CLXXI
4 juillet.
L'Amovr d« merTelllenx en An^etenre.
Il doit être, je suppose, bien doux de s*eudormir dans ce que Camille Desinoulins appelle « le lit plein de songes de là superstition d, puisque, en tout temps et en tout pays, le nombre est si grand de ceux qui s'y couchent.
En France, dans cette patrie de l'esprit, le dix-huitième siècle ne nous montre-t-il pas combien est considérable la place que Thistoire est forcée de donner à la folie du logis? S'il y eut jamais un siècle raisonneur , ce fat le dix-huitième siècle. Quelle croyance, à part la croyance en Dieu, y échappa au terrible scalpel de Voltaire? Quels rudes coups tous les cultes, sauf celui de la raison pure, n'y reçurent-ils pas de la main des fameux convives du baron d'Eolbach : Diderot, Boulanger, Helvétius, Roux et tant d'autres? Et pourtant on aurait de la peine à citer une époque où la superstition ait exercé son empire d'une manière plus impérieuse et plus décisive* Oui, au moment même où tous les échos
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de l'Europe allaient reientir du formidable éclat de rire de Voltaire , le comte de Saint - Germain venait dire : € J'ai vécu plusieurs vies; je suis immortel; j'ai connu Jésas- Christ; François V^ était fort de mes amis, :» etc. y etc. Et il acquit de la sorte, ce comte de Saint-Germain, une influence considérable. Madame de Pompadour le prit en grande affection. Louis XV s'enfermait volontiers avec lui et passait dans sa compagnie des heures entières; le duc de Choiseul, quelque porté qu'il fût à poser comme le Richelieu des esprits forts, se vit contraint de ménager Saint-Germain, lequel fit un peu peur à Voltaire lui-même. Comment n'aurait-on pas cru au très-aimable, très-spirituel, très-intelligent Saint- Germain, lorsqu'on croyait k ses domestiques, se donnant, eux aussi, pour des êtres surnaturels? Un jour qu'il racontait les détails d'une de ses entrevues avec Jules-César, une des personnes présentes s'adressa au valet de Saint-Germain pour obtenir l'explication de je ne sais plus quelle circonstance du récit. « Pardon, monsieur, » répondit gravement le valet, «r j'ignore complètement ce qui se rapporte aux relations de Jules-César avec mon maître, n'étant au service de M. le comte que depuis environ cinq cents ans. » Or, beaucoup trouvaient cela, sinon tout simple, au moins fort croyable.
Et Cagliostro donci ce Cagliostro qui parcourut d'un pas si triomphant la carrière où Saint-Germain l'avait précédé! Ce Cagliostro qui, à Paris, dans sa maison rue Saint-Claude, habitée depuis par Barras, fit un si grand nombre et un nombre si varié de miracles, changeant en or tin le métal le plus grossier, prédisant l'avenir, évoquant toutes sbrtes de spectres, guérissant toutes sortes de maladies, rendant gratis la santé de l'âme et c^Ile du corps à des personnes de toute condition : princes, grands seigneurs, grandes dames, gêné* raux et soldats, marchands, ouvriers, moines, courtisans^
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domestiques! De la puissance qu'il exerça, de Tincomparable popularité dont il lui fut donné de jouir, il existe des témoignages innombrables et absolument sans réplique. Presque pas de dame de la cour, à cette époque, qui n'eût le portrait de Cagliostro gravé sur son éventail, et dans combien de palais ne vit-on pas alors son buste en bronze ou en marbre , avec cette inscription : Le divin Cagliostro ! Les nobles remplissaient son antichambre ; le peuple assiégeait respectueusement sa porte; le duc de Luxembourg s'honorait de son amitié; le célèbre naturaliste Ramond ne parlait de lui qu'avec un mélange de vénération et de terreur; bref, s il se trouva compromis dans le procès du collier de Marie-Antoinette, procès qui, par parenthèse, fut pour lui l'occasion de son plus éclatant triomphe, ce fut par suite de l'irrésistible ascendant qu'il avait acquis sur le cardinal prince de Rohan.
Était-ce donc que le vent était à la superstition ? Hais ç était précisément le temps où Helvétius traitait de supposition la croyance à l'existence de l'âme; où Diderot affirmait qu'on peut communiquer la pensée à la matière; où Boulanger regardait l'histoire comme un royaume fantastique peuplé de mythes; où le savant chimiste Roux cherchait h tirer de l'analyse des corps la preuve qu'il n'y a pas de Dieu ; où d'Holbach enfin publiait son Système de la nature.
Et ce qu'il y a de singulier, c'est que d'Holbach, le sceptique des sceptiques, était , pour les choses ordinaires de la vie, aussi crédule qu'un enfant; Grimm prétend même, dans sa Correspondance^ que, lorsqu'on hésitait à croire, devant le baron, une histoire bien ridicule ou une nouvelle qui paraissait sans fondement, il se fâchait tout rouge.
Vous me demanderez peut-être où je veux en venir avec ce long préambule et de quel livre ceci est la préface. Ceci, monsieur, est pour rendre un peu moins inintelligible à vos
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lecteurs ce que j'ai à leur dire d'un procès qui vient d'avoir lieu et qui montre jusqu'à quel point l'amour du merveilleux, la foi à l'impossible, le culte de l'absurde, ont trouvé moyen de se développer en Angleterre , à l'ombre du libre examen et sous le règne de la raison.
Je dois vous avertir tout d'abord qu'il ne s'agit pas de tables tournantes. Et pourtant , Dieu sait que le succès ne leiu* a pas manqué dans ce grave pays ! Si M. Home n'a pas eu trop k se plaindre de son séjour en France, il n'a, certes, qu'à se féliciter du séjour qu'il a fait eu Angleterre.
Dans une foule de salons, il n'a eu qu'à paraître pour faire saluer son pouvoir sur le monde invisible, et il a pu dire comme César : Vent, vidi^ vici. Je vous étonnerais si je vous nommais par leur nom les intelligences qu'il a rangées sous sa loi et les âmes qu'il a conquises en employant « les esprits à faire tourner, sauter, trépigner et danser des tables; à nouer des mouchoirs sous les dites tables; à les suspendre en l'air; à pousser des canapés d'un bout de la chambre à l'autre; à taquiner les personnes présentes en leur pinçant le mollet ou le. genou ; — car il est à remarquer que les esprits ne se piquent pas d'être des philosophes, des personnages graves, et d'entretenir avecrhumanité visible des rapports d'un caractère sérieux ; non, ce sont de petits espiègles, qui se plaisent à jouer mille tours d'écolier à la pauvre humanité visible, sans s'inquiéter de l'opinion défavorable que cela peut nous donner du monde d'au delà. Ima* ginez, par exemple, un mouchoir, que personne ne tient, se mettant à voler comme un oiseau et allant moucher une vieille dame, au moment où elle s'y attend le moins. Si c'est pour cela qu'il y a un autre monde, ce n'est vraiment pas la peine.
Quoi qu'il en soit, M. Home, à Londres, a merveilleuse- T. m. SI
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meiK iHris dans de certiâns cercks. Il a élé religieuseiDeBt admiré par des bNMDes qui ont de Tespiit, ém 1m» sens méaie^ei qui ne parient janais sans rire d« saint Janvier des NapiililaiBS. Il a fait fureur parmi les dames non dévoues. Un de mes amis, Anglais, littérateur fort distingué, qui gouverne, en général, son imaginatioii à la façon dont m bon cavali^ gouverne sa monture, p«ri)lia, il y a quelques fla«îs, dans le ComkiU Magazine^ nn article où il racontait ave<' une candeur au-dessus du soupçon les merveilles dont Howe l'avait rendu téiMiB, merveilles dont ce dernier a lui-roéme, depuis, écrit Thistoire détaillée. Cagliostro eut celte bonne fortune de prédire la chute de la Bastille : Home jusqu'ici n*a rien prédit, que je sache; n'importe, la crédulité anglaise se contente à moins de frais.
Hais que les tables, quand elles sont lasses de tourner^ propliétisent, et que les esprits frappent, et que ceux-là même s'obstinent à y laDÏre qui, ayant demandé à V esprit d*un célèbre grammairien anglais s'il était bien lui, Font entendu répondre : « / 1$ : Je l'est ; » ce n'est point là ce qu'il importe de signaler. En quoi ces folies sont-elles plus anglaises qu'américaines, jdlemandes ou françaises? Les tables tournantes et les esprits frappeurs sont une épidémie, une mode : comment échapper à une maladie épidémiqueY Et quel courage ne faut-il pas pour braver la mode ? Je laisse donc là ce genre de merveilles. Ce que j'entends vous signaler, c'est une manie de superstition d'un caractère moins transitaire, moins fashionable; et je vous dis qu'on compte par milliers en Angleterre les diseurs et les diseuses de bonne aventure, les tireuses de cartes, les astrologues de village et même de grande \ille, les sorciers, les sorcières, les prophètes; et j'ajoute que tout ce monde-là fait d'excellentes affaires, tant est considérable le Bombre des dupe>.
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Je ne puis guère parler de ce qui a lieu eu province à cet égard que d'après les comptes rendus judiciaires qui fien- Dent de ieops eu temps éclairer ce côté curieux de la vie anglaise; mais il est à iDa conuaissaoce persouoelle qu'il existe daus Londres une iuci'oyable multitude de repaires affreux oti de vieilles femmes, aussi laides, aussi décrépites, aussi sales et aus£>i louches que le comporte remploi, font savoir à madame une telle l'époque précise à laquelle il lui sera donné de revoir son mari, qui est en mer, et à nodemoiselle une telle qu'elle peut sécher ses pleurs, qu'on Tairae toujours et que la brouille ne durera pas.
Bon! j'oubliais que j*ai à vous raconter comme quoi un brave amiral vient d'être condamné à vingt shellings dédommages-intérêts, pour avoir traité un peu légèrement bi réputation d'un savant qui lit dans le Tivre étincelant des astres, tire des horoscopes, possède une boule de cristal où l'on voit tantôt Eve, tantôt saint Luc, tantôt Titania, que sais-je encore? Et notez bien que cet illustre astrologue, autrefois simple lieutenant de vaisseau, vous initie aux lois de la destinée à tant par tête. C'est une plaisante et instructive histoire, je vous jure.
Wallenstein, l'illustre Wallenstein, le grand rival de Gustave-Adolphe, croyait aux astrologues. Schiller, dans sa belle Histoire de la guerre de Trenùe ans^ le représente consultant Zéni, son maître en astrologie, à la veille de cha- <|ue bataille. Je m'étonne que le lieutenant de marine MorrissoD ne se soit pas placé sous l'invocation d'une aussi haute
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aulorité ou d'une autorité de semblable poids, dans le procès qu'il vient d'intenter à l'anoiral Belcber.
Ce Morrisson, ayant servi d'abord dans la marine royale, et ayant été employé ensuite à la garde des côtes, avait eu, parait-il, pendant sa vie de marin, tout le loisir nécessaire pour bayer aux corneilles et regarder les astres. Retiré du service, il crut bien faire en mettant le public dans la confidence du résultat merveilleux de ses éludes, et lança en conséquence un almanacb astrologique, sous ce titre imposant : c Almanacb de Zadkiel. »
LÀ les positions respectives de Jupiter, de Saturne, d'Uranus et des autres planètes servirent à annoncer les dangers qui, dans telle ou telle année, tel ou tel mois, menaçaient les plus importants personnages de l'Angleterre : lord Palmerston, lord Brougham, etc., etc.
On y lut ceci, par exemple : « Nativité de lord Palmerston. — Il y a lieu de craindre que le pays ne soit privé des services du noble lord quand il aura atteint sa soixante-dixhuitième année. Comme nous ne connaissons pas exactement l'heure de sa naissance, une erreur de quelques mois est possible ; mais si le noble lord gagne sans encombre le milieu de mars 1863, il aura contre lui une combinaison bien fatale d'influences adverses. »
Des prophéties d'un style aussi précis ne faisaient pas^ comme vous le pensez bien , courir de grands risques au prophète. Il avait prédit la mort de lord Brougham, — on le croyait du moins. Lord Brougham s*étant avisé de ne pas mourir, et le prophète ayant été pris à partie : « Je n'ai jamais prédit la mort de personne, répondit-il, j'ai seulement prédit qiïh telle époque tel personnage fourrait être en danger de mort. > Ce n'était pas s'exposer outre me-