POLITIQUE DE LORD RUSSELL EXPLIQUEE PAR LUI-MÈNE
estime, demandent aux gouvernements d*étre inscrutables ; mais ce qui est sûr, c*est que rien n*atteste mieux les mœurs d'un peuple libre.
Quoi qu'il en soit, ce que nous avons dans le dernier vacation speech du comte Russell, c'est bien sa pensée intime, et de cela il n'y a pas lieu, je le répète, de le féliciter.
Au fond, le seul passage de cette harangue auquel les amis de la justice puissent applaudir est celui-ci : <r Les conditions auxquelles la Russie avait obtenu le royaume de Pologne n'ayant pas été remplies, le titre de roi de Pologne est périmé. » C'est là une déclaration significative... Elle semble annoncer de la part du ministre anglais l'intention bien arrêtée ^e reconnaître les Polonais comme pouvoir belligérant.
Ce serait quelque chose; mais la position que l'Angleterre occupe dans le monde lui impose de bien autres devoirs. Le principe de non-intervention qu'elle proclame en théorie, quoique la nature même des choses l'ail toujours amenée à le violer plus ou moins en pratique, ce principe, aussi dérisoire qu'égoïste, n'est ni digne de sa puissance, ni convenable à son orgueil, ni conforme à ses intérêts.
Je sais qu'avec toutes les qualités du génie insulaire, elle en a tous les défauts; je sais que la solidarité humaine, pour laquelle la langue anglaise n'a pas de mot, est une idée à laquelle beaucoup d'Anglais ont quelque peine à s'élever. Ce n'est pas ici qu'une révolution aurait écrit en tête de son programme ces paroles, éternel honneur de la Révolution française : « Déclaration des droits de THomme ; » ce n'est pas ici qu'on aurait inséré dans le pacte social cette clause admirable : « Quiconque opprime un peuple se déclare l'ennemi de tous les autres! » Mais que l'Angleterre écoute
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au moins la voix de ses intérêts. La vapeur et Télectridlé ont fait, de nos jours, le inonde trop petit; elles ont, en rapprochant les hommes, trop mêlé les existences, pour qu'une nation puisse impunément se renfermer dans son égoîsme. Le chacun chez soi, — « le moins français des cris qui se soient jamais échappés de la bouche d'un Français, » — n'est pas seulement une vilenie, c'est une sottise. Pourquoi y a-t-il dans le Lancashire, à l'heure qu'il est, tant d'affamés? Parce que loin, bien loin, par delà l'Atlantique, onNa souffert qu'il y eût des esclaves. La leçon est claire, elle est rude. Malheur aux peuples qui seraient incapables de la comprendre!
Même sqjet.
La sévérité avec laquelle les journaux de France ont jug^ k discours prononcé par le comte Rnssell à Blairgowrie semble avoir étonné les Anglais.
Eux l'avaient en général trouvé très-sage, très-fenne, inspiré par un sentiaient honnête et marqué de l'enprânte de l'homme d'Étal. "*
Ohl que cette différence d'appréciatioa nesure bien la distance qui existe entre le génie de notre pays et le génie de l'Angleterre !
MÊME SOJET €3
Nous, quels qae soient nos défauts, — et ils sont grands, i coup sûr, ils sont nombreux, — nous n'avons pas du moins celui de trop penser à nous-mêmes. Nous sommes, comme soldats, des croisés. Le penseur, chez nous, se confond avec le missionnaire. Même quand nous disons: « La conquête, jamais ! 2> c'est à la condition d'ajouter : « La propagande, toujours! » Nous faisons des révolutions pour le triomphe des droits de Vhomme. Nous envoyons des nobles se faire tuer par delà TAtlanlique, au service d'une république. Nous portons le deuil d'une nation amie, morte au loin. Nous nous consolons d'avoir perdu notre liberté en allant combattre pour la liberté d' autrui. De là notre force. Le monde, auquel nous nous intéressons d'une manière si passionnée, ne peut s'empêcher de s'intéressera nous. Ses regards, qu'il le veuille ou non, ne sauraient se détacher du tableau de notre vie intime. Ses destinées tournent presque inévitablement dans le tourbillon des nôtres. L'Europe dort, quanÉ nous somineiUons; quand nous remuons, elle s'agite. Notre pouvoir, chose étrange, cotisiste à être nous le moins possible, et «'est quand nous sommes le moins Français que, au point de Tue de l'ensemble, nous sommes le plus Français.
Pour les Anglais, qui ont du reste toutes les vertus qui BOUS manquent, c'est le contraire. Ils absorbent, ils ne Myonnent pas.
C'est pourquoi le discours de lord RUssell, si peu goûté en France, l'a été beaucoup en Angleterre.
Si on lit en effet ce discours avec attention, on y verra un continuel eflbrt pour ennoblir, aux yeux des Anglais, l'égoïsme de la polilifpie anglaise, en ce qui concerne toutes les grandes questions du moment.
Lord Russell déclare bien haut que l'intérêt de l'Angleterre n'est pas de faire la guerre pour la Pologne ; mais il
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flétrit le partage originel de ce noble pays et se prononce contre le droit de conquête.
II vante, dans l'affaire du Mexique, la politique prudente de l'abstention; mais, avec une émotion contenue, il affirme que chaque peuple doit s'appartenir.
L'œil fixé sur la guerre qui déchire le nouveau monde, H se félicite d'avoir été avare de l'or des Anglais; et, Casimir Périer britannique, il semble dire : Le sang des Anglais n'appartient qu'à l Angleterre; mais il a bien soin de dénoncer l'institution de l'esclavage, qu'il définit sans détour: « Un des plus horribles crimes qui aient jamais dégradé rhumanité. »
En un mot, il s*étudie à relever par l'honnêteté de sob langage l'effacement de sa politique; il parle fort pour s'absoudre de ne pas agir; il s'indigne d'autant plus contre ce qu'il permet, qu'il se croit obligé de le permettre ; il veut donner à so^pays, aux yeux du monde, l'altitude du soldai au repos; il est évidemment poursuivi par la crainte qu'on n'attribue à une froide indifférence, à une coupable désertion des causes justes, l'inaction de l'Angleterre. Le vrai sens, la signification intime, et, comme on dirait ici, le gist du discours de lord Russell, sont dans c^tte phrase : « Nous avons pour le bien de Vhumanùé d aussi éner-» gtques sentiments qu*aucun peuple du monde, *• C'est le cri d'un homme qui se hâte de repousser un reproche prévu.
Si TAngleterre se fût montrée mécontente d*un tel discours, elle eût ressemblé à un accusé qui, devant le juge> ne songerait qu'à se plaindre de son avocat.
La vérité est, si mes observations ne me trompent pas, que les Anglais, à l'exemple de lord Russell, craignent au plus haut point la guerre; et que, à son exemple, ils éprou-
vent uiie certaine honte intérieure de tant la craindre. Ils la jugent trop contraire à leur intérétpour en courir les hasards, et trop conforme à leur dignité pour ne pas sentir le besoin de suppléer aux actes par les paroles. C'est à cette situation d'esprit que répond le discours de lord Russell.
Ceux-là ne me paraissent en avoir compris, de l'autre côté du détroit, ni le caractère ni la portée, qui ont cru devoir y chercher soit des idées neuves , soit des indications précises. Ce que, dans la position où elle s*est mise et d'où aile entend ne pas sortir, l'Angleterre demandait à son ministre des affaires étrangères de présenter au monde atten*-^ lif, c'était, non pas un programme, mais un plaidoyer. Sous ce rapport, la harangue prononcée à Blairgowrie a éié ce qu'elle devait être, et ne pouvait être que ce qu'elle a été.
Passant sous silence, pour éviter les redites, les questions du Mexique et de la Pologne, j'arrive tout de suite à la partie de cette harangue qui concerne les États-Unis, et que l'on considère comme une réponse aux attaques de Jtf. Sumner.
Si, en reprochant aux Anglais de n'avoir pas fait alliance 4vec le droit, représenté par les fédéraux, le publiciste améjricain ne s'était fondé que sur la réprobation encourue par les rebelles, la réponse de lord Russell serait décisive. Il y a, en effet, des révoltes fort légitimes, et condamner la rébellion en tant que rébellion sied mal à un peuple dont trois grandes révoltes ont fait le destin : révolte contre Charles P*", révolte contre Jacques II, révolte contre George III. Mais lorsque M. Sumner accuse l'Angleterre d'avoir accordé le titre de belligérants à des propriétaires d'esclaves, elle qui, après avoir aboli l'esclavage dans ses propres colonies, l'a combattu dans tous les traités et poursuivi sur toutes les mers, c'est mal se défendre que de dire pour unique argument : t L^Es- T. rv. s
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pagne et le Brisa eut des esdsnres. Noos ravons SMiflfert. Donc reschvage est sous la garantie dn droit international.» Qooi! de Tayea de lord Russell, Fesclavage est un crime borrible, mi crime qui déshonore l'humanité, et Iliumanité, envisagée dans les grandes nations par qui se manifeste sa puissance, ne mettrait pas au nombre de ses droits, que dîs-je?au nombre de ses devoirs, la nécessité d'en finir avec un crime qui la déshonore ! Qu'une société soit coopée en deux par le fait d*une révolte née d'idées divergentes ou d'intérêts opposés, c'est là un événement d'un caractère local, qui, très^ouvent, ne saurait être bien apprécié en dehors du théâtre où il a éclaté, et qui, par conséquent, peut ne pas appeler d'une façon impérieuse l'intervention des autres peuples. Mais comment ce qui intéresse la conscience humaine pourrait -il laisser indifférent quiconque a une
conscience?
Devant un crime qui, selon l'expression de lord Russell, dégrade rhwnanité, il n'y a plus d'Anglais, de Français, d'Américains : il y a des hommes! Qu'une natioi^ tolère, dans ces sortes de cas, ce qu'elle se sent impuissante à empêcher, passe encore ; mais qu'on n'érige pas en principe la tolérance a l'égard du mal , qu'on n'en fasse pas une règle de droit international.
Qui se justifie ainsi se condamne.
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4 octobre.
DimaBche dernier, Guilford a été le théâtre Sa scènes étranges et hojiteuses. La foire qui s y tient annuellement était annoncée pour le 4 octobre, et, en l'honneur de cet événement, je suppose, les cabaretiers avaient reçu l'autorisation de vendre de la hière, le jour du Seigneur, à toute heure- Qu'est-il arrivé? Que des rustres, au nombre de quatre cents environ , s'étant rassemblés à un mille de Guilford, ont trouvé fort drôle d'assaillir les passants à coups de poing, à coups de pied, à coups de pierre. Plusieurs dames ont reçu de graves blessures; on en cke une qui a un œil €revé. Nombre de gentlemen ont été battus à outrance, et pour punir l'un d'eux d'avoir cru que ce n'était point aux battus à payer l'amende, on a fait un feu de joie des palissades qui entouraient sa maison. Le curieux de la chose, c'est que les assaillants n'y entendaient pas malice. De leur part, c'était pure gentillesse, question de rire, conformément à une aimable tradition toute locale que les autorités elles-mêmes, parait-il, croient devoir respecter. En tout pays, j'en ai peur, il y a sous la dernière des couclies de la civilisation, un grand fonds de barbarie ; mais cela est particulièrement vrai de l'Angleterre, où Ton trouve la lie 4elaiîe.
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Pourquoi s'en étonner? Si la pauvreté est quelque part un abtme insondable, c'est ici, et Ton sait trop de quels vices grossiers elle est la source. J'ai devant moi une description en anglais de Bethnal green à faire dresser les cheveux sur la tête. Bethnal green n'esLpas un lieu situé aux extrémités du monde : non, Bethnal green fait partie d'une ville peuplée de Crésus; c*est un immense quartier qui s'étend de l'extrémité est à l'extrémité nord-est de Londres ; c'est un de ces nombreux et monstrueux villages qui, mis à la suite les uns des autres, forment la capitale de l'Angleterre', c'est une cité de soixante-dix-neuf mille habitants. Eh bien, cette cité est le repaire d'à peu près autant de misérables. Là, l'humanité grouille dans une multitude de bouges infects près desquels vous n'oseriez pas vous risquer sans doute? de peur d'être détroussé. Lk, s'il vous arrive de demander au blême habitant d'une de ces cahutes , dont les approches sont défendues parla saleté et la puanteur, pourquoi il ne se plaint pas, pourquoi il ne s'adresse pas à Tinspecteur de la salubrité publique, pourquoi il n'appelle pas au secours la vigilance sociale, il vous répondra qu'il craint le progrès plus que la peste, que le loyer de son horrible demeure s'élèverait le jour où elle cesserait d'être moins horrible, et qu'il vaut encore mieux coucher dans une écurie que dans la rue. Là, nul autre représentant de la civilisation que le < policeman »; là, nul autre représentant du christianisme que le distributeur patenté des aumônes. C'est le gite préféré des pourceaux ; et comme ils sont aussi mal nourris que mal soignés, comme ils se vautrent tou< le jour dans l'ordure^ comme ils boivent en des gouttières remplies de toutes sortes d'immondices, et que les enfants du quartier sont condamnés à vivre pêle-mêle avec ces hideux compagnons, dans une atmosphère pestilentielle, il a fini par en résulter une