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LETTRE DEUXIÈME

Londres, 23 avril.

Je parlais dans ma première lettre du théâtre de la Reine : c’est là que Londres s’offre sous son aspect le plus merveilleux. Aux soirs de grandes représentations, ni la salle des Italiens ni l’Opéra ne peuvent donner une idée des rayonnements de la salle de Her Majesty's Theatre. L’aristocratie anglaise y est représentée sur six rangs de loges. Les diamants, les pierreries de l’Inde étincellent sur le col, dans les cheveux et sur les doigts des nobles ladies. Ces beaux cygnes de la Grande-Bretagne étalent avec une complaisance toute londonienne leur superbe corsage , et les dentelles au ton roux rehaussent encore l’éclat de leurs blanches épaules qui sortent vaporeusement d’un nuage de points d’Angleterre. O filles d’Albion ! le plus illustre de vos poètes

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modernes, lord Byron, vous a calomniées ! Les Anglaises en toilette de bal (et elles sont presque toujours en toilette de bal) sont les femmes dont on peut le plus sûrement apprécier la beauté à la première vue. En dépit des prescriptions du cant , elles sont si incomplètement vêtues que, si on les débarrassait de leurs bracelets d’or, de leurs colliers de perles et de leurs rivières de diamants, il ne leur resterait pour se dérober aux regards que le voile de leurs longs cheveux cendrés.

Cette habitude d’étaler ses trésors en public date de loin dans ce pays, si nous devons nous en rapporter à ce passage des mémoires d’Hamilton où le chevalier de Grammont dit, en parlant de miss Temple, l’une des plus belles héroïnes de la cour de Charles II : « Miss Temple ne soignait que ce que les femmes de cette cour laissent voir à tout le monde, le visage, la gorge et les mains. »

Mais, hélas ! en sortant du théâtre de Sa Majesté, on se trouve au milieu d’une foule de femmes exactement pareilles par la toilette et par la beauté à celles qui, quelques minutes auparavant, ornaient les loges. Un sauvage de l’Amérique du sud pourrait supposer qu’il revoit dans la rue les créatures admirées dans la salle. Mais un Parisien n’est pas assez ignorant des mœurs britanniques pour admettre que pairesses et ladies puis-

sent se promener la nuit, les épaules et les cheveux au vent. Il faut donc hasarder une autre supposition. C’est la vraie. Ces femmes sont innombrables dans le Strand, dans Piccadilly, dans Regent-Street , dans tous les carrefours de Londres, mais surtout aux environs des théâtres. Pour parvenir jusqu’à son cab , on est forcé de traverser des vagues de cheveux blonds. Monstrueux contraste, on voit dans la même soirée les deux anneaux extrêmes de la chaîne sociale, et il se trouve qu’au premier aspect la pairesse de la loge et la femme de Hay- Market sont semblables, semblables par la beauté, par la jeunesse et par l’absence de costume. Elles ne diffèrent en apparence que par la qualité des diamants.

Il y a quelques jours, en sortant du théâtre de Sa Majesté, j’ai été témoin d’un spectacle assez étrange. A l’heure qu’il est, Londres est leCoblentz des partis vaincus. A tout instant le socialiste y coudoie le dynastique, et j’ai vu un vieux beau, très-connu dans le parti légitimiste, allumer sa cigarette au cigare d’un jeune républicain. Têtes rondes et cavaliers se rencontrent à la même fête et dînent à la même taverne : si l’exil irrite quelques esprits, il modifie aussi les opinions extrêmes; la tolérance politique n’existe véritablement que sur la terre étrangère. En France, on est homme de parti ; à l’étranger, on est Français ; ici les nuances dis-

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paraissent devant le sentiment de la nationalité. Pour comprendre ce qu’est l’amour de la patrie, il faut avoir quitté sa patrie. En foulant ce vieux sol, qui a été pendant si longtemps l’ennemi de mon pays, je sentais monter à mon cerveau des bouffées de patriotisme dont le souvenir me fera probablement sourire le jour où je reverrai le ruisseau de la rue Saint-Honoré. Un voltairien affronterait courageusement le martyre à Constantinople pour la défense de la religion dont il parle si légèrement dans les salons parisiens.

Quelques mots maintenant de l’immense exhibition qui s’apprête.

Londres ne songe qu’à l’exposition, n’agit qu’en vue de l’exposition et ne parle que de l’exposition. Les vitrines des étalagistes, les omnibus, les cabs étalent aux regards du passant des lithographies coloriées représentant la grande exhibition. Hyde-Park est rempli de visiteurs qui accourent de toutes les extrémités de la ville. On compte tellement sur un immense concours d’étrangers qu’en ce moment Londres est littéralement à louer. L’inévitable to be let apparaît derrière toutes les vitres. Où se logera la population quand elle aura abandonné ses maisons aux locataires du continent et de l’Amérique? Je n’en sais rien. A moins qu’elle ne descende dans les caves, ce qui pourrait bien arriver, tant on est

toujours prêt ici à faire les plus grands sacrifices en l’honneur du dieu money ! Les suppositions qui ont été avancées par les journaux français sur le prix fabuleux des logements ne sont pas très-exagérées. La moindre petite chambre vaut 10 schellings par jour (12 fr. 50c.), et il est impossible d’aborder un appartement composé de deux pièces si l’on ne consent à le payer une livre (25 fr). J’ai visité avec un de mes amis, dans Cavendish-Square, une petite maison très-modeste dont le propriétaire demandait 360 livres (9,000 fr.) pour trois mois. Les indigènes trouvent les prétentions du loueur très-raisonnables, et cela est vrai quand on songe que deux Français, dont l’un est un des plus riches imprimeurs de France, ont loué dans Trafalgar-Square un logement à raison de six livres par jour. Tout le reste est à l’avenant. Le prix des denrées va augmenter dans une proportion considérable, aussitôt que l’exposition sera ouverte. Un Anglais me disait ce matin : « La livre sterling, qui représente vingt-cinq francs de France et qui en réalité ne vaut à Londres que dix-huit francs, ne vaudra plus que douze francs à partir du premier mai. » Rule Britannia !

Il n’est pas de préparatif qui ne se fasse en vue de la fête industrielle. Les spéculateurs de toutes les nations sont déjà installés à Londres. Chacun a son plan dans

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sa tête ou dans sa poche pour saisir la fortune aux cheveux. Des Français viennent disputer aux habitants de Londres les dollars de F Amérique, les guillaumes de la Hollande, les frédéricks de la Prusse, les roubles de la Russie, les durosde l’Espagne et les sequins de l’Orient. Tout le bataillon sacré des chanteurs, des danseurs, des pianistes, des compositeurs et des instrumentistes va franchir le détroit. Julien organise un concert monstre qui se composera de douze cents exécutants. M. Lumley promet des merveilles. Ajoutez à tout cela que des casinos dansans et chantants vont s’ouvrir dans tous les quartiers, et vous aurez peut-être une faible idée du bacchanal qui va retentir d’ici à quelques jours dans la capitale des Iles-Britanniques.

Mais, de tous les spéculateurs, celui qui s’est montré le plus audacieux, c’est Soyer, ce cuisinier géant, cette colonne de la gastronomie londonienne. Soyer est un Français qui étudiait il y a vingt ans les secrets de son art sur les fourneaux du restaurateur parisien Douix. Soyer vint en Angleterre et eut la gloire d’inventer des plats qui obtinrent un succès fabuleux. Nouvel exemple de l’inconstance de la fortune ! l’ancien garçon de Douix vient de prendre ces jours derniers à son service, en qualité de surveillant général de sa maison, ce même Douix qui lui avait mis les casseroles à la main. Pen-

dant que l’indifférence des consommateurs français ruinait l’établissement du maître, l’élève parvenait de l’autre côté de la Manche au pinacle de la publicité.

Soyer s’est rendu acquéreur de Gore-House. Gore- House est située à environ cent mètres du palais de Cristal. Le triomphant Vatel de l’aristocratie a élevé au milieu des jardins de ce palais un restaurant féerique. Du reste, Gore-House a toujours joui à Londres d’une incontestable célébrité. Avant d’appartenir à un cordon bleu , cet hôtel était la retraite aimée d’un bas bleu, je veux parler de lady Blessington. Deux mots en passant sur cette muse de l’Angleterre contemporaine.

Marguerite Pawer, plus tard lady Blessington, auteur de plusieurs ouvrages en prose et en vers, parmi lesquels un surtout fut très-remarqué de la société européenne : The Governess (La Gouvernante), était irlandaise de naissance ; son père, simple sollicitor ( sorte d’avoué ) mourut sans fortune. Marguerite Pawer, dont la beauté était remarquable , eut le bonheur de rencontrer lord Blessington, déjà vieux, qui lui donna son nom. Les deux sœurs de Marguerite Pawer tirent des mariages aussi inespérés. L’une épousa lord Cantorbury, l’autre un officier distingué, le capitaine Fairleigh.

Lord Blessington avait une fille du premier lit qui fut mariée à M. le comte d’Orsay, lequel a longtemps ha-

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bité Londres. M. le comte d’Orsay, jeune, beau, faisait son entrée dans les salons d’Angleterre au moment où s’éclipsait l’astre de Georges Brummel, à qui un caprice du prince de Galles, devenu depuis GeorgesIY, avait confié le sceptre de lafashion. Brummel exilé à Caen en qualité de consul d’Angleterre, M. d’Orsay lui succéda comme roi du gilet, et remplit pendant vingt ans la capitale des Iles-Britanniques du bruit de son nom. Il régna aussi à Gore-House pendant que lady Henriette sa femme, traversant le chanal, allait habiter l’Irlande.

La vie de lady Blessington à Gore-House fut à la fois une vie brillante et besogneuse. Luxe et indigence, faste et misère , tel fut le fond de celte existence agitée. Si l’on doit s’en rapporter aux mille échos de la chronique, la grande dame faisait à la fois de la littérature et du brocantage. Elle publiait des Keepsake et achetait une foule d’objets de curiosité qui allaient bientôt enrichir les cabinets de ses opulents amis. Lady Blessington, esprit distingué du reste, femme du monde et d’imagination, avait pour sa personne un véritable culte , chose rare en Angleterre, peut-être poussait-elle ce culte un peu trop loin. Elle était de ces femmes qui se croient toujours l’âge de la veille et se donnent volontiers l’âge d’avant-hier. Alors que la première et même la seconde jeunesse avaient fui à grandes guides , elle ne pouvait

croire encore à la chute de sa beauté, et elle continuait à s’égarer dans le jardin verdoyant des premiers souvenirs. Les femmes ne fréquentaient point les salons de lady Blessington, mais elle était le centre d’une société d’hommes véritablement supérieurs et qui lui furent dévoués jusqu’à la fin. Lord Byron, qui se sentit épris comme tant d’autres, Southey, Lansdowne, Wordsworth, Campbell , Thomas Moore, Dickens, Forster, Jerold , Thakeray, Normanby, Bulwer, Landseer, Martinn, tous les leaders furent ses hôtes assidus. Tous ceux qui vivent encore ont conservé de la divinité de Gore-House un souvenir aimable. Un jour, les créanciers se présentèrent à l’improviste et mirent l’olympe aux enchères. Lady Blessington, accompagnée du comte d’Orsay, traversa tristement le détroit et vint mourir en France il y a deux ans à peine. Les grandes dames de Londres qui l’avaient dédaignée pendant sa vie, tressèrent sur la tombe de la belle et spirituelle lady quelques couronnes posthumes, et Soyer, qui était cuisinier du reform club aux appointements de 30,000 francs par an, transporta ses fourneaux de Pall-mall à Gore-House.

Comme depuis quelques jours on ne me parlait que de la nouvelle merveille, de la Gold Box (boîte d’or) de Soyer, je pris le parti d’aller la visiter. Quand je me présentai, des équipages attendaient à la porte ; ces équi-

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pages étaient occupés par des femmes, de grandes dames, s’il vous plaît, qui sollicitaient la faveur d’être admise à contempler Gore-House avant l’ouverture publique. Mais Soyer se montre intraitable à cet endroit, et, plutôt que d’ouvrir sa maison avant l’époque fixée, il aimerait mieux, je crois, l’enfermer dans un étui. Il est de bon ton parmi les lords de traiter Soyer familièrement et même de s’arrêter chez lui en passant. Soyer, trèshonoré comme on le pense bien, de cette précieuse faveur, se consacre tout entier à ses illustres visiteurs, et fait répondre quand on le demande qu’il est occupé à causer avec lord un tel, ou le duc tel autre. Ma qualité d’étranger et de Français parvint enfin à lever les difficultés , et Soyer voulut bien me conduire lui-même dans les appartements de cet extravagant palais. Les murs du vestibule, peints à la fresque, représentent des monuments de toutes les nations du globe, depuis Notre-Dame de Paris jusqu’à la grande pagode de Pékin. L’or et l’argent flamboient dans toutes les salles. Il y a une salle moresque , une salle chinoise , une salle turque , une salle égyptienne. De salle en salle on arrive au salon du Soleil, constellé de lames d’or qui éblouissent la vue ; on passe ensuite dans le salon de la Lune, frangé de lames d’argent ; puis dans le salon de Mercure, de Jupiter, etc. Il n’existe pas au ciel une étoile

un peu célèbre qui ne donne son nom à un salon. J’ai vu aussi une grotte immense réservée aux personnes qui prennent des glaces ; des stalactites pendent de toutes parts et lancent des éclairs. Pour donner une idée du luxe effrayant entassé dans ce restaurant cosmopolite, qu’il me soit permis de dire que ce cabinet mystérieux appelé en Angleterre water-closet est un vaste boudoir tapissé des plus précieux coquillages. Le duc de Penthièvre avait fait construire à Rambouillet un salon en coquillage qui lui avait coûté trente mille livres de France , et qui avait été dessiné par le chevalier de Florian ; le cabinet de Gore-House est plus beau et plus riche que le salon du duc de Penthièvre. La maison de Soyer est une folie monumentale, et les Anglais euxmêmes doutent que leur célèbre cook réussisse dans son entreprise.

Une des curiosités de Gore-House, c’est le mur de l’escalier. Soyer a fait peindre en caricature du haut en bas toutes les célébrités européennes. Tout ce qui a un nom en France, en Angleterre, en Espagne, en Autriche, en Russie s’agite, se démène dans cette fresque grotesque. L’empereur de Russie, le pape, le prince de Joinville, le comte de* Chambord, sans excepter M. Louis Ronaparte à califourchon sur un cheval qu’il conduit par la queue. Alexandre Dumas est figuré en

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colporteur, et il plie sous le poids de ses romans et de ses drames. Georges Sand fume, Victor Hugo est coiffé d’une cathédrale. Lamartine tourne la manivelle d’un orgue de barbarie. Eugène Sue est en juif errant, Théophile Gauthier en Turc, Jules Janin, armé du fouet, cingle les vaudevillistes attelés à son char de critique. La reine Victoria court après le prince Albert, et le Charivari et le Punch se donnent de grands coups de plume. Je n’en finirais pas s’il me fallait faire la description complète de cette épopée caricaturale. L’escalier de Gore-House attirera bien des visiteurs , et excitera vivement la curiosité des cokneys.

M. Soyer a fait, en outre, élever dans son jardin une tente qui contiendra deux mille convives. C’est sous cette tente qu’il se propose d’offrir, le 15 du mois prochain, un banquet aux journalistes de toutes les nations. Il y aura trois sortes de dîners, à prix fixe : les dîners à une demi-livre, à huit schellings et à cinq schellings. Il compte, dit-il, sur six mille convives par jour. Soyer, j’en ai grand’peur, pourrait bien compter deux fois. Son établissement est trop loin du centre pour attirer longtemps la foule. Mais que ne peut à Londres le despotisme de la fashion! •

D’ici à quelques jours, l’émigration va commencer sur le continent et refluer vers l’Angleterre ; nous allons

avoir ici des exemplaires de tous les pays. Quelques nobles hongrois ont déjà pris possession des riches hôtels de Piccadilly. La saison s’annonce sous les auspices les plus métalliques ; il pleuvra des guinées dans l’escarcelle des marchands , qui font tous gratter , badigeonner, frotter et dorer leurs magasins. Londres efface de ses maisons et de ses hôtels blasonnés les taches noirâtres du brouillard. Jamais on n’a vu nulle part une si effroyable activité. Dans une prochaine lettre, je parlerai des Chinois et des Chinoises accourus du bout du monde pour assister à Y universal exhibition.

Les sujets du Céleste-Empire exciteront-ils le même empressement et la même curiosité que le Gore-House de Soyer?

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