DESPOTISME DE L OPINION PUBLIQUE EN ANGLETERRE
25 juin.
BespoUsme dr ropiaion publique en Angleterre.
J'ai dit ce que valait TopiDion publique en Angleterre. Sa puissance, en certaines occasions, ne se fait-elle pas trop sentir? Je le crains.
En France, Fopiuion publique est Tasile où la liberté, chassée des institutions, se Mugie; en Angleterre, c'est la forteresse où quelquefois le despotisme, chassé des institutions, se cantonne.
Pourquoi le taire et comment le nier? L'opinion publique, en Angleterre, est une force qui n'a rien de commun, à la vérité, avec celle dont les gouvernements ont coutume de s'armer contre ce qui les gène, mais qui n'en pèse pas moins rudement sur le penseur et le philosophe, décourage ou châtie moralement toute vigoureuse initiative, coupe les ailes à tout esprit qu'attirent les régions inconnues, et ne promet les joies de l'ambition satisfaite qu'à ceux qui se résignent à marcher dans les sentiers battus.
L'opinion publique, en Angleterre ! Malheur à qui la défie! On n'invoquera contre lui aucun texte de loi ; on ne le traduira devant aucun tribunal; on ne lui dépêchera ni commissaires de police ni gendarmes, mais il risquera de mourir, faute d'air, et de disparaître, écrasé sous le poids de l'indifférence ou du mépris !
En France, lorsque M. Proudhon eut lancé son fameux
282 LETTllES SUR l' ANGLETERRE (1863)
livre La propriété^ cest le t?o/, beaucoup s'irritèrent, beau- <*oup se récrièrent ; mais cela même fit à l'ouvrage un grand succès. En Angleterre, ni ministres, ni législateurs, ni juges, * ni policemen, n'auraient eu à se mêler de la chose, mais le livre n'aurait trouvé probablement personne qui eût envie de le lire, personne qui s'offrît à en être l'éditeur, et peutêtre personne qui consentit à l'imprimer.
Sacrifier ses opinions à Vopinion est considéré en France, de la part d'un ]iomme politique, comme une faiblesse coupable. En Angleterre, Sa Majesté l'opinion sourit à de tels sacrifices comme à un hommage qui lui est dû.
Ouvrez la biographie de sir Robert. Peel. Y eut-il jamais un plus violent adversaire de l'émancipation des catholiques? Or, par qui fut présenté, en fin de compte, le CathoKc Relief- Bill? Par lui. Y eut- il jamais un adversaire plus décidé de la suppression des prohibitions qui pesaient sur les céréales? Or, à qui l'Angleterre est-elle redevable de cette réforme célèbre? A lui. Ainsi, voilà un homme d'État qui passe sa vie 5 se contredire, réfute ses discours par ses actes, guide le parti tory, le dissout, le ressuscite, Tabandonne... Et qu'en résulte-t-il? Qu'il se discrédite? Tout au contraire. Ses concessions deviennent ses conquêtes; ses défaites comme penseur sont ses victoires comme ministre; sa popularité gagne tout le terrain qu'ont perdu ses convictions. Quand il meurt, pas de parti qui ne le pleure. Vite une statue h l'homme qui a su sacrifier ses opinions k l'opinion !
Le résultât inévitable de ce règne trop absolu de TopinioD publique est de faire passer sous le lourd niveau de l'uniformité non-seulement les idées, mais les goûts, les usages, les habitudes. Même dans les plus petites choses, on n'est pas tout à fait soi impunément en Angleterre. Je connais un Français qui ne peut sans souffrance avoir son chapeau