‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 28 sur 95 · U.\ PROCÈS EX « BREACH OF PROMISE · texte numérisé non relu

U.\ PROCÈS EX « BREACH OF PROMISE

y a immoralité à contracter une dette quand on se sait insolvable.... ce raisonnement, le public, qui est bon prince, l'accepte, et l'opinion ne cherche jamais querelle à un fiancé ou à une fiancée pour rupture de ban. Malheureusement la loi n'est pas aussi facile à persuader. Elle dit : « N'épousez pas, soît; mais alors payez : tant, s'il vous plaît, pour chaque œillade qui se trouve rester sans effet; tant pour chaque soupir qui n'aurait pas été poussé si l'on avait prévu les suites; tant pour chaque tendre serrement de main donné en pure perte. » Ainsi parle la loi, et il en résulte que M. Corbett a obtenu vingt livres sterling de dommages-intérêts. Si l'on s'avise désormais de ne pas l'aimer dans les conditions voulues et suivant la règle, on dira pourquoi, morbleu!

Je me hâte de ^constater, de peur que les Anglais ne m'attaquent en calomnie, qu'il est rare, après tout , de voir un homme intenter ici un de ces procès qu'on nomme « Action for breach of promise (1) » ; mais c'est une ressource à laquelle le beau sexe a souvent recours, et cela certaines gens le trouvent très-naturel.

Quant à moi, j'avoue n'être pas de leur avis. A part, bien entendu, le cas où il y a eu séduction et où la séduction a eu des suites de nature à compromettre soit l'honneur de la femme, soit son avenir, — je ne vois pas bien pour quelle raison, si l'on juge appréciables en monnaie sonnante, chez une femme, les douleurs de l'amour déçu, il n'en serait pas exactement de même chez un homme. En quoi le désappointement dans la première mérite-t-il plus que dans le second d'être guéri par une amende? Dans l'intervalle de l'engagement, la femme peut avoir manqué une occasion de mariage, d'accord, mais l'homme aussi; et dès qu'on évalue en livres

(1) Procès pour rupture de fiançailles. (Note de Véditeur.)

124 LETTRES SUR L*ANGLETERRE (l863)

Sterling les souffrances d'une âme blessée, il n'y a pas de raison pour qu'on ne fasse entrer en ligne de compte les pertes qu'un commerçant a pu encourir depuis que, n'ayant plus la paix de l'ame, il a cessé d'apporter un soin suffisant à ses affaires.

D'un autre côté , est-il sans inconvénient pour la pudeur publique, est-il sans danger pour la morale que la femme soit encouragée par la loi elle-même à voir l'amour au travers d'une question d'argent, à venir raconter sur la place l'histoire de son cœur en vue d'une somme de.... et à donner le chiffre exact auquel s'élève son pouvoir d'être consolée? Sans compter qu'il arrive souvent à des aventurières de se prévaloir de promesses qui ne leur furent jamais faites et de transformer en un engagement formel les rapports nés de leurs avances, — avances auxquelles les pousse l'espoir d'obtenir, plus tard, des dommages-intérêts ou l'équivalent en sacrifices volontairement consentis par leur dupe, si le scandale d'un procès Feffraye.

Disons donc que, dans le cas où l'action est intentée par la femme aussi bien que dans celui où elle est intentée par l'homme, la loi qui donne lieu aux procès pour « breach of promise » est une loi mauvaise, d'autant plus mauvaise qu'elle est en désaccord avec l'opinion, en désaccord avec les mœurs, et même, ainsi qu'on l'a remarqué dernièrement, en désaccord avec le principe qui, en Angleterre surtout, sert de fondement au mariage.

Ici, en effet, le mariage en général n'est pas, comme sur le continent, chose arrangée par les familles, presque en dehors des sentiments individuels des personnes intéressées ; il n'est pas un contrat conclu en vertu de considérations fort étrangères souvent à la question d'amour. Ici , le principe considéré comme la base essentielle du mariage est le choix

Page 1