‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 2 sur 186 · LE TIMES · texte numérisé non relu

LE TIMES

avec plus de taleot qu'ils n'en possédaient eux-mêmes. Ceux^ au coutraire, dont l'opinion n'était pas faite se sentirent vivement sollicités à s'en faire une, dès qu'ils virent la route frayée par iine compagnie dont le but était notoirement de suivre le flux et le reflux de I*esprit public. Entre l'exposé des idées qui avaient cours et les raisons données à Tappui, on eut soin de nouer un lien si étroit, que ceux qui prenaient le journal seulement pour savoir quelle était l'opinion régnante, furent frappés de la force des arguments employés en sa faveur, et, par contre, tel qui croyait n'obéir qu'à la logique fut amené à penser comme les autres, en apprenant ce que les autres pensaient. Car de même que, quelquefois, le seul fait de prédire est un premier pas vers l'accomplissement de la prédiction , de même le seul fait d*af6rmer qu'une idée a été adoptée généralement est cause qu'elle est généralement adoptée. Du double jeu de ce mécanisme, il résulta que l'opinion publique en Angleterre fut rarement en désaccord avec les écrits de la manufacture de nouvelles, et plus on s'habitua h regarder le journal de cette manufacture comme le véritable organe de la pensée du pays, plus sa publicité devint considérable.

c La compagnie arriva de la sorte à manier une puissance formidable; et, si je me suis exprimé avec une clarté suffisante, le lecteur doit comprendre combien cette puissance remporta naturellement sur ce qu'on a coutume de désigner par ces mots : « 1$ pouvoir de la presse. » Autre chose, par exemple, est de poursuivre un homme public d'arguments et d'invectives qu'on croit n'exprimer que les vues personnelles de celui qui tient la plume, autre chose est de le dénoncer dans des articles qui, à tort ou à raison, passent pour des manifestes — et des manifestes où est formulé l'arrêt de tout un peuple ! Dans le premier cas, l'homme

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^'on attaque est accosé seulement; dans le second, il est déjà condamné.

€ Ainsi fut établi le grand journal anglais; et toutes les fois qu'on voulait parler, soit simplement de la feuille de papier imprimé qa*on avait sur sa table, soit de Torgantsalion mystérieuse qui lui donna naissance,. on s'accoutuma à dire : «le Tifne$.., » \

« Le Times ! » ce mot figura dans la grammaire à la façon d'un nom propre. On parla du Times comme on sursnt pu faire d*un ange, ou d*un héros, <m d*un démon, ou d'un •saint , ou d'un péebeur déjà en enfer, n fut parfaitement conforme aux règles de la langne anglaise de dire : « Le Times le protégera. — Le Times est en fureur. — Le Times l'accaMe. — te Times ^ que Dieu le bénisse ! y amis bofi ordre. — f^ Times, que le diable remporte! est cause de tout le mal. »

La façon dont M. Ringlake raconte la naissance et les développements du Times est très-ingénîease ; mais j'estime que la peinture qu'il fait de celte feuille sans pareille est quelque peu chargée. M. Kinglake me semble n^aroîr vu du Times que l'aspect le moins favorable.

Je reconnais que le Times concentre les<i»rces, dirige les ooups de ce despotisme qu'on décore du beau nom d'opinton publique; mm je ne saurais accorder que ce ^mi dans un but purement commercial, favoue que la «eutraliâatioo, chassée 4e presque partout en Angleterre, s'y est bâti une forteresse inexpugnable dans- le royaume de la pensée, m»s je n'admets pas que te soit tout simplement pour assurer le suocès d'une entreprise industrielle. Le règne du lieu «ommun n'a nul besoin , pour se transforofer en tyrannie, d'être organisé comme affaire de gros sons, et il serait par trop fort que la destinée du nionée dépendit,

LE TIKS »}

lAl-ee en partie seulement, du genre de commeree entrepris p«r «essieurs tels et tels et compagnie!

Ce qui est vrai, c'esl que le Times puise dans sa valeur industrielle de quoi étendre ou maintenir son influence p(K iitique. Je me souviens d'avoir entendu dire à radminiâtrateur de ce journal extraordinaire qu'il perdait par les aa- BODces, à cause des non^breux suppléments qu'elles nécessitaient Cette assertion m'éionna, et je m'écriai: « Pourquoi donc le rttnespublie-t-il des aimonces, s'il est vrai qu'elles constituent pour lui me perte? — Entendons-nous, me futil répondu. Les annonces ne rapportent rien au Times en argent, mais elles lui rapportent énormément en influence, en crédi'.. i»

Et en eiet, le Times se trouve être devenu pour chacun une sorte de chose nécessaire, par Timposante publicité payée qu'il met au service de tous les intérêts, de tous les besoins, de toutes les fan.taisies même. Grâce à lui, l'offre et la demande se donnent la main, quelle que soit la distance qui les sépare. U a, chaque jour, une réponse toute prête à fournir au père de famille qui demande dans quelle école il enverra ses enfants; à la maîtresse de maison qui veut savoir où et à quel prix elle peut se procurer le meuble qu'il lui faut; aux professeurs qui cherchent des élèves, et aux élèves qui cherchent des professeurs; aux gens en quête d*un emploi-, aux domestiques en quête d'une condition. Le Times est un trésor sans pareil de renseignements de toute espèce. U est plus que cela, il est un moyen de correspondance livré à quiconque est en étal de payer six pence pour une ligne d'impression. Combien de rendez-vous ont été donnés dans les colonnes du Times en termes mystérieux et convenus ! Que de fois sa publicité a servi à préparer des rencontres dont le secret n'était connu ni de lui ni du public !

« LETTRES SUR L ANGLETERttË (I868)

Et les plaintes auxipielles le Times prête une voix, une voix sonore ! Et les réclamations dont il se fait le puissant écho ! Et les mille petits abus dont on est quitte dès qu'il les dénonce!

Il est juste aussi de remarquer que le Times doit à la ' position formidable qu*il occupe, de pouvoir protéger le public contre les empiétements d'autorité et des prétentions que lui seul est en mesure de réprimer efficacement et sans regarder à l'importance sociale des personnages pris à partie. Je me rappelle avoir lu dans le TitMSy à propos d'un certain lord compromis dans un procès scandaleux , des articles d'une sévérité terrible; et la façon dont il se mit, dans une certaiue circonstance, à morigéner le mari de la reine, montre assez que, pour le Times, il n'est pas d'adversaire trop haut placé. •

Que le Times soit rédigé avec beaucoup d'éclat; que, sur chaque question donnée , il emploie la plume d'un homme spécial et d'un homme de talent ; qu'il ait sur tous les points du globe des correspondants, f allais dire des ambassadeurs, et qu'il soit mieux renseigné sur les événements du dehors que la plupart des chancelleries, il n'y a pas lieu d'en être surpris : c'est ce qu'expliquent de reste sa richesse et son intelligente libéralité.

Aussi les Anglais ont-ils en général pour le Times un faible dont ils ne se peuvent défendre. Entre eux, ils se plaisent à dire beaucoup de mal du c leading journal (1) ; » ils lui reprochent volontiers ses allures changeantes : ils ir.out jusqu'à le définir, dans un moment de mauvaise humeur, une feuille sans principes {unprincipled). Mais au fond ils sont fiers d'un organe le plus puissant qui soit au

{{) Journal dirigeant, Journal principal. (Kote de Péditeur.)

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