LETTRE TROISIÈME
Londres, 25 avril.
Il existe en Angleterre une classe d’individus qu’il n’est peut-être pas inutile de signaler en passant : c’est la classe des Frenchmen qui habitent Londres. Ici on donne l’épithète de frenchman à tout étranger du continent, qu’il soit Allemand , Italien ou Espagnol , de même qu’en Orient on appelle Francs tous les Européens.
Si j’excepte les réfugiés, les gens établis et les voyageurs, tous ces étrangers sont venus pour affaires. Ils n’ont ni capitaux, ni crédit ; ils n’exercent ni métier ni profession : mais ils ont besoin de vivre, et pour atteindre ce but, ils déploient la plus grande fécondité d’imagination. Ils spéculent sur le ridicule et les travers de ce pays. La noblesse, la haute finance, le commerce, et
jusqu’aux petits boutiquiers, attachent aux titres une immense importance. Il n’est pas un seul marchand de Regent-Street ou du Strand qui n’étale dans sa vitrine le brevet blasonné et armorié du noble lord dont il a l’honheur d’être le fournisseur ordinaire. J’ai vu, dans Oxford-Street, le bandagiste appointé par Sa Grâce le duc de Wellington, qu’on ne désigne à Londres que par son titre : le duc , comme du temps de la reine Anne on faisait pourMarlborougli. Les chercheurs d’aventures étrangers qui accourent à Londres pour tenter les hasards sont tous comtes, marquis, ducs ou généraux. Les plus modestes se contentent du titre de baron ou du grade de colonel. A leur boutonnière s’épanouit le ruban rouge, et, bien que les décorations, três-peu nombreuses en Angleterre, ne se portent qu’à la cour, les Anglais ne sont pas fâchés de recevoir chez eux monsieur un tel, chevalier ou officier de la Légion-d’Honneur. La croix, si prodiguée en France, est encore, pour les insulaires, une marque de respectability . La respectability est le mot le plus tyrannique du vocabulaire anglais, il gouverne toute la Grande-Bretagne. Il y a des quartiers respectables, des hôtels respectables, des paletots respectables. Leicester-Square touche à Regent-Street et à Piccadilly, il n’a rien qui soit moins honorable que Trafalgar-Square ou Hay-Market; mais il
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est convenu qu’il n’est pas un quartier respectable. Le cocher d’un lord ne voudrait pas compromettre ses chevaux dans un tel square , et fussiez-vous Chateaubriand , personne ne consentirait à vous rendre une visite si vous habitiez un hôtel qui ne fût pas entouré de F auréole de la respectability.
Il arri ve donc que des génies aventureux empruntent, en traversant la Manche , de brillants pseudonymes et signent effrontément les noms les plus aristocratiques du continent. Il existe de ce côté du détroit un faubourg Saint-Germain apocryphe. Ce que l’on nomme la nobility et la gentry ne se laisseraient pas toujours prendre au faux éclat de ce strass; mais les marchands, les citizens sont très-honorés de recevoir à leur table M. le chevalier de Choiseul ou M. le vicomte de Mortemart. Londres a surtout l’avantage de posséder un grand nombre de généraux décorés par le grand homme, et dont les noms brillent par leur absence sur l’annuaire militaire de France. On rencontre aussi dans les riches quartiers des messieurs qui n’ont d’autre profession que d’être fidèles à la religion des souvenirs , et qui ne peuvent consentir à habiter la France depuis qu’elle s'est constituée en république.
De leur côté, les femmes légères attirées par l’appât des guinées britanniques sont toutes plus ou moins du-
chesses ou marquises. Elles se donnent même le plaisir de faire usage des armes de la famille dont elles ont usurpé le 410m et le titre. Leur linge et leur argenterie sont marqués au chiffre de leur maison ; leurs laquais portent une livrée féodale. Dans un pays où l’apparence est tout, on comprend qu’une aventurière affublée d’une enveloppe élégante puisse jouer un certain rôle. Tout ce monde forme une collection d’originaux très-curieuse. On m’a assuré que beaucoup de ces individus sont soupçonnés d’être aux gages du gouvernement français, et qu’ils sont spécialement chargés de surveiller les démarches des réfugiés. Les autres sont de simples gentlemen qui n’ont pour capital que leur fashionable industrie, et qui réalisent quelquefois, en se faufilant dans les maisons et dans les cercles des marchands, de très-beaux bénéfices.
Je citerai parmi les existences singulières de Londres celle d’une femme qui signait dans différents journaux de Paris des articles de modes, il y a quelques années. Elle était arrivée à Londres, munie de lettres de recommandation et d’une très-jolie personne qui a eu l’esprit de se faire épouser par un membre de la chambre haute. Cette dame vit s’ouvrir devant elle toutes les maisons de l’aristocratie, et lorsqu’elle paraissait dans une loge de Hay-Market ou de Covent-Garden , le Court -
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Journal inscrivait le lendemain son nom parmi ceux des ladies de la plus haute volée. Cependant la noble étrangère n’avait pas de fortune, et pour pouvoir vivre honorablement elle eut recours à un moyen vraiment ingénieux ; elle adressa une petite circulaire aux premières familles de Londres pour leur faire savoir qu’elle donnerait trois fois par semaine un thé auquel ne seraient admises que les jeunes personnes appartenant à la noblesse. Ce devait être un thé littéraire, l’étrangère se proposant de faire quelques lectures françaises dans l’idiome le plus pur [sic). Ce thé a parfaitement réussi. Un grand nombre de jeunes filles se réunissent en effet chez la lectrice improvisée, qui perçoit modestement de chacune de ses visiteuses une livre sterling par soirée. Le thé de Mme la comtesse *** est devenu le complément obligé de toute éducation fashionable. On se fait inscrire chez elle pour avoir la faveur de grignoter quelques sandwiches arrosées d’une tirade à’Athalie. Il est inutile d’ajouter que l’imaginative Mme *** a train de maison, grande livrée et équipage.
Du reste, une idée aussi simple que celle-là réussira toujours à Londres pour peu qu’on soit patronné et recommandé. La vie y est si triste, si pénible à supporter dans toutes les classes, que toute chose nouvelle devient une distraction, plus qu’une distraction, un plaisir
Dans la société anglaise, on se fréquente, on ne se lie pas; on parle, on ne cause jamais. L 'home vu de loin, dans les romans et dans les livres , par exemple , c’est le culte de la famille , c’est la floraison souriante de toutes les vertus domestiques; c’est le frais et charmant tableau peint par Goldsmith dans le Vicaire de Wakefield , mais approchez etpenchez-vous dans cet intérieur, il est sombre comme une forteresse. En France, le salon est tout grand ouvert aux amis, c’est la plus vaste pièce de la maison, et pour la rendre plus avenante et plus belle, que de gens se gênent et se logent mal ! Là on cause librement et sans façon , le mot jaillit comme l’étincelle, la parole serpente à travers les méandres de la conversation. On cueille à l’arbre de la fantaisie tous les fruits, même le fruit défendu; ici, au contraire, on ne connaît pas les douceurs de la vie de société, on se barricade. Si l’on se rencontre , on ne se parle jamais que de généralités banales. Causer de ceci ou de cela, ce serait montrer une préférence pour cela ou pour ceci, et risquer de se compromettre. La conversation n’est pas plus animée dans les rares réunions de la saison. On parlera des environs, de la dernière chasse au renard, de la prochaine course de chevaux, des progrès du protestantisme dans l’océan Pacifique ; mais de politique, mais de littérature, mais de son voisin, pas un mot. La
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conversation anglaise est une sorte de catéchisme par demandes et par réponses. Tout y est noté, même le son de la voix. Au bout de quinze jours , tout gentleman qui veut faire son entrée dans le higt life peut savoir à fond son formulaire. De la vient que tout Anglais ressemble à un autre Anglais dans la façon de se vêtir, de parler, d’agir et même de tailler ses favoris. Ce que redoute le plus cette société qui a tant de choses à dissimuler pour se tenir debout, c’est l’indépendance de l’esprit, c’est l’esprit lui-même. En Angleterre, pour être admis et posé, il faut mettre un crêpe à sa fantaisie et garrotter son esprit dans les liens de la convention la plus tyrannique. Si l’on a une opinion et si on l’exprime, on est perdu. Un des plus grands hommes de la Grande- Bretagne, lord Byron, affiché comme excentric (un mot terrible à Londres), n’a-t-il pas été obligé de fuir devant l’ostracisme de ses compatriotes?
Au premier abord, en voyant cette société si compassée, si raide, mais si réservée, dans laquelle tout se meut comme par un ressort et où l’on ne parle jamais ni des autres ni de soi, on pourrait croire que la vanité et la médisance y sont inconnues. Ce serait une gravé erreur. Quand les Anglais sont entre eux, jamais un mot, jamais un signe ne viennent trahir leur pensée secrète. Ils s’observent, observent les autres et répondent par un
sourire stéréotypé sur leurs lèvres, sans que leur physionomie cesse de rester grave, le sourire étant la forme d’adhésion, à ce que disent les gens, le masque de bonne compagnie que doit placer sur sa figure tout homme bien né qui voit le monde. Mais s’ils ont affaire à un étranger dont ils n’ont pas de raison de se défier et qui ne doit pas trop prolonger son séjour dans leur ville, ils laissent échapper des phrases entrecoupées, des mots à double entente, demi-confidences qui soulagent un peu ces esprits écrasés sous le poids d’une perpétuelle contrainte.
Il faut dire aussi que cette existence monotone, ce servage imposé par les moeurs, rendent les Anglais trèsindulgents les uns à l’égard des autres. Pendant mon premier séjour à Londres, j’étais très-étonné de voir des hommes d’apparence distinguée aborder ouvertement dans les quartiers les plus fréquentés des femmes plus que suspectes. J’en fis l’observation à un Anglais qui me répondit : « Aussitôt que le gaz s’allume, il est convenu ici qu’on ne reconnaît plus personne. Reconnaître quelqu’un, ce serait du plus mauvais goût. » On voit donc bien qu’en Angleterre, plus encore qu’ailleurs, il ne s’agit que de s’entendre.
Mais qu’il me soit permis de citer un autre exemple qui prouve que le diable ne perd pas ses droits sur la
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société anglaise, et que ce que l’on appelle la réserve britannique pourrait bien être jusqu’à un certain point de l’hypocrisie. A Londres, on ne vit presque pas le jour ; on est tellement occupé, qu’on n’a pas le temps de songer si l’on existe. Après le dîner, les marchands, les gentlemen, les hommes qui appartiennent à la noblesse, vont au théâtre. La représentation terminée, on court à son club, où l’on boit et où l’on fume. Mais le club n’est pas la dernière étape nocturne. Il y a encore le finish , ignoble cabaret ou vaste et somptueuse taverne, ainsi nommée parce que c’est là où l’on va finir la nuit.
Les finishes se lient aux habitudes anglaises comme l’estaminet aux habitudes allemandes et le café aux usages français. Dans les uns, le commis marchand, le marin boivent de l’ale et fument du mauvais tabac ; dans les autres, la fashion se fait verser les vins de France et du Rhin, du sherry et du porto, elle fume d’excellents cigares et a pour compagnes des femmes richement vêtues ; mais, dans ceux-ci comme dans ceuxlà, l’orgie se moire ordinairement dans toute sa brutalité.
J’avais beaucoup entendu parler des finishes , et il y avait longtemps que je désirais connaître un de ces établissements. Un Français qui habite Londres
depuis dix ans m’offrit d’être mon cicerone. J’acceptai.
Ces splendides tavernes ont une physionomie qui leur est propre. Soigneusement fermées à l’extérieur, elles semblent le temple du Silence et du Sommeil. Mais à peine le préposé a-t-il ouvert la petite porte par laquelle pénètrent les invités, qu’on reste ébloui par les vives lumières qui s’échappent de mille becs de gaz. Au premier est un immense salon divisé en deux compartiments. Dans l’une des divisions est une rangée de tables séparées par des cloisons en bois, comme dans tous les restaurants anglais. Aux deux côtés des tables sont des bancs en forme de sofas. En face, dans l’autre division, s’élève une estrade où des femmes magnifiquement costumées se tiennent en montre. Elles restent à leurs places, immobiles comme des statues, et ce n’est que lorsqu’un galant gentleman vient en prendre une par la main, que celle-ci se lève toute droite, descend majestueusement les degrés de l’estrade, et conduit son chevalier à une des tables, chargées de viandes froides, de jambons, de volailles, de pâtisseries et de toutes espèces de vins et de liqueurs.
Ce n’est guère que vers une heure du matin que les habitués commencent à arriver. Plusieurs de ces palaistavernes ( gin palaces ) sont les rendez-vous journaliers de l’élite de l’aristocratie. Ces jeunes lords qui tout à
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l’heure se tenaient raides et guindés, répondant par un oui ou par un non aux questions qu’on leur adressait, ces honorables du parlement qui n’auraient pas osé, quelques instants auparavant, formuler sur le dernier roman paru une autre opinion que celle qui peut se résumer dans l’un ces deux mots : shocking ou beautiful ; tous ces sectateurs du cant> tous ces esclaves de la convention, les vapeurs du champagne et l’alcool du madère exaltant leur cerveau, quittent leur habit, dénouent leur cravate, ôtent leur gilet, en un mot, établissent leur boudoir en public.
Les amusements des finishes sont assez variés, mais il en est un qui, sans cesse renouvelé, obtient toujours un immense succès. Il consiste à griser une jeune fille jusqu’à ce qu’elle tombe ivre-morte ; alors on lui fait avaler du vinaigre dans lequel ont été délayés de la moutarde et du poivre. Cet horrible breuvage lui donne presque toujours d’horribles convulsions. C’est fort gai. Un divertissement très-apprécié aussi dans ces fashionables réunions, c’est de jeter sur les malheureuses que l’on a grisées des verres de punch ou de toute autre liqueur. J’ai vu là des robes de satin resplendissantes de fraîcheur et d’éclat quelques minutes auparavant et qui n’avaient plus aucune couleur. C’était un mélange confus de toutes sortes de souillures : le vin, l’eau-de-vie, le porter,
le café, y dessinaient mille formes fantasques. Quand un étranger assiste à un tel spectacle, il reconnaît que, dans ce puissant et orgueilleux empire britannique, il y a un homme mieux compris encore que Shakespeare : c’est FalstafF.
C’est ordinairement vers sept ou huit heures du matin qu’on se retire du finish. Les domestiques foui approcher les cabs; les gentlemen qui se tiennent encore sur leurs jambes cherchent leurs vêtements dans un pêle-mêle d’habits, de redingotes et de paletots. Quant aux autres, les garçons de la taverne les rhabillent comme ils peuvent avec les premiers habits qui leur tombent sous la main, les portent dans le fiacre et indiquent au cocher l’adresse du paquet qui lui est confié. Si, par hasard, on ignore la demeure de ces messieurs, on les dépose dans une salle, au fond de la maison, et ils restent là jusqu’à ce qu’ils aient recouvré assez de raison pour pouvoir dire où ils désirent être reconduits.
Il serait superflu d’ajouter que les objets consommés dans ces tavernes se paient à des prix énormes, et que le plus souvent ceux qui se sont oubliés dans l’ivresse se trouvent allégés à leur réveil de leur montre et de leurs chaînes d’or. La science du vol est si familière aux déités du lieu, que, même dans la plus profonde
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ivresse, elles parviennent à 'piquer les poches de leurs nobles victimes.
Le lendemain, ces mêmes hommes qui se sont grisés ensemble se reverront au club, se demanderont de leurs nouvelles, mais ils ne feront aucune allusion à l’orgie de la veille. Ils sont comme s’ils ne s’étaient pas rencontrés dans le finish. On le voit, cette bienveillance banale que dans toutes les occasions les Anglais affectent les uns pour les autres, est une sorte de mutuelle assurance organisée sur une vaste échelle. On ne se sent une espèce de liberté qu’à la condition de ne jamais dire un mot de son voisin dans la crainte que le voisin ne parle à son tour. Si tout cela n’est pas la solidarité de l’hypocrisie, ce doit être quelque chose qui en approche de bien près.
Londres est la ville des colossales débauches, mais c’est aussi par excellence le pays de la pudeur dans les mots. Tout ce qui n’est pas classé dans le formulaire de la conversation est shocking. Ces jours derniers, on craignait que la reine ne fît une fausse couche. Si vous saviez toutes les périphrases dont se sont servis ces ingénieux journaux anglais pour annoncer cet événement! «Le célèbre docteur un tel, disait le Morning-Herald, se rend chaque matin, depuis huit jours, au palais Buckingham. Ces visites répétées du docteur doivent faire comprendre
aux fidèles sujets de Sa Majesté que la reine n’entrera probablement pas cette année en nouvelle famille. » Ici, tous les pieds des fauteuils et des chaises ont des pantalons. lien est de même pour les pieds des pianos. Je demandai à mon hôtesse pourquoi tous ses meubles étaient plus habillés que les ladies que je vois trois fois par semaine à Hay-Market ou à Covent-Garden : — « Ne seriez-vous pas choqué, monsieur, me répondit-elle, si vous aperceviez les jambes de ces fauteuils ? » En Angleterre les fauteuils ont des jambes. Si l’on disait les pieds d’une chaise ce serait very shocking.
J’ai eu aussi l’occasion de visiter un établissement très-curieux et d’une physionomie vraiment originale. Je veux parler d’une taverne où, moyennant six pences (douze sous), on assiste aux débats de ces tribunaux populaires qui sont la caricature de la magistrature anglaise. Gela s’appelle la taverne de Nicholson. Le tribunal est composé d’un lord chancelier (Nicholson) de deux juges et d’un attorney général, tous en. robes et en perruques à marteaux ; l’accusé est assis à son banc, assisté de son avocat. Le jury est composé de douze assistants de bonne volonté. Les débats s’ouvrent et le président prononce cette phrase sacramentelle : Water, cigars and grogs (garçon, des cigares et des grogs). Lord chancelier, attorney général, avocat, accusé, tout cela
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parle avec la plus comique gravité. Le duel entre l’avocat et l’accusateur est terrible, et comme tous les personnages qui jouent un rôle dans cette comédie connaissent à fond la législation anglaise, il est rare que celui qui représente l’accusé ne soit pas jugé secundum formulam. Si un jugement intervient, qui ne soit pas du goût du public, il siffle et demande sur-le-champ l’installation d’un tribunal d’appel. Le lord chancelier, l’attorney général de la taverne prennent les poses et imitent les tics des véritables juges de Par liament Street, ce qui excite les hourrahs et les applaudissements de l’assemblée. Quelquefois le tribunal juge un homme politique. Sir Robert Peel, lord Palmerston, lord Wellington, presque tous les hommes d’Etat de la Grande- Bretagne ont été condamnés cent fois à la pendaison par les cours de cabarets. En France, la magistrature et le gouvernement ne résisteraient pas dix jours à une pareille parodie renouvelée chaque soir; ici, cela ne peut avoir aucune conséquence. Si la foule, qui vient d’applaudir à la condamnation d’un lord, le rencontre au sortir de la taverne, elle s’empresse de le saluer jusqu’à terre. En France,, nous portons partout la passion politique ; elle nous suit, elle nous obsède, chez nous, dans la rue, au théâtre ; de ce côté du détroit, le peuple ne sait pas ce que c’est. Dans un moment de fa-
mine, il criblera sans raison de pierres, comme cela est déjà arrivé, la maison du duc de Wellington ; mais le lendemain, il criera également, sans plus de raison, hourrah pour le noble lord. Le peuple anglais est un enfant à qui l’on donne des formules en guise de dragées. S’il souffre trop et qu’il tente de secouer le joug, on l’arrête par ce mot : « N’avez-vous pas le droit de pétition ? » et il se dit : « C’est vrai ! » Puis il retourne au travail ou à la taverne. Il y a deux ans et demi, lorsque les chartisles se réunirent dans la Cité et voulurent faire irruption dans le West-End, voici comment quinze constables, placés en tête du pont de Waterloo, arrêtèrent deux cent mille mécontents : — Combien êtes-vous? demanda le chef des constables. — Nous sommes deux cent mille. — Que voulez-vous? — Nous voulons passer. — La reine s’y oppose. Allez vous promener dans le faubourg , si cela vous plaît, mais vous ne passerez pas par Waterloo-Bridge. — Nous n’avons donc plus le droit de circulation ? — Vous l’avez ; mais vous êtes trop nombreux aujourd’hui pour que votre présence ne cause pas de la perturbation. Si vous avez à vous plaindre, pétitionnez. — Et après ces paroles, le constable
leva son bâton et en frappa quelques chartistes . au
nom de la reine. Dix minutes après, le rassemblement s’étaifdissipé.
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Cette confiance du peuple anglais dans la loi et dans son droit est sublime ou ridicule ; c’est de l’héroïsme ou de la faiblesse.il est soutenu dans sa souffrance, dans ses privations, dans son abjection par cette grande et magnifique croyance qu’il est le premier peuple du monde. Le patriotisme et le porter le consolent de toutes ses misères. Pays étrange que cette Angleterre ! Pays des contrastes et des contradictions! Soi de liberté où les hommes sont esclaves ! Les lois les plus libérales et les usages les plus babares, le moyen âge à côté du dixneuvième siècle. De sorte que selon qu’on regarde la Grande-Bretagne sous un aspect ou sous un autre, elle vous apparaît comme la plus avancée des nations ou comme la Chine de l’Occident !
Assez de curiosités londoniennes pour aujourd’hui. Une autrefois, je parlerai de la paroisse Saint-Gilles, du quartier des juifs et de Field-Lane , la ruelle des foulard volés. Je ne dois pas perdre de vue le palais de Cristal, ainsi nommé parce qu’il est en verre de vitres, ce qui le ferait prendre au premier abord pour la serre monumentale de Hyde-Park. La grande exposition enfante une infinité de petites exhibitions. Un Français, M. Yerdeau, est à la tête de l’exposition universelle de peinture qui va avoir lieu 'à Litchfield-House, St-James- Square. Cette 'exposition n’empêchera pas l’exposition
de peinture anglaise à l’aquarelle qui se tiendra dans Pall-Mall (prononcez Pel-Mel). Je ne parlerai pas de l’exposition de l’Illustration-Gallery, où le visiteur se promène à travers les Indes ; de l’exposition Catlin, où l’on est transporté aux pieds des montagnes Rocheuses ; de l’exposition de Polythecnic institution, où toutes les machines à vapeur réduites en modèles microscopiques fonctionnent avec une vitesse et une précision merveilleuses, ni de cent autres exhibitions étranges qui sont venues se greffer sur la grande. Hyde-Park présente, depuis deux jours surtout, l’aspect de la plus étourdissante activité. Piccadilly est encombré d’omnibus, de cabs, de voitures de toutes sortes qui se précipitent vers Cristal-Palace sur trois rangs de front. Hier, vers deux heures, un pâle sourire du soleil perça le brouillard et illumina un instant les vastes pelouses de cet immense jardin ; aussitôt les voitures de l’aristocratie se répandirent en foule dans les allées. Voitures à deux chevaux, à quatre chevaux, à six chevaux, avec deux domestiques par devant, deux valets par derrière et un coureur lancé en flèche ; puis, sur des poneys, des centaines d’enfants suivis chacun de deux et même de trois domestiques. La nobility et la gentry, qui sont si riches, ne peuvent cependant pas acheter des rayons de soleil, et c’est fort heureux; sans cela le soleil ne luirait plus que pour l’Angleterre. Aussi,
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dès que l’atmosphère s’éclaircit, tous ces heureux ennuyés sortent de leurs palais aux murailles noircies, et vont se réchauffer, comme les pauvres gens des faubourgs, au paternel foyer du bon Dieu.
Chaque jour les cabs et les omnibus qui stationnent du côté du chemin de fer de Douvres charrient dans la ville-monstre des troupes de Frenchmen. Il est facile de reconnaître nos compatriotes, grimpés sur l’impériale des omnibus. Ces voitures sont lancées avec une telle rapidité, que les nouveaux visiteurs se retiennent à leur siège et à la barre de fer d’appui pour n’être pas précipité sur le macadam. Ces contorsions excitent, comme on le pense bien, la grosse hilarité de John Bull, toujours disposé à se moquer du Frenchman, et qui ne peut voir passer une barbe ou une moustache sans se livrer à un éclat de rire ironique. Les femmes du peuple surtout se montrent sous ce rapport encore plus impitoyables que les hommes. Ce matin, en traversant un quartier de la Cité, je n’entendais sur mon chemin que ces exclamations lancées par des porteuses de lait : Waht a monkey ! look at this Frenchman ! (Regardez ce Français ; quel singe!) Les gens de la classe moyenne ne sont pas assez grossiers pour nous saluer de pareils compliments; mais à l’air moqueur dont ils nous regardent, on comprend qu’ils partagent tout à fait h notre égard
les préjugés des classes populaires, préjugés que trentecinq ans de paix et de bons rapports entre les deux peuples n’ont pu encore effacer.
L’aristocratie va rester ici jusqu’au 1er mai pour assister à l’ouverture de l’exposition, qui sera faite par la reine en personne et en grande pompe ; après quoi elle émigrera dans ses terres ou sur le continent. Le prétexte qu’elle donne pour légitimer cette fugue, qui mécontente les marchands, c’est que l’affluence de gens qui vont arriver à Londres de tous les points du globe ne peut manquer d’amener aussi le choléra et la peste. Maintenant, si l’on veut savoir la vraie raison, la voici : l’aristocratie anglaise, cette fière aristocratie, ne serait pas fâchée de tirer quelque profit de l’exposition et de louer ses hôtels. L’aristocratie devrait comprendre que dans une aussi grande solennité son rôle est de rester à Londres, quand ce ne serait que pour rassurer les visiteurs qui pourraient prendre au sérieux ces contes bleus de peste et de révolution, et dans ce cas ne voudraient peut-être pas se hasarder à sortir de leur pays.
Une mesure qui produira aussi l’effet le plus déplorable, c’est celle-ci : la commission royale avait décidé que toute personne ayant pris un billet d’abonnement à l’exposition pour toute la saison, serait admise à l’ouverture. Le prix du billet était fixé à trois livres. Tous
les Anglais qui veulent visiter l’exposition se sont procuré leurs billets. Or, à la veille du jour où' les étrangers vont venir chercher leur ticket d’abonnement, savez-vous ce que l’on fait? on augmente le ticket d’une livre. Cette détermination est officiellement annoncée ce matin par le Times. On va même jusqu’à dire qu’une augmentation nouvelle aura encore lieu d’ici au 1er mai. O hospitalité britannique !