BETHNAL GREEN
maladie contagieuse de nouvelle espèce, pour laquelle, je crois^ il n'y a de mot, jusqu'à présent, qu'en Angleterre. Celte maladie, qui vient de signaler son avènement par le meurtre, se nomme pig sed {la gale aux pourceaiix). De tous les faits mis, cette semaine, sous les yeux du public, celui-là n'est pas le moins important, hélas ! Quant aux commentaires, ils sont superflus.
Voici quelques chiffres qui se lient à ce triste sujet.
En Angleterre et dans le pays de Galles , le nombre des indigents à la charge de la paroisse était, au commencement, de cette année, de 1,142,624, c*e$t-à-dire de 1 sur 17, et ce nombre se décomposait comme suit : hommes bien portants, 598,346; hommes d'une faible santé ou infirmes, 503,809; aliénés, 37,018; vagabonds, 4,234: — le reste non classé. Donc, au premier jour de Tau 1863, Ton comptait, dans FÂngleterre proprement dite et le pays de Galles, près de 600,000 hommes capables de travailler, voulant travailler et absolument sans travail. Et ce qu'il y a d'effrayant, c'est que le nombre de ces derniers, en janvier 1863, était plus que le double de ce qu'il avait été au mois correspondant de l'année précédente, d'où il faut conclure que la plaie du paupérisme s'est terriblement élargie en quelques mois.
Pendant ce temps, les heureux du monde s'amusaient. Le splendide régal donné dernièrement à la princesse de Galles dans Guildhall a provoqué, de la part du député EUiot, des plaintes qui méritent d'avoir un écho. A la dernière réunion des membres du conseil commun, cet incommode personnage, quelque peu paysan du Danube, a présenté l'énumération suivante des inutilités coûteuses dont il avait plu aux commissaires de la fête de charger la liste des dépenses : sept brosses à cheveux en ivoire, 12 livres sterling 10 shel-
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lings; — dix magnifiques peîgws en écalBe, 4 lir. st. 17 sh. ; — soixante flacons d'cao de Cologne, & Kv. st. 14 sb. ; — dix-bnit boites de pondre de riz et dix sacbels de senteur, 5 liv. st. 6 sh. ; — cent dix-sepi savons de toilette, 4 lîv. st. 42^sh. 6 d. ; — quatre brosses en* Woîre, 6 Kv. st., tte. Arrivé à Tartide ean de Cologne, Foratenr s'est interrompu pour faire remarquer que cette profiision de désinfecteurs eût été plus convenable s'il s'étaîl agi de recevoir le roî de Dahomey et le noir cortège de ses dames d'honneur, H ne s'est pas élevé avec moins de force contre Tachai de deux vases de Sèvres et d'un beau cabaret de percefeme, le tout du prix de 42 liv. st. 16 sh. « Si ces objets, a-t-iî dît, ararent dû être envoyés au musée de Kensiwgton ou à (c Bfension House i>, ponr être conservés eomn» des échantillons curieux de Tart céramique au dix-neuvième srède, je me serais abstenu; mais point. Hs ont disparu depuis, ou, comme s'exprimerait un chimi^rte, ils eut été sublhiïés. » On attend , le sourire sur fes lèvres , la réponse des commissaires.
ce
10 octobre.
Le eoUe te relatif en A^i^elenra.
Le denier numéro du recueil périodique intitulé Saturday Revieu) contient, sur l'emploi des termes abstraits et particulièrement du mot principe par les écrivains français modernes, un article dont l'importance résulte précisément de ce qu'il n'est pas sérieux, et, s'il faut parler net, de ce qu'il est puéril.
Moins en efifet cet article a de sens, plus il est remar- (juable qu'on Tait accepté dans une feuille trop fortemeat marquée au coin de la fatuité littéraire, peut-être, mais qui, après tout, est rédigée av«c talent et exerce une influenee qu'elle doit craindre de compromettre.
. Je concevrais que, dans im petit journal sans prétentions et sans lest, on vînt nous (fire : Des principes? qu'est-ce que cela, des principes? En vérité, il faut être Français pour donner dans ce jargon inintelligible! Mais la Saiurday Re^ view est un recueil qui se pique d'avoir un public pensant, et l'on se demande ce que vient faire dans ses colonnes un critique qui a évidemment besoin de deux livres de plus dans sa bibliothèque, savoir : le Dieiionnaire de V Académie françaisey pour y apprendre certains mots de noire langue, et le Dictiannaire anglais de Johnson, pour y apprendre certains mots de la sienne.
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Car il est à noter tout d'abord que l'article en questioD est intitulé Principes. Gomme si le mot Principles n'était pas anglais! Gomme si ce mot, tel que Johnson l'explique, n'était pas d'une orthodoxie grammaticale tout à fait certaine et n'avait pas plusieurs significations, toutes très-pré* cises, toutes répondant avec un accord merveilleux à celles de notre mot français principe ! Comme si enfin M. John Stuart MiU, tout Anglais qu'il est, n'avait pas intitulé un de ses plus beaux ouvrages Principles of poliiical Economy!
Mais à quoi bon insister? Vos lecteurs s'étonneraient qu'on perdit son temps à expliquer qu'un principe est l'idée primordiale d'où dérivent toutes les idées dont se compose tel ou tel système, et le fait primordial auquel se rapportent tous les faits particuliers qui constituent tel ou tel régime. Quand on dit, par exemple, qu'à une époque donnée, c'est le principe de liberté qm a prévalu, cela ne signifie-t-il pas, pour le premier écolier venu, comme pour un professeur d'Oxford ou de Cambridge, qu'on a joui, à cette époque, de la liberté individuelle, de la liberté de conscience, de la liberté de la presse ; en un m^t, de tout ce qui constitue un régime fondé sur cette idée primordiale, sur ce principe : liberté?
L'article qui m'a fourni J^ sujet de celte lettre ne vaut donc pas, pris en lui-même, qu'on s'y arrête. Si je vous le signale, c'est parce que sa publication, dans les circonstances actuelles, est caractéristique. Au moment où, sur la question de Pologne, la France et l'Angleterre se divisent, c'est un fait très-important à relever que cette négation du mot principe par un journal anglais très-influent. Le mot paraitrait-il donc gênant, parce qu'on trouve gênante l'idée qu'il exprime? Youdrait-on bannir de la grammaire ce qu'on est disposé à bannir de la diplomatie? Ce qui est sûr, c'est que^
dans la question de Pologne , là où nous sentons le devoir d'aller défendre un principe, on semble ne voir ici que le danger de compromettre un intérêt !
Que le mot principe puisse être bien ou mal appliqué, sans doute; mais suit-il de là qu'il n'ait pas de sens? Que cette expression, le principe d'autorité^ eût été définie par Bossuet ou Louis XIV autrement qu'elle ne le serait de nos jours par un publiciste de l'école de Voltaire ou de celle de Jean-Jacques, c'est indubitable; mais suit-il de là qu'une pareille expression doive être à jamais exilée du vocabulaire? Et devons-nous, prenant notre parti de la proscription des principes^ n'admettre comme dignes de figurer dans le langage humain que des opinions ?
La Saturday Review n'y contredirait pas; et en cela, elle ne représente que trop bien, j'en ai peur, une tendance fort accentuée parmi les classes qu'on appelle ici les classes gouvernantes.
Le fait est qu'il y a entre un principe et une opinion la différence qui existe entre le général et le particulier, le nécessaire et le contingent, l'absolu et le relatif. Or, ce qui domine en Angleterre, c'est le culte du particulier, du contingent, du relatif.
Chose étrange ! nul pays au monde n'a produit des hommes en qui le pouvoir de généraliser se soit manifesté avec plus d'éclat : il suffit de citer Bacon, dans la philosophie ; Newton, dans l'astronomie ; Shakespeare, dans la littérature ; et pourtant il est bien certain que ce qui manque à ce pays, considéré dans son ensemble, c'est l'esprit de généralisation. Poser un principe, dégager d'une série de faits particuliers l'idée qui les domine et les embrasse, découvrir ce qui est permanent dans les phénomènes accidentels : voilà ce qui
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est contraire k ses habitudes et si conforme aux nôtres. Ne nous en plaignons pas : c'est justement parce que, pour ncus, le moi principe n*est pas vide de sens que nous épou* sons avec tant de passion, à l'heure qu'il est, la cause des Polonais opprimés. Dans le monde de la pensée comme sur le globe, nous habitons un continent : les Anglais habitent une lie.
Aussi leur conduite est-elle d'accord avec leur tour d'esprit. De même qu'ils pensent au jorur le jour, de même ils vivent au jour le jour, préférant à toute autre règle celle de» intérêts, qui est la plus changeante mais la plus commode, et se sentant moins forts sur la terre ferme des principes que sur la terre mouvante des opinions.
En France, nous envisageons toujours les choses au point de vue de ce qu'elles doivent être; ici, ou les envisage au point de vue de ce qu'elles sont. De là, cette di^sition ies> Anglais h savoir gré à leurs hommes d'État d'une versatâité qui, chez nous, ferait scandale. Jamais sir Robert Peel ne fut plus populaire que le jour où il se fit le promoteur de mesures jusqu'alors combattues par lui à outrance. On l'admira, non pour s'être converti à un principe, mais pouv s'être rendu à un fait.
Et ce génie du relatif est si bien celui des Anglais, qu'on le retrouve partout,, jusque dans leur manière de comprendre l'art. Capables d'exceller dans la peinture anecdotiqoe et familière,, dans l'individualité du portrait, dans le réel du paysage, ils n'ont jamais su atteindre au grand art, à la peinture de style. Pourquoi? Parce que le style en peinture est aussi un principe , puisque, selon les belles définitions données par un de nos critiques les plus compétents, le style est la généralisation des formes^ la yérité aecidentelle rame-
née h la vérité typique, l'individu élevé i la dignité de Tespèce. Même lorsqu'il est arrivé à un artiste anglais de com* prendre et d'enseigner le style , il n'a point osé ou il n'a pas su appliquer ses propres conceptions. Joshua Reynolds, contredisant, par le caractère profondément relatif et anglais de ses œuvres, les grandes idées sur la beauté typique et supérieure, qu'il avait émises avec tant de fermeté dans ses Discours, et laissant le peintre, en lui, démentir le professeur, Reynolds ressemble d'une manière frappante à lord Russell désertant lo droit de la Pologne, après Favoir affirmé, et respectant l'esclavage, après l'avoir maudit.
Défendrai-je maintenant les écrivains français contre la Saturday Remew^ qui les accuse d'employer des termes abstraits? Ce reproche, vous le voyez, n'est qu'une variante de celui auquel j'ai déjà répondu. Nul doute que Vabus des termes abstraits ne soit un mal. Mais leur emploi? Je voudrais bien savoir ce que deviendrait, sans termes abstraits, la philosophie? Est-il une idée générale, est-il une noble pensée, est-il un sentimaat généreux qui n'appellent impérieusèment l'usage d un terme abstrait? £t serait-ce d*aventure a cause de cela que les termes abstraits ont tant de peine h trouver grâce auprès de la Saturday Reciew ? Car, franchement, c'est se moquer que de prétendre qu'ils rendent notre langage obscur, et que cette réputation de précision, de clarté, que la langue française a dans le monde, est one réputation usurpée. Pour moi, je crains bien que, de la part de la feuille anglaise, ce grand dédain des termes abstraits ne cache autre chose qu'une critique purement philologique. Je crois y découvrir une hostilité systématique contre ces aspirations élevées que, dans notre langue française, trèsclaire, quoi que ces messieurs en disent, nous comprenons * sous le terme d'idéal. Et certes, en repoussant cette hosti-
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lité, nous ne pensons ni tomber dans le vague ni donner dans le chimérique. Au fond, les principes sont la quintessence des faits, et Tidéal est la quintessence du réel.
10 octobre.
Amoar des Aiifflals pour la pabllelté dmmm les lourKMnu
Le grand événement, je me trompe, le grand accident de la semaine a été un tremblement de terre, qui, sans tuer personne, sans rien renverser, sans avoir eu d*autre effet fâcheux que de secouer d'une façon un peu rude beaucoup de dormeurs, s'est fait sentir sur plusieurs points de l'Angleterre, et plus particulièrement dans les environs de Li verpool, de Hereford, de Worcester et de Derby. Quand quelque chose d'extraordinaire arrive en ce pays, c'est merveille avec quel superstitieux empressement une foule de gens s'adressent au Times , soit pour lui confier leurs espérances ou leurs craintes, soit pour lui communiquer leurs idées , soit pour le mettre dans le secret de leurs émotions.
Ne soyez donc pas surpris si le tremblement de terre en question nous a valu, dans le Times, jusqu'à cinquantetrois lettres, qui n'y remplissent pas moins de sept colonnes et demie. Les signataires ont cru indispensable d'apprendre ' au public, ceux-ci comme quoi ils n'avaient eu rien de plus pressé que de se cacher la tête dans leurs couvertures; ceux-