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Lettres sur l'Angleterre

Le Times! qui dit le Times ^ dit un des produits les plus singuliers des temps modernes, un des phénomènes de la civilisation qui nous régit. Quel formidable pouvoir que celui du Times! Un inconnu — vous, lui, moi, — n'a qu'à tenir dans Tombre la plume du Times pour empêcher un potentat de dormir.

Vous avez entendu parler du livre publié par M. Kinglake, la Guerre de Crimée. La manière dont l'auteur y décrit la naissance du Times ^ json développement et son action sur l'Angleterre, est curieuse à plus d'un titre. Peut-être vos lecteurs me sauront-ils gré de leur mettre sous les yeux le passage suivant, que j'ai traduit à leur intention :

T. Itl. 1

2 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)

€ Longtemps avant que la guerre de Crimée éclatât, il y avait dans quelques comtés d*An^eterre certaines veuves et certains gentlemen qui étaient dépositaires d*un pouvoir destiné à exercer une grande influence sur la conduite de la guerre. Leurs voies étaient pacifiques, et, pas plus que d'autres veuves el d'autres gentilshommes caoïpagiiards , ils n'étaient touriés ver& la politique; mais par suite de codtrats et de testaments, par suite de naissances, de morts et de mariages, les individus en question étaient devenus membres d'une ancienne compagnie dont Tindustrie consistait à recueillir et à disséminer des nouvelles. Tel se trouva être leur bon sens dans Tâppréciation des choses de ce monde, qu'au lieu de se disputer entre eux pour le maniement du puissant engin dont ils disposaient, ils restèrent tranquillement chez eux, et s'en remirent à quelques hommes actifs et habiles du soin de pousser à Londres l'entreprise. L'usage de la compagnie était de publier chaque jour une feuille contenant un récit de ce qui se passait; plus, des lettres écrites par des personnes de toute espèce et de toute condition, promptes à mettre sous les yeux du public leurs sujets favoris; et enfin un court essai sur les afiatnss du joir. En outre, qoieeiiqie désirait insérer quelque chose dans le journal était admis à le faire sous le nom € d'annonce, » moyennant le payement d'une somme fixée par ta compa* gnîe; et la feuille contenant ees quatre sortes de malières était vendue au public h bas prix.

« Un esprit extraordin^re d*entrcprise signala les efforts faits par la compagnie peur reeaeilKr les DOHveKes, et, durant les guerres qui suivirent bi Révolutioii française, elle trouva moyen de recevoir dn cunlinest des dépéckes qui gagnaient de vitesse eeiles du gouvernement lui-même. En d'autres pays, le spectacle d*uD gowenhemenl ainsi battu

LE TIMES t

par une entreprise particulière eût semblé un scandale; mais f idée que chacun pouvait , moyennanl une petite somme pi sans sortir de chez lui, en savoir autant qu'un ministre d*État, plut aux Anglais, et ils se réjouirent du succès de la eompagnie«dans sa lutte avec le gouvernement. A partir de ce moment, la force du journal s accrut au point qu'il devint le premier journal du monde; et il n'eut pas été plustdtrecounu pour tel, qu'il gagna encore en importance, étant le fil à Taide duquel l'homme, saisi d'inquiétude, s'avançait, dans le dédale des affaires, à la recherche de ce qui était ou perdu, ou incouDu, ou hors de sa portée. Le prince qui réclamait ub royaume, le domestique en quéte d'une place, la mère dont l'enfant était égaré, tous allèrent là. Là courut la Folie, et elle y eut avec la Sagesse de salutaires entrevues. Là se rendit la Colère honnête, et aussi la Haine, et aussi la Mé* chanceté. Concours qui ne fut pas sans fruit, car à ceux doal le cœur était troublé et irrité il fournit, ou l'occasion d'apprendre qu'on ue prêterait pas l'oreille à leurs cris, ou le moyen d'exhaler le)irs passions et d'éprouver leurs théories en sollicitant l'attention, en invoquant le témoignage d'une nation tout entière, bien plus, in monde civilisé. Et ceux qui s'érigèrent en juges de cette foule d'appelants furent des inconnus, lesquels, dans leur rude façon d'administrer la justice, se montrèrent violents peut-être ; mais corrompus, jamais. Le langage que l'exagération orientale prête au Sultan, le journal dont il s'agit aurait pu le tenir avec bien plus de raison. En un sens, il était « Fasile du monde. »

c Jusque-là, toutefois, la compagnie n'avait fait qu'occuper un terrain qui lui était commun avec d'autres spéculateurs, et, si elle n'était pas allée plus loin, le résultat de ses travaux ne m'aurait pas occupée Mais un jour — il y a de cela plusieurs années — les directeurs s'avisèrent qu'il

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leur restait une branche de nouvelles à cultiver avec fruit, n leur sembla que tout Anglais serait charmé de pouvoir/ sans bouger du coin de son feu, connaître la pensée de ses concitoyens sur les questions du moment. Déjà mis au fait jusqu'à un certain point par leurs correspondants, ils pensèrent qu*eiuse donnant un peu de peine et en dépensant un peu d'argent, ils parviendraient à constater les idées en vogue et la direction du courant. Ayant jeté les yeux, dans ce^ but, sur un homme d* église, très-sagace et qui n'avait rien à faire, ils le chargèrent d'aller flâner dans tous les lieux 'où il y a concours de peuple et d'y noter ce qu'on pensait en général sur tel ou tel sujet donné. Son affaire n'était pas de s'arrêter à ce que diraient les sots, encore moins à ce que diraient les gens d'esprit, mais d'épier au passage et de rapporter à ses patrons ce que répéteraient en beaucoup d'endroits beaucoup de personnes qui ne se seraient jamais vues. C'est à quoi il s'employa, et il y devint si expert, que la compagnie ne s'égara jamais, tant qu'il lui fut donné de mettre à profit les services de- cet homme. Plus tard, elle ne réussit pas toujours aussi bien, mais elle n'en continua pas moins de mettre tout en œuvre pour sonder le cœur de la nation.

« Une fois armés du genre de savoir qu'ils acquéraient par ce procédé, les directeurs de la compagnie se mirent en devoir de le disséminer. Mais ils ne se bornèrent pas à exposer crûment ce qu'ils connaissaient de l'opinion du pays: ils confièrent à des écrivains de talent le soin d'appuyer les idées qu'ils croyaient avoir prévalu ; de sorte qu'en les supposant bien informés, ils ne pouvaient parler sans que leurs paroles tombassent dans des oreilles complaisamment ouvertes pour les recevoir. Ceux qui avaient une opinion à eux trouvèrent donc leur propre pensée rendue et développée

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