‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 16 sur 186 · ENTREE TRIOMPHALE D£ LA PALNCESSE ALEXANDRA · texte numérisé non relu

ENTREE TRIOMPHALE D£ LA PALNCESSE ALEXANDRA

Le peuple, lui, a senti cela d'instinct. Il a fait à la fiancée de celui qui sera un jour le roi d'Angleterre un accueil aifectueux, mais exempt d'exagération et de servilité.

Dire aux princes qu'ils sont l'espoir de la terre; vouloir qu'un ^rand royaume soit mis sens dessus dessous, parce que deux amoureux se marient ; trouver admirable qu'un grand peuple s'absorbe dans la préoccupation d'une question de € nopces et festins, » lorsque des nations comme la Pologne sont à Fagonie, et qu'un hémisphère nage dans le sang, cela est bon pour les.sociétés qui ne sont pas sorties de l'enfance, ou qui y sont retombées. Mais le peuple anglais, — il ne faut pas se lasser de ie répéter, — est «m peuple majeur. De telles piérilités sont indignes de IuL

D'un autre côté, c'est une mauvaise éducation constitutionnelle à donner à un jeime prince que de lui souffler l'idée qu'il appartient à une espèce particulière; qu'il est de la race des demi-dieux. Si vous tenez à ce qu'il soit sobre, ne lui versez pas le vin de Champagne à pleins bords. Que doit être, après tout, le prince de Galles, quand il occupera le trône d'Angleterre? Le premier de ceux qu'on y appelle de ce beau nom, public servants^ — beau nom, parce qu'il n'est qu'un maître qu'on puisse servir avec dignité, le peuple. Quant à moi, fussé-je le dernier des chiffonniers, je rougirais d'avoir pour devise , si elle signifiait autre chose , la devise du prince de Galles « : Ich dien^ Je sers. »

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9 mars.

Même sa}et.

Le piétinement de plusieurs centaines de mille hommes ; le flux et reflux d'une multitude innombrable; le mugisse* ment non interrompu d*un océan de voix humaines; les cla* ^ meurs lointaines augmentant de volume à mesure qu'elles se rapprochent et finissant par un éclat de tonnerre... c*est en ces termes pompeux qu'un journal anglais, très-répandu, s'étudie à donner aux étrangers une idée de ce que les Anglais sont convenus d'appeler Tentrée triomphale de la PRINCESSE âlbxandba, quoiquc, soit dit entre nous, la princesse Alexaudra n*ait jamais. triomphé que du prince de Galles.

Et le même journal ajoute, toujours dans le style de l'épopée : « Il y a trois choses qu'on ne décrit pas : la mer sans bornes, la prairie qu'aucun pas n'a foulée, et les multitudes immenses. »

Descendons un instant, monsieur, des régions sublimes où cette rhétorique nous transporte, et ne nous exaltons pas, s'il est possible.

J'étais là, j'ai tout vu; et, sans prétendre nier qu'il y eût dans les rues de Londres, le 7 mars 1863, un prodigieux concours de monde , je ne puis me décider à faire choms avec les journaux anglais, qui semblent s'être donné le mol

pour ne parler de la cérémonie d*hier qu'en enflant la voix d*une manière démesurée, et comme si, depuis l'origine des choses, nul peuple au monde et nulle ville au monde n'avaient été capables d'offrir un pareil spectacle.

Et d'abord, je puis vous assurer que l'aspect général de Londres comme aspect d'une cité en habits de fétç, ne se distinguait en aucune sorte de ce qui se remarque partout en des occasions semblables : arcs de triomphe, maisons > pavoisées de drapeaux, balcons disparaissant à demi sous le feuillage et les fleurs, longues galeries construites à la hâte et pliant sous le poids des curieux , haies vivantes s'allongeant aux deux côtés de certaines rues, dames se pressant aux fenêtres et se tenant prêtes à agiter leurs mouchoirs, préparatifs d'illuminations, toiles plus ou moins grossièrerement peintes s'étalant çh et là, devises plus ou moins ingénieuses, inscriptions plus ou moins conformes aux lois du bon goût.

Quant au cortège, qu'est-il possible d'en dire? Il n'y en avait pas, à moins qu'on ne veuille absolument nommer de ce nom la procession des dignitaires de la Cité, laquelle ne présentait rien de plus curieux qu'une file de voitures et une série de bannières qu'on voit à tous les shows du lord-maire — procession, au surplus, qui n'est pas allée plus loin que Temple-Bar, limite extrême du territoire placé sous la juridiction delà corporation de Londres. En somme, six voitures ' de cour d'assez piètre aprparence — dans un pays fameux pour la beauté de ses équipages — et une poignée de /i/vguards (gardes du corps) sur leurs noirs coursiers, voilà en quoi consistait le spectacle, en tant que spectacle. A la vérité, CD doit tenir compte du défilé des volontaires se rendant à Hyde-Park, musique en tête; mais, depuis un an, c'est un spectacle de tous les jours que celui des volontaires parcou-

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ranl les rues. Le fait est que les autorités n'avaient rien tentée mais absolument rien, pour ajouter à l'éclat de la pompe. 0» aurait presque pu croire que la cour et le gouvernemem boudaient.

Cette remarque, croyez-le bien, n'est pas àe moi seul. La presse anglaise glisse là-dessus ; cependant/la chose était si frappante, que les efforts de certains journaux pour l'ignorer sont vains, et que le Times lui-même laisse échapper^ce cri : « Le joyau était là, mais la monture manquait. »

Restait donc — à part, bien entendu, l'intérêt qui s'attachait k la personne de la princesse — restait, comme objet de curiosité, quoi? la foule des curieux.

Maintenant, que cette foule fût immense, d'accord ; mais quoi d'étonnant à cela ? Est-ce que Londres n'est pas une ville plus peuplée que beaucoup de royaumes ? D'ailleurs^ quelle est la fête qui, dans un espace donné, n'offre pas le spectacle d'une inondation d'hommes? En fait d'entassement d'êtres humains, les fêtes de Paris, celles de Vienne, même celles de Bruxelles , n'eurent jamais rien à envier à celle dont Londres vient d'être le théâtre. La foule ici n'est plus considérable , si l'on prend l'ensemble, que parce que l'espace à couvrir est beaucoup plus vaste; mais ce vaste espace, l'œil ne l'embrasse pas. Je me trouvais à Bnixelles, au mois de septembre dernier, lors de la réception qui y fut faite au roi Léopold, et l'effet que la vue de la foule amoncelée y fit sur moi fut exactement le mêifie que celui qu elle a fait sur moi avant-hier dans Londres.

Quant au mobile qui mettait cette prodigieuse ville en mouvement, je n'ai garde d'y trouver à redire. Le prince de Galles est le fils aine d'une reine qui est pqmlaire et qui, sous bien des rapports, est digne de l'être. Lui, sans avoir encore eu le temps de mériter l'amour du peuple, il n'a rien fait

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qui autorise les craintes et décourage l'espérance. La femme qtt*a choisie son cœur a ces deux grauds enchanteoieots : la jeunesse, la beauté; et elle passe pour une personne accomplie. U est donc naturel que les Anglais reçoivent celle qui devient la fille adoptive de TAngleterre avec un mélange de respect et d*aifectioD. Et c'est ce qui a eu lieu.

Mais il y a loin de là au langage enflé, bj^perbolique, et, tranchons le mot, sottement servile» de beaucoup de journaux anglais. A les entendre , l'Angleterre , en regardant passer un jeune homme et une jeune fille qui allaient se marier, aurait donné à la terre une grande leçon et un grand exemple; elle aurait fourni h Fbistoire une page immortelle; elle aurait montré ce que pèse un principe aux yeux de la race saxonne : eu un mot, nous n'aurions plus, tous tant que nous sommes, qu'à nous humilier désormais devant la grandeur et la sagesse d'un pareil peuple. •

Tout cela est simplement ridicule. Moi, qui ne suis ni Anglais ni Belge, je déclare avoir été mille fois plus touché par la réception faite au roi Léopold à Bruxelles , Tannée dernière, que je ne l'ai été par celle que Londres vient de faire à la princesse Alèxandra. Et pourquoi? Par cette raison bien simple que, dans la première de ces fêtes, il y avait plus qu'un hommage rendu à un homme, il y avait le culte d'une idée. On sentait que, dans le roi, la population saluait la loi respectée, la liberté garantie , Tindépendance nationale défendue. Mais ici, quoi de semblable? Pour donner un caractère sérieux à ses emphatiques recommandations el écarter de loi tout soupçon de servilisme , le Times a soin de nous dire, et les journaux à la suite répètent en chœur, que la « loyalty » anglaise a voulu se manifester avec écbt, avec un éclat tel qu'on ne pût jamais rien voir de semblable dans le monde. Et à quel propas, je voas le de-

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mande? Est-ce que, d'aventure, on mettait en question la fidélité des Anglais à l'égard de leurs princes — fidélité trèsxondilionnelle, soit dit en passant, et qui ne les empêche pas de les détrôner, quand il y a lieu, de les chasser, ou même de faire pis ?

Mais, me direz-vous, rien n'a donc pu désarmer l'orgueil mîsanthropique de vos dédains dans cette cérémonie du 7 mars dont on a tant parlé, dont on parle tant? Pardon. 11 y a une chose qui m'a touché. Ce quelque chose, c'est l'attitude du peuple. La nuance entre l'hospitalité el la servilité, entre un intérêt tendre et une curiosité indiscrète, entre-le respect et le fétichisme, le peuple de Londres Va trouvée d'instinct.

C'est là ce qu'il y a eu de grand dans cette fête.

16 mars.

Lord Palmer^ton et la Polo^f^ne.

La princesse Alexandra de Danemark est, à l'heure qu'il est,, princesse de Galles. De son entrée triomphale dans Londres, il ne reste qu'un souvenir. Les arcs de triomphe élevés en son honneur ne seront bientôt plus que de gigantesques squelettes, en attendant qu'ils ne soient plus même cela. Les galeries construites le long des rues de la ville

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