LE JARDIN DE SHAKSPEARE
c serait si facile» et il en trouve la raison dans ce fait que c nous sommes effrayés de « quelqne chose après la mort^ ( — la mort^ cette contrée inconnue des bornes de laquelle ( nul wiyageur ne rement » :
The undiscov€red cotmtry, from whose boum No traveUer returns.
t Mais quoi ! Hamiet sait bien le contraire, puisqu'il vient « précisément de s'entretenir avec son père, voyageur re- «Tenu de c Tundiscovered country », pour lui raconter < comment il est mort, de quelle main, et le pousser à la ( vengeance ! Il y a mieux, c'est là-dessus que roule la pièce ( tout entière ! » Ces messieurs ne manquèrent pas d'assurer que la contradiction était plus apparente que réelle ; que le père de Hamiet était revenu de l'autre monde, mais en sa fialité de fantôme seulement, etc., etc., etc. Toutefois ib convinrent que, apparente ou réelle, la contradiction que, BM étranger, j'avais remarquée tout de suite, ne les avait jamais frappés. Tant il est vrai que les Anglais — je ne dis pts tous, bien entendu — lisent Shakspeare comme ils lisent la Bible, c'est-à-dire en laissant sommeiller en eux de parti pris l'esprit critique.
N'y a-t-il pas lieu, après cela d'être surpris que l'appel fait pt H. Halliwell aux Anglais riches n'ait pas été accueilli •^ plus d'empressement? Qu'est-ce qu'une somme de 'OOliv. st. souscrite, après plusieurs jours d'attente, là où l^dooble avait été déclaré nécessaire? Encore dois-je ajouter ftte les avocats de la souscription n'avaient pas manqué de 'aire valoir comme appât, aux yeux des souscripteurs, l'honneur de lire leur nom inscrit sur des tables coromémo- 'aiives.
D'autre part, comment comprendre qu'au lieu de s'adresser à la gratitude de tous, on ail cru devoir s'adresser i la vanité de quelques-uns ?
Que porte le testament de Siiakspeare? Il porte, ainsi que le rappelait fort bien, à cette occasion, le Daily Telegraph:
<( Je laisse et lègue ce que je possède dans Straiford, où présentement je demeure, mes granges, étabres, vergers, jardins, etc., h ma (ille Susaune Hall, pour en jouir pendant sa vie, et, après sa mort, à son tils aîné et au% héritiers mâles dudil tils aîné ; et, à défaut de postérité de ce fils, au fils cadet et à ses héritiers; et, à leur défaut, au troisième, quatrième, sixième ou septième fils et à leurs héritiers; et, il leur défaut, h ma fille Judith et à ses héritiers; et, à lenr défaut, aux héritiers de moi, ledit William Sbakspeare, i tout jamais. »
Or, ces héritiers dudit William Shakspeare h tout jamais, quels sont^ils? A la rigueur, c'est vous, monsieur; c'est moi ; c'est quiconque lit, quiconque pense, quiconque esf capable d'admirer, quicon(|ue est capable d'être ému; oa, plutôt, c'est le monde entier. Mais les héritiers les plus directs, sinon les plus réels, de Shakspeare, quels sout-ilsl Demandez à tout homme qui se glorifie d'être Anglais! C'était donc h l'Angleterre tout eniii re; à l'Angleterre, représentée, non pas par quinze richards désireux de lire leur nom sur des tablettes, mais par cliacun de ses enfants, depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre, qu'il appartenait essentiellement de se présenter eu cette occasion comme l'héritière légitime of ihe said William Shakspeare^ for €ver, et d'empêcher l'aliénation de son héritage. Si ce n'était point là une souscription nationale^ il n\ en eut jamais.
El que dire de l'indifférence profonde déployée par le gouvernement anglais en cette circonstance? Uuoi! il a
KE JAItm?P DE SHAKSPEARB 943
doDflé 10,000 Ht. st. h lord Clarendon pour qQ*e« matière k galons et de friperies TADgleterre pAt faire figure au cooronDeroent dii roi de Prusse, et il n'a pa» en 1 ,600 lir. s(. à donner pour prévenir ime profanation et sauver le peiple angliii» de reproche d'avoir commis ttn acte d'higratitoée nationale h Tégard d'un homme tel que Sbakspeare!
Ami, air loin de Jëns» gar Je-toi
De déterrer la pous^ièie ki reotemèc.
Béni soit llioniine qui épargne ces pierres !
IBradft soit celui qid renracratt mes ossements!
Tdie est F épkaptte qu'en Rt en anglais sur le twnbean di pané poète, dans Téglise de Stratforè-sur-Avon. Est-ce que d*nventure il n'aurait pas été aussi saerilége de lasser iicQDsacrer fe demeure de Shakspeare qu'il !e serait; aux tenes de son épitaphe, d^enlevcr ses ossements?
Mais vous voyez en ceci, monsieur, une bien étrange, et, if^Hse de cela même, une bien décisive confirmation de ee que je vous disais, dans une précédente lettre, sur cet excès de décentralis;itlon qui est ta maladie de l'Angleterre, «omme l'excès contraire est notre maladie. De ce côté du détroit, on tient à ce que tout se fasse par (es individus, et €6 système a certainement du bon : il imprime aax âmes une activité énergique; il élève le niveau de la dignité hu- DMttne, en inspirant à chacun ce sentiment de confiance en soi que les Anglais appellent si bien self-reliance; il foit des hommes là où l'excès du système opposé tend à faire des etïfants. Mais, en revanche, il affaiblit le lien social ; il ac- <^omume les esprits à vivre dans une sphère étroite ; il leur dérobe la vue des larges horizons, et comme il ne demande neo qu*à l'individu, c'est souvent Tégoïsme qui lui répond. %e2 les institutions charitables en Angleterre : c'est par
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des cotisations individuelles qu'elles sont créées et maintenues. Qu'en résulte-t-il? Que chacun des donateurs — a qui est d'ailleurs très-naturel — se réservant le droit de présenter ses pauvres à lui, les admissions deviennent ud( question de majorité, quelquefois une occasion d'intrigue, el nous montrent le patronage où nous ne voudrions rencontrer que la charité. Ainsi du reste.
S'il s*était agi, en France, de racheter, pour le conserver à la nation, le jardin d'un homme de la taille de Shakspeare, est-ce que la nation ne se serait pas sentie humiliée profondément à l'idée de se voir remplacée, dans l'accomplissement de ce devoir, par quinze marchands enrichis? Et l'État ne se serait-il pas regardé comme l'acheteur obligé d'une propriété de ce genre ?
La vérité est que nous tombons dans un extrême, et- que les Anglais tombent dans Textréme opposé. N'y aurait-il donc pas moyen de faire à chacun des deux systèmes, une bonne fois pour toutes, la part qui lui revient ? et ne sauraiton en venir à attribuer, ainsi que le bon sens l'indique :
Ce qui est individuel, à l'individu ;
Ce qui est communal, à la commune ;
Ce qui est social, à la société ;
Ce qui est national, à la nation!