‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 2)Chapitre 77 sur 186 · L AMOUR DU MERVEILLEUX EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L AMOUR DU MERVEILLEUX EN ANGLETERRE

sure à être démenti par révénement. Les astres sont de bonne composition.

L'Almanach de Zadkiel, ai-jè besoin de le dire ? fit sou chemin.

Si Peau d'Ane m*était conté, yj prendrais un plaisir extrême.

Mais le succès de son almanach ne suffisait pas à l'ambition de notre prophète.

Entre autres miracles accomplis par Cagliostro dans le dix-huitième siècle, on cite celui-ci : il plaçait une carafe de cristal devant une petite orpheline de sa connaissance, — les enfauts sont innocents, et Tinnocence est requise en ces sortes d'opérations, — puis il disait : t Voyez ce que vous voyez. » Là-dessus, Tinnocente enfant ne manquait jamais de voir à travers la carafe toutes sortes de scènes extraordinaires, lesquelles se passaient, les unes dans le présent, mais en des contrées lointaines, les autres dans Vavenir. Les bonnes traditions ne se perdent pas : celle-ci a survécu. La célèbre lady Blessington possédait, parmi beaucoup de curiosités du même genre, un globe de cristal qui, lors de la vente des meubles de Gore-House, se trouva émigrer dans la boutique d'un marchand de bric-à-brac. Ce fut \h que Zadkiel découvrit l'objet sacré, qu'il s'empressa d'acquérir; et, comme il avait un fils et un neveu, assez jeunes l'un et Tautre, et l'un et- l'autre doués d'une àme assez pure pour qu'Orion n' hésitât point à les favoriser de ses révélations les plus précieuses, le globe de cristal contemplé par eux fit merveilles. Ils y aperçurent notre mère Eve ; ils y aperçurent Titania montée sur un chariot; ils y aperçurent les apôtres, et plus particulièrement saint Luc, sans qu'on sache pourquoi saint Luc avait tant d'envie de se montrer. De ces

326 LETTRES SUR L*A2«GLETER1IE (l863)

apparitioDs, une des plus frappantes fui ceUe de Judas Iscariote. L*AImanach de Zadkiel rendit compte de ce fait notafble dans les termes que voici : « Judas Iseariote apparaît. Il est très-malheureux. Il a vendu Jésus-€hrist. Il est en enfer. Il désire sorfir du cristal. Il sera plus heureux après dimanche prochain. » *

Ceci vous indique que, dans la boule de cristal en question, les apparitions parlenl, et vous allez certainement me demander si on les entend parler. Oh ! pow cela, non : des bandes de papier où sont écrites les paroles leur sortent de la bouche, voilà tout. Vmis sovhaiterez aussi d'apprendre, j'imagine, en ffuelle langue ils s'expriment. Interrogé à cet égard, le lieutenant Morrisson a formellement déclaré que la mère du genre humain s'exprimait en angtais. C'est anssî la tangue- dont s'esl servie Tilania, qui, d'après cda, est bien telle que Shakespeare Fa décrite. Et saini Luc? La question ici était d*un intérêt suprême, le point de savoir en quelle langue l'évan^le de saint Luc M écrit apnt été le sujet d'nne.îmmense coilroverse, sans conclusion jusqu'à ce jflw. Grâce au ciel et an lieutenant Mtorrisson, ce problème a cessé d'en être un : dans le globe de cristal, saint Lnc n'a parlé qu'anglais.

— Mais je vous entends d'ici vous écrier, presque en colère : « Eh ! que nous importent ces balivernes? A quoi bon tout ceci? » A quoi bon ? Attendez. Tout ceci fait partie de rWstoire du genre humain au dix-netivième siècle ; car vous vous trompez fort, si vous vous figurez que ces puérilités prodigieuses n'ont mis en jeu que la crédulité de quelques hommes sans culture et de quelques vieilles idiotes. Non pas, s'il vous plaît. Lord Harry Vane, lord Effingharo, le vénérable archidiacre Robinson, Tévéqne de Licbfield, lady Egerton de Tatlon, la marquise d'Aylesbury, lord William

L AMOUR DU MBBVEILLBCX BK AKGLETERRE 89*7

iifjb», lord Wiltoa, le catoRd VU^ps, bâj VrM, )e haroo BruDSOir,

r«D pasM, et des multan»

tels sont les jpersMBages ^i n'oBt pu Tîvre sai» s'assurer des prapriétéfl oierveiileiises an globe de crîslal. Brare amiral Belcher, merci. Quel service votre nMlesse et marin n'a^ t-elle pas reodu à l'histoire? Si, en attaquant Zadkiel dans le Daily Télégraphe vous ne vous étiez pas attiré un procès, jamais nous n'aurions su jusqu'où la cxédulité peut aller dans le monde des fasbiooables. L'amiral Belcber avait publiquement accusé d'imposture l'auteur de l'Almanach de Zadkiel : c'est pour répondre à cette accusation et établir qu'il montrait son globe de cristal gratis^ que le lieutenant Morrisson a cité comme témoins les personnages dout je viens de donner la liste : heureuse circonstance h laquelle nous devons cette amnsante et instructive révélation ! Ils auraient bien voulu soustraire leurs netns an jrar de la publicité, et ils y auraient réussi s'ils n'avaient eu h compter, pour tel effet, que sur la complaisance dn Times; mais d'autres journaux ont pensé avec raison que la mission de la presse n'est pas plus de cacher les faiblesses des grands que leurs fautes, quand ces faiblesses tombent naturellement sons l'empire de sa juridiction.

Au nombre des incidents du procès, il en est un que je ne (lois pas oublier. Une dame d'un certain âge, ayant été interrogée sur ce fu'elle avait vu dans le globe de cristal, a rép«ftin : c J'ai vu un homme couvert d'une armure, et ayaii un casque sur la télé; près de In était une àwm vêtue d'uie robe couleur de rose, et dont la télé reposait sur l'épaule du guerrier. » Vms devinez les édats de rire.

On lui a demaudé alors si elle sav^t quel était cet homme couvert d'une armure, sur quoi elle a déclaré tenir du lieutenant Morrisson que c'était « l'esprit du cristal». Et les rires de redoubler. « Êtes-vous un médium? » — « Non, je n'ai pas cet honneur. » (Grande hilarité.) L*avocat Ballantine, présentant à la dame dont il s'agit le globe mystérieux, et l'invitant à y regarder, elle, indignée : « Ceci est trop solennel, monsieur. »

Un autre dame, lady Egerton de Tatton, a déposé comiire quoi on lui avait affirmé qu'elle avait dans le globe soixantedix anges gardiens. « C'est beaucoup, » avait-elle observé timidement. «Oh! :» avait aussitôt répliqué l'enchanteur, «il y a des personnes qui en ont bien davantage. »

Voilà, Monsieur, quelques-unes des choses qui se passent à Londres, la ville la plus intelligente d'un des plus intelligents pays du monde, en ce siècle dix-neuvième !

Toutefois, le dirai-je ? je trouve fort juste le verdict du jury, condamnant l'amiral Belcher à vingt shellings d'amende. La question, en effet, était de décider, non pas si l'astrologie était une science, et si les prophéties de Zadkiel s'étaient, oui ou non, réalisées, et si saint Luc avait bien réellement honoré le globe de cristal de sa présence, mais si le lieutenant Morrisson avait mérité l'accusation d'imposture lancée contre lui. Or, à cet égard, rien n'a été démontré, et le jury ne s'est pas cru autorisé à conclure de .l'absurdité à la fourberie.

Pour que l'amour du merveilleux ne se retirât pas avec les honneurs de la guerre, le jury a condamné l'amiral à une amende presque insignifiante; mais il l'a condamné « après tout, pour ihaintenir le droit de chacun à être absurde. Rien de plus sage qu'un pareil jugement. Où en serions-

ou LES ANGLAIS VOIENT LE DANGER 320

nous, grand Dieu! s'il suffisait d'être sottement crédule pour encourir la réputation de menteur?

Aussi bien, que de choses d'abord tournées en ridicule ont fini par être acceptées comme autant de vérités incontestables ! Combien de fois le fou d'hier n'est-il pas devenu le philosophe du lendemain? L* essentiel, c'est que la pensée, même lorsqu'elle extravague, soit protégée, non-seulement contre toute persécution matérielle, mais encore contre toute persécution morale. Ayons la liberté d'avoir tort, pour qu'on ne nous dispute pas la liberté d'avoir raison.

5 juiUet Où les Anglais voienl le danger*

« Que gagnerions-nous à faire la guerre aux Russes, et que ne risquerions-nous pas d'y perdre ? j> Voilà le mot qui est ici sur presque toutes les lèvres, dans les cercles de gens d'affaires, dans les salons de l'aristocratie, dans les clubs, partout, où la politique se mesure avec un autre compas que celui de la justice absolue.

Il y a eu des réunions où l'on a très-résolûment sonné du clairon, c'est vrai; et s'il fallait juger des dispositions belliqueuses de l'Angleterre par le meeting qui s'est tenu dernièrement à Saint-James-Hall, sous la présidence de sir John

n30 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)

Shelley, meeting aucpid assistaient six représefitants de la classe ouvrière de Paris, a<*x;ourus tout exprès, on n'attendrait plus ici que le signal d'avancer. Malheureusement, les meetings dont ik s agit sont des meetings recrutés dans Tate- Her ; et l'opèuioo de Tatelier en Angleterre, dans Taristocratiqne Angleterre, n*est pas ce qui décide des destinées du peuple. Qtielle est la pensée des dasêes gouoemantes? voilà le point essentiel à connaître.

Eh bien, si je ne me trompe, la pensée des classes gouvernantes est :

Que, pour l'Angleterre, le vrai danger est sur les bords (le la Seine, non sur les bords de la Neva;

Que, s'il importe d'avoir l'œil sur Saint-Pétersbourg, il importe bien plus encore d'avoir l'œil sur Paris ;

Que l'abaissement de la Bussie serait Télévatiou de In France ;

Qu'entre la Pologne et la France il existe des liens sacrés, des liens désormais impossibles à rompre, et qui le seraient surtout si la première devait sa délivrance aux armes victorieuses de la seconde ;

Que la Pologne reconstituée serait, par conséquent, la plus éclatante à la fois et la pli» solide des conquêtes que pût faire l'influence française;

Que l'Angleterre apnt abandonné, par le traité de Paris (hi mois de mars 1856, le droit de visite, son grand moyen de prendre la Russie à la gorge, elle devrait s'attendre à jouer, dans la guerre en question, si elle s'y laissait entrainer, un rùle subalterne, humiliant pour son drapeau;

Et enfin, qne si la Prusse, comme on pouvait le prévoir, faisait cause commune avec la Russie, TAngleterre se trouverait avoir dépensé son or et troublé son commerce pour

ou LES A?7GLAIS VOIENT LE DANGER 331

aider les baïonnettes an second empire k se Hérisser le lon^ <lu Rhin.

Aussi le Times n'esiril pas loin de présenter tonte l'affaire cooime un complot de la France, et ses argamenfs reviennent, en somme, à mettre Raton en garde contre Bertrand.

A la vérité, le Mornvng Posty aiijonrd'huî même, y trouve â redire. Le journal de lord Palmerston, s'essayant à la raîHerie, reproche au Times de vouloir s* endormir comme U Belle dans le bois, sans songer au moment inévitable où ce sommeil sera interrompu parla Béte. Mais à quoi conclut le Morniny Rosi?

Autant que le Timês^ il redoute la guerre, quoique avec moins de répugnance k en subir les horreurs, si la* fatalité venait à parler.

Le bruit a couru qu'entre lord Pahnerston et lord Russell, l'accord, sur la question de Pologne, n'était point parfait, le prenéer ministre envisageant, dit^oo, la possibilité d'une gmrre avec une sérénité que n'aurait pas le ministre des affaires étrangères. L'article que le Morning Post publie aujourd'hui tendrait à prouver que ces rumeurs ne sont pas %an$ fondement. Miiis l'argument au moyen duquel le Sfor-ning Post combat la politique de labstention est caracléristlqoe: t L'alliance avec le gouvernement français, dit-il, nous donne le droit et le pouvoir de contrôle, tandis que, si nous nous tenons à Kécart, ntuis pourrions bien perdre le droit d'intervenir, au dernier moment, pour mettre obstacle à des arrangements peut-élre fort désagréables et fort désavantageux à l'Angleterre. »

Ainsi^ ce qu'il y a au fond de la pensée, même de ceux qui ne demandent pas qu'on s'isole de la France, c'est une défiance profonde du gouvernement français; et s'ils se ré-

signent d'avance à courir avec lui, en cas de force majeure, les chances d'une guerre, c'est précisément pour être mieux en mesure de le contenir et, au besoin, de l'entraver.

En réalité, je crois que l'Angleterre, — l' Angleterre des classes gouvernantes^ — est désolée du tour qu'ont pris les choses, par suite de la politique incertaine et contradictoire de lord Russell. Le mot qui résume toutes les critiques x[u'il est permis d'adresser et qu'on adresse à cette politique est celui de M. Horsman : « Nous avons trop fait ou nous n'avons pas tait assez, i Tout ce qui était de nature à exaspérer la Russie, lord Russell l'a dit ; et tout ce qui était de nature à l'enhardir, il l'a dit aussi. Il a froncé le sourcil, en prolestant de son insurmontable aversion pour les querelles. Il a levé le bras, en affirmant qu'il était bien résolu à ne point frapper. Hardi et timide, menaçant dans les prémisses et humble dans les conclusions, il n'a rien exigé de la Russie qu'il ne l'ait encouragée lui-même à refuser net. Faut-il s'étonner si ce mélange extraordinaire d'exigences hautaines et de déclarations ultra-pacifiques a exalté Torgueil du peuple russe outre-mesure; si les rapports qui nous viennent de la Russie nous montrent les habitants de la capitale et ceux des proviuces cherchant des arnûes, les volontaires ac- ' courant, les prêtres soufflant la flamme d'un patriotisme sauvage, et le gouvernement s'autorisant de l'ardeur qui embrase les âmes autour de lui pour le prendre de haut avec les puissances intervenantes ? Chose singulière ! C'est le pouvoir qu'il s'agissait de placer sous le coup d'une menace, qui semble aujourd'hui menacer ! Les rôles sont intervertis. 0 diplomatie, voilà de tes coups !

Et ce qui ajoute à l'imbroglio, c'est l'opposition que rencontre chez les Polonais eux-mêmes, que dis-je? surtout chez les Polonais, l'idée d'une intervention.

ou LES ANGLAIS VOIENT LE DANCEH 333

Ce qu'ils demandent, en effet, c'est que, directement ou indirectement, avec ou sans masque, on n'aide pas, contre eux, leurs oppresseurs. Ce qu'il leur faut, ce n'est assurément pas une reconnaissance nouvelle de ces traités de Vienne qui consacrèrent le vol de la Pologne, avec la complicité de l'Europe officielle, et par qui la violence sur une grande échelle devint partie du droit public des nations !

« Que les gouvernements qui eurent la main dans le traité de Vienne déclayent solennellement, déclarent en commun, que, ce traité ayant été violé, ils retirent, en ce qui nous concerne, la sanction qu'ils lui avaient donnée : nous ne voulons pas autre chose. » Ainsi s'est exprimé le prince Zamoiski dans le meeting de Saint*James Hall.

Et cette marche est celle que l'Angleterre, elle aussi, voudrait que ses ministres eussent suivie. Mais n'est-il pas trop tard pour cela, maintenant? Il y a des situations fatales, et le Times était de cet avis sans doute, lorsqu'il y a quelque temps il disait : « Si nous avançons, c'est la guerre; si nous reculons, c'est le déshonneur »

:iyi LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)

l!â juillet ■• Rœbuck Jngé par ■. Paneli.

Je vous ai rendu compte du procès Zadkiel : Zadkiel a les honneurs de la caricalure. Et voici cooune. Le dernier numéro du journal charivarique anglais Punch représente, sous le nom de Zadkiel et sous le costume de magicien, un homme au geste et au sourire sataoiques, tenant sous son bras un rouleau de papier sur lequel sont écrits ces mots : Secrets des rais^ des reines et des empereurs. Devant lui sont deux hommes de petite taille et à l'air très-candide : l'un est lord Russell; l'autre, qui a la tête couverte du bonnet univer^itaire, est H. Gladstone. Ils regardent l'un et Tautre, avec beaucoup d'attention, dans le globe de cristal que vous savez. « Eh bien ! mes enfants, » demande le magicien Zadkie^ « que voyez- vous? » A quoi M. Gladstone répond : « Je ne vois pas encore la reconnaissance du Sud. » — « Et moi, répond à son tour lord Russell, je vois dans le globe de cristal l'image de notre bon vieux charlatan. » Par une ligne écrite au bas de la gravure, le public est averti que le portrait qu'cm a entendu faire n'est pas celui de M. Rœbuck. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, la récente visite de M. Rœbuck aux Tuileries, et ce que cet indiscret personnage est venu dire, en pleine Chambre des Communes?

Plus amusante encore et plus caractéristique est la gra-

M. AO'IBL'Cfc JUGE PAK M. PL.NCH UU^/

vure qui s'élale daos le dernier numéro èà Pundiy et qui, exposée devant la boutique de chaque Ntutêmaan^ provuçue le regard et les éclats de rire de tous les passants. Elle représente Tempereur des Français assis dans un Cauleuil, le corps penché en avant. II tient à la main une coupe pleine de ces petits bonbons qu*en Angleterre on appelle humbugs. — Il importe de savoir que le mot anglais htêmbug^ trèsdifflcile à traduire en français, signifie charlatanisme, farce, hâblerie, ou quelque chose d*approchaot. — M. RœbucL, sous la forme d'un petit chien, se tient posé, eu chien bien appris, sur ses pattes de derrière, devant Sa Majesté, laquelle prend plaisir à gorger de humbugs Timprudent caniche. Debout et appuyée sur le dos du fauteuiU rimpératrice assiste à cette scène; mais enfin, prise de compassion pour la pauvre petite bête, elle dit à son époux : V. Ah\ mon cher Louis ^ ne le bourrez pas davantage de bonbons. Cest vraiment cruel. i>

Maintenant, si vous réfléchissez que, de tous les journaux anglais, le Punch est celui qui exprime le mieux, sur chaque question donnée, le sentiment populaire, vous salirez au juste ce qu'on pense en Angleterre des rôles respectifs joués par Napoléon et M. Rœbuck dans la fameuse entrevue dont ce dernier a tant parlé et... trop parlé.

Le fait est que M. Rœbitck a commis en ciette circonstaïKC une faute qui ne lui sera pardonnée de longtemps.

Qu'il eût proposé de reconnaître le Sud, on ne lui en aurait certaineuem pas si mauvais gré, au moins parmi les governtng classes; et, quelque singulière que fût une proposition semblable de la part d'un homme qui s'est longtemps posé comme libéral, quelque profond que fût l'abîme qu'elle était de nature à creuser entre lui et ceux de son propre parti, elle lui aurait valu, en tout cas, les applaudis-

Googk

336 LETTRES SUR L ANGLETERRE (l863)

sements et les éloges de rarislocratie, s'il s'était borné Jh. Mais non : il a voulu trancher du voyageur-diplomate ; il a voulu, lui qui avait commencé par se faire une réputation de rude tribun, respirer l'air des palais, s'entretenir avec les souverains, interroger leur pensée, recevoir leurs confidences.

Déjà ses anciens amis l'avaient entendu , avec un étonnement mêlé de douleur, se déclarer autrichien, après qu'il eut été admis à faire sa cour h l'empereur d'Autriche. Jugez de leur indignation, lorsqu'il s'est presque transformé en bonapartiste, parce que l'Empereur des Français lui avait accordé l'honneur d'une audience ! Il ne s'en est pas senti d'aise, paraît-il.

Quoi ! vous Tavez vu, graDd'mëre !

Quoi! vousTavez vu!

Pourtant, s'il est un homme qui ait insulté Napoléon, c'est M. Rœbuck; et voilà ce que, l'autre jour, M. Brighta rappelé en termes brûlants.

Quand M. Rœbuck s'est présenté à l'Empeirour des Français et l'a salué jusqu'à terre, comme cela se pratique. Napoléon a dû bien rire à part lui, en se disant : « C'est donc là l'homme qui a prétendu, dans la Chambre des Commîmes d'Angleterre, qu'un baiser de moi sur la joue delà reine Victoria était une souillure! »

11 s'est bien vengé, certes, s'il est vrai qu'après s'être ouvert à M. Rœbuck de ses démarches auprès de l'Angleterre pour amener la reconnaissance du Sud, il l'ait encouragé à l'indiscrétion, en l'autorisant à tout dire, et à tout dire publiquement. C'est ce que M. Rœbuck n'a pas manqué de faire, et le voilà embourbé.

Page 1