‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 163 sur 186 · SUR QUELLE BASE L ARISTOCRATIE REPOSE · texte numérisé non relu

SUR QUELLE BASE L ARISTOCRATIE REPOSE

liées, soit au progrès intellectuel, soit au bien-êlre matériel des travailleurs.

Voilà bien des raisons, n'est-ce pas, pour expliquer Tascendant de Taristocratie anglaise? Mais aucune de ces raisons n'est la raison décisive. L'accumulation de la propriété territoriale entre les mains d'un nombre limité de grandes familles, tel est le véritable pivot autour duquel tourne le système social qui fait de l'Angleterre ce qu'elle est; et M. Bright frappe juste lorsque, voulant ébranler l'édifice de la puissance aristocratique, il s'attaque au mode de tenure des terres.

D'après des évaluations qui me furent fournies, il y a peu d'années, et que j'ai lieu de croire fort exactes, on comptait alor^ dans la Grande-Bretagne (Angleterre proprement dite et Ecosse), 4 millions de familles, comprenant environ 20 millions d'âmes. Or, sur ce nombre, la population agricole était évaluée h 1,2S^0,000 familles, réparties comme suit :

Fjimilles de propriétaires ayant chacun environ six fermiers 30,000

Familles de fermiers occupant chacun h peu près cinq laboureurs. 180,000

Familles cultivant pour leur propre compte des champs, des jardins, de petites fermes. . 140,000

Familles de journaliers travaillant pour le compte d'autrui 900,000

Total. ...... 1,250,000

Chacune de ces 30,000 propriétés étant, en moyenne, d'environ 600 hectares d'un seul tenant, il en résulte que ce n'est pas à plus de 30,000 familles qu'appartenait alors, sinon la totalité, au moins une très-notable partie du sol.

Quant aux fermiers, ce sont des capitalistes plus ou moins

considérables, possédant en bétail, en instruments toires, etc., quelque dix livres sterling par acre, et pesant d'un poids énorme sur la masse des journaliers.

La base sur laquelle repose cet échafaudage est le droit de primogéniture, combiné avec le droit de substitution.

Ce n'est pas, comme certains le croient, que la loi aiH glaise consacre le droit d'aînesse d'une manière absolue. Elle n'intervient qu'eu égard aux successions ab iiUesM. Lorsqu'un homme meurt sans laisser de testament, ses biens personnels ou mobiliers sont partagés entre tous les fiants de l'un ou de l'autre sex«; mais, quant à ses biens réels {les immeubles), ils sont dévolus par la loi h Taîné des fils, à l'exclusion de ses frères et sœurs.

Du reste, la liberté de tester est entière, et rien n'empêche un propriétaire de faire de sa propriété, pour le temps où il ne sera plus, l'usage qu'il jugera convenable, à moins qu'il ne s'agisse de terres frappées de substitutions. Seulement, l'usage est en harmonie parfaite avec la loi, et il est rare qu'en fait de successions immobilières, Thérilier exclusivement désigné par un testament ne soit pas l'afné. Notez bien que ceci s'applique, non-seulement au fonds, qui appartient à la noblesse, mais encore aux bestiaux, aux instruments aratoires, aux baux, dont se compose la propriété -mobilière du fermier. Si ce dernier peut, h la rigueur, déshériter son fils aîné, diviser sa fortune, en disposer à sa guise, il est très-rare qu'il use de ce droit. Comme ses supérieurs, il veut perpétuer son nom, se survivre dans un héritier. Aristocratie de seconde main !

Eh bien ! c'est surtout ce mécanisme , complété par le droit de substitution, qui, en conservant la classe des grands propriétaires fonciers, et en mettant obstacle à la divîsi(»i du sol, pemaet k l'aristocratie anglaise de se maintenir. M. Rright

PETITE CULTURfi £T GRANim GULTU&E 2ld

ne s') trompe pas, et» je le répèle> U la vise droit m cœur, lorsqu'il proteste contre le divorce établi, eu Angleterre» enlre le paysan et la ten^e.

Deux systénes en présente t petite cvtHire etgwinJe e«It

Jeau'laeques Rousseau a*t-il eu raksou d'écrire : « Le pranier qui, ayant ^clos un terrain» s avisa de dire : Ceci est à mot y et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai foBdateur de la société civile; que de crimes» de Meurtres, que de uoiisères et d'horreurs u'eîU point épargué» au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossés eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que las fnûts soBt a tous ^ que la terre u'esl à personne! »

Quand Rous&eao^ d'un cœur ému, traça cestifUeséiaquenies, A oublia oooBihien il est nécessaire, dans llaléréâ néffie du j;enre limaiD, que la terre soit divisée pour éifo cultivée; il ne prit pas garde que nul ne se do«Deffa«t la fëBe de senirr s'il n'avait la rmitade de aoissonaer.

Nul dnate qoe la tarre ne soîl le danaine de ThMsanilé, eonme la km^ère du atleil, cwne l'air, coome teuc ee ^

380 LETTRES SUR l'aNGLETERRE /l864)

est absolument indispensable à l'existence de rhomme. Mais, d'une part, la lumière et Tair nous sont donnés gratuitement par la nature, tandis que la terre veut être travaillée ; et, d'autre part, la lumière et l'air nous sont donnés enpi*ofusion, tandis que la terre est une quantité limitée. Pour qu'elle profite au genre humain, la première condi-' tion, c'est que le travail qu'elle requiert ne soit pas troublé ou rendu impossible par les disputes que sa possession , û elle était incertaine, ne manquerait pas de provoquer.

La terre diffère aussi de la lumière et de l'air en ce sens qu'elle ne constitue pas, elle,, une richesse inépuisable. Loio de là : elle est sujette à se détériorer ; elle se fatigue ; elle s'épuise. Que de plaines, en Asie et dans l'Afrique, sont devenues arides, qui jadis furent fertiles! Que de pays sont des déserts, qui autrefois nourrissaient des populations nombreuses ! Même en Europe, l'épuisement des forces productives de la terre pourrait devenir un danger, s'il n'était heureusement combattu par l'ardeur de l'intelligence humaine à se pourvoir d'engrais; car cette substance fécondante que nous fournissent certaines tles de l'océan Pacifique, le guano, n'est pas un trésor dont il soit impossible de voir la fin.

La jouissance durable des bienfaits de la terre est donc, pour l'homme, au prix d'une lutte dans laquelle il faut qu'il triomphe, sous peine de mort; et par conséquent, dès qu'il s'agit d'appropriation du sol, la question qui domine tout est celle de savoir quels ^nt les arrangements sociaux les plus propres a réaliser ce but souverain : la conservation de la race humaine.

Que les produits de la culture appartiennent à celui dont elle a employé le travail et le capital, ou, en d'autres termes, que celui-là soit appelé à recueillir, qui a semé, c'est ce que

Page 1