CE QUE VAUT L OPINION DANS UN PAYS LIBRE
enrôlements volontaires. Le jour où le soldat cesserait d'y -être protégé par la justice contre le despotisine ou la brutalité de ses officiers; le jour où l'armée deviendrait impopulaire parmi la classe qui fournit les recrues, ce jour-là un coup mortel se trouverait avoir été porté au régime qui met TAnglelerre en état d'entretenir une force militaire à la fois suffisante et compatible avec la liberté.
Dans la séance du IS juin, M. Coningbam s'est écrié : € Au nom des officiers, des sous-officiers et des soldats de l'armée anglaise, je demande justice, oui, alors même que la justice devrait atteindre des généraux, alors même que le blâme devrait monter jusqu'à Son Altesse Royale le commandant en chef de l'armée. »
Ceci vous donnera une idée de la violence des attaques auxquelles le duc de Cambridge a prêté le flanc en se bornant d'abord à réprimander un homme que son devoir était de faire juger.
Sa défense a consisté à dire que le commandant en chef des Indes jouit, en matière de discipline, d'une indépendance presque absolue, sur laquelle, lui, quoique chef suprême des forces militaires, il n'avait pas voulu empiéter.
Mauvaise excuse ! Le pouvoir de la reine sur Tarmée est tout aussi absolu dans les Indes que dans l'intérieur de l'Angleterre. En principe, le commandant en chef des Indes n'est pas plus indépendant que le général qui commande en Irlande, Ce qui est vrai, c'est que, en fait, on laisse beaucoup de marge à son action, à cause de la distance ; mais cela n'empêche pas que la couronne n'ait le droit et le devoir d'intervenir dans les cas où, comme dans celui-ci, l'intérêt public et la justice le requièrent.
Le duc a aussi allégué, pour sa justification, qu'il n'avait eu rx)nnaissance complète des faits que tardivement.
280 LETTRES SUR l'aNGLETERRE (iSGS)
A cela, on a répondu :
Que l'affaire avait traîné pendant des mois entiers dans tous les journaux indiens ;
Qu'elle avait fourni le sujet de conversations animées dans tous les cercles militaires;
Que les plaintes et les rapports avaient abondé;
Que, d'ailleurs, le duc en savait assez, lorsqu'il jugea un« réprimande suffisante, pour qu'on soit autorisé à lui reprocher une indulgence dont Vesprit de corps et l'esprit aristocratique peuvent seuls expliquer l'excès ;
Qu'il n'a pas été à la hauteur de ses devoirs et de sa responsabilité, en obéissant au mouvement de l'indignation publique, au lieu de la devancer ;
Qu'en pareil cas, les hommes investis de l'autorité ne doivent pas attendre, pour sévir justement, que l'explosion d'un grand scandale les y force;
Que ce n'est pas enfin pour cela qu'on les « paye. »
Je reproduis, sans les adoucir, les termes de cette espèce de réquisitoire, fulminé par certains organes, très- répandus, de la presse anglaise, parce que rien ne montre sous un jour plus éclatant ce que peut, ce que vaut et ce que pèse l'opinion dans un pays libre.
Le duc de Cambridge est une Altesse Royale ; il est le petit-fils de George III ; il est le cousin de la reine d'Angleterre. Et cependant, voilà de quelle manière il est traité, pour un fait de condescendance excessive ou de partialité blâmable, par le premier journaliste venu, — juge obscur, juge anonyme, mais dont les arrêts n'en sont pas moins péremptoires lorsqu'ils sont justes!
Rapprochez ceci de ce qui se passe en France.