LORD RUSSELL ACCUSÉ DE NÉPOTISME
En réalité» l'unité allemande a, pour les Anglais, le même degré d'importance que l'unité italienne, et l'on sait assez quel prix ils attachent à celle-ci. Rien ne le prouve mieux . que rémotion prolongée produite en Angleterre par la mise à la retraite du ministre britannique à Turin, sir James Hudson. Yoilà plusieurs jours déjà que la cbose a eu lieu, et l'indignation qu'elle a causée, loin de s'amortir, semble de jour en jour devenir plus vive. Aujourd'hui encore, le correspondant du Times tourne le poignard dans la plaie.
D'où vient l'importance tout à fait inusitée que l'Angleterre attache au fait d'un fonctionnaire qui s en va et d'un fonctionnaire qui vient ?
Sir James Hudson est sans contredit un homme de mérite; mais ce n'est pas son mérite, c'est son rôle à Turin qui l'a rendu cher aux Anglais. 11 leur plaisait d'être représentés par lui en Italie, parce que nul n'y avait combattu avec une persévérance plus heureuse l'influence du gouvernement français; parce que Cavour, dont il était devenu l'ami intime, n'avait pas eu de plus habile conseiller que lui dans la grande partie d'échecs jouée et gagnée contre Napoléon ; parce que c'était sir James Hudson qui avait réduit le traité de Villafranca à n'être qu'un chiffon de papier, lui qui avait décrié dans l'Europe entière le long séjour d'une garnison française à Rome, lui qui avait conquis sur Yictor-Eromanuel un ascendant presque absolu, lui qui était parveuu à faire croire aux Italiens que leurs vrais amis étaient, non les vainqueurs de Magenta et de Solferino, mais les insulaires dont la sympathie n'avait dépensé pour l'Italie ni un homme ni un écu ! Quel genre de services eût pu éveiller plus de reconnaissance dans une âme véritablement anglaise? Et que d'autres services du même genre l'Angleterre n'était-elle point autorisée à attendre d'un homme qui avait su, dans d'aussi diffi-
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ciles cireonstances, déjouer on plutôt jouer la politique impériale, supplanter ses agents, mettre à profit ses fautes pour lui enlever le cœur d'un peuple affranchi par ses armes^ et devenir pour ritalieà Turin ce que lord Straiford de Redcliffe avait été pour Fautocrate russe à Genstanliiiople?
Aussi, vous n'imaginez pas Tavalanche d'attaques cpn roule, depuis quelques jours, sur ce pauvre Eaxl Russeli. Et, franchement, il y a dans sa conduite quelque chose qu'il fera bien d*expliqner^ s'il le peuL 11 parail que, pendant près de deux ans, il n'a rien négligé pour élmgner de Turin sir James Hudson, lui ofirant divers postes, quelques-uns très-élevés, et par exemple Tambassade de Gonstantinople. Mais sir James Hudson, très<-aimé en Italie, ne voulait pas quitter Turin. H a donc repoussé une h une les offres dont on parie, jasqn'ii ce qu'enfin, amené à voir claireiuent qu'on en voulait k sa place, il a pris le parti de se retirer dans la vie privée.
Maintenant, dans qnel but le comte Russeli s'est-il efforcé d'avoir h Turin une vacance dont il lui Mt possible de dispo*ser? On ne saurait supposer qu'à ses yeux, sir James Uudson avait le tort d'être trop Italien. Travailler à Tindépendance de l'Italie avec zèle et succès aurait pu étre^a tort aux yeus des tories, qui ont toujours été fort tendres pour FAutriche^ sans toutefois Tavouer ; mais le comte Russeli est un whig pur sang; il serait whig, n'y en eût-il plus au monde. Or, il n'est ja»Kiis entré dans la politique deswfaigs de prendre parti pour les gonvernemenis absolus eontce les gouvernements constitutionnels.
Le comte Russeli, en cette cieconstance, aurait-il tout simplemenl) mis en pratique le : Oiê^toi de là, qus je m* y nulle? Hélas! on le craint. L'homme qui remplace sir James Hudson est M. Elliot, beau-frère de lord Russeli ejL personnage d'une
loDnéte Dttédioerité. Voilà dem eireonslanees bien malheureuses, avouons-le. Ah ! j'allais oublier. C'est le 27 juillet qa% la clôture du Parlement a en lieu, et c'est le 7 août^ lof sque le ministre n'était plus exposé à Tennitti d'avoh* des €0>fflptes à rendre, qu'un successeur a été donné à sir James Hudson, dans la personoe de M. EUiot, par le protecteur né de tous les EUiot passés, présents et futurs*
DécicKment lord RMSsell s'est tnHupé s'il a cm que la chose passerait inaperçue. L'opinion pubBque gronde^ et elle obtiendra satisfaction^ i Bfeokis que le minislre ne soit en mesiure de loi prouver par vives raisons qu'il n'y a pas heu à £siire tant de bruit Oh attend donc de lui qu'il s'explique, l'Angleterre n'étant pas un pays oii la majesté oûnisptérielle soit admise à s'envelopper dans les nuages.
CLXXXVIH
4 séptenbfff.
Les boxenrs.
La nouvelle d'un rapprochement entre la France, la Russie et la Prusse ne pavait pas avoir fait ici grande sen-^ sation, du moins jusqii'à présent. D'abord, le rapprochement en question ne se présente pas avec un caractère agressif. S'il doit avoir pour effet, comme on dit, ée coostitutioDBaliser la Russie et d'ouvrir aux puiasanises qnîse sont
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engagées dans la question polonaise un prétexte pour en sortir, il n'y a rien là dont l'Angleterre ail à prendre souci. D'autre part, ce qu'elle craint, ce n*est pas une entente plus ou moins amicale du gouvernement français avec Berlin : une pareille perspective sérail presque de nature k la rassurer. Ce qu'elle redouterait plutôt, ce serait une querelle qui appellerait les armes françaises sur le Rhin. Et puis, qui sait ce qu'il y a de vrai dans le revirement dont on parle? Cette nouvelle n'est encore qu'une rumeur. Pourquoi se presser tant d'être ému? On se dit : € Attendons; qui vivra verra. >
Aussi bien, on a eu, à Londres, ces jours-ci, d'autres sujets de préoccupation , un imposant et très-sanglant échange de coups de poing ayant eu lieu entre deux boxeurs d'élite, Jem Mace et Joe Goss.
Il s'agit bien, quand Jem Mace et Joë Goss vont se casser mutuellement la mâchoire, de l'alliance franco-russe, du congrès de Francfort, des chances d'une guerre entre la France et les États-Unis à propos de Mexico, de l'hospitalité donnée à Brest aux loups de mer de la Florida, des iron plates qu'on est en train de construire pour les confédérés dans les chantiers anglais de M. Laird, etc., etc. ! Questions secondaires que tout cela, auprès de cette noble, de cette importante question : Lequel de Jem Mace et de Joë Goss est plus capable, pour une somme donnée, d'estropier son homme?
Aussi, il fallait voir la foule qui, dans la soirée de lundi^ dernier, se pressait , s'écrasait à Tembarcadère de Paddingtou. Là s'étaient donné rendez-vous tous les vices d'en haut et tous les vices d'en bas: désœuvrés de club et brutes à visage humain, libertins blasés et hommes de proie, l'écume des tabagies et l'écume des tavernes, non sans une forte proportion de respectability, car la passion du pu-
gilat comme spectacle et sujçt de pari est en Angleterre une passion qui a envahi toutes les classes.
Où s'arrêterait, pour déposer à terre les lutteurs, le train spécial qui devait les emporter, eux, leurs partisans, leurs admirateurs, les curieux, la cohue enGn? Nul ne le savait, à l'exception des grands prêtres de la chose, attendu que les combats de boxeurs sont défendus par la loi, et que la police se doit de veiller h ce qu'on exécute la loi pour la forme.
Le lieu fixé pour la rencontre est donc toujours un secret, secret de cabaret, plus religieusement gardé qu'aucun secret d'État. Ce que personne n'ignorait, par exemple, c'était le moment du départ, qui était annoncé pour quatre heures du matin. Mais, bah! dès minuit, les abords de l'embarcadère du chemin de fer étaient littéralement inondés de voyageurs, ce qui veut dire qu'à minuit a commencé une scène de brigandage dont aucune description ne saurait donner une idée. Pas un coquin, de ceux qui grouillent dans les bas-fonds de Londres, pas un « rough », qui ne fût là.
Je vous laisse à penser si montres, bourses et mouchoirs ont eu beai^jeu ! Voleurs brandissant de gros bâtons d'un air dégagé, coups terribles donnés dans l'estomac des uns et dans le dos des autres, tempête de jurons et de mots orduriers, vuilk pour le prologue. La police a paru Juste au moment du départ , quand il n'y avait plus personne à protéger utilement et plus rien à voler. Il faut rendre cette justice aux flf roughs >, qu'ils ne vous volent pas votre chemise et se contentent de mettre votre habit en lambeaux.
Là-dessus, vous allez me demander ce que d'honnêtes gens et des gens sensés vont faire dans cette galère. C'est justement ce que je demandais hier à un colonel anglais de mes amis qui me racontait le tout, de audilu, de visu, et qui souffrait encore d'un coup violent qu'il avait reçu dans la
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poitnne, au moment où on le dfélivrait du poids de sat montre. Il m'a répondu gravement : « Chacun son goât; je n'aime pas TC^ra, moi! » Le BelTs Life^ qui est le Hantteur des boxeurs, va plus loin, lui : il déclare dans son dernier numéro que le goût des combats de boxeurs est un des principaux ressorts du caractère anglais, et il le présente comme tel c au point de vue musculaire chrétien j». Ceci textuel.
Il est vrai que la presse entière ne parle pas le même langage. C'est le Globe, je crois, qui a défini ces sortes de combats et les scènes ignobles auxquelles ils donnent lieu ua « carnaval de brulaliié ». Le Morning Star aussi les flétrit. Mais voyez un peu ce que c'.est que l'empire d'une passion générale ! Le Morning Star n'a pas cru pouvoir épancher son indignation en moins de quatre grandes colonnes^ — bien sûr, disent les méchantes laagues, que la vente d un numéro oh aucun détail ne serait omis ne pouvait manquer d'être immense.
Bien que ma prolixité, en cetle circonstance, ne m'expose pas au même reproche, qui a été adressé, bien à tort, seloa moi, à l'organe de la paix à tout prix, je no rimiterai pas et me bornerai à vous dire que, le train étant enfin parti, les deux boxeurs et la foule furent déposés à Wootton-Basset; que là fut formée, au moyen de pieux et de cardes, l'enceinte qu'on nomme « the ring j»; que, les combattants ayant mis bas leurs habits, on les trouva < en bonne condition » ; qu'ils commencèrent le combat; que h police intervint; qu'il fallut alors retourner à Londres; mais que ce retour n'était qu'une habile manœuvre; qu'on se remit eu route pour un autre champ de bataille, Long-Reach; qu*à Purfleet, il y avait une rivière à passer, et que l'empressement de la foule à se précipiter dans les bateaux fut tel que
beaucoup furent au moment d*éire noyés : bref, que, la rivière franchie, le combat eut lieu, pendant que, sur le bord opposé, la police du comté d'Essex était réduite à laisser faire, ayant atteiut la limite extrême de sa juridiction.
Je TOUS fais ^ce des circonstances qui ont marqué cette rencontre mémorable. Qu'il vous suffise de savoir quaprès un« longue résistance, Goss est tombé presque sans vie, la tête penchée sur sa poitrine, mutilé, défiguré , couvert de sang. Mace, semUe-t-il, n'était pas en bien meilleur état; mais enfin il était vainqueur. Des applaudissements frénétiques ont retenti, et les «macéitesx», se ruant sur rhercule aucpiel ils devaient d*avoir gagné leurs paris, Tout récompensé de ses vertus « nuisciilaires chrétiennes », en l'embrassant avec tendresse*
Le prix po«r le vainquesr était de mille livres sterling (28,000 fr.). Mace, qui sait? pourra tenir un fublic-house. Et Coss? S'il n'en meurt pas, — ce qui est supposable, puisque la profession de ces niessieurs est d'avoir la vie dure, — il se consolera avec le produit des foulards vendus. Car, — et ceci est un détail dont je suis redevable h mon brave colonel^ très-expert en ces matières, — quand deux boxeurs sont convenus de se mesurer, les couleurs de chacun d'eux «oflt portées par ses partisans^ absolument comme dans les tournois les champions portaient les couleurs de leui^ dames. Notez que cette chevaleresque habitude donne lieu, de la part de nos modernes preux, à une vente de foulards, qu'ils achètent une demi-couronne et vendent une gninée.
Au reste, l'Iliade que je mentionne u'a eu rien qui approche de celle dont Tom Sayers fut rAcliiUe. Quel jour, je ne dirai pas pour les rédacteurs du JBeU'« Life, mais pour quatre-vingt dix-*neuf Anglais sur cent, que celui où l'Anglais
Tom Sayers défendit, contre l'Américain Heenan, cette ' ceinture qui est le signe de la royauté parmi les pugiles, et pour la conquête de laquelle Heenan avait passé les mers! On eût dit .vraiment que Thonneurde deux grands peuples était attaché au résultat d'un combat k coups de poing entre ces deux hommes! Rome et Albe avaient remis le soin de leurs destinées aux Horaces et aux Guriaces. Heureusemoiit, aucun de ces deux peuples, cette fois, n'eut à se soumettre à l'autre. Heenan ayant eu les yeux pochés et Tom Sayers le bras paralysé, sans qu'aucun d'eux eût réussi k laisser son adversaire pour mort sur le carreau, la victoire entre Albe et Rome demeura indécise. N'importe! la joie et l'orgueil n'en atteignirent pas moins, de chaque côté de TAtlantique, des proportions gigantesques. Tom Sayers, après avoir eu l'honneur de développer la vigueur de ses muscles devant des personnages de marque, des membres de la Chambre des Communes, que dis-je? des ministres de TÉvangile, patriotiquement perdus dans la foule des habitués de taverne et des voleurs, l'indomptable Tom Sayers fut élevé, ou peu s'en faut, par la reconnaissance publique au rang des libérateurs des nations. II se vit acclamé, Dieu me pardonne ! k la façon des triomphateurs antiques. On assure qu'k Liverpool, sa patrie, lorsqu'il s'y présenta, les autorités allèrent au-devant de lui, musique en tête. On jeta des fleurs sur son passage...
Ce n'est pas que le pugilat professionnel et payé soit tout k fait aujourd'hui en Angleterre ce qu'il était au temps où George IV faisait monter dans son carrosse royal le boxeur Tom Spring et le conduisait au lieu désigné pour la rencontre, en bas de soie couleur de chair et en pantalon de Casimir, jaune. Non, en ceci comme en beaucoup d'autres choses, le progrès a revendiqué ses droits; et c'est ce que
LES BOXEURS Vt
prouvent assez les protestations dont des feuilles telles que le Speetaior et le Morning Star sont Fécho. Hais ^ue le culte du c prize ring > ait conservé beaucoup de son ancienne ferveur, c*est ce qui ne saurait être nié. Demandez au Times ce qu'il en pense. Il n y a pas longtemps encore que IslTtevue du samedi {Saturday Review) déclarait c très-dur » de Téduire les < patrons de ce divertissement » à veiller toute la nuit, quand le combat doit avoir lieu le lendemain, et, le matin venu, k se glisser de bonne heure, comme des malfaiteurs, à travers le brouillard, jusqu'Jiun endroit écarté, où ils risquent, pour surcroit de malheur, d'avoir bientôt la police sur leurs talons. La Revue du samedi, cependant, n'est pas dans Thabitude de hanter les carrefours : elle représente un monde élégant et littéraire; elle a le verbe haut; elle a le ton gourmé; elle touche par l'int^ligence k r aristocratie; elle est une des voix d'Oxford. Oui, Monsieur, des hommes du monde, des littérateurs a la mode, des écrivains fashionables , voilà ceux qui veillent ici sur le maintien des saines traditions dans Fart d'assommer les gens !
Ce qu'il y a de curieux, c'est que nulle part on n'est plus humain qu'en Angleterre : les lois relatives «^ la protection des animaux en témoignent. Mais ce pays-ci est décidément le pays des contradictions et des contrastes. Plus longtemps un étranger l'habite, moins, je crois, il arrive à le comprendre. Peut-être, au reste, les Anglais auraient-ils le droit d'en dire autant de la France. Est-il une nation qui soit logique en tout? Je crains que non. Homo duplexî Ceci pourrait bien être applicable aux peuples comme aux individus.