LE JARDIN DE SHAKSPEARE
Quoi qu*il en soit, et pour en reveDir à la maison dont il s*agit, il y a derrière la pièce indiquée quelque chose comme ce qu'on appelle ici unback parlour (arrière-parloir) et, audessus, la chambre où Timmortel auteur de Hamlet naquit le 23 avril 1564. Quand je dis le 23 avril, je me range dodlement à l'opinion reçue ; car la seule date certaine que foornisse Texamen des registres de paroisse de Stratfordsur-Avon est celle du baptême , qui eut lieu le 2S avril 1164. On voudrait tout savoir de ce qui concerne aaussi grands hommes, absolument tout. Mais il faut se résigner. Qiel Duage mystérieux autour du souvenir d*Homère ! Et faut à Shakspeare, il n'est pas jusqu'à l'orthographe de son nom qui ne puisse être matière à controverse. N'écrit- OD pas aujourd'hui Shakspeare et même Shakspere au lieu de Shakespeare ?
Pour entretenir convenablement le lieu où ce grand génie vit le jour en 1564, un riche et généreux personnage légua, je ne me rappelle plus exactement à quelle époqne, une somme de 5,000 livres sterling à la Société shakspearienne, fondée par le célèbre comédien Garrick; mais il advint que les héritiers du défunt réclamèrent, se fondant SOT je ne sais quel vice que contenait le testament; et le juge fot obligé de leur donner raison, ce quil ne fit pas, au wste, sans exprimer le vif regret qu'il en éprouvait. Le fait est que la maison sainte est aujourd'hui comme abandonnée à elle-même. Une personne aux manières douces et au tfiaintien décent la montre aux visiteurs, qui ont à payer six pence de prix d'entrée. Six pence? Eh bien, oui ; et po' içtoi payerait-on davantage? Place au pauvre dans l'hunijle ^eure où naquit l'auteur de ces sublimes paroles de reproche que le roi Lear, réduit h errer pendant la nuit au ptefort d'un effroyable orage, s'adresse à lui-même, pour
988 LETTRES SUR l'aKCLETERRE (1861)
avoir trop peu songé, quand il était puissant et heorem, ceux que des haiUoas troués |N*olégeiH seuls contre le firoii contre la pluie, el que la lempéte suipread toujours sai abri:
Poor rakcd wrctches, whercsoe'vcr yon are That bide the peliiog oTtbis pHiless storm!...
Il y ayaiL, dans Stratrord-sur-Avon, une autre maiioB i Sbaksfeare, celle qu'il étail venu habiter après avoir quil la scèoe. Malheureuscjnent, celle-là n'existe plus. Un der .^yman aux mains de qui, faélas J elle étut tonabée, ne poc vant se résigier à Tetifitit de la v«ir Tobjet d'une curîôiil pieuse, eut la croauté de la jeter bas et d'en construire m seconde à la place. Par bonheur, elle tenait à un jardin, qi futrespeclé; et c'est ce jardin quil était question, il y quelques jours, de mettre en vente.
Le jardin de Shakspeare en vente ! Le jardin foulé park pieds de Shakspeare, babité par sa pensée, encore tout plâ de son image, aurait été souillé par le mortier, aurait dis paru sous la brique 1 Ou n'aurait plus retrouvé la place o s était promené l'esprit qui créa tous ces doux fant&iaes Imogëne, Juliette, Desdémone, Ophéiia ! Qu'en pense notr collaborateur M. Maurice Cristal, lui qui Taulre jour, dao les colonnes du Tempe^ s'adressait avec tant d'éloquence a dur génie des constructions et lui demandait grâce pour le jardins ?
C'est par une kttre de M. Ilalliwell que le puUic fii averti, il y a une 4fuinzaine de jours euviron, du délai hU passé lequel il serait trop tard pour raclieier le jardin d Shakspeare. Il fallait sauver la nation an^aise de la bout d'une profanation semblable. En conséquence, M. Halliwel demandait quinze souscripteurs, s engageant chacun ii don
L£ JARDiN D£ SOAKSPfiARE DA»
serlOOlirfes sierling. Le prix exigé ii*aUait pasen effet audelàdel,â001ivres&lerliQg.ÂiQsi,qii'oDirouvâl, dans ce pays d'Angleterre qui regorge de richesses, quioze personœs, rieii qie quinze persomies, disposées à fourair chacune la somiBe comparalivemcDt iusigûifiaute de 2,500 francs, et le jardÎA de Sbkspeare élait conservé à la nation dont il est la gloire! Quioese serait attendu h voir la somme complétée le lendemain même de IVippd tait aux souscripteurs?
Cependant qu'est-il arrivé? Au moment où le délai allait eipirer^M. Gruneisen, au nom de la Société intitulée « Coniervative Land Society, » et M. Smith, directeur du théâtre de Drury-LaBe, en soi propre nom, se présentaient pour acheter le lieu saint, avec TinleuXion, luutemenl déclarée» d'en faire cadeau à la ville« Mais Taffaire était déjà conclue par M. HalliweU, au prix de 1,400 livres sterling, la souscription ayant produit 700 livres., 4^t personne ne doutant fue le reste ne fût souscrit.
Maintenant, monsieur, n*y a-tr-il rien «pu vous Crappe dJD^tout ceci?
Certes, s'il est un peuple au monde qui ait le. culte de ses {Rittds hommes, c^esi le peuple anglais. Nulle part on n'ho- Bore avec plus de respect, nulle part on ne cliérit av^c plus d*amour la mémoire de ceux par qui fut illustré le pays qui leur donna naissance. Ce n*est pas ici qu*il se serait trouvé des hommes capables de dire : Ce poUsâon de Racine. Autant nous faisons bon marché , nous autres Français — et c'est grand dommage, — de nos guerriers, de nos savants, de DOS poètes, autant les Anglais savent exalter les leurs. Os n'ont pas assez d'encens, pas de piédestal assez haut pocr Wellington. C'est h peine s ils consentent à savoir luillj fut la conduite de Nihon à Naples. Quant Ik Shaks- P^re, il eit pour eux presque plus qu'un bomme. Voici
de quel (on ik parlent de lui : c William Sbakspeare. qui plane au-dessus de tous les morlels, au-dessus d< toutes les classes de mortels, William Sbakspeare auprès d< qui, en fait d'influence exercée sur le genre humain, le générations successives de nobles, de capitaines, d'hommes d'État, de princes, ne sont que poussière... » Celte appréciation de Charles Knigbt répond à la pensée, exprime h sentiment, formule la croyance de tout Anglais.
Je dînais un jour chez un ami dont j'ai eu, depuis, à déplorer la mort, Texcellent et spirituel Douglas Jerrold. Li conversation tomba sur Shakspeare. Invité à exprimer moi opinion, je le fis en termes qui rendaient fidèlement radad* ration profonde que m'a toujours inspirée ce puissant génie et j'ajoutai en plaisantant que ma dévotion pour Shakspear était d'autant plus méritoire qu elle n'avait rien de supersti tieux. € Que voulez-vous dire? » s'écria un des convives € Est-ce que vous feriez par hasard des résenes? Voyons « voyous, expliquez-vous. » Je craignis d'avoir proféré m blasphème, et je vis bien que j'avais tout le monde contr moi; je répondis avec humilité : « Tout ce que j'ai vouli t dire, c'est que même devant cette grande figure de Shaks « peare — et je n'en connais pas de plus grande — la cri *( tique conserve ses droits. » Cette réponse ne parut pas sa tisfaisante; et celui des convives qui m'avait si vivemeu apostrophé me pria de signaler les passages qui, dan Shakspeare, me semblaient donner prise h la critique « Eh bien, » dis-je, « je prendrai, si vous me le permettez « une des plus belles pièces de Shakspeare, la plus bell « peut-être, et, dans celte pièce, Timmortel monologue qu « vous savez : To be^ or not to 6e, etc.. Hamietse demand € pourquoi, la vie étant pleine d'ennuis et de douleurs, nou « ne cédons pas h la tentation d'en rejeter le fardeau, ce qi