LETTRE QUINZIÈME
Londres, 30 juin.
Avant de quitter l’Angleterre, je voudrais bien dire un mot sur les riches habitations et sur l’existence des lords à la campagne.
A l’exception de quelques grands seigneurs comme le duc de Devonshire, le duc de Northumberland , la duchesse de Sutherland et quelques autres, les lords n’ont pour ainsi parler que des pied à terre à la ville. Us ne vivent pas à Londres ; ils y passent deux mois de l’année, les mois de mai et de juin ; après quoi, ils se hâtent de retourner dans leurs châteaux.
J’a vu, l’année dernière, les châteaux des bords du Rhin, j’ai visité entre autres celui du prince de Prusse, situé sur la rive gauche du fleuve et où fut reçue, il y a quelques années, la reine Victoria. Je dois déclarer
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que ces châteaux ne sont pas plus pittoresques, mais qu’ils sont moins richement ornés et décorés à l’intérieur que les splendides habitations de l’aristocratie anglaise.
La plupart de ces édifices remontent aux siècles derniers et quelques-uns datent de la conquête. Windsor, le plus magnifique château des rois d’Angleterre, cette noble construction, bâtie par Guillaume le Conquérant, semble avoir servi de modèle à toutes les habitations féodales dispersées sur le sol anglais.
« J’y ai vu, disait M. A. Jubinal dans une lettre publiée par un journal, des tapisseries merveilleuses, — des boiseries dont nous n’avons pas d’idée, — des bahuts du moyen âge sans rivaux, — des bronzes antiques, — la plupart des anciennes porcelaines de Sèvres données par nos rois à leurs favoris. On y trouve des bibliothèques dont quelques-unes sont composées de 100,000 volumes choisis dans les ouvrages les plus rares et les plus chers ; et il n’y a guères aujourd’hui de tableau de maître, qui, mis en vente, en France ou en Italie, n’en sorte pour aller habiter l’une de ces demeures princières.
« Les parcs, les jardins, les serres, sont aussi une partie très-remarquable des châteaux anglais.
«Le duc de Devonshire, dans sa propriété de Chatsworh,
y consacre plus de 300,000 francs par an. Cinquante personnes sont attachées à l’entretien de la partie spéciale des parcs anglais nommée Pleasure-ground. Quant à la vie que l’on mène dans ces délicieuses retraites, il m’est facile de vous en donner une idée, car j’ai passé plusieurs jours dans le Yorskire, chez lord ***.
« En voici l’arrangement par le menu, comme dit Michel Montaigne :
« Dès qu’un étranger arrive, on met immédiatement plusieurs domestiques à son service personnel ; on lui assigne un ou plusieurs chevaux de selle, une voiture de maître est constamment à sa disposition; enfin, on lui remet les clefs de la bibliothèque, du médailler, de la galerie, etc. Voilà pour les premiers moments. On va même quelquefois plus loin. On enlève ou on dissimule les objets qui pourraient lui être désagréables. Ainsi mon hôte possédait ou croyait posséder dans son Paronsalhall (la salle des ancêtres, sorte de galerie militaire des plus curieuses) un fragment d’étendard pris à Waterloo. Ce débris était dressé en forme de trophée sur des fusils français. Par une exquise convenance, dans la crainte de m’offusquer, lord *** fit couvrir ces objets d’un vaste crêpe, et comme, lorsque je visitai la salle, je m’aperçus de cette exquise et ingénieuse politesse, si pleine de bon goût et de convenance :
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« Ne m’en remerciez pas, me dit gracieusement mon hôte ; en France, vous en eussiez fait autant et avec vingt fois plus de raisons. »
« La journée, dans un château anglais, se partage en plusieurs actes très-distincts, le déjeuner d’abord, qui a lieu vers les dix heures et pour lequel ma demi-toilette suffit, à la condition toutefois qu’elle sera élégante et fashionable ; — puis la promenade, la chasse, le travail (pour ceux qui l’aiment), soit en compagnie, soit seul à seul.
« Enfin le dîner, où il est de rigueur de paraître en grande tenue...
« Après le dîner on cause, on joue, on fait de la musique, quelquefois l’on danse.
« Entre les deux repas la plus grande liberté est laissée à chacun et personne ne vous demande compte de votre occupation ; mais il serait tout à fait shocking, à moins d’être sérieusement indisposé, de ne point rester au salon après dîner ou de se retirer de bonne heure.
Durant le temps qu’ils passent à la campagne, et pour une partie de la high life, c’est la majeure partie de l’année, les Anglais se visitent mutuellement, soit pour de vastes parties de chasse, soit pour des bals et des fêtes. Il n’est pas rare de se trouver ainsi réunis jusqu’à quarante ou cinquante étrangers, ayant un nombre pro-
portionnel de voitures, de chevaux, de domestiques, chez un grand seigneur.
Cette vie errante et voyageuse plaît beaucoup aux Anglais. Elle est pour leur esprit et pour leurs yeux une source de distractions toujours nouvelles. Et puis ils ont de si admirables voitures de voyage ! Des familles entières y sont si commodément transportées!...
Dans les châteaux, d’ailleurs, la chambre de chacun est si confortablement meublée, les appartements communs si admirablement installés ; le parc offre tant de mousse, tant de fontaines, tant de bassins, tant de gazons, tant de volières, tant de jeux de toutes sortes, qu’il est facile de concevoir pourquoi même au milieu des rigueurs de l’hiver les Anglais délaissent la ville, où tout n’est que bruit, que fumée, que brouillard, pour la campagne où ils rencontrent la paix, — la solitude ou la société s’ils veulent des amusements nombreux et, par-dessus tout, ce qui ne se trouve jamais à Londres, quelques rayons de soleil, pâles filets d’or qui tombent des nues et semblent un sourire mélancolique du ciel.