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LE COMTE DE CARDIGAN ET LA CHARGE DE BALAKLAVA

l'époque à laquelle le premier publia un ouvrage intitulé: Lettres du quartier général, ou les réalités de la guerre de Crimée. On y lisait le passage suivant :

« Ils (les 700 hommes, dragons, lanciers et hussards qui composaient la brigade de cavalerie légère à laquelle l'ordre de charger -fut donné) partirent au trot, le pauvre Nolan galopant en tête de la brigade, et encourageant les soldats de la voix et du geste. Bientôt rartillerie russe commença à jouer. Nolan fut le premier qui périt. Il avait été atteint à la poitrine; son cheval tourna court, et l'emporta à l'arrièregarde au travers des escadrons qui s'avançaient. Ses cris perçants s'élevèrent au-dessus du bruit de la bataille, et, glissant de sa selle, il tomba mort près du lieu où avait été donné le signal de la charge. A mesure que la cavalerie anglaise avançait, elle accélérait son mouvement. Le long de la vallée, le sol trembla sous les pieds des chevaux avec le retentissement du tonnerre. Le feu de l'ennemi redoublant de vivacité, le carnage devint affreux. Les Anglais continuaient de courir à la mort, tête baissée, ne songeant qu'à l'objet de l'attaque. A la fin, ils arrivèrent aux canons. Leurs rangs avaient été horriblement décimés; mais ceux qui vivaient encore firent, à leur tour, un horrible carnage des artilleurs russes, qui tous furent tués, à l'exception de ceux qui parvinrent à chercher refuge sous les affûts. Rien n'eut été plus nécessaire que la présence d'un général en ce moment, et, par malheur, lord Cardigan n'était pas là. Comme il approchait de la batterie (ainsi qu'il l'a depuis raconté lui-même), un canoïi était parti tout près de lui, si bien que le comte avait un moment cru avoir la jambe emportée. Mais le fait est qu'il n'était pas blessé. Toutefois, son cheval eut peur, et reprit au galop le chemin de Tarrière-garde, passant entre

le 4" dragons et le 8^ hussards avant que ces régiments lussent parvenus jusqu'à la batterie. »

Cette dernière phrase semblait laisser planer un doute sur la bravoure de lord Cardigan. II. s' en plaignit à l'auteur qui, poiir toute satisfaction , .inséra dans la seconde édition de son livre une espèce de préface contenant ces mots :

« L'auteur a reçu du comte de Cardigan une réclamation portant que tous les faits qui, dans l'ouvrage, concernaient ce dernier, étaient calomnieux, contraires à la vérité et absolument dénués de fondement. L'auteur ne pouvait que s'appuyer sur le témoignage d'officiers qui étaient sur les lieux. Lord Cardigan étant un excellent cavalier, il y a eu sans doiite erreur à croire que son cheval l'avait emporté loin de la batterie; haais ce qui ne saurait être nié, c'est qu'il se retira, en passant entre le 4' dragons légers et le 8® hussards, etc. »

C'était retourner le fer dans la plaie, aggraver l'offense, mettre la responsabilité d'une retraite représentée comme une fuite, non plus sur le cheval, mais sur le cavalier. Une troisième édition parut en 1858, et l'imputation outrageante y était reproduite.

En France ou en Belgique, un coup d'épée eût tranché le débat, et aucune puissance humaine n'y aurait empêché un soldat de défendre en soldat son honneur attaqué. Mais ici le duel est interdit par une loi plus forte que toutes les lois, et réprouvé par un juge plus respecté que tous les juges : l'opinion. Dès 1856, lord Cardigan avait essayé de porter l'affaire devant une cour martiale, dont l'incompétence lui avait été opposée. Battu de ce côté, il avait fait diverses tentatives pour amener le major Calthorpe à une rétractation

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volontaire, mais sans succès. La publication du livre de M. ifinglake, dans lequel le récit du major va peut-être trouver place, étant venu donner un surcroît de fâcheuse importance à une question que l'honneur de lord Cardigan ne lui permet pas de laisser dans les nuages, Sa Seigneurie a pris le parti de s'adresser à la Cour du Banc de la Reine, et la chose ne tardera pas à être jugée.

Inutile de dire que tout ceci a fait grand bruit dans l'armée, dans les salons, dans les clubs. J'ai entendu parler pour. J'ai entendu parler contre. Attendons.

Mais quoi? Y a-t-il chance que le problème soit résolu, les juges n'ayant pas plus que les autres mortels le don d'omniscience ? Les témoins que lord Cardigan invoque en sa faveur sont le général Scarlett, le lieutenant général Jenyins, les capitaines Morgan et Smith, le lieutenant Johnson, les sergents Penn et Wightman, etc.. C'est beaucoup certainement-, mais, d'un autre côté, il n'est pas supposable que le major (aujourd'hui lieutenant-colonel) Calthorpe se soit aventuré h affirmer des faits aussi graves^ sans avoir aucune preuve ou, au moins, aucun semblant de preuve à fournir; et ce qui rend cette supposition encore plus inadmissible, c'est le refus formel, persistant, absolu, ^Inexorable, de l'historien militaire, de revenir sur ses. affirmations. 0 redoutable que sais-je !

Encore si c'était la première fois qu'il nous faut gémir sur la non-infaillibilité de cette pauvre muse, Clio ! Mais à combien de braves gens n'a-t-elle pas fait croire ou laissé croire des contes qu'ils s'obstineront à croire jusqu'à la consommation des siècles, et, par exemple, que la bibliothèque d'Alexandrie fut incendiée par Omar; que Kosciuszko, vaincu à Macijowice, s'écria : Finis Poloniœ; que Gambronne, à Waterloo, refusa de se rendre, en style pompeux, en style

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de cirque olympique; que mademoiselle de Sombreuil, aux journées de septembre, fut forcée de boire un verre de sang; que Robespierre, assiégé à la Commune, se lira un coup de pistolet; que ce fut Louis Blanc qui, en .1848, organisa les ateliers nationaux, — lesquels, et c'est là le plus piquant, furent établis, organisés, malgré lui et contre lui, etc., etc.? Je n'en finirais pas si je voulais citer toutes les énormes erreurs historiques, — c'est anti-liistoriquei? que je devrais dire, — qui ont cours dans le monde, et q!ii forment un trésor de consolations à l'usage de lord Cardigan.

9 mai.

Partialité des classes gouvernantes en faveur des confédérés.

Avant-hier, une députation des Trades'unionistes, accompagnée de M. Bright, est allée présenter au ministre américain, M. Adams, l'adresse qui fut votée, le 26 avril dernier, dans un meeting tenu à Saint-James-Hall.

Ce sera l'éternel honneur de la classe ouvrière anglaise, elle sur qui les conséquences de la guerre d'Amérique pèsent d'un poids si écrasant, de n'avoir pas varié une minute dans le sentiment d'horreur que mérite l'institution de l'esclavage, et dans son opposition à ceux qui ont pris les armes, non-

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