Lettres sur l'Angleterre
Voici la conversation qui eut lieu un jour entre un Anglais de mes amis et moi :
Lli. — Depuis loMf^SpS tiéjà vous adressez des lettres sur TAngletofre an Temps en France, à VËtoile belge en Belmque, à VEurope en Allemagne : pourquoi ne publierîqz-vous pas ces lettres sous forme de livre? ^ •
Moi. — Vous n'y pensez pas? Faire un volume ou plusieurs volumes de pages écrites au courant de la plume, sous l'inspiration du moment, et dont la plupart n'ont pas même été relues avant d'être jetées à la poste?
Lri. — C'est précisément ce qui m'en plaît. J'aime à voir la pensée en déshabillé. Un auteur qui se livre au public avec un entier abandon ne saurait lui inspirer de défiance. Vous ne vous êtes pas mis on garde contre vos lecteurs : tant mieux ! Ils vous en sauront gré.
Moi. — Mais ces lettres touchent à mille sujets di- Ters; elles passent, sans transition, d'un débat sur la constitution anglaise à la fête du lord-maire ou aux courses d'Epsom ; elles montrent un tableau de mœurs entre deux portraits politiques; elles mènent le lecteur d'une séance de la Chambre des Communes au prêche; elles le font voyager, sans s'inquiéter de la route, tantôt de Londres à Pékin, tantôt deLiverpool à New-York; elles ne présentent aucune suite; elles se succèdent au hasard des événements; elles effleurent tout et n'approfondissent rien.
Lui. — Et quel mal voyez-vous à cela, je vous prie? Depuis quand la variété nuit-elle à l'intérêt de la lecture? Vous craignez que votre livre n'ait quelque chose d'un panorama mouvant? C'est craindre qu'il n'ait une physionomie trop vivante. Croyez-moi , l'importance du fond ne dépend pas du pédantisme de la forme, et les gros traités méthodiques ne sont pas instructifs par cela seul qu'ils vous ennuient. Il est très- vrai que, dans telle ou telle lettre prise à part, vous ne faites qu'effleurer votre sujet; mais, presque toujours, vous avez occasion d'y revenir dans une lettre subséquente, et les traits que, faute de temps et d'espace, vous aviez omis dans la première,, on les retrouve dans la seconde. Est-il donc si nécessaire de dire en un jour tout ce qu'on peut avoir à dire?
Moi. — Je voudrais bien savoir ce que vous penseriez d'un peintre qui, ayant fait un tableau, le couperait en deux, et en exposerait une moitié dans une salle et Tautre moitié dans la salle voisine.
LuL — Permettez < la comparaison ne me parait pas tout à fait juste. Pour juger de la ressemblance d*on portrait tracé par le pinceau, il faut, j'en conviens, qu'on puisse embrasser d'un coup d'œil le firent, le nez, la bouche, le menton, toutes les parties enfin dont se compose l'ensemble; il n'en va pas de même d'un portrait tracé par la plume. Croyez-vous qu'on vous reprochera d'avoir donné une idée fausse de M. Gladstone, parce que vous l'aurez décrit, ici comme orateur, là comme homme de lettres, plus loin comme financier ?
Moi. — Vous ne nierez pas probablement que le meilleur moyen de faire bien connaître un homme ou une chose, ne soit de les montrer à la fois sous leurs différents aspects.
Loi. — D'accord. Mais rien de plus facile que de mettre le lecteur en état de rapprocher les parties d'un même tout Faites suivre votre livre d'un index analytique. Le lecteur trouvera rassemblés dans l'index les traits épars dans le livre; il pourra compléter lui-même, si bon lui semble, ce que vous avez dit sur tel ou tel sujet donné au commencement d'un volume, par ce que vous avez dit sur le même sujet à la
fin de ce volume ou dans le suivant. Un bon index, voilà ce qui rendra votre livre utile, sans lui enlever Tattrait d*une lecture variée; voilà la recette littéraire que je vous recommande pour faire (ici je vis sourire mon interlocuteur) de F ordre (wec du désordre.
Moi. — Allons ! Il paraît que vous avez réponse à tout. Voyons, cependant. Les lettres dont il s'agit ont-elles chance d'exciter quelque intérêt? Remarquez bien qu'elles se rapportent à des événements qui ne sont ni assez anciens pour piquer la curiosité, ni assez récents pour avoir la saveur de l'à-propos.
Lui. — Je dirais plutôt : à des événements qui ne sont ni assez anciens pour avoir perdu la saveur de Tà-propos, ni assez récents pour ne pas laisser beaucoup à la curiosité. Le passé qui n'est pas encore tout à fait le passé a son charme, et l'on s'attache au présent qui n'est déjà plus le présent. D'ailleurs, si je vous ai bien lu, chaque fait nouveau n'est, dans vos lettres, qu'une occasion de peindre certains personnages, de dessiner certains tableaux de mœurs, de mettre en lumière certaines idées. Les événements ne vous servent qu'à dater Igs évolutions de l'esprit humain, qu'à encadrer les réflexions que la marche des choses humaines vous inspire ; le lecteur qui s'y tromperait serait bien peu intelligent. Eh bien, avez-vous ancore des objections ?
Moi. — Certainement, et j'en ai une très-forte.
Lui, — Laquelle, s'il vous plaît?
Moi. — Je ne sais jusqu'à quel point j'ai le droit de publier un livre sur TAngleterre, quand je ne suis pas sûr de la connaître.
Lui. — Quoi I après un séjour de dix-sept ans !
Moi. — Justement. Ne vous rappelez- vous pas l'histoire de ce diplomate qui disait : « Lorsqu'on a vécu quatre semaines à Londres, on se croit capable d'écrire un gros volume sur les Anglais ; lorsqu'on y a vécu un an, l'on commence à avoir des doutes... ; lorsqu'on y a vécu dix ans, on laisse là, en désespoir de cause, le livre projeté. » Un jour qu'on interrogeait un philosophe sur ses progrès dans l'étude de la métaphysique : c Mes progrès? » répondit-il, « ils sont énormes ; j'arrive enfin à comprendre que je n'y comprends rien. » Un étranger, questionné, après un long séjour dans ce pays, sur le résultat de ses observations touchant les Anglais, pourrait presque répondre de la môme manière.
Lui. — Exagération que tout cela I
Moi. — Exagération moins grande que vous ne pensez. Que de contrastes en effet n'offre pas le spectacle des hommes et des choses en Angleterre 1 Monarchie dans la forme, république au fond; amoureuse de la liberté, et asservie au despotisme de Topinion publique; jalouse des droits de la dignité humaine, et courbée sous la loi des préséances aris-
tocratiques ; rendant hommage au mérite , et professant à un degré excessif le culte des titres; tantôt ouvrant à r orgueil individuel une carrière sans bornes, tantôt l'abaissant sous le niveau d'une hiérarchie artificielle; possédée par Tégoïsme national, et cependant capable de sacrifier millions sur millions dans un but de philanthropie ; méprisant la pauvreté, et cependant charitable; montrant enfin au monde comme résultat de ses institutions sociales l'extrême misère côte à côte avec l'extrême opulence, l'homme lié au cadavre, la mort dans la vie : telle apparaît à un étranger qui rétudie la nation anglaise. Quel peuple poussa jamais plus efficacement au progrès, et quel peuple craignit jamais davantage de s'écarter des usages reçus, de manquer au respect des traditions? Dans les détails comme dans l'ensemble, dans les petites choses comme dans les grandes, que d'aspects singulièrement divers ! Les Anglais sont humains, jusque-là qu'ils ont fait des lois pour la protection des animaux, et leur plus grand plaisir est le plus inhumain des plaisirs : la chasse. Honmies d'affaires, des goûts bucoliques se marient chez eux aux habitudes de comptoir. Adonnés au commerce, ils aiment la nature, la campagne, les fleurs. A leurs yeux, le temps est de Targent, time is money^ ce qui n'empêche pas tel négociant de ma connaissance d'avoir son bureau dans la Cité de Londres, sa maison à Brighton, et de parcou-
— vu —
rir chaque jour en chemin de fer 52 milles pour se rendre de sa maiscm à son bureau, puis 52 milles pour revenir de son bureau à sa maison. La pudeur du langage est poussée en Angleterre jusqu'à Taffectation : d'où vient que j*y ai vu, dans un port de mer trèsfréquraté, des hommes se baigner tout nus à quelques cents pas de dames qui ne pensaient pas devoir se dérangé pour si peu? Un étranger est, tout d'arbord, frappé de ce que les Anglais ont de froid, de réservé : qu*il assiste à un de leurs meetings, il s'étonne de la violence de leur enthousiasme ou de T emportement de leurs colères. Les Anglais sont graves, dit-on;cependant,1orsqu'on a été témoin du prodigieux débordement de gaieté qui caractérise le retour des courses d'Epsom, il n'y a plus à parler de la descente de la Courtille ; et quand on voit à quels irrésistibles, inextinguibles et sempiternels éclats de rire donnent lieu chacun des mille soufflets, chacun des mille coups de pied dont se composent les pantomime's de Chrîstmas, on se demande si la gravité anglaise n'est pas une mystification.
Lui. — Tout cela s'explique pourtant. En réalité, il n'y a rien d'inconciliable entre une république aristocratique et une royauté qui règne mais ne gouverne pas. Ce que vous appelez le despotisme de l'opinion publique, loin d'être incompatible avec la liberté, pourrait bien en être le résultat inévitable ; du moins.
e^est o^ qie Texeoipie des Etafs-Tnis sssUe proo- Ter. L« cafte des titres ne mettrait ofastacie an dévç^ loppeinent d^ ia dignité bamaîne. ipie i^îl aOait jusqg'à la négsdioù des droits da mérite, ce qm n*est point le cas en Angleterre, oa raristocratie se recrute dans tootes les conditions ; où elle se laisse conduire par des personnages tels que lord Lyndhorst et âr Bobert Peel, Ton fils d'an peintre, Tantre fib d*an fabricant de coton; et où toos aimez aajounThai »>as le nom de lord HoaghUm Tbomme d'esprit et de cœur que vous aimiez hier sous le nom de M. Monckton Milnes« La pauvreté résultant quelquefois d'un défaut de conduite et supposant des mceurs grossières, un manque d'éducation, il est assez ^mple qu^on soit porté à la regarder de haut en bas, tout en étant disposé à la secourir. Il y a contraste sans aucun doute entre Textrême opulence et Textrême misère ; mais ce contraste est Teffet par&itement concevable d^institutions sociales qui reposent sur la concurrence illimitée, c'est-à-dire sur la lutte du fort contre le faible, et il y a plutôt lieu d'en être affligé que d'en être surpris. Le respect des traditions n'implique en aucune sorte la haine du progrès, qu'il tempère sans Tarrêten Les Anglais ne veulent pas qu'on maltraite inutilement les animaux , et ils sont néanmoins grands chasseurs; mais remarquez qu'ils ne considèrent pas ia chasse comme un simple amuse-
ment, ils la regardent comme un exercice utile.. Entre la passion des affaires et ce que vous nommez des goûts bucoliques, il n'y apas plus d'opposition qu'entre la fatigue et le repos : l'un s'explique par l'autre. Le négociant qui passe chaque jour trois heures en chemin de fer pour aller à son bureau et en revenir, n'est pas aussi prodigue de son temps que vous vous l'imaginez : il lit les journaux en route; il pense à ses affaires. Ce n'est pas, d'ailleurs, perdre son temps ' que de varier ses impressions, que de changer d'air : la santé aussi est de l'argent. Que vous ayez eu sous les yeux, en Angleterre, dans tel ou tel lieu donné, des scènes accidentelles de laisser-aller j c'est possible; mais qu'y a-t-il à en conclure de décisif, je vous le demande, contre les habitudes permanentes, générales, de décence et de décorum qui caractérisent si essentiellement la société, et surtout la partie fémi* nine de la société anglaise? Quant à ce que vous dites des circonstances dans lesquelles notre gravité s'émancipe, je réponds que c'est précisément pour nous dédommager de l'ennui d'être graves, que nous rions de bon cœur lorsqu'il nous arrive de rire. Nos prétendues contradictions sont donc, vous le voyez, plus apparentes que réelles.
Moi. — Je le veux bien ; mais elles n'en sont pas moins de nature à déjouer souvent la sagacité de l'observateur.
Lcu — Ains, ce qui yoas fait héeiler, c^est ia mainte d*avoir cominis par-o par-b qoelquea errems d'a{>préciatkin ?
Lci. — Et quand même cela serait? Pensez-Toos que les Anglais toos feront un crime de n^avoir pas été infaillible, eux qui ne croient à rin&illibilité de personne^ pas même à celle du pape ?
Mou — Au reste^ â je me décidais à publier un pareil livre, une chose me rassurerait : c^est qu'ils ne le liraient vraisemblablement pas.
Lci. — Et pourquoi non?
Mofl — Premièrement, parce qu'il n'a pas été écrit à leur adresse, et, en second lieu, parce qu'il ne leur apprendrait rien.
Lci. — Il leur apprendrait ce qu'un étranger, homme de bonne foi et qui a longtemps véca parmi eux 9 pense de leur politique, de leurs mœurs, de leurs usages; n'est-ce rien que cela?
Moî. — Vous désirez donc bien que je me rende à vos conseils ?
Loi. — Certainement, je le désire.
Moi. — Et la raison ?
Lui. — La raison, c'est que vos lettres sont marquées au coin d'une critique toujours bienveillante ; c'est que l'intention d'être équitable y perce à chaque ligne; c'est qu'elles ont pour but manifeste de saper
les préjugés qui existent en France contre nous, de combattre les jalousies et les répugnances qu'a engendrées une rivalité de plusieurs siècles, et de préparer les voies à une alliance sincère entre les deux peuples de la terre qui sont le plus faits pour se compléter Tun Tautre, et dont lamitié importe le plus au développement de la civilisation.
Moi. — Tel a été effectivement mon but. Mais voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? J'ai bien peur que, malgré cela, ceux des Anglais qui auront la fantaisie de me lire ne soient mécontents de moi; car, enfin, si j'ai pris plaisir à mettre en lumière ce qui dans votre pays m'a paru digne d'éloge, en revanche, j'ai dénoncé sans détour, sans ménagement, ce qui m'a paru digne de blàmc*
Lui, — C'est ce qu'il fallait. Nous autres Anglais, nous sommes trop fiers pour avoir besoin qu'on nous flatte , et nous avons trop de bon sens pour nous plaindre des critiques dont nous pouvons profiler. Il n'est pas, dans vos lettres, de passage qui m'ait plus vivement frappé que celui-ci : a Que veut dire le Daily Tclegrapli ^ quand il parle do l'hostilité du Temps envers l'Angleterre? Veut-il dire que nos sentiments à son égard ne sont pas du fétichisme pur; que nous apercevons quelques taches dans son firmament; que notre admiration pour ce qu'elle offre de grand et do beau ne nous aveugle pas sur ce qu'elle a de défec-
taaix: que nnwss ne ta joe^ons pas impeccable, ne noQSi piquant pa:^ dTftr?. sor ce points pkis Angiais qoe les AngiaÉs? Oh! dans ce cas* le JDoiff Teleyrapk a ratôon. Vais, à ce compte, oa poorrait toat aossî bKH noas repmcfai^ cfe nourrir des sentiments bostiks envers la France, parce qK nous rhonorons assez poor ne la âaUer pomt. et parce qqe. faîmant plus que noos-mènii^s. noas faimons moîns qoe la vérité. • — Ce langage est cehn dfan homme libre : on peuple libre le comprendra.
Mon ami prononça ces mots d*mie voix émue. Je loi tendis la main et loi dis : « Cest bien, je me décide. »
LETTRES
svu
20 avril.
I/unité de l'Italie désirée par iMneleterre.
C*est un bien saisissant et bien {glorieux priviléj^e que celui dont jouit la France ! Son existence est pour tous les peuples de la terre un spectacle dont ils ne sauraient détacher leurs regards. Ils aiment à parler sa Ian<(ue; ils allument leurs pensées aux mille flambeaux de s;i littérature; ils font tenir tant qu ils peuvent leur histoire dans la sienne ; ib: ont des. échos pour cliacun de ses cris; ils interrogent jusqu'à ses aspirations les plus vaf;ues, et s*il lui arrive^ quand elle dort^ de rêver tout haut, ils out s4Hici de la signification de ses rêves. Fait-elle un pas en avant, ils avancent; si elle s'arrête, ils font balte.
4 LETTRLS SUR L^ANGLETERUt: (l8(>l)
Oui, certes, c'est là un glorieux privilège; mais a l'honneur d'en jouir sont attachées des obligations graves. C'est précisément parce que le génie de la France a un grand pouvoir de fascination qu'elle est tenue d'appeler h elle toutes les lumières de nature à la diriger dans l'emploi de ce pouvoir souverain. Il est commandé à ceux dont tout le monde s'occupe de s'occuper un peu de tout le monde. Qui peut beaucoup a besoin de beaucoup savoir. Cela est-il suffisamment compris en France? Je crains que non. Il me semble que, dans notre pays, nous ne donnons pas assez d'attention i ce qui se passe ailleurs; il me semble que nous sommes trop portés à vivre de nos propres pensées; que nous nous absorbons trop dans la préoccupation de nos propres affaires, sans songer que le lien même, l'étroit lien qui les rattache à celles du monde entier, devrait rendre cette préoccupation moins exclusive. Le célèbre abbé Galiani disait plaisamment : « Ce qui dislingue rhomme des autres animaux, cesl quil est le seul animal qui ait la faculté 4e se mêler de ce qui ne le regarde pas, » Mais est-il rien de ce qui regarde le monde qui ne regarde pas la France?
L'Angleterre prend note, jour par jour, presque heure par heure, de nos actes et de nos projets. En faisons-nous autant à l'égard de l'Angleterre? Différence flatteuse pour nous, j'en conviens, mais plus flatteuse que profitable ! Ce qui est sûr, c'est qu'on s'étonne beaucoup ici du peu d'attention que la presse française, en général, accorde aux choses de l'extérieur. C'est là une lacune manifeste, et de toute façon regrettable. Si, en fondant un nouveau journal, Monsieur, vous avez pensé à la combler, je vous en félicite bien sincèrement, et, si vous croyez que je vous y puisse aider, tout ce que j'ai de zèle est à votre service,
Cela dit, j'entre en matière.
L*UNITÉ DP. l'iTALIR DESIRER PAR L ANGLETERRE 5
Vous savez quel intérêt passionné TAnglelerre, considérée dans son ensemble, a pris aux mouvements d'Italie. Il ne faut cependant pas croire que cette sympathie soit ici sans contre-poids. Quel évéque, en France, pourrait aller plus loin, dans sa sollicitude pour le pape, que lord Derby, déclarant en pleine Chambre des Lords qu'il est du devoir et de l'honneur du Gouvernement français de prolonger d'une manière indéfmie l'occupation de Rome par des troupes frau*raises? Quoi de plus étrange que d'entendre le chef d'un i;rand parti, un homme qui marche à l'assaut du ministère, lin homme qui était premier ministre hier et peut le redevenir demain, dire sans détour que TAngleterre protestante est intéressée à l'indépendance du pape? Qu'est devenu le cri que les lort>5 poussaient avec tant de fureur avant l'émancipation des catholiques : « No popery ! Pas de papauté ! » Serait-ce que les « conservateurs », ou, ce qui est une expression plus juste et n'exprime pas la même chose, les « conservatistes » de ce pays préfèrent tout au danger de servir les progrès de l'esprit humain, et craignent, en laissant s'écrouler le trône de saint Pierre, de pactiser avec ceux qui sacrifient au « dieu inconnu » : la Révolution?
Ceci est une explication très-admissible; mais il en est une autre que la France fera bien de ne pas perdre de vue. Si le parti dont lord Derby est le chef ne veut pas de l'unité italienne, c'est parce qu'il y voit l'affaiblissement de l'Autriche, et qu'à ses yeux tout ce qui affaiblirait l'Autriche ou mettrait son existence en péril risquerait d'être un surcroît de force pour la France.
L'ultramontanisme défendu par des protestants, et l'Autriche catholique appuyée par un parti si longtemps hostile à la catholique Irlande, voilh de ces prodiges que l'étroit égoisme et l'aveuglement des rivalités nationales sont seuls
C LETTRES 8L'R l'aXCLETERRH (1861)
capables d*eD$;;endrer. Mais ce qui est plus frappant encore que la déckiration de lord Derby devant la Chambre des Lords, c'est celle de M. Rœbuck devant les électeurs de Sheftield. Cette fois, ce n'était plus un consenatiste qui parlait, c'était un radical, un radical cité depuis longues années pour sa rude probité, l'austère franchise de son langage et son indépendance de paysan du Danube, mais qui, ayant fait dernièrement un voyage en Autriche, et en ayant rapporté des idées beaucoup plus acceptables à Vienne qu\i Turin, était appelé à rendre compte à ses commettants rassemblés, d'une opinion jugée scandaleuse de la part d'un tel homme.
On le soupçonnait, on Taccusait d'avoir un intérêt personnel à soutenir TAutriche aux dépens de Venise. Comment s'est-il justifié? Voici ses propres paroles : « Au nordouest de l'Italie, il y a un grand pouvoir qui s'appelle la France, et au nord-est un grand pouvoir qui s'appelle TAutriche. Or c'est comme Anglais que j'examine cette question... 11 y a des gens qui font la guerre pour une idée, et cela en prenant Nice et la Savoie. Depuis Chartes VIH, la France a eu lœil sur l'Italie; eh bien, ce que je veux, c'est un frein à l'ambition de la France. >
Mais, il faut que je me hâte de le dire, M. Rœbuck est un de ces hommes qui se plaisent à marcher seuls et à qui tout |)acte avec un parti quelconque fait horreur. Il a des convictions soliuires dont nul autre que lui n'est appelé à répondre, et il serait souverainement injuste de juger, par sa conduite ou ses ])aroles dans une circonstance donnée, de la nature des sentiments qui animent les libéraux anglais. La vérité est qu'en ce qui touche l'Italie, leurs sympathies n'ont rien de douteux. Hais ici même une distinction est à faire : il y a ceux (|ui veulent l'unité italienne par un culte généreux
L USITÉ DE l/lTALlE DÉSIRÉE PAR L AXGLKTKRUE 7
€l naïf de ce qui esl juste, et il y a ceux qui rappellent de tous leurs vœux par le motif ([ui fait précisément que lord Derby la repousse et que M. Roebuck la craint.
Oui, chose singulière, mais qui n'est certes pas incompréhensible, tandis que les uns demandent que TAutriche ne soit pas trop faible pour que la France ne devienne pas trop forte, les autres veulent une It^ilie puissante, parce qu'ils voient dans la création d'un nouveau royaume de vingt-cinq millions d'hommes une brèche faite a l'influence continenlale de la France; parce que l'existence d'une Italie consiilutionnelle les rassure contre ce qu'ils redoutent des empiétements d'une France impériale ou de la propagande d'une France démocratique; parce qu'ils regardent la création d'un grand royaume italien comme une barrière bien autrement effective que ce petit royaume de Piémont opposé à la France parles traités de Vienne; parce qu'enfin Tidée de faire de la Méditerranée « un lac français « n'a pas cessé de leur iMre un sujet d'effroi.
Mais, je le répète, il s'en faut bien que ces considérations égoïstes soient au fond de tous les témoignages de sympathie que l'indépendance italienne a provoqués de ce côté du détroit. Pour ma part, je connais en Angleterre et en Ecosse des hommes qui ont a^çi avec une pureté de motifs et une abnégation admirables, donnant leur argent d'une main libérale, entreprenant de longs et coûteux voyages, serrant enfin la cause du droit, sans autre but que de concourir à son triomphe.
LETTRES St'R l'aNGLKTKKRC (l^^l)
G oiai.
Les « Esfiays and Be^iews ».
Quand il faut que la chronique de chaque jour choisisse entre ce qui flotte, pour ainsi dire, à la surface de Thisloire, ('t ce qui se cache dans ses profondeurs , son choix est fait d'avance. L'attention des observateurs paresseux et celle du monde des oisifs est plus aisément attirée par les accidents de la vie extérieure des peuples que par les péripéties de leur vie intime. Un ministère qui s'en va , un ministère qui vient, un tournoi parlementaire, une cabale de cour, une intrigue de salon, cela suffit :\ la curiosité de quiconque ne cherche dans Thistoire qu'un spectacle. Et pourtant, que de faits propres non-seulement à intéresser l'esprit, mais à émouvoir le cœur, dans ces régions de la pensée que, trop souvent, la chronique dédaigne ! 11 est tel livre, même parmi ceux qui tombent, inaperçus d'abord, dans le grand courant des choses humaines, et y roulent quelque temps comme submergés, qui porte en lui la destinée de plusieurs millions d1)ommes et contient un de ces drames où les acteurs sont des peuples.
Il y a un an, je crois, un livre parut en Angleterre, qui fut, dans les premiers jours, assez peu remarqué. C'était la réunion en un seul volume de sept essais, par sept auteurs différents, sur divers aspects, depuis longtemps controver-
ESSAYS AND REVIENS tf
ses, de la Bible. Ni par le fond, ni par la forme , ce livre ne semblait de nature à émouvoir le gros du public ; et quant aux savants, il ne contenait rieu d*assez neuf pour faire sensation parmi eux.
Eh bien, il se trouve qu'aujourd'hui ce livre crée en Angleterre une agitation qui va croissant et menace de troubler beaucoup de consciences. Attaqué par un petit groupe de libres penseurs comme coupable de réticences peu courageuses et de déguisement ; commenté avec colère et terreur par tous les défenseurs des traditions reçues ; dénoncé du haut de la chaire protestante comme attentatoire h l'inviolabilité des croyances populaires; condamné formellement par le ban des évéques; analhématisé par une protestation h laquelle dix mille prêtres ont mis leur signature , il jouit de tous les honneurs d'une excommunication en règle; et, ainsi que l'attestent ses neuf éditions successives, il avance, il avance, il avance, au bruit des clameurs. Le vent de la colère épiscopalè, en soufflant sur une torche, a tout de suite allumé un incendie.
Il y a là un phénomène historique qui vaut certes qu'on s'y arrête. Mais avant tout, ce qu'il importe de constater, r*est la nature du milieu dans lequel ce phénomène se produit. Il existe en Angleterre une association intitulée Brilish and foreign Bible Society, laquelle a fait sortir de ses presses plus de 39 millions d'exemplaires de la Bible, à quoi il faut ajouter environ 5 millions de traités de piété publiés par l'association intitulée Religions tract Society.
Montaigne dit, en parlant de l'Écriture : « Ce n*est pas raison qu'on permette qu'un garçon de boutique, parmy ses vains et frivoles pensements, s'en entretienne et s*en joue ; n*y n'est certes raison de voir tracasser par une salle et par
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une cuisiue le sainct Li\Te des sacrés mystères de notre créance. » Et encore : « Ce tfest pas Tétude de tout le monde. Plaisantes gens, qui pensent Tavoir rendue maniable au peuple, pour Tav^ir mise en langage populaire ! »
Mais ce n*est pas de cette façon qu*on Tentend dans ce pays-ci. La Bible y est donnée [mmit rien au pauvre; elle est placée sur le passage du voyageur; elle est glissée, on quelque sorte, dans la main du passant ; on la trouve dans les h(Mels, sur la cheminée de sa chambre à coucher; elle traîne sur la table des auberges, et si le bon Montaigne vivait de nos jours, s'il venait eo Angleterre, il se réveillerait, un beau matin, avec la Bible dans sa poche.
Maintenant, qu*est*c^ que le livre dont il s*agit? C'est un examen critique de la Bible, au point de \iie du rationalisme.
Dans le premier des sept Essais dont cet examen se compose, la race humaine est représentée comme un homme colossal, dont la pensée se forme par le développement logique des croyances et des doctrines des âges successifs. Pascal avait déjà dit : c L'humanité est un homme qui vit toujours et qui apprend sans cesse. » Or que deviendrait, avec cette tl>éorie, l'autorité d'un livre qui marque un point d'arrêt, à cet égard, dans le progrès des connaissances de l'hommehumanité, et qui le suppose en pleine possession^du vrai, lorsqu'il lui reste encore longtemps k vivre ? . . .
Le second Essai est une revue des écrits du baron Bunsen. Là vous lisez que les origines de notre race, telles qu'on les voit dans la Genèse, sont d'un caractère moitié traditionnel elnoitié imaginaire; que les longues vies des patriarches doivent être reléguées dans le donaine des légendes ou des symboles; que la fameuse prophétie d*Isaîe : c II est méprisé et rejeté par les iMmnies, » ne s'applique pas au Messie ;
ESfiATS A>D RETIEW'S il
que le livre de Danid a été écrit sous le règne d*Antàf»cfatts par un barde patriote; que la justification par la foi signifie tout simplement paix de Tâine; qoe par régénération il faut entendre le réveil des puissances de l'esprit humain; que le sahit exprime la victoire remportée sur le mal H rerretir ; que Tenfer est l'image du remords, et le ciel Taccomplissement de Famour de Dieu. Il est vrai que tout ceci est tiré des ouvrages de Bunsen, dont Tauteur du second essai n*est que le truchement ; mais, comme le dit spirituellement un article inséré, au mois d'octobre 1860, dans la Revue de Westminster : € Teucer lançait ses flèches à Tabri du bouclier d'Ajax. »
La raison et la philosophie peuvent-elles admettre, dans Tordre de la matière , des phénomènes en contradiction flagrante avec les lois fondamentales de la matière , et en désaccord avec Tunité des causes physiques? Non. Par conséquent, point de miracles. Voilà la teneur du troisième Essai.
Dans le quatrième, le scalpel que Niebuhr appliqua si vigoureusement à l'histoire romaine est appliqué , en maint passage, à Thistoire des Hébreux. Que penser de la prise de Jérusalem par Shisbak ? Ce que nous pensons du sac de Rome par les Gaulois. Y a-t-il eu un serpent tentateur If Y at-il eu un âne parlant avec une voix d'homme? A cet égard, libre à vous de prendre les choses à la lettre, on de ne voir dans ces faits merveilleux que des allégories , ou des paraboles, ou des légendes.
Que dire encore ? Dans le cinquième Essai, toute la cosmogonie nH)sai'que est renversée, et dans le septième , — le sixième étant comparativement inoffensif, — on nous conseille d'interpréter la Bible comme tout antre livre.
A quoi sertHl, après cela, que les auteurs, dans une pré-
face OÙ se trahit leur inquiétude, assurent qu*ils n*onl pas prétendu mettre en commun leurs pensées, et que chacun d'eux demande à ne répondre que de son œuvre propre? Le lien qui unit les sept Essais Fun à Tautre est manifeste; l'unité d'impression qui résulte de la lecture de l'ensemble est incontestable. Il me semble entendre des ouvriers dire, lorsque, rangés côte à côte, ils sont en train d'abattre un mur : « Prenez bien garde ! chacun de nous n'est responsable que de la chute des pierres sur lesquelles tombent ses coups. »
Et notez que les auteurs en question ne sont pas des enfants perdus de l'armée éparse des douteurs ; ce sont des professeurs en renom , des théologiens distingués , des hommes d'Église. C*est le docteur Temple, qui occupe une des plus hautes positions dans l'enseignement, et qu'on pouvait croire appelé k devenir évéque ; c'est le docteur Williams, vice-principal d'un collège destiné à l'enseignement des membres du clergé; c'est M. Powell, savant professeur d'astronomie, dont la mort a laissé un vide difficile h remplir; c'est M. Goodwin, laïque plus profondément versé que la plupart des théologiens de profession dans la connaissance des sujets bibliques; c'est M. Wilson, c'est M. Pattison, c'est l'éminent professeur de grec M. Jowett, cités tous les trois comme les lumières d*Oxford.
Chez les Gentils, il était interdit, même aux plus sages, même à Platon, même a Socrate, de s'enquérir et de parler des choses confiées aux prêtres de Delphes : ici ce sont les prêtres de Delphes qui parlent à la multitude des choses qui leur ont été confiées, et qui en parlent dans le langage des libres penseurs.
C'est bien en vain que, dans un article récemment publié par la Revue d'Edimbourg pour calmer l'agitation et cou-