UNE INTERVENTION DIPLOMATIQUE
N'allez pas croire, cependant, que cette résolution ait été prise par une majorité bien imposante. Les partisans du Nord étaient là en forces. Ils ont protesté avec une extrême énergie. L'orateur a été à plusieurs reprises arrêté court par des exclamations au fond desquelles Tindignation vibrait. Les ouvriers présents, surtout, se sont montrés fort exaltés; car ici la classe qui appuie le Nord est celle des travailleurs, et vous pouvez vous former une idée de la véhémence de ses sympathies par le fait suivant : lorsque M. Roebuck en est venu h formuler sa proposition de reconnaître le Sud, ce cri terrible a été poussé : « Jamais 1 ce serait une guerre civile en Angleterre. »
20 juin.
Une interrenCioB diplomatique*
La nouvelle des atrocités commises en Pologne a fait courir, d'un bout h l'autre de l'Angleterre, un frisson d'horreur.
Lorsque, il a quelques années, le général Bapau s'avisa de visiter l'Angleterre, il fut, on s'en souvient, reconnu dans une brasserie de Londres; et, aussitôt, saisis d'une fureur généreuse, les ouvriers chassèrent ignominieusement
<fau milieu d'eux, comme indigne de paraître devant des hommes, <r un fouetteur de femmes :». Que le général russe Mourawieff se tienne cela pour dit, s*il est vrai qu'il ait menacé du knout toute femme polonaise en habits de deuil.
Hier, lord Stratford de Redcliffe, dans la Chambre des Lords, et M. Scully, dans la Chambre des Communes, ont demandé au gouvernement ce qu'il savait de cette infamie; et le comte Russell dans la Chambre des Lords, M. Layard dans la Chambre des Communes, ont déclaré que le gouvernement n'avait encore reçu à cet égard aucune communication officielle. Soit. La lumière, il faut l'espérer, ne tardera pas à se faire sur ce point. Mais, en attendant, personne, ici ne met en doute que les Russes n'aient du sang innocent jusqu'aux genoux.
Quand lord Stratford de Redcliffe parlait hier de prêtres exécutés sans jugement, de femmes et d'enfants traînés à Tabattoir, de personnes inoffensives massacrées par des soldats transformés en bêtes fauves, de fonctionnaires publics pendus pour avoir adressé h l'empereur des remontrances respectueuses, il ne faisait que résumer l'histoire dont les affreux détails remplissent tous les journaux et fournissent la matière de mille anathèmes. Qu'on vienne donc nous vanter le progrès des lumières, les bienfaits d'une civilisation prompte à se développer, et le reste. Sottises stéréotypées que tout cela ! Est-il dans les annales de la férocité humaine un siècle qui présente un plus grand entassement d'horreurs que celui où notre destinée a été de vivre?
Voici des hommes qui se souillent de crimes dont des sauvages rougiraient d'être accusés; ^t si vous demandez quels sont ces hommes, on vous répond que ce sont des personnages illustres dans la diplomatie et dans la guerre, des gens d'excellent ton et de mœurs raffinées, qui ont figuré
j ONE INTERVENTION DIPLOMATIQUE 261
I avec distinction autour du tapis vert où se joue le sort du
! inonde, qui ont été reçus à la table des potentats, qui au-
raient cru nous faire honneur à vous et h moi, si, nous rencontrant dans un salon, ils nous avaient tendu la main! Quel est donc ce renversement de la morale ? Et jusqu'où ira ce scandaleux défi jeté à la conscience humaine?
Il est vrai que la conscience humaine et la morale sont, pour le moment, sous la protection des chancelleries. « Mercredi, »disaithier le comte Russeil, < une dépêche est partie de Paris, de Vienne et de Londres pour Saint-Pétersbourg ; elle contient l'exposition des vues des trois gouvernements sur le présent état de choses en Pologne, et ces vues sont presque identiques. » Fort bien. Et après?
Si les propositions faites à la Russie sont rejetées par elle, quel parti l'Angleterre est-elle décidée à prendre? Se présente-t-elle, la main sur son épée? Dans la séance du 8 juin dernier, en répondant à celte remarque fort juste de lord Ellenborough , que la diplomatie est condamnée à rimpuissance , quand sa force n'est pas... la force, le comte Russeil a prononcé ces paroles caractéristiques : <r Quant à moi, je ne conçois pas quel avantage pourrait résulter d'une intervention armée en faveur de la Pologne. Je ne vois dans une interruption de la paix de l'Europe que confusion et calamité. Je n'aperçois pas d'objet clair et distinct qui puisse justifier, de la part du gouvernement britannique, un recours aux armes, et je proteste d'avance contre toute idée de ce genre. »
Voilà donc l'empereur Alexandre bien averti ; il lui est loisible de traiter les propositions de l'Angleterre absolument comme il voudra; il peut les mettre au panier, sans que cela tire à conséquence. On a l'extrême bonté de l'en prévenir, tant on tient à lui ménager la parfaite liberté de
962 LETTBES SUR L*4NCL£TEBU (i^m)
ses décisions. S'il cède, évidemneDl ce sers sa imt/t.
Mais quoi ! sa faute, j'en ai peur, ccmsisterait ii ne pas céder.
Écoutez plutôt ce que dit le comte Russell : « Uie piûs^ saute natioB comme TAugleterce est, à moa sens, liée par les traités de iSiS. Nous avons eu conséquence posé des termes cQuciliables avec ces traités. »
Et voilà ce qu'on appelle intervenir diplomatiquement en faveur de la Pologne !
Mais ces traités de 1818 qu'on invoque, ils ont fait le malheur des Polonais ; ils ont confinné, sanctionné, consacré le crime, trois fois répété, du partie : ils ont rendu l'Europe entière directement complice d'un acte de brigandage dont elle n'avait eu du moins à rép^mdre jusqa'alors que pour l'avoir toléré lâchement; ils ont déclaré le vol pur et simple partie intégrante du droit des gens. Qui donc esl intéressé h voir confirmer, sanctionner, consacrer de nouveau, les spoliations dont la Pologne fut victime? Serail>-e<5 d'aventure la Pologne ? Qu'on l'inlerroge, et l'on verra.
Il faudrait que les Polonais fussent insensés pour aec^ ter, sans y être contraints, une base pareille. Vainement la diplomatie de l'intervention leur ofire-t-elle Tappàl d'une Constitution particulière : l'expérience du passé les éclaire sur l'avenir ; il$ savent ce que valent des chiffons de papier que rien ne protège contre un coup de baïonnette; ils savenl ce que pèse une opposition dont les membres sont exposés à être envoyés en Sibérie, au premier froncement de sourcfl du maître. Ce n'est pas pour conquérir une Constitution, mais pour renaître à l'indépendance, c'est-à-dire à la vie, que les Polonais se sont levés, dans un accès de désespoir sublime. « Un Pariement, remarque avec raison la Saturdaf RevieWf peut être une Assemblée souveraine,
UHE INTERVENTION DlPLOMATiOl^E 268
comme eu Angleterre^ mais il peu! aus^ n'être qu*un point de mire pour l'insolence d*un ministre, comme en Prusse. » Si la Gonstîiulifm donnée aux Polonais par Alexandre l*% et si brutalement mise k néant par son successeur, n'a pu faire que la Pologne consentit h être russe, comment se flatteraiton d'arriver à ce résultat aujourd'hui, — aujourd'hui qu'entre la Russie et la Pologne existe un nouvel abime, qu'un milliott de cadavres ne comblerait pas?
Quelle est d'ailleurs la Pologne que le gouvernement britannique, pai'lant par la boudie du comte Russelt, entend reconnaître? C'est celle qui, à Vienne, fut composée du grand-duché de Varsovie, et celle-là seuleoient. Or, l'insurrection, qu'on ne l'oublie pas^ s'étend presque des bords de la mer Noire aux bords de la mer Baltique. Comment iouH giner que les Polimais de ce qu'on nomme ici c Congress Poland » séparent leur cause de celle de leurs Irères soulevés au loin? Il y va de leur devoir le plus sacré de ne rien faire de semblable, et il y va aussi de leur intérêt le plus cher, leur salut n'étant que dans l'immensité du rayon qu'au rottt k parcourir leurs oppresseurs.
Les choses étant ainsi, qu'espérer de l'intervention de la diplomatie, telle qu'elle a été décrite et définie par le ministre des affiûres étrangères de la Grande-Bretagne?
On a mis en avant l'idée d'un armistice; et il est bien certain, cftmme Ta expliqué le comte Russell, que des négociations ayant pour but avoué la réconciliation de la Russie et de la Pologne, ne sauraient avoir lieu fructueusement, tandis que Russes et Polonais s' entr' égorgent. Hais, d'un autre côté, comme l'a expliqué lord EUenborough, qu'imaginer de plus chimérique, et, si ce n'était pas chimérique, de plus fatal aux Polonais qu'un armistice? Le comité qui dirige les efforts de la Pologne insurgée est un comité se-
964 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)
cret, qui agit à la maDÎëre des esprits invisibles : le moyen . de traiter avec ce qui est pour les Polonais quelque chose de très-vivant, mais pour TEurope des gouvernements un fantôme? Et puis, jusqu'à quel point ne faut-il pas compter sur la folie des Polonais, si on se les figure capables de souscrire à un armistice ? Le leur demander, c'est tes pousser à un suicide. Un armistice, dans les circonstances actuelles, est ce qui servirait le plus puissamment les intérêts de la Russie ; une suspension d* armes lui permettrait de rassembler à loisir ses forces, d'organiser ses moyens d'attaque, de se préparer à reprendre" l'action avec un ensemble et^ une énergie décisives. Où serait, au contraire, Tespoir de la Pologne, si elle avait l'imprudence de poser les armes, ne fût-ce qu'un instant? Malheur aux insurrections qui suspendent leurs coups ! Malheur aux révolutions qui se reposent avant d'avoir vaincu !
Voilà ce que, grâce à Dieu, les Polonais n'ignorent pas. On doit donc s'attendre à les voir repousser un genre de protection qui , en réalité , ne protégerait que leurs ennemis. Et qu'arrivera-t-il si l'empereur de Russie affecte de se montrer de meilleure composition, ainsi que son intérêt le lui commande? Accusera-t-on les Polonais d'opiniâtreté? Entonnera-t-on, dans les chancelleries, des hymnes en l'honneur de la modération de l'empereur Alexandre, magnanime et auguste? La diplomatie n'aurait donf, dans ce cas, étendu sur les Polonais son égide que pour arriver à les < mettre dans leur tort j> en apparence, et à déjouer ainsi les sympathies des peuples? Mais non : de pareilles suppositions ne sont pas admissibles. Nous devons croire et nous croyons que les puissances intervenantes ont effectivement en vue de secourir la Pologne d'une manière efficace, tout en aidant la Russie à sortir du bourbier sanglant
UN SCANDALE MIUTAIRE 2B5
OÙ elle s'agite.. Seulement, il nous semble — en Angleterre cette opinion commence à devenir universelle — qu'elles se trompent, et sur le but, et sur les moyens.
Le but, ce devrait être l'indépendance absolue de la Pologne.
Les moyens, il ne saurait y en avoir de bons, en dehors du parti pris de mettre, au besoin, la force au service du droit.
21 juin.
Un seaadale militaire.
Un énorme scandale militaire tient ici les esprits en éveil, agite l'opinion, a fourni déjà et menace de fournir encore la matière de mille commentaires passionnés.
La position des personnages en cause ajoute à l'intérêt douloureux et dramatique de la question. Le colonel Crawley, du 6« dragons, aujourd'hui dans les Indes, le général Farrell et sir William Mansfield, l'un et l'autre de service en ces contrées lointaines, sir Hugh Rose, ^commandant en chef dans rinde, et enfin le duc de Cambridge, — une altesse royale, — le duc de Cambridge, qui est investi du commandement général et suprême des forces de l'Angleterre, voilà
M6 LBTTRB& SUR t'ANGiCTElOiE (I868)
les hommes qui^ en ce moment, sont à b barre de ce toii^ . puissant tribunal : ro|Hnk)n pttbUqoe.
La mort d'un sergent-major et celle de sa femme, tel est le fond du procès sur lequel la conscience humaine, en Angleterre, est, à l'heure qu'il est, appelée à se pronwwcr.
C'est une hunentaUe bisloire.
Il y a environ deux ans, le colonel Crawley, du 15® hussards, reçut, dans les Indes, le commandement du 6® dragons. Des dissensions intestines, qui sont restées couvertes d'un voile épais, ayant fait nattre entre le colonel Crawley et les officiers sous ses ordres un vif sentiment d'hostilité, le capitaine Smales, payeur du régiment, écrivit une lettre dans laquelle étaient constatés des faits qui avaient la gravité d'autant d'accusations. Entre autres choses, le capitaine Smales faisait allusion dans sa lettre h cette circonstance, que le colonel Crawley n'était jamais présent h la parade. La réponse de celui-ci consista tout simplement à traduire sou subordonné devant une cour martiale.
Parmi les témoins que le capitaine Smales se disposait à produire figuraient les trois sergents-majors Lilley, Duval et Wakefield. Le colonel Crawley redoutait-il leur témoignage? Était-il résolu à empêcher la vérité de sortir nae de son puits? Ce qui est sûr, c'est que, sans attendre qu*on les interrogeât, il les maiMb chez lui^ et les soumit, en présence de quelques-uns de ses amis, à un eaLamen dont le bat était évidemment de les avertir du danger des indiscrétions. Cet essai d'intimidation ne réussit pas, parait-il, car au sortir de Tentrevue les trois sergents-majors furent mis aux arrêts comme coupables de conspiration. En même teoips, le colonel Crawley informait le major général Farrell de la décision prise et lui demandait l'autorisation de changer les arrêts simples en arrêts forcés. Le général Farrell porte
us SCANIIALE KILTrAIRE d6t
aussitéi le cas à la eoftitafesanee de sîr Wiffiam Mansfield, commaiidaut en chef du district, et, en attendant que eeloH d se prononce^ antorise le colonel Cravrley à retenii" aux zrrêts forcés les trois malheureux dont il s'agissait d'étouffer la yoix.
Le sergent-major LiMey fut enfermé dans un bâtiment k répreuTe des bombes; on ki donna pour cachot une pièce brûlante qoe les ardetffs du climat indien pouvaient trans» former en tombeaa et qui ressemblait moins h une habitatk>n hnmaine qu'à nn four. Là, sa fenune, qui se mourait d'un flux de ventre, e«t np Kt où à son agonie physique se joignirent les tortures d'iue agonie morale, plus terrible encore, — des sentinelles ayant été placées dans la chambre même, à trois pas du lit de douleur, et cette femme infortunée ayant à obéir, en leur présence, à ces lois de la nature auxquelles la pudeur commande le secret. Elle expira dans d'horribles angoisses.
L'article 99 du Code militaire anglais porte que nul officier ou soldat ne peut être retenu en prison, avant son procès, plus de huit jours, bans le cas dont il s'agit, cet article fut violé sans scrupule. Au bout de quelques semaines, mi des trois sergents était fou. Quant à LiUey,'iI était mort!
Nulle enquête ne fut faite. On se contenta d'appeler le chirurgien du régiment, qui dit, après avoir examiné le cadavre : € Mort d'apoplexie. »
Bans riotervaUe, le procès du capitaine Smales avait suiri son cours ; mais, par l'effet de diverses circonstances, la cour martiale s'était ajournée avant la mort du sergentmajor Lilley, dont la mise en liberté aurait dA au moins suivre cet ajournement. C'est ce que sir William Mansfield reprocha au général Farrell de n'avoir pas compris. Mais il était trop tard.
Tous les détails de cette affreuse histoire furent mis sous les yeux du commandant en chef dans les Indes, sir Hugh Rose, et Ton devait s'attendre à le voir, après avoir éclairci ce mystère d'iniquité, frapper inexorablement les coupables: il n'en fit rien. Loin de là, il accrédita le bruit que Lilley s'était tué à force de boire, accusation qu on essaya d'appuyer sur une note d'un cantinier du pays, constatant la quantité de liqueurs spiritueuses fournie au prisonnier. Cette accusation ne tarda pâs à être péremptoirement démentie : il se trouva que les liqueurs spiritueuses apportées dans la prison avaient été exclusivement consommées par la femme du sergent, à laquelle on les avait prescrites comme remèdes.
Et le duc de Cambridge? Le duc de Cambridge, informé de ce qui s'était passé, crut devoir se borner à adresser au colonel Crawley une réprimande assez bénigne, et le maintint à la tête de son régiment.
Tels sont les faits allégués. Ils n'ont pas été plus tôt connus en Angleterre, qu ils y ont produit une explosion d'indignation qu'il vous sera plus facile de deviner qu'il ne Test à moi de la décrire. Ils ont été dénoncés tour à tour et avec une émotion croissante, en plein Parlement, par M. Fortescue et lord Shaftesbury. M. Conningham n'a pas craint de s'attaquer au duc de Cambridge lui-même, lui demandant compte de ménagements que la justice condamne et contre lesquels la douleur des âmes honnêtes proteste hautement, c Une enquête ! une enquête ! » voilà le cri qui s'échappe de toutes les bouches. Pressé par des clameurs dont le bruit devient de jour en jour plus redoutable, le duc de Cambridge a dû ordonner qu'on traduisît le colonel Crawley devant une cour martiale... aux Indes. Mais cette mesure est considérée
CE QUE L ANGLETERRE CRAINT ET CE QU ELLE DESIRE 2Cd
comme un moyen de sauver les coupables, et de toutes parts retentissent des murmures. Ceux qui veulent que justice soit faite n'espèrent rien que d'un procès jugé en Angleterre.
23 juin.
Ce qae l'Angleterre eralnt et ee qu'elle désire en ee qui eoneerne la.Pologne.
La dernière séance de la Chambre des Communes a pré* sente des résultats singuliers et inattendus.
C'était hier que devait être discutée une motion de M. Hennessy, concluant à ce que Ja reine fût priée d'intervenir de manière à obtenir enfin justice pour la Pologne. Le jour avait été fixé, il était attendu avec impatiencQ. M. Hennessy avait, à cet égard, la parole du premier ministre. Et en effet, fidèle à ses engagements envers l'honorable et persévérant défenseur de la c^use polonaise, lord Pahnerston a demandé, dès l'ouverture de la séance , que la question fût, sans plus tarder, mise sur le tapis.
Mais quoi ! était-il prudent d'aborder un sujet aussi grave avant de connaître la réponse de la Russie aux propositions des trois puissances? Pourquoi tant se hâter? Pourquoi discuter au hasard, dans les ténèbres, lorsqu'on se pressant un
270 IJETTRES SUR L*ÀNGLETEftME (l863)
peu moins, Ton pouvait se méiiager l'avaDta^e de discuter avec connaissance de cause et en pleine lumière?
Ainsi ont parié M. Beaumont, M. Kinglake, lord Enfield ; et la Chambre des Communes, consultée, a décidé à la majorité de 165 voix contre 110, que- le débat serait ajourné, c'est-à-dire que les engagements de lord Palmerston seraient considérés comme non avenus.
C'était indirectement accuser d'étourderie un homme rompu aux habitudes de la prudence et de la prudence officielle.
M. Horsman a protesté contre ce vote, dans le langage acidulé qui lui est propre. Mais la décision était prise : il n'y avait pas h y revenir.
Ce qui est étrange, c'est qu'un incident qui semblait devoir écarter, au moins pour ce soir-là, tout ce qui a rapport à la question polonaise, a précisément donné lieu à un exposé officiel du contenu des trois notes diplomatiques adressées à la Russie. Sans y être obligé, sans y être provoqué et même sans que personne s'y attendit, lord Palmerston, si réservé d'ordinaire, a informé la Chambre que les recommandations (recommendations) soumises àl'appréciation de la Russie par l'Angleterre, agissant en ceci de concert avec la France et l'Autriche, comprenaient six clauses, savoir : amnistie générale et complète; — représentation nationale, basée sur le principe adopté par Alexandre P"^ en 1818, conformément aux stipulations du traité de Vienne ; — administration exclusivement composée de fonctionnaires publics polonais; — entière liberté de conscience; — emploi de la langue polonaise dans toutes les occasions publiques et dans tout c^ qui touche à l'éducation 4u peuple ; — système régulier de recrutement, € Nous avons fortement insisté {strongly
CE QUE L*ANGL£TEftRE CRAINT ET CE QU'ELLE DESIRE 211
urged)^ a ajoaté lord Palmerston, sur la cessation des hostilités. :»
Voilà donc, le voile tout à fait déchiré. Nous savons, à n'en plus douter, ce que signifie l'intervention de la diplomatie dans cette affaire. Les objections que le programme dont il s'agit soulève, M. Disraeli les a résumées avec bonheur lorsqu'il a dit : € A ce problème il n'y a que deux solutions possibles, Tunité de l'empire russe ou l'indépendance de la Pologne. »
On a beau^ en effet, s'ingénier à découvrir des palliatifs, à inventer des combinaisons , il faudra toujours en venir, ou à prendre décidément fait et cause pour la Russie, ou à prendre décidément fait et cause pour la Pologne. Tout moyen terme est évidemment hors de saison.
Et, par exemple, comment concevoir qu'on ait songé à donner pour base aux relations futures de la Russie et de la Pologne les traités de Vienne? Outre que ces traités sont justement odieux aux Polonais, dont ils n'ont fait que légaliser l'asservissement et sanctionner l'oppression, est-il compréhensible qu'en présence des résultats qu'ils ont produits, on croie encore à leur efficacité? Pour empêcher les effets de se reproduire,, revenir à la cause! Pour trouver le remède, s'adresser à la maladie ! Mais l'expérience ne sert donc plus de rien? Mais la logique n'est donc plus de mise ici-bas? Mais le monde est donc atteint de folie?
Au lieu de chercher à rendre aux Polonais, qui ne la demandent pas et n'en veulent pas, une constitution semblable à celle qui leur fut octroyée par Alexandre I", en exécution du traité de Vienne, que n'a-t-on pris la peine de réfléchir un moment sur ce qui a empêché cette constitution de vivre, ou plutôt l'a empêchée de naître viable? II est une force contre laquelle tous les diplomates de la terre réunis ne
312 LETTRES SLR l' ANGLETERRE (l863)
peuvent rien, c'est la nature des choses; et si la constitulioR d'Alexandre l^ a péri, c'est tout simplement parce qu'elle avait la nature des choses contre elle. Le même homme ne saurait être à la fois un despote et un roi constitutionnel ; il ne saurait gouverner une partie de ses sujets suivant un certain ordre d'idées et une autre partie de ses sujets suivant un ordre d'idées radicalement contraire. N'avoir pour changer de fonction qu'à changer d'habit , c'est bon pour les cuisiniers de comédie; mais l'histoire prouve qu'il ne faut pas demander aux dieux mortels l'aptitude universelle de maître Jacques. L'idée d'assujettir un peuple libre à un peuple esclave, avec l'espoir que le premier n'emploiera jamais sa liberté à reconquérir son indépendance, et que le second ne sera jamais tenté par l'exemple de devenir libre, est, tranchons le mot, une idée bouffonne. D'où vient, puisqu'on tient h faire revivre, en ce qui concerne le Pologne, les stipulations du traité de Vienne, qu'on ne propose pas, en même temps que le rétablissement d'une administration polonaise, celui d'une armée polonaise? J'entends : Si Ton mettait une épée dans la main de la Pologne , elle s'en servirait aussitôt pour couper le lien odieux qui l'unit à la Russie. Eh! sans doute; mais quelle preuve plus décisive pourrait-on donner de l'impossibilité absolue de ce qu'on propose? Il n'est pas une liberté constitutionnelle, parmi celles qu'on voudrait voir accorder par la Russie et accepter par la Pologne, non, pas une seule qu'il ne fût du droit et du devoir des Polonais de convertir , s'ils le pouvaient , en instrument d'indépendance.
Ce droit, ils ont assez montré qu'ils le comprenaient; ce devoir, ils ont- assez montré qu'ils étaient hommes à le remplir.
Mais à quoi bon raisonner h perte de vue sur le peu de