ENTREE TRIOMPHALE DE LA PRIXCESSE ALEXANDRA
la dernière, que précédaient et suivaient deux détachements, très-maigres d'ailleurs, de life-guards, était la jeune princesse. Quand elle a passé, saluant à droite et à gauche avec beaucoup de naturel et de grâce, un cri a été poussé, qui a dû aller à son cœur; car il semblait bien véritablement partir du cœur de l'immense multitude entassée sur son passage. Quelques instants après, elle était reçue par le duc de Cambridge au tournant de Hyde-Park, traversait le parc aux acclamations des volontaires rangés en bataille, et allait prendre le chemin de fer de Paddington, partout fêtée, partout la bienvenue.
Le soir, il me r'éstait à aller voir les illuminations; mais il s'est mis à pleuvoir. Du reste, j'avais vu, dès la veille, la plus belle de toutes, celle pour laquelle Poole, tailleur du prince de Galles, a eu l'esprit de dépenser 1 ,000 liv. st. Le fait était annoncé, le jour même, à tous les journaux d'Angleterre par dépêche télégraphique. Jamais la fidélité d'un loyal sujet n'aura eu pour effet un meUleur placement de fonds.
Et maintenant, si vous me demandez ce que je pense de tout ceci, je vous dirai d'abord que, comme fête, c'a été une fête manquée. Rien de plus vulgaire et de plus usé que la procession jusqu'à Temple-Bar; et, à partir de Temple-Bar, rien de moins imposant que le cortège, composé de six voilures et de quelques cavaliers. La part du gouvernement dans l'affaire, de quelque façon qu'on explique le fait, a été nulle, absolument nulle. A vrai dire, les spectateurs formaient le spectacle.
Mais ce qui m'a intéressé vivement, c'a été l'attitude de la population, dont la presse anglaise, j*ignore pourquoi, s'étudiait depuis un mois à chauffer à blanc l'enthousiasme. La réception que le peuple de Londres a faite à la princesse Alexahdra a été justement ce qu'à mon avis elle devait être :
58 LETTRES SUR l'aNGLETERIE (iS63)
franche, respectueuse, cordiale, mais sans rien qui se ressentit de cette espèce de fétichisme auquel le langage des journaux nous avait préparés. En réalité, le peuple, en cette circonstance, a donné à ses instructeurs habitueb une haute leçon de convenance, de dignité et de bon goût. Chose qu'il importe de noter, parce qu'elle honore les mœurs de la liberté et prouve que là où la presse est libre, son empire cesse le jour où elle néglige d'avoir raison. Si en effet le peuple de Londres avait cédé à l'impulsion que voulaient évidemment lui donner la presse en général,.et le Tintes en particulier, nous aurions assisté à des miracles d'enthousiasme, à des transports indescriptibles, et, pour me servir des expressions du Times lui-même, à un spectacle sans précédent, peutêtre, dans l'histoire. Et pourquoi, je vous prie?
Si les meneurs du mouvement entendaient que l'Angleterre profitât de ceUe occasion pour se rendre hommage à elle-mémç, c'est pour le coup que la mesure était commandée par le goût, qui est la guintessence du bon sens.
Leur but était-il de mettre en relief d'une manière saisissante le culte des Anglais pour la monarchie constitution^ nelle ? A quoi bon ? Pas n'est besoin d'acclamer avec fureur un principe qui n'est nullement menacé, comme s'il s'agissait d'un trésor qu'on est à la veille de perdre.
Le Times s'applaudissait dernièrement de ce qu'à l'occasion de l'arrivée de la princesse Alexandra, les réjouissances publiques dépasseraient de beaucoup en éclat tout ce qui s'était fait lors de ravéuemeniL de la reine actuelle et lors de son mariage. Et les hommes d'écrit du Times n'ont pas compris qu'aller avec tant de transport au-devant d'uA règne futur, c était traiter bien rudement le règne actuel, et paraître oublier ce que l'Angleterre lui a dû d'années tranquilles et prospères.v