‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 38 sur 186 · PETITION DES OUVRIERS SANS EMPLOI DE STALEYBRIDGE · texte numérisé non relu

PETITION DES OUVRIERS SANS EMPLOI DE STALEYBRIDGE

étrange ! que des lois soient faites pour protéger et maintenir la possession, par un petit nombre, de tous les instruments de travail, personne ne protestera au nom de la liberté ; mais qu'où propose de ne pas laisser périr, en les abandonnant à eux-mêmes, ceux qui, en vertu de cette possession concentrée, sont nés pauvres, sont nés faibles, et dont la capacité individueUe, dont a Tinitiative individuelle » se sont trouvées de la sorte écrasées dès le berceau, vous entendrez aussitôt crier à Tétouffement ! »

c C'est bien en vain qu*on oppose à la notion État hnoiion individu. Si par le mot £"^0^ on entend la Société agissant en corps, d'une part; et si, d'autre pari, on veut le développement libre de l'individu, non point au profit de quelques-uns seulement, mais au profit de tous, les deux idées que, trèsmal à propos. Ton oppose Tune à l'autre, loin d'être antagonistiques, sont corrélatives. La seconde exprime le but, la première exprime le moyen. Imaginez un instant que la doctrine de la non-intervenliou de l'État soit mise en pratique strictement, logiquement, rigoureusement : malheur au plus faible, et place au voleur de grand cliemin ! »

Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, mais la longueur de cette lettre m'avertit de m'arrêter. Je me bornerai à rappeler, en terminant, de quelle manière le problème social a été posé par Jean-Jacques Rousseau :

« Trouver un^ forme d'association qui défende et protège de la force commune chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant, ^

Admirable formule si, à la place des quatre derniers mots, Rousseau eût écrit : « e(, par ce moyens devienne libre. »

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18 avril.

Fl«etiiatt«ns de l'opiMloa.

L'Angleterre a ud génie essentiellement pratique, et elle s'en vante.

Est-ce un bien? Est-ce un mal? Cela dépend des circonstances.

D'abord , ce qu'il y a de plus facile à accomplir n'est pas toujours ce qu'il y a de mieux à tenter. Ensuite, ce qui parait le plus faisable ne l'est pas toujours. La disposition d'un peuple à voir les choses par leur côté le plus large peut avoir des dangers , mais à les voir habituellement par leur côté le plus étroit, le danger esl-il moindre? Il est permis d'en douter.

D'un autre côté , de cette tendance à envisager sous son aspect pratique toute résolution à prendre, résulte une grande instabilité d'opinion et de conduite. Quand on se règle sur les principes, qui de leur nature sont immuables, pas de vacillation possible; et tout au contraire il est impossible de ne pas vaciller quand on se règle sur les faits, qui de leur nature sont mobiles.

Trompés par nos bouleversements politiques, dont la physionomie changeante leur fait croire que la France passe sa vie à perdre sa voie, les Anglais nous appellent un peuple léger. Je serais, ma foi, fort tenté de les croire, comme

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peuple, plus légers, que nous. Maïs ils nomment légèreté ce qui n'est, de notre part, que précipitation née de Fexcès de cet esprit que M. Jobn Stuart Mil! nomme rectitude française.

Ce qui est vrai, c'est que le génie gaulois est logique quand même. Il lui faut à tout prix la ligne droite. Au lieu de tourner l'obstacle, il aspire à le briser, ce qui fait que quelquefois il s'y brise. Impatient des transitions, il court d'un pas trop pressé aux conséquences dernières, ce qui fait que, quelquefois, ii est rejeté en arrière d'une manière soudaine. L'affaissement alors, ainsi qu'il est naturel, succède à l'effort; et les oteervateurs superficiels, voyant la France du lendemain si différente en apparence de ce que leur était ;ipparue la France de la veille, se bAtent de crier à la métamorphose, illusion pure!

Si Ton y regarde de près, on s'assurera qu'après des reculades provoquées par un mouvement trop hâtif, la France a toujours repris sa marche, juste au point où sa marche avait cessé d'être réglée par la prudence. Son histoire est un grand drame, intitulé Conquêtes de la liberté démocro" tique; il est composé d'actes qui se suivent dans un ordre logique, mais qui sont séparés par des entr'actes. L'erreur des Anglais est de prendre, dans notre histoire, les entr'actes pour des actes.

Une autre cause des fluctuations d'opinion en Angleterre, — j'aime mieux celle-ci, — c'est l'extrême multiplicité des points de vue que tend à mettre en lumière une liberté de la presse sans limites. Telle question qui aujourd'hui est considérée généralement sous un certain rapport, le sera demain sons un autre, par suite des argun^ents nouveaux qui se seront produits et de Timpression qu'ils auront faite sur la masse du public.

Aussi, quand je vous écris: « Voici ce que l'Angleterre

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eo général me parait, sur le sujet dont il s'agit, vouloir ou ne vouloir pas, désirer ou craindre, » prenez garde que c*est toujours de l'heure présente que j'entends parler, ne pouvant répondre en bonne conscience de l'heure qui suivra.

Combien de fois , par exemple , depuis le commencement de la guerre d'Amérique, n'ai-je pas vu ce qu'on appelle l'opinion publique pencher tantôt à gauche, tantôt à droite, selon que tel ou tel fait venait ajouter à la force d'impulsion des partisans bien déterminés du Sud ou à la force d'impulsion des partisans bien déterminés du Nord !

De même pour la Pologne, eu ce qui touche les désirs ou les craintes associées aux sympathies qu'elle inspire.

Ainsi, je vous mandais, il y a quelque temps, qu'on n'au* rait pas été fâché ici de voir la France , à propos des Polonais, courir seule les chances d'une guerre avec la Russie; et je vous ai mandé depuis que la perspective des avantages que pourraient nous valoir, soit en prépondérance politique, soit en gloire noblement acquise, la cause de l'Europe défendue et celle de la justice vengée, était ici le sujet d'une inquiétude jalouse. Les deux assertions semblent se combattre, et pourtant elles étaient parfaitement vraies l'une et l'autre, si on les rapproche de leurs dates. A telle date donnée, c'était le premier sentiment qui dominait; à telle autre date, c'était le second.

Lorsque, après avoir fondé sur la puissance militaire et le génie supposé de Langiewicz des espérances prématurées et excessives, on apprit tout à coup sa défaite, sa fuite, son arrestation, ce ne fut qu'un grand cri de deuil : Finis Po^ loniœ. Puisque Kosciu^ko avait été une seconde fois terrassé dans la personne de Langiewicz, qu'attendre encore? C'en était fait. Le cœur de la Pologne était en lui : en lui, ce cœur héroïque avait cessé de battre. Un homme, dans les

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espérances sinon dans les sympathies de beaucoup, avait pris la place d'un peuple : cet homme par terre, la Pologne n'avait plus qu'à s'envelopper la tête de son manteau; et déjà, sous l!influence de cet anthropomorphisme i)olitique, 00 se mettait à penser k autre chose. Il y avait là un fait aceampli.

Bien en a pris aux Polonais de prouver sans retard qu'une nation n'est pas un homme. Sans cela, je connais ici bien des gens qui auraient eu honte, Dieu me pardonne, d'avoir mis trop d'empressement à être justes et, généreux ! Hais, par bonheur, les nouvelles arrivées de là-bas sont bonnes : on assure que la Lithuanie se lève ; que, de Memel à Riga, nobles, bourgeois et paysans courent aux armes; que le stiuftle de l'insurrection a gagné le sud-est; que le feu a pris ou va prendre aux paiatioats; que la dictature souterraine du Comité secret va minant partout le sol sous les pieds des Russes; que, d'un instant k l'autre, Varsovie peut s'ébranler.... Et voilk que l'opinion publique est remise ici dans le droit chemin.

C'est ce que démontrent les manifestations, de jour en jour plus nombreuses, de jour en jour plus vives, qui éclatent en faveur de la Pologne.

Au moment même où je trace ces lignes, je reçois de Glasgow des détails fort intéressants sur une manifestation de ce genre, et celle-ci mérite d'autant mieux d'être notée qu'elle est née d'un sentiment plein de persistance et qui n'a rien de commun avec la vulgaire adoration du fait accompli.

De toutes les villes de la Grande-Bratagiie, il n'en est pas une seule où la flamme démocratique répande autant ^e chaleur et d'éclat que dans la capitale commerciale de l'Ecosse. Edimbourg est une ville aristocratique, et savante, où l'in-

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teiligence ne s'associe aux préjugés, que sa mission est de détruire, et où la lumière de Tesprit n'éclaire pas toujours le coeur. Pour le mouvement.» pour la vie, pour le culte hardi de la liberté, parlez*moi de Glasgow. Dans quelle cité de la Grande-Bretagne aurait-on trouvé des hommes capables de servir la cause de Tunité italienne et d*aider Garibaldi comme Font fait ces infatigables champions de la démocratie européenne : M. John Mac Adam, William, son frère, et M. Mac Tear? Dans quelle cité de la Grande-Bretagne le héros de Yarèse aurait-il pu compter sur des auxiliaires aussi dévoués, et rinsurrection italienne sur un pareil budget?

Eh bien! ce que Glasgow a été pour Tltalie, Glasgow Test pour la Pologne. Et c'est à cause de cela que Karl Blind a été invité à y faire entendre, sur la question polonaise, la voix du patriotisme allemand.

C'est dans City-Hali que s'est tenu, à Glasgow, le meeting où Karl Blind devait prendre la parole. Le banquet de lord Palmerston venait d*avoir lieu, et Tou était encore sous le coup du Prince of Wales excitemeni : double circonstance de nature à blaser l'intérêt public, dans une ville qui, toute considérable et puissante qu'elle est, n'est, au bout du compte, qu'une immense ville de province. Mais il s'agissait de la Pologne ; mais c'était de la Pologne qu'allait parler nn homme qu'on savait unir les plus précieux dons de l'esprit à la hauteur de l'âme, un homme en qui l'on savait que le parti démocratique allemand salue un de ses plus nobles, un de ses plus magnanimes représentants à l'étranger. Il y a donc eu foule ; et devant un auditoire de deux mille hommes, rapprochés par un même sentiment de noble enthousiasme, Karl Blind a prononcé, dans cette langue anglaise que dbI Anglais ne possède, je cr^s, mieux que lui, un discours à la fois sensé et énergique, profond et passionné, dont des

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api^aadîsseiBeiits, partis de tous les coins de U salle, oBt presque interrompu chaque phrase. Après ce discours, dans lequel Forateur allemaud a cherché et trouvé Foccasion de rendre hommage à la démocratie française, on a, selon Tusage, adopté des résolutions. Les voici :

Rupture de toute relation diplomatique avec la Russie ; — reconnaissance de la Pologne comme naiion belUgéranie ; — déclaration de sympathie à Fégard de l'Allemagne dans ses efforts pour conquérir sa liberté et son unité, en opposition à la politique princière révélée par l'attitude du roi de Prusse; — formation d'un comité destiné à recevoir les sous(^riptions; — envoi de deux adresses : l'une à là Chambre des Communes, l'autre à l'honorable Arthur Kinnaird; la première, pour pousser la Chambre à une décision caractéristique ; la seconde, pour provoquer cette décision au moyen d'une motion formelle.

Ceci ne manque pas de vigueur, que vous en semble? Et après cela, le meeting semi-officiel de Guildhall, dont je vous ai rendu compte, devient bien pâle.

Le fait est qu'en dépit de tout ce qu'on dit et de tout ce qu'on a, hélas! droit de dire contre l'égoïsme de la politique anglaise, le peuple id a des instincts généreux. Mais Taristocratie est là , et il faut compter avec eUe. Or, en ce qui concerne la Pologne, l'aristocratie anglaise nourrit des sentiments dont la nature est complexe. L'aristocratie, généralement parlant, sympathise avec la Pologne, ne fût-ce que par peur du développement excessif de la Russie; mais elle craint la France; elle craint Taffection mutuelle que se portent la France et la Pologne ; elle craint ce que pourrait ajouter à la puissance et 9 la grandeur de la première Tindépendance que son concours vaudrait à la seconde; elle a hi quelque part que les Polonais étaient les Français

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du Nord, et cela lui donne à réfléchir; elle sait sous quel drapeau, pendant les guerres du premier empire, les Polonais ont versé le plus pur de leur sang, et ce souvenir la trouble.

18 avril.

MorI de sir Oéor^ Comwall Lewis.

Les deux événements de la semaine qui précède sont la mort du secrétaire de la guerre, sir George Cornwall Lewis, et la présentation du budget par M. Gladstone.

C*est avec une rapidité vraiment foudroyante que la mort est venue enlever sir G. Cornwall Lewis h son pays, à ses amis, à la Chambre des Communes^ au ministère. Un rhume et ses suites ont sufS pour anéantir, dans Tespace de trois jours, cette robuste intelligence ; pour détruire ce trésor de savoir; pour amener cette tête, encyclopédie vivante, à ressembler bientôt au crâne que Hamiet, avec un sourire si amer, pesait dans sa main.

Sir George Cornwall Lewis était né en 1806. Il avait donc cinquante*sept ans. Les hommes d'État en Angleterre vivent longtemps, témoin lord Palmerston, lord Brougham, lord Lyndhurst.On peut dire que sir George Lewis est mort jeune.

Il y a plusieurs hommes que l'Angleterre doit regretter en lui : le ministre, l'homme de parti, l'orateur, le savant.

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