juillet M. Roebuck jugé par M. Punch
Je vous ai rendu compte du procès Zadkiel : Zadkiel a les honneurs de la caricature. Et voici comme. Le dernier numéro du journal charivarique anglais Punch représente, sous le nom de Zadkiel et sous le costume de magicien, un li(mime au geste et au sourire sataniques, tenant sous son bras un rouleau de papier sur lequel sont écrits ces mots : Secrets des rois, des reines et des empereurs. Devant lui sont deux hommes de petite taille et à l'air très-candide : l'un est lord Russell; l'autre, qui a la tête couverte du bonnet universitaire, est M. Gladstone. Ils regardent l'un et l'autre, avec beaucoup d'attention, dans le globe de cristal que vous savez. « Eh bien ! mes enfants, » demande le magicien Zadk.iel, « que voyez- vous? » A quoi M. Gladstone répond : « Je ne vois pas encore la reconnaissance du Sud. » — « Et moi, répond à son tour lord Russell, je vois dans le globe de cristal l'image de notre bon vieux charlatan. » Par une ligne écrite au bas de la gravure, le public est averti que le portrait qu'on a entendu faire n'est pas celui de M. Rœbuck. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, la récente visite de M. Rœbuck aux Tuileries, et ce que cet indiscret personnage est venu dire/ en pleine Chambre des Communes?
Plus amusante encore et plus caractéristique est la gra-
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vure qui s'étale dans le dernier numéro du Punch, et qui, exposée devant la boutique delchaque Newsman, provoque le regard et les éclats de rire de tous les passants. Elle représente l'empereur des Français assis dans un fauteuil, le corps penché en avant. Il tient à la main une coupe pleine de ces petits bonbons qu'en Angleterre on appelle humbugs, — Il importe de savoir que le mot anglais humbug^ trèsdifficile à traduire en français, signifie charlatanisme, farce, hâblerie, ou quelque chose d'approchant. — M. Roebuck, sous la forme d'un petit chien, se lient posé, en chien bien appris, sur ses pattes de derrière, devant Sa Majesté, laquelle prend plaisir à gorger de humbugs l'imprudent caniche. Debout et appuyée sur le dos du fauteuil, l'Impératrice assiste à cette scène; mais enfin, prise de compassion pour la* pauvre petite bête, elle dit à sou époux : a Ah ! mon cher Louis ^ ne le bourrez pas davantage de bonbons. Cesl vraiment cruel. »
Maintenant, si vous réfléchissez que, de tous les journaux anglais, le Punch est celui qui exprime le mieux, sur chaque question donnée, le sentiment populaire, vous saurez au juste ce qu'on pense en Angleterre des rôles respectifs joués par Napoléon et M. Rœbuck dans la fameuse entrevue dont ce dernier a tant parlé et... trop parlé.
Le fait est que M. Rœbuck a commis en cette circonstance une faute qui ne lui sera pardonnée de longtemps.
Qu'il eût proposé de reconnaître le Sud, on ne lui en aurait certainement pas su mauvais gré, au moins parmi les governing classes ; et, quelque singulière que fût une proposition semblable de la part d'un homme qui s'est longtemps posé comme libéral, quelque profond que fût l'abîme qu'elle était de nature à creuser entre lui et ceux de son propre parti, elle lui aurait valu, en tout cas, les applaudis-
sements et les éloges de l'aristocratie, s'il s'était borné là. Mais non : il a voulu tranchei du voyageur-diplomate ; il a voulu, lui qui avait commencé par se faire une réputation de rude tribun, respirer l'air des palais, s'entretenir avec les souverains, interroger leur pensée, recevoir leurs confidences.
Déjà ses anciens amis l'avaient entendu, avec un étonnement mêlé de douleur, se déclarer autrichien, après qu'il eut été admis à faire sa cour à l'empereur d'Autriche. Jugez de leur indignation, lorsqu'il s'est presque transformé en bonapartiste, parce que l'Empereur des Français lui avait accordé l'honneur d'une audience ! Il ne s'en est pas senti d'aise, paraît-il.
Quoi ! vous l'avez vu, grand'mère !
Quoi! vous l'avez vu!
Pourtant, s'il est un homme qui ait insulté Napolé(m, c'est M. Rœbuck ; et voilà ce que, l'autre jour, M. Bright a rappelé en termes brûlants.
Quand M. Rœbuck s'est présenté à l'Empereur des Français et l'a salué jusqu'à terre, comme cela se pratique. Napoléon a dû bien rire à part lui, en se disant : « C'est donc là l'homme qui a prétendu, dans la Chambre des Communes d'Angleterre, qu'un baiser de moi sur la joue de la reine Victoria était une souillure ! »
Il s'est bien vengé, certes, s'il est vrai qu'après s'être ouvert à M. Rœbuck de ses démarches auprès de l'Angleterre pour amener la reconnaissance du Sud, il l'ait encouragé à l'indiscrétion, en l'autorisant à tout dire, et à tout dire publiquement. C'est ce que M. Rœbuck n'a pas manqué de faire, et le voilà embourbé.