‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 130 sur 186 · LA PRATIQUE MS TRANSFERTS · texte numérisé non relu

LA PRATIQUE MS TRANSFERTS

en conformité parfaite avec les prescriptions parlementaires, le contrôleur général jouant de la sorte, ainsi que l'observe le Daily Télégraphe le rôle du dragon qui gardait les pommes d*or du jardin des Hespérides.

Jusque-là, rien de mieux. Mais voici où Tabus corn* mence.

Pour les payements à effectuer, les choses se passent comme suit :

La trésorerie s'adresse au contrôleur général pour qu'il ait à autoriser la Banque à mettre au crédit du payeur général une certaine somme affectée à un certain service. Sur ce, le contrôleur général vérifie ce qui a été dépensé pour ce service, et examine si la somme demandée n'excède pas c^ que le Parlement a voté. Une fois rassuré à cet égard, il donne l'autorisation requise. Mais, cela fait, son droit de contrôle cesse. Sa surveillance ne s'étend point à la manière dont les payements s'effectuent, à Toffice du payeur général. Il sait que celui-ci doit recevoir tant pour tel service, mais il n'a aucun moyen d'empêcher que l'argent destiné à ce service soit appliqué à un autre ; que Targent destiné à l'armée, par exemple, soit appliqué à la marine.

Il en résulte que la pratique des « transferts d tend à s'établir de plus en plus. L'argent voté par le Parlement ne va pas où le Parlement a par ses votes décidé qu'il irait ; il ne se distribue pas entre les diverses branches du service public conformément aux règles de la souveraineté parienoentaire; en un mot, la « clause d'appropriation », sur laquelle le Parlement croit devoir insister chaque année, est comme si elle n'était pas.

Cette « clause d'appropriation » remonte, parait-il, au

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règne de Charles II, et fut iatroduite dans un bill èes subsides,, non-seulement sur la demande expresse ée ce mon«rque, mais malgré les remontrances formules de ses ministres.

Charles II voulant à tout prix reculer, en matière de dépenses publiques, les bornes du contrôle parlementaire ! Le fait, à coup sûr, est trop étrange pour ne pas mériter qu on Texplique. Lord Clarendon en donne l'explication qne voici: Charles II s'était fait prêter de Targent par divers banquiers; et, s'il attacha tant d'importance à Fadoption de la clause d'appropriation, ce fut afin de n'avoir pas à employer au remboursement de ce qu'il avait empnraté les subsides que le bill lui accordait. Que voilh bien le libéralisme des despotes !

Quoi qu'il en soit, puisque la clause a été maintenue, il faut ou s'en départir en principe, ou s'y conformer dans la pratique. S'y conformer peut n'^ôtre pas très-facile, aujourd'hui que les services sont centralisés entre les mains dn payeur général ; et lorsqu'on réfléchit que, le premier jour de chaque quartier, des milliers de personnes passent par l'office de ce fonctionnaire, on comprend qu'il ne soit pas fort aisé d'acquitter les branches, si diverses, des dépenses publiques, sans perdre un seul instant de vue le principe strict de l'appropriation. Hais la difficulté est-elle insormon- Uble ? 11 y a quelque trente ans, la nécesdité d'empécber que les fonds votés par le Parlement pour certains services ne fussent détournés de leur destination propre fit créer im c Bureau des comptes » {Àtêdit Board), qui eut dai^e de vérifier l'emploi des fonds, en c^ qui concernait h marine. Pins tard, en 1846, ce système fut étendu aux conqites de l'armée. N'y a-t-il donc aucune possibilité de l'étenére aux services civils? La question vaut la peine qu'on s'y

OBJECTIONS AU FROIST B'UV COî^GK&S EUROPÉEN 119

^^ Umebe à rhouneur de ces iA&lit«tioûs pailet )cfi Anglais se vwteiit d*avoir fourni au ieiir iBodèle*»

8 neTetibre.

Obieetlans d« l'Angleterre un projet d'à» eongrès européen.

Parmi les boipines politiques de ce pay&« il en est un dout ro{>inioa sur les événemeuts que chaque jour amène a peur moi la valeur et Futilité d*uQ thermomètre. Doué d'un siapdier talent dobservatiou, d'uoe sagacité peu commune, d'un esprit très-fin, il a surtout» à mes yeux, ce mérite qu'il juge au point de vue anglais chaque qui^tion qui se pressente. Aussi est*-ee à lui que je m'adresse le plus volontiers lorsque, après avoir parcouru toute la gamme des appréciations diplomatiques et des commentaires calculés que la presse anglaise peut fournir, je désire avoir une idée bies uette de Timpression que tel ou tel fait, tel ou tel discours sont de nature à produii;p en Angleterre.

Hier, je lui fis visite, et, de retour chez moi, je me hâtai de jeter sur le papier les résultats de ma conversation avec lui. Permettez-moi d'en faire partager te profit à vos lecteurs.

3S0 LETTRES SUR l'âNGLETERRE (1863)

MOI. — Eh bien, mon cher ami , que pensez -vous et que vont, selon vous, penser vos compatriotes, du discours par lequel Napoléon IIl vient d'ouvrir en France la session législative?

LUI. — Que pensez-vous? que pensez- vous? Cela est bien aisé h dire. Mais la réponse n'est pas aussi facile que la demande.

MOI. — Est-ce que par hasard vous hésiteriez à être satisfait? Si je ne me trompe, le grand ennui et le grand souci de l'Angleterre étaient la paix qui n'est pas la paix, le repos qui n'est pas le repos. Vous regardiez sans cesse du côté de la France avec inquiétude. Vous aviez toujours présent à l'esprit ce mot de Chateaubriand qu'elle est un nid de guerriers. Quelles que fussent vos sympathies pour la Pologne, toutes les fois qu'on parlait d'affranchir ia Vistule, vous vous imaginiez voir l'aigle prendre son vol vers le Rhin. Le mâle orgueil que vous inspirait l'attitude de vos volontaires n'était pas sans mélange d'amertume. Vous accusiez d'imprudence, même de folie, les doctrines ultrapacifiques de l'école de Manchester; mais, au fond, vous auriez bien voulu que l'état violent de l'Europe ne vous donnât point tant raison contre &IM. Cobden et Bright. Vous approuviez lord Palmerston de jeter l'argent par les fenêtres, dans son empressement à construire des forteresses flottantes, à en élever d'immuables, à remplir vos arsenaux, à mettre vos côtes en état de défense, à avoir, en un mot, une paix aussi coûteuse que la guerre ; mais lorsque M. Cobden lui faisait un crime de tout c^la, c'était en gémissant que vous donniez tort à M. Cobden, et il vous paraissait dur que le fardeau, déjà si lourd, de vos taxes fût rendu plus lourd encore, parce qu'il plaisait à la France d'entretenir sur pied un demi-million de soldats.

OBJECTIONS AU PROJET d'uN CONGRÈS EUROPÉEN 121

LUI. — Rien de plus vrai. Et qu'en concluez-vous?

MOI. — Ce que j*en conclus? Mais vous n'avez donc pas lu le discours dont je vous parle? Il m'a semblé y entendre sonner l'heure du désarmement général. Les jalousies nationales y sont dénoncées comme funestes et folles; l'ostentation de la. force y est signalée comme une cause d'épuisement : une ère nouvelle d'apaisement et d'ordre y est sinon prédite, au moins désirée. Quel plus pacifique langage est-il donc permis d'attendre d'un homme qui est à la tête de tant de vaillantes légions?

LUI. —r Oui, j'en conviens, le discours peut s'interpréter ainsi, et je vois dans h Presse que c'est ainsi qu'il est interprété par un émiuent publiciste français, peu disposé à se payer de mots, et accoutumé à aller au fond des choses, M. Emile de Girardin. Mais que voulez- vous? on est défiant de ce côté du détroit; et vous avouerez que le discours eût gagné en clarté par l'omission de la phrase que voici : c Deux voies sont ouvertes : Vune conduit au progris par la conciliation et la paix ; Vautre, tôt ou tard, mène fatalement à la guerre^ par V obstination à maintenir un passé qui s'écroule. * Si vous avez entendu sonner l'heure du désarmement général, ce ne peut pas être, en tout cas, dans cette phrase. Ce que j'y entends, pour mon compte, c'est le grondement lointain du canon.

MOI. — M. Emile de Girardin, que vous citiez tout à l'heure, répond à cela en excellents termes, quand il s'écrie : « Est-il donc défendu à la paix d'être virile ? »

LUI. — La paix n'a nul besoin d'être virile, lorsque la main qu'elle tend ne trouve que des mains prêtes à la serrer : c'est quand le contraire a lieu que la paix sent le besoin d'être virile, et, dans ce cas, elle touche à la guerre. Quand une offre est enveloppée dans une menace, tout

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dépend : l^dn degré de pdtir que eansera la menace; 2« des duiDces que l'offre a d*élre aceeplée. Aussi le Times, qui avait c<»iiiieiieé }>ar saluer dans le discours d'ouverture une espéràuee de paix , finit-il par aperceToir derrière la pbrase en question « une armée wangée eu b4UmUf ».

MOI. — D'abord ce que vous appelez une menace n*en est pas une. Constater d'une manière générale que Tobstînatîon à ne rien faire de ce qui assurerait la paix mène tôt ou tard fatalement à la guerre, c'est rappele^une vérité que trop de gens oublient; ce n'est pas menacer, c'est avertir.

LUI. — Vous auriez parfaitement raisou s'il s'agissait ici d'une vérité énoncée dans un recueil de maximes par un philosophe ennemi de la guerre, écrivant au coin de son feu. Mais quand de telles paroles sont prononcées du haut de la tribune française par un souverain qui , d'un signe , peut mettre en mouvement cinq ou six cent mille hommes, et qui déclare parler au nom de la première nation militaire qui soit au monde, cela donne à penser. Nous n'avons pas oubUé comment la guerre d'Italie sortit de quelques mots adressés en guise d'avertissement à un ambassadeur.

MOI. — Que voilà^ bien la logique de la défiance ! Quoi ! il suffit de deux ou trois expressions où la guerre est présentée comme conséquence, non pas certaine, mais possible, d'une obstination déraisonnable à maintenir ce qui ne saurait plus exister, pour masquer à vos yeux le sens d'un discours dont chaque ligne respire la paix? Car enfin, es^-ce que M. Cobden lui-même aurait pu rien dire de plus sensé, de plus fort, de plus décisif, sur la folie des armements exagérés, sur les désastreux résultats de la paix armée, sur l'intérél qu'ont les souverains ausà bien que les peuples à en finir avec la vieille «t absurde politique des jalousies mutuelles, de Tambidoii

OBJECTIOrtS AU PROJET D*UN CONGRÈS EIIROI»éEN 198

exclusive et des raDCimes? De quel langage faut-il donc se serrir pour vous convaincre, pour vous rassnrer î

LUI. — Pardon! je crains que voos ne m* ayez pas com* pris. Ce n'est pas la sincériié de l'empereur des Français qui est ici en question. Il veut la paix, soit ; il offre un moyen de l'obtenir et de la consacrer, c'est certain. Mais jusqu'où va l'efficacité du moyen qu'il propose? Vous voyez bien qu'il a lui-même des doutes à cet égard : la phrase que nous discutons le'prouve.

MOI. — Et quel autre moyen d'éviter la guerre auriez-vous à indiquer, je vous prie, qui soit préférable à la convocation d'un congrès pacifique des gouvernements? Substituer le poids de la raison au tranchant de Tépée; appeler les intérêts divers à chercher de bonnç foi ce qu'ils ont entre eux de commun, au lieu de recourir au brutal et aveugle arbitrage du canon, n'est-ce pas là une idée large et saine, tout k fait conforme au génie de la civilisation moderne , et qui, venant du chef d'un peuple éminemment guerrier, est un magnifique hommage rendu h la supériorité de l'esprit sur la force?

LUI. — D'accord. Toute application, même restreinte et accidentelle, du beau système de l'abbé de Saint-Pierre serait un bienfait pour le monde. Si donc vous désirez savoir ce que je pense de la valeur philosophique et morale de l'idée émise, je vous dirai que, loin d'y contredire, je la voudrais plus large encore, plus complète, telle enfin qu'elle germa dans le bienveillant cerveau de l'auteur du Projet de paix perpétuelle. Quel jour que celui on toutes les querelles insensées qui, aujourd'hui, ensanglantent la terre, et sont souvent aussi funestes aux vainqueurs qu'aux vaincus, seraient prévenues par l'intervention d'un « tribunal suprême des peuples, » organe permanent, respecté, obéi, du droit inter-

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national ! Malheureusement, là n'est point la question. Le cardinal Dubois appelait les théories de Tabbé de Saint-Pierre les rêves d'un honnête homme; et c'est justement de la même manière que Vidée d*un congrès européen dans les circonstances présentes est appréciée par le Spectator, qui dit en propres termes, et non sans un soupir : That is but adream, »

MOI. — Je vous avoue qu'une pareille objection me touche fort peu. L'esprit humain est ainsi'fait qu'il est touJDurs porté à croire irréalisable ce qui n'a pas encore été réalisé. Vous souriez? A votre aise. Je suis quelque peu utopiste, je ne m'en cache pas, ou plutôt je m'en vante.

LUI. — Et moi, je suis très-Anglais, partant doué de quelque sens pratique , et j'en remercie Dieu. Or, à mon double point de vue d'Anglais et d'homme pratique, j'ai tant de considérations à faire valoir contre votre desideratum^ — dans Tétat actuel des choses, bien entendu, — que je ne sais par où commencer.

MOI. — Essayez.

LUI. — Premièrement, la théorie des congrès de la nature de celui qu'on désire suppose une certaine éducation des esprits qui me semble, hélas! très-loin d'être faite. Pour que les rivalités de peuple h peuple disparaissent, il ne suffit pas de les déclarer absurdes; pour que les rancunes nationales s'éteignent, il ne suffit pas de les gourmander. Et tenez, moi qui vous parle, — et je me pique de prendre quelquefois des libertés avec la routine, les préjugés, etc.^ — j'ai tant de peine, en fait de susceptibilités nationales, à dépouiller le vieil homme, que l'éloge de l'empereur Alexandre II sur les lèvres de Napoléon III m*a fortement ému. Passe encore si, à côté de cet éloge , celui de l'Angleterre avait trouvé place ! Mais non : toutes les bonnes paroles sont

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