M. ROEBUCK PARTISAN DES CONFEDËRËS
transformé en missionnaire de l'Autriche, étonna, scandalisa et tourna contre lui son. propre parti. C'est ce qu'il voulait, peut-être. Il y a des hommes ainsi faits, que lorsqu'ils sont las de frapper leurs adversaires, ils se reposent en changeant de fatigue et frappent volontiers leurs amis. 11 était cependant un excès d'inconséquence dans lequel on n'aurait jamais cru M. Rœbuck capable de tomber. Il paraissait impossible qu'un homme impatient de tout joug, ennemi de toute domination, qu*un homme dont la carrière politique, au début, avait été signalée par le déploiement d'une personnalité violente, d'une indépendance presque brutale, se prît un jour de tendresse pour les planteurs d'Amérique, et ouvrit son cœur à une haine^sans frein à l'égard de cette république du nord de l'Amérique si favorable au développement du sentiment individuel. Ce phénomène s'est accompli.
A Sheffield, qu'il représente dans la Chambre des Communes, M. Rœbuck a déclamé contre le Nord et exalté le Sud, absolument comme s'il se fût adressé à un meeting de Richmond. Tous les lieux communs qui traînent depuis un an dans les journaux sécessionnistes, il les a rassemblés, répétés, ressassés, sans même se donner la peitae de les rajeunir quelque peu par la forme. Les mauvaises causes, paratl-il, ne portent pas bonheur à l'éloquence.
M. Rœbuck a bien voulu apprendre à son auditoire qu'il n'était point partisan de l'institution de l'esclavage : c'est rinvariable précaution oratoire h laquelle, dans leurs harangues, les partisans du Sud se croient tenus en bonne conscience d'avoir recours. Mais cela n'empêche nullement H. Rœbuck de demander qu'on intervienne en faveur des possesseurs d'esclaves, qu'on les reconnaisse comme État indépendant, qu'on leur communique la force considérable qui résulterait pour eux d'une reconnaissance solennelle par T. ni. 17
tî58 LETTRES SDR l' ANGLETERRE (l863)
r Angleterre. Et pourquoi? Parce que, selon M. Rœbuck, l'Angleterre se doit de protéger tout peuple qui revendique son indépendance.
Inutile de réfuter ce pitoyable argument, mille fois réfuté déjà. Que dire h un raisonneur à qui Ton est obligé de faire remarquer qu une indépendance employée à tenir toute une race dans l'oppression ne mérite pas les sympathies d une nation libre?
Aussi Tofateur cVt-il été , à chaque phrase, interrompu parle cri : « Mais Tesclavage! l'esclavage! Vous êtes donc pour l'esclavage ! » On aurait pu Tinlerrorapre, j'imagine, d'une manière encore plus embarrassante, en lui demandant : « Pourquoi l'Angleterre a-t-elle écrasé, dons les Indes, les cipayes, armés au nom de leur indépendance contre les conquérants de leur pays? Et s'il arrivait que, demain, l'Irlande, qui est affamée, désespérée, réclamât, elle-aussi, son indépendance, que ferait l'Angleterre? »
Mais l'intérêt et la passion se laissèrent-ils jamais convaincre par la logique? « C'est comme Anglais, c'est dans l'intérêt de l'Angleterre que je vais parler, » avait dit tout d'abord M. Rœbuck; et à des considérations tirées de l'égolsme national il a eu soin d'en joindre une qu'il i^avait propre à émouvoir l'orgueil anglais : « Les Américains du Nord sont une race mêlée ; la pure race anglaise est là où le Sud combat, et les confédérés se sont battus comme les Anglais savent le faire. » Grand argument que celui-là, de ce côté du détroit! Il n'a pas manqué son effet sur le meeting de Sheffield, s'il en faut juger par le résultat : c Le meeting est d'avis que le gouvernement ferait bien, dans l'intérêt de l'Angleterre et dans celui du monde, d'entrer en négociations avec les principales puissances de l'Europe, pour les amener à reconnaître l'indépendance des États confédérés. >