxes royales, comme les grandes routes sont les routes de la reine. Le directeur général des postes appelle bien sa propriété une lettre qu’il est chargé de remettre. Or, le parc est au public, et les cockneys y tiennent. Nul n’oserait en changer la destination, y couper un arbre, sans l’autorisation omnipotente du parlement. Le respect de la liberté , celui des droits acquis, est vraiment frappant pour les étrangers accoutumés au sans-façon de leurs gouvernements. En voici un exemple.
Il y a en plein Strand, derrière une des plus grandes
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églises de Londres, une petite et sale rue qu’on appelle Holywell, la Source sainte. Cette rue n’est guère habitée que par des spéculateurs éhontés sur le vice et la démoralisation. Les deux côtés de cette rue sont bordées de boutiques où sont exposés en vente aux vitrages ( à l’intérieur, car à l’extérieur cela constituerait un délit ) tous les livres qui ont fait la scandaleuse réputation du temps de la Régence. Ces livres ne se vendent pas seulement, ils se louent aux jeunes gens, qui peuvent ainsi se démoraliser à bon marché. Ces bouges, groupés dans cette rue, mais aussi disséminés en d’autres quartiers de la ville, sont l’opprobre de Londres ; et cependant, malgré les efforts d’une société qui s’était formée pour la suppression de ce honteux commerce, malgré les efforts du clergé, malgré les clameurs de la grande presse, ce trafic a résisté et est florissant, et la rue susdite est, jusqu’à une heure avancée de la soirée, encombrée de jeunes gens, qui lisent avec avidité des titres de livres ou des annonces qui à elles seules contiennent un délit contre la morale.
11 y a plus, j’ai lu dans les grands journaux l’annonce de ces maisons de commerce avec le catalogue choisi des œuvres qui s’y débitent. Mais ce qui est affligeant pour nous particulièrement, c’est que tout cela est décoré du nom de français. Magasins français, littérature
parisienne, peintures d’artistes français. Les plus grands noms de notre art se trouvent ici accolés à des productions infâmes. Ce mot de français est un appât sans doute. Il n’est pas besoin de protester contre cette honteuse déception. Ce foyer d’infection est certainement ce qu’on peut concevoir de plus dangereux pour la jeunesse d’une ville de deux millions d’âmes, où la sécurité publique est telle que les enfants mêmes y sortent seuls, et que les jeunes filles y sont sollicitées par les parents à faire chaque jour une promenade de plusieurs heures. Eh bien ! on hésite devant la suppression sommaire de cet égout. Les tribunaux ne sanctionneraient jamais un * pareil abus d’autorité. On a poursuivi quelques-uns de ces hommes, on est parvenu à les condamner, mais savez-vous sous quel prétexte? pour importation de livres étrangers sans paiement de droits. Ces livres sont imprimés à Londres, mais ils portent des noms parisiens, la rubrique de Paris, des noms de rues fantastiques et supposées à Paris. Leurs détenteurs n’ont pas pu réclamer leur origine anglaise, ils ont été saisis. Certes, chacun voudrait voir fermer ces écoles de vice, mais on ne peut s’empêcher d’admirer une hésitation qui prend sa source dans la base de tout l’édifice, le respect de la liberté individuelle et du droit constitutionnel, base qu’il faut garder intacte, car si, ici, elle protège le vice, elle pro-
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tége en même temps les plus grands intérêts de la nation. Tout en Angleterre est fortement empreint de ce respect du gouvernement pour la loi. Voilà pourquoi le public la respecte à son tour.
Au moment de quitter cette Angleterre que je ne connais que très-imparfaitement , je l’avoue, et que je n’ai pas, du reste, la vaniteuse prétention d’avoir étudiée à fond, je ne pense pas avoir manqué aux lois de l’hospitalité en disant franchement ce que je pensais, à tort ou à raison, sur les choses de ce pays. La politesse la plus élémentaire exige qu’on soit sobre d’observations critiques quand on parle des personnes; mais à l’égard d’une nation et d’une grande nation comme l’empire britannique, le dernier écrivain n’a-t-il pas le droit de prendre ses coudées franches? D’ailleurs, je ne suis pas tellement absorbé dans les détails microscopiques, que je ne me sente prêt à admirer, tout en faisant mes réserves, ce vaste ensemble de forces et d’intelligences, cette prodigieuse machine sociale qui fonctionne depuis si longtemps à l’abri des craquements du globe et des violentes secousses du continent. A un certain point de vue, l’analyse se perd dans la synthèse, et c’est une magnifique synthèse que cette nation isolée qui a cent bras comme le géant antique, et qui, de chacun de ses bras, enlace le monde ; ce n’est pas un gouvernement digne de la
sympathie et même de l’admiration des peuples, mais ce n’est pas non plus un gouvernement méprisable que cette oligarchie dont les flottes couvrent les océans, dont le nom est redouté sous toutes les latitudes et dont le pavillon abrite sous ses larges plis près de deux cents millions de sujets.
Hier encore, des hauteurs du panorama de Gravesend, je voyais deux vaisseaux qui couraient vers la mer et emportaient en Australie toute une population d’émigrants. Pour l’Anglais, l’Angleterre est partout où le lion et la licorne supportent l’écusson des trois royaumes. Le sol natal refuse de le nourrir ; il le quitte sans se plaindre, et va, argonaute intrépide, planter sa tente colonisatrice à l’autre bout de l’univers. « Vivez heureux, dit-il à ses lords ; nous allons, nous, les déshérités de l’île maternelle, mais protégés par notre qualité de sujets anglais, conquérir la fortune que vos pères ont conquise pour vous seuls. » Et il part en jetant un dernier hourra à la gloire et à la prospérité de la vieille Angleterre, car il n’oublie jamais qu’elle lui a donné ce qui est à ses yeux le premier des titres et des honneurs, le grand titre de citoyen britannique. Dans vingt ans d’ici, la Nouvelle-Zélande sera une grande nation comme la nation anglo-américaine. Elle aura ses industriels, ses commerçants, ses flottes, ses armées, ses
hommes d’Etat, et tout cela aura été formé de l’écume de la société anglaise. Comment ce peuple ne serait-il pas fier quand seul, parmi tous les autres, il peut arriver à de pareils résultats et légitimer ainsi cette orgueilleuse parole de Fox : « Les îles britanniques sont la capitale de l’Angleterre ! »
Toute comparaison entre l’Angleterre et la France serait puérile, pour ne pas dire ridicule. Le génie des deux peuples est essentiellement différent. Chacun vaut par les qualités qui lui sont propres. Nous sommes, nous le peuple poli, artiste, missionnaire et chercheur; F Anglais est le peuple industriel, pratique et organisateur. Nous agissons par l’idée; lui, par l’application. Ce qui pourrait nous être permis, tout au plus, ce serait de risquer une comparaison entre Londres et Paris. Envoyant cette activité industrielle et commerciale des bords de la Tamise, et en nous souvenant du goût et de l’urbanité qui régnent sur les rives de la Seine, nous dirions alors, dans une métaphore peut-être un peu forcée, que Londres est la cuisine de l’univers, et que Paris en est le salon.