OBJECTIONS AU PROJET 1)*UN CONGRÈS EUROPEEN
à l'adresse d'un souverain qui n'a voulu rien accorder de ce que lui ont demandé la France et TAngleterre unies.
MOI. — Vous oubliez que, si elles n'ont rien obtenu, c'est précisément la faute de l'Angleterre, qui s'est unie en effet à la France sur le parchemin des protocoles, mais après avoir fait sonner bien haut sa fenne résolution de ne pas s'unir à elle, le cas échéant, sur le terrain de l'action.
LUI. — Je ne vous dissimule pas que le brusque dénoûment donné, contre notre vœu, à la guerre de Crimée, et le tour donné, contre notre vœu aussi, à l'expédition du Mexique, nous ont inspiré beaucoup de répugnance pour les alliances actives. Nous voulons savoir où nous allons, et nous craignons d'être arrêtés trop tôt ou menés trop loin. Il est possible que notre prudence vous paraisse excessive, peu fondée. Cependant, si vous réfléchissez que l'opinion publique en France est pour nous un livre à demi fermé; que nous ne pouvons juger d'avance des vues et des desseins de la France, sous le régime impérial, par aucun des indices que fournit la publicité d'une presse libre; que vous êtes des voisins dont les mouvements dépendent d'une volonté qu'il ne nous est ni permis d'interroger ni possible de pénétrer lorsqu'il lui convient de rester sous le voile, et dont les décisions sont en général déclarées soudainement , de façon à prendre le monde par,surprise; que, par conséquent, nous engager avec le gouvernement français, c*est nous risquer en pleine mer sans avoir de boussole... vous conviendrez que nous sommes excusables de pousser la prudence jusqu'à la timidité. Le jour où la France aurait des institutions analogues aux nôtres, notre alliance avec elle serait sans réserve. Jusque-là , il est dans la nature même des choses que notre rôle soit plutôt celui de l'observation que celui de la confiance. Maintenant, pour en revenir à ce passage du
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discours impérial dout l'empereur 4e Russie a si fort sujet d*étre conient, remarquez que la Russie y est particulièrement louée à cause de Tappui sificère et cordial prêté par elle à Fempareur des Français dans Taffaire de rannexkm dn comté de Niœ et de la Savoie. C'est an compliment, je le confesse, que nous n'aTons pas mérité, nous, qu'on nous adressât; mais il n'en est pas moins vrai que, adressé à la Russie, il donne une signification peu flatteuse an silence gardé k l'égard de l'Angleterre. Il y a, je crois, un proverbe oriental qui dit : La parale enl d'argent^ h silence est ior. Le silence n'est pas toujours «d'or pour ceux à l'égard desquels on kgai'de. Lisez les commentaires du Times, vous verrez que c*est son avis. C'est à coup sûr le mien.
MOI. — Vous aviez bien raisim de reconnaître que vous n'avez pas dépouillé ie vieil homme. Vos remanpes sentent la jalousie nationale d'une lieue.
LUI. — Justement, et c'est là que je voulais e^i venir. Celte susceptibilité ombrageuse*, que vous condamnez en moi, ^ que vous éprouveriez très-probablemeat à ma place, voiià, en ce qui concerne le projet de résoudre par un congrès des gouvernements ewopéens les problèmes qui les divisent, ma première objection.
MOI. — Et la seconde, s'il vous plait?
LUI. — Ma seconde objection a trait à la oompositioo néoessam du oungrès. Tout parlement, — et le congrès n'aurait de signification que coume parlement diplomatique, -^ tout parlement implique des mandants d'une part, et d*autre part des mandataires, ûr, par qui les peuples seraie&t-ils représentés danis votre omngrès? Par les gouvernements? Ce serait tout un sans dwle si, potout comme en Angleterre, les hommes du pouwr n^étaient que des serviteurs pabBrs (jmUicaervMMti). En va-tnl de la sorte? Croyezr^vws, par
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«xemple, que la Prusse de jugera trieii repTése&iée par les envoyés de M. de Bismark, ou par M« de Ksmaiilm^nèiiie? Mais pourquoi nommer la Prusse ! Voyez-vous d'ici la Russie figurant dans le congrès pour le compte de la Pologne, et rAutricke y pariant au nom de Venise ! Ce seraient de pl«- «ants mandataires, que v^us en semble ?
MOI. — Vous ne prenez pas garde que, dans le ûMigrès,Ia Pologne ne serait refNrésentée par la Russie, et Venise par l'Ainlriche, que nonànadeineut en quelque sorte, el au point ^ vue de œ ^.eKiste : au point de vue 4e ce qu'il s'agit précisément de changer, les vrais mandataires de la Pihlague, de la H<mgrie, de Venise seraient celles des puissauces de l'Ëumpe qui associent au triomphe du drmt l'intéutt de Tordre européen et la consolidatinn de la paix dans le monde.
LUI. *-- C'est*jk-dire que vous auriea une assemblée dans laquelle les mandants supposés n'auraient pas de plus redoutables adversaires que kôrs mandataires officiels! La combinaison est singulière* Mms passons. Le but du congrès, dans l'acception la plus générale du mot tel, serait, à j'ai bien compris le discours de Tempereur des Français, d'aviser k un remaniement àe la carte, par consentem^mt mumei, ou, pour parler net, de faire table rase des traités de 1818.
MM. —Ce n'est pus cda. Il s'agirait àt sebstittier quelque <sbase 11 rien ; je me trompe : il s*ugirait de remplacer pur un édifice stable un édifice crtmiaut de loutes parts, et qii*<m ne saurait s'obstiner à t^euteuir sans eondamwar TEurupe à une désastreuse alteiuali^'e «de révululieRs violentes et 4e eMiIre-i^évuiutieiis oppressives.
im. — Fort biea. Hais , Mit d'aburd , <les-vous sfir ^'nncuue 4es puissances à convo(pier ne trouvera les inconvénients d'une pareille tentative plus considérables qne ses
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avantages? La Russie, dont on mettra en question la souveraineté concernant la Pologne...
MOI. —Je vous arrête, et j'appelle votre attention sur ce passage du discours de Tempereur : « La Russie l'a déjà déclaré, des conférences où toutes les autres questions qui agitent TEurope seraient débattues ne blesseraient en rien sa dignité. »
LUI. — A mon tour, je vous prie de vous rappeler qu'en ce qui touche la Pologne, le prince Gortschakoff n'a reconnu qu'aux trois puissances copartageantes, la Russie, la Prusse et l'Autriche, le droit de conférer sur son sort. D'ailleurs, la Russie n'est pas la seule puissance dont nous ayons h étudier les dispositions. Vous comptez l'Angleterre pour quelque chose, j'imagine.
MOI. — Sans doute; mais je ne vois pas pourquoi l'Angleterre ne se joindrait pas à cette pacifique croisade.
LUI. — Croisade! Et contre quoi? contre les traités de 1815, auxquels elle a tant contribué elle-même? Vous nous supposez une abnégation bien grande, vous nous jugez capables de repentirs bien héroïques !
MOI. — Pas du tout ; je vous juge simplement capables de vous rendre à l'évidence. Est-ce que les traités de 1815 peuvent encore être regardés comme ayant en Europe force de loi? Est-ce qu'ils n'ont pas été violés mainte et mainte fois : violés, par la bataille de Navarin, au profit de la Russie ; violés, par le démembrement de la Hollande, au profit de la Belgique ; violés, par l'occupation de Cracovie, au profit de l'Autriche : violés, par la conquête de la Lombardie, au profit du Piémont; violés enfin, si vous le voulez, à notre profit, par l'annexion de Nice et de la Savoie? Le mot de l'empereur est vrai : « Les traités de 181 S ont cessé d'exister. I»
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LUI. — En partie, oui; mais ce qui en reste est certes assez considérable pour qu'on y regarde. Dans Ténumératîon des peuples qui ont tiré avantage des brèches faites aux traités de 1815, vous n'avez pas nommé l'Angleterre. Comme le monde n'a pas atteint le bienheureux fnt7/enttim, et que les peuples ne sont pas tout à fait prêts, monsieur l'utopiste^ à terminer leurs différends par un baiser Lamoûrette, permettez k mon égoïsme d'Anglais, en attendant que Tégoïsme national soit passé de mode, une réflexion assez naturelle. Je vous accorderai, pour que nous restions bons amis, que la France hait les traités de 1815, d'une haine toute cosmopolite; mais avouez que, cette fois, il se trouve y avoir au fond de son cosmopolitisme une forte dose d'intérêt national. Par rapport aux traités de 1815, il y a entre l'Angleterre et la France cette différence essentielle, qu'ils ont été en grande partie voulus et faits par la^ première, tandis qu'ils ont été subis parla seconde; que la première y a cherché une garantie d'équilibre européen, tandis que la seconde y a vu, en même temps qu'une insulte à son honneur, une atteinte à son pouvoir. Lors donc que vous proposez à l'Angleterre de concourir avec vous à la destruction radicale des traités de 1815, vous ne lui donnez rien, et vous lui demandez beaucoup !
MOI. — D'où vous concluez, je pense, que le concours de l'Angleterre est peu probable.
LUI. — Précisément.
MOI. — Il ferait beau voir l'Angleterre s'isoler dans une question semblable !
LUI. — Et qui vous a dit qu'elle aurait à s'isoler? Croyezvous, de bonne foi, l'Autriche très-disposée à soumettre ses prétentions sur Venise au jugement de la Russie, qui a tant de griefs contre elle; à celui de la France, qui lui a enlevé
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la Lombârdie; à celui de T Angleterre, qui a salué d'un cri de joie runlfication de Tltalie? Et la Prusse, croyez-vous qu'elle coure de gaieté de cœur au-devant d'une discusâon où la possession des provinces rhénanes serait, peut-être, qui sait? au nombre des questions débattues?
MOI. — J'admets que chaque nation a des intérêts particuliers qu'elle peut craindre de compromettre, ou ne se soucie pas de laisser discuter; mais la question est de savoir si elles n'ont pas toutes un intérêt commun, — et celui-li d'un ordre supérieur, ■»— à mettre un terme à cette situation incertaine, provisoire, agitée, qui renferme toutes sortes de périls, force l'Europe à faire pacte avec l'imprévu, et ne permet à personne de s'endormir le soir sans la crainte de s'éveiller le lendemain au bruit du canon. Vous parlez de l'Angleterre? Serait-ce d'aventure qu'elle n'a aucun intérêt à ce que la paix générale soit assise enfin sur des bases fixes et solides, elle, la nation industrielle et commerçante par excellence?
LDI. — En vérité, il semble, à vous entendre, que les gouvernements n'aient qu'à se réunir en congrès pour que le germe de toutes les querelles soit à jamais extirpé. Mais songez donc, de grâce, que les questions à résoudre sont des questions énormes; que prétendre les résoudre toutes à la fois d'une manière théorique, à l'avance, en vertu d'un accord supposé entre des gouvernements dont chacun a sa solutioif qui, à ses yeux, est la bonne, c'est se plonger dans un océan de complications. Le roi de Danemark, qui, l'autre jour, se déclarait bien résolu à proclamer la république eo Danemark plutôt que de céder sur la question du Slesvig, et qui est sâr de l'appui de l'Angleterre, se montrerait-il plus accommodant que l'Allemagne, ourAlIemagne se montrerait-elle plus accommodante que lui? Où prendre les com-
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pensatioDs à donner à l'Autriche pour la cession de Venise et l'indépendance de la Hongrie? Si Ton proclamait la rive gauche du Rhin française, est-il un dédommagement îma* ginable que la Prusse consentît à accepter, si tant est qu'on en eût un à lui offrir? et vous parait-ij probable que le neveu de Napoléon P*^ consente à ce qu'on proclame la rive gauche du Rhin allemande h perpétuité? L'occupation de Rome, que le gouvernement impérial a eu sans doute ses raisons pour prolonger d*une manière indéfinie, au grand désespoir de la cour de Turin et au grand mécontentement de nos hommes d'État de Downing Street, cette occupation cessera-t-elle soudain d'être molivée parce qu'on se sera réuni autour d'un tapis vert? Et tout cela, ce n'est rien encore h côté des questions de Pologne et d'Orient. De l'immense difficulté de concilier le respect dû au droit avec les ménagements dus à la force, nous avons une preuve assez frappante dans le triste résultat des négociations que vous savez. Quelle probabilité y a-t-il, je vous prie, que la Russie accorde à un congrès ce qu'elle a si péremptoirement refusé aux sollicitations unies, ^n pourrait presque dire aux sommations concertées de trois puissances telles que la France, l'Angleterre et l'Autriche? Supposons un refus ; la situation serait après ce qu elle était avant. Supposons, au contraire, que la Russie soi t prête à faire preuve de bon vouloir , son bon vouloir pourra être mis h l'une ou à l'autre de ces deux épreuves : ou bien on lui demandera pour les Polonais une représentation nationale, un régime sincèrement paternel, des garanties; — ou bien on lui demandera pour eux l'indépendance. Dans le premier cas, les Polonais, qui connaissent par expérience la valeur des garanties, se croiront sacrifiés, et le feu continuera de couver sous la cendre. Dans le second cas, il est certain que la Russie ne fera pas gratuitement la concession exigée. 11 lui fau-
dra une compensation : laquelle? Lui offrira-t-on Constantiuople en échange de Varsovie? Avant de souscrire à un pareil échange, TÂngleterre dépenserait, pour Tempécher, son dernier homme et son dernier écu. La question de Pologne et celle d*Orient ont des affinités redoutables! Ne le sentez-vous pas?...
MOI. — Si vous tenez à me bien convaincre que la besogne ne sera point aisée, vous prenez une peine inutile: j'en suis convaincu d'avance. Hais faut-il donc ne tenter que ce qui s'accomplit sans effort? Un congrès est-il donc chose si extraordinaire? N'est-ce point par un congrès que fut réglé, en 1815, l'état de l'Europe?
LUI. — L'exemple est mal choisi comme preuve de l'efficacité des congrès, puisque celui de 4815 n'a, selon vousmême, rien établi de durable, rien qu'il soit ou convenable ou possible de maintenir. Et puis quelle différence en(re les deux époques! En 1815, on sortait d'une conflagration générale; l'esprit de révolution avait donné tout ce qu'il contient d'agitations et de secousses; la guerre avait donné tout ce qu'elle contient de fureurs ; il y avait eu des souverains dépossédés, des territoires démembrés, des peuples partagés ; le sol de l'Europe, au moins dans l'opinion des divers cabinets, était jonché de ruines qu'il fallait à tout prix déblayer; la fatigue était universelle, le besoin de repos immense; Napoléon avait fait peur à tous les gouvernements; et la crainte qu'avait inspirée le danger de tomber sous la domination d'un seul, la nécessité de se prémunir contre le retour d'un tel danger créaient à toutes les grandes puissances européennes, la France exceptée, un intérêt commun, leur assignaient un but commun, les poussaient irrésistiblement à faire cause «ommune. D'autant qu'elles n'avaient pour cela qu'à continuer de s'entendre. Leur concert pendant la guerre les menait par