‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 41 sur 95 · L.e comte de Cardigan et la charge de Balaklava · texte numérisé non relu

L.e comte de Cardigan et la charge de Balaklava

Il y aurait, j'imagine, un livre bien amusant à faire sur ce qui peut justifier le pyrrhonisme en fait d'histoire. N'étaitce point Horace Walpole qui aimait tant à lire les livres d'histoire, parce que, disait-il, « si c'est de l'histoire, je suis sûr d'avance que ce n'est pas vrai? » Parlez-moi pour mettre en doute les faits historiques les plus accrédités, de l'historien laborieux et consciencieux, de celui qui a passé sa vie entière à composer un ouvrage dédié à la vérité. Ah ! c'est celui-là qui sait, un sujet historique étant donné, quelle montagne d'erreurs il est possible d'entasser, à propos de ce sujet, quel qu'il soit, pour l'instruction des générations présentes et futures !

Et tenez! parmi les questions qui, ces jours derniers, ont

le plus piqué au jeu l'attention, ou, plutôt, la curiosité publique, en Angleterre, celle-ci figure :

Lors de la fameuse charge de Balaklava, dans la campagne de Crimée, que fit lord Cardigan, colonel du 11 « hussards? Lord Cardigan, comme il l'affirme, s'élan^a-t-il sur la batterie russe, au plus fort d*une épouvanlable pluie de boulets, frappant de droite et de gauche, se laissant emporter par son ardeur martiale au delà même des canons ennemis, se trouvant seul au milieu d'une nuée de cosaques, leur faisant mordre la poussière, et regagnant les siens à la façon d'un homme qui reviendrait du royaume des ombres? Ou bien, -la vérité est-elle, ainsi que l'affirme l'honorable Somerset-Talbot Calthorpe, tieutenant-colonel du 5« dragons, que le comte de Cardigan, quand ses soldats se faisaient tuer autour des canons russes, netait pas là, ayant permis h son cheval de le ramener précipitamment au point d'où il était parti?

Vous le voyez, il ne s'agit pas ici d'un problème historique se rapportant à quelque guerre des jN in i viens ou des Babyloniens ; il ne s'agit pas de quelque chose comme la ville de Troie, dont Homère a chanté le siège, qui dura dix ans, bien qu'il paraisse aujourd'hui à peu près prouvé qu« la ville de Troie n'a jamais existé...;, non, vraiment! Le point en discussion se rattache au plus célèbre des grands événements militaires contemporains: il s'agit de la guerre de Crimée, s'il vous plaît, et, dans la guerre de Crimée, de cette charge de Balaklava, si héroïque, qu'un général russe déclara que « c'était une charge bête », tandis qu'un général français la condamnait en ces termes : c( C'est beau^ mais cen est point là de la guerre » ?

L'accusation portée par le major (aujourd'hui lieutenantcolonel) Calthorpe, contre le comte de Cardigan, remonte à

Page 1