‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 76 sur 95 · CLXXI · texte numérisé non relu

CLXXI

4 juillet.

Il doit être, je suppose, bien doux de s'endormir dans ce que Camille Desmoulins appelle « Je lit plein de songes de la superstition », puisque, en tout temps et en tout pays, le nombre est si grand de ceux qui s'y couchent.

En France, dans cette patrie de l'esprit, le dix-huitième siècle ne nous montre-t-il pas combien est considérable la place que l'histoire. est forcée de donner à la folle du logis? S'il y eut jamais un siècle raisonneur , ce fut le dix-huitième siècle. Quelle croyance, à part la croyance en Dieu, y échappa au terrible scalpel de Voltaire? Quels rudes coups tous les cultes, sauf celui de la raison pure, n'y reçurent-ils pas de la main des fameux convives du baron d'Holbach : Diderot, Boulanger, Helvétius, Roux et tant d'autres? Et pourtant on aurait de la peine à citer une époque où la superstition ait exercé son empire d'une manière plus impérieuse et plus décisive. Oui, au moment même où tous les échos

de l'Europe allaient retentir du formidable éclat de rire de Voltaire , le comte de Saint - Germain venait dire : ce J'ai vécu plusieurs vies; je suis immortel ; j'ai connu Jésus- Christ; François P' était fort de mes amis, » etc., etc. Et il acquit de la sorte, ce comte de Saint-Germain, une influence €onsidérable. Madame de Pompadour le prit en grande affection. Louis XV s'enfermait volontiers avec lui et passait dans sa compagnie des heures entières; le duc de Ghoiseul, quelque porté qu'il fût à poser comme le Richelieu des esprits forts, se vit contraint de ménager Saint-Germain, lequel fit un peu peur à Voltaire lui-même. Comment n'aurait-on pas cru au très-aimable, très-spirituel, très-intelligent Saint- Germain, lorsqu'on croyait à ses domestiques, se donnant, eux aussi, pour des êtres surnaturels? Un jour qu'il racontait les détails d'une de ses entrevues avec Jules-César, une des personnes présentes s'adressa au valet de Saint-Germain pour obtenir l'explication de je ne sais plus quelle circonstance du récit. « Pardon, monsieur, » répondit gravement le valet, «j'ignore complètement ce qui se rapporte aux relations de Jules-César avec mon maître, n'étant au service de M. le comte que depuis environ cinq cents ans. » Or, beaucoup trouvaient cela, sinon tout simple, au moins fort croyable.

Et Cagliostro donc! ce Cagïiostro qui parcourut d'un pas si triomphant la carrière où Saint-Germain l'avait précédé! Ce Cagliostro qui, à Paris, dans sa maison rue Saint-Claude, habitée depuis par Barras, fit un si grand nombre et un nombre si varié de miracles, changeant en or fin le métal le plus grossier, prédisant l'avenir, évoquant toutes sortes de spectres, guérissant toutes sortes de maladies, rendant gratis la santé de l'âme et celle du corps à des personnes de toute condition : princes, grands seigneurs, grandes dames, généraux et soldats, marchands, ouvriers, moines, courtisans,

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domestiques! De la puissance qu'il exerça, de l'incomparable popularité dont il lui fut donné de jouir, il existe des témoignages innombrables et absolument sans réplique. Presque pas de dame de la cour, à cette époque, qui n'eût le portrait de Cagliostro gravé sur son éventail, et dans combien de palais ne vit-on pas alors son buste en bronze ou en marbre , avec cette inscription : Le divin Cagliostro ! Les nobles remplissaient son antichambre ; le peuple assiégeait respectueusement sa porte; le duc de Luxembourg s'honorait de son amitié; le célèbre naturaliste Ramond ne parlait de lui qu'avec un mélange de vénération et de terreur; bref, s'il se trouva compromis dans le procès du collier de Marie-Antoinette, procès qui, par parenthèse, fut pour lui l'occasion de son plus éclatant triomphe, ce fut par suite de l'irrésistible ascendant qu'il avait acquis sur le cardinal prince de Rohan.

Était-ce donc que le vent était à la superstition ? Mais c'était précisément le temps où Helvétius traitait de supposition la croyance à l'existence de l'âme ; où Diderot affirmait qu'on peut communiquer la pensée à la matière; où Boulanger regardait l'histoire comme un royaume fantastique peuplé de mythes; où le savant chimiste Roux cherchait à tirer de l'analyse des corps la preuve qu'il n'y a pas de Dieu ; où d'Holbach enfin publiait son Système de la nature.

Et ce qu'il y a de singulier, c'est que d'Holbach, le sceptique des sceptiques, était, pour les choses ordinaires de la vie, aussi crédule qu'un enfant; Grimm prétend même, dans sa Correspondance^ que, lorsqu'on hésitait à croire, devant le baron, une histoire bien ridicule ou une nouvelle qui paraissait sans fondement, il se fâchait tout rouge.

Vous me demanderez peut-être où je veux en venir avec ce long préambule et de quel livre ceci est la préface. Ceci, monsieur, est pour rendre un peu moins inintelligible à vos

lecteurs ce que j'ai à leur dire d'un procès qui vient d'avoir lieu et qui montre jusqu'à quel point l'amour du merveilleux, la foi à l'impossible, le culte de l'absurde, ont trouvé moyen de se développer en Angleterre , à l'ombre du libre examen et sous le règne de la raison.

Je dois vous avertir tout d'abord qu'il ne s'agit pas de tables tournantes. Et pourtant, Dieu sait que le succès ne leur a pas manqué dans ce grave pays ! Si M. Home n'a pas eu trop à se plaindre de son séjour en France, il n'a, certes, qu'à se féliciter du séjour qu'il a fait en Angleterre.

Dans une foule de salons, il n'a eu qu'à paraître pour faire saluer son pouvoir sur le monde invisible, et il a pu dire comme César : Vent, vidi^ vici. Je vous étonnerais si je vous nommais par leur nom les intelligences qu'il a rangées sous sa loi et les âmes qu'il a conquises en employant les esprits à faire tourner, sauter, trépigner et danser des tables; à nouer des mouchoirs sous les dites tables; à les suspendre en l'air; à pousser des canapés d'un bout de la chambre à l'autre; à taquiner les personnes présentes en leur pinçant le mollet ou le genou ; — car il est à remarquer que les esprits ne se piquent pas d'être des philosophes, des personnages graves, et d'entretenir avec l'humanité visible des rapports d'un caractère sérieux ; non, ce sont de petits espiègles, qui se plaisent à jouer mille tours d'écolier à la pauvre humanité visible , sans s'inquiéter de l'opinion défavorable que cela peut nous donner du monde d'au delà. Imaginez, par exemple, un mouchoir, que personne ne tient, se mettant à voler comme un oiseau et allant moucher une vieille dame, au moment où elle s'y attend le moins. Si c'est pour cela qu'il y a un autre monde, ce n'est vraiment pas la peine.

Quoi qu'il en soit, M. Home, à Londres, a merveilleuse- T. iir. 21

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ment pris dans de certains cercles. Il a été religieusement admiré par des hommes qui ont de l'esprit, du bon sens même, et qui ne parlent jamais sans rire du saint Janvier des Napolitains. Il a fait fureur parmi les dames non dévotes. Un de mes amis, Anglais, littérateur fort distingué, qui gouverne, en général, son imagination à la façon dont un bon cavalier gouverne sa monture, publia, il y a quelques mois, dans le Cornhill Magazine^ un article où il racontait avec une candeur au-dessus du soupçon les merveilles dont Home l'avait rendu témoin, merveilles dont ce dernier a lui-même, depuis, écrit l'histoire détaillée. Cagliostro eut cette bonne fortune de prédire la chute de la Bastille : Home jusqu'ici n'a rien prédit, que je sache; n'importe, la crédulité anglaise se contente à moins de frais.

Mais que les tables, quand elles sont lasses de tourner, prophétisent, et que les esprits frappent, et que ceux-lii même s'obstinent à y croire qui, ayant demandé à V esprit d'un célèbre grammairien anglais s'il était bien lui, l'ont entendu répondre : « / is : Je l'est ; » ce n'est point là ce qu'il importe de signaler. En quoi ces folies sont-elles plus anglaises qu'américaines, allemandes ou françaises? Les tables tournantes et les esprits frappeurs sont une épidémie, une mode : comment échapper à une maladie épidémique? Et quel courage ne faut -il pas pour braver la mode ? Je laisse donc là ce genre de merveilles. Ce que j'entends vous signaler, c'est une manie de superstition d'un caractère moins transitoire, moins iashionable ; et je vous dis qu'on compte par milliers en Angleterre les diseurs et les diseuses de bonne aventure, les tireuses de cartes, les astrologues de village et même de grande ville, les sorciers, les sorcières, les prophètes; et j'ajoute que tout ce monde-là fait d'excel- • lentes affaires, tant est considérable le nombre des dupes.

L AMOUll DL MKUVEII.LELX EN ANGLETEKRE 823

Je ne puis guère parler de ce qui a lieu en province à cet égard que d'après les comptes rendus judiciaires qui viennent de temps en temps éclairer ce côté curieux de la vie anglaise; mais il est à ma connaissance personnelle qu'il existe dans Londres une incroyable multitude de repaires affreux où de vieilles femmes, aussi laides, aussi décrépites, aussi sales et aussi louches que le comporte l'emploi, font savoir à madame une telle l'époque précise à laquelle il lui sera donné de revoir son mari, qui est en mer, et à mademoiselle une telle qu'elle peut sécher ses pleurs, qu'on l'aime toujours et que la brouille ne durera pas.

Bon! j'oubliais que j'ai h vous raconter comme quoi un brave amiral vient d'être condamné à vingt shellings de dommages-intérêts, pour avoir traité un peu légèrement la réputation d'un savant qui lit dans le livre étincelant des astres, tire des horoscopes, possède une boule de cristal où l'on voit tantôt Eve, tantôt saint Luc, tantôt Titania, que sais-je encore? Et notez bien que cet illustre astrologue, autrefois simple lieutenant de vaisseau, vous initie aux lois de la destinée à tant par tête. C'est une plaisante et instructive histoire, je vous jure.

Wallenstein, l'illustre Wallenstein, le grand rival de Gustave-Adolphe, croyait aux astrologues. Schiller, dans sa belle Histoire de la guerre de Trente ans^ le représente consultant Zéni, son maitre en astrologie, à la veille de chaque bataille. Je m'étonne que le lieutenant de marine Morrisson ne se soit pas placé sous l'invocation d'une aussi haute

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autorité ou d'une autorité de semblable poids, dans le procès qu'il vient d'intenter à l'amiral Belclier.

■ Ce Morrisson, ayant servi d'abord dans la marine royale, et ayant été employé ensuite à la garde des côtes, avait eu, paraît-il, pendant sa vie' de marin, tout le loisir nécessaire pour bayer aux corneilles et regarder les astres. Retiré du service, il crut bien faire en mettant le public dans la confidence du résultat merveilleux de ses études, et lança en conséquence un almanach astrologique, sous ce litre imposant : « Almanach de Zadkiel. »

Là les positions respectives de Jupiter, de Saturne, d'Uranus et des autres planètes servirent à annoncer les dangers qui, dans telle ou telle année, tel ou tel mois, menaçaient les plus importants personnages de l'Angleterre : lord Palmerston, lordBrougbam, etc., etc.

On y lut ceci, par exemple : « Nativité de lord Palmerslon. — Il y a lieu de craindre que le pays ne soit privé des services du noble lord quand il aura atteint sa soixante-dixhuitième année. Comme nous ne connaissons pas exactement l'heure de sa naissance, une erreur de quelques mois est possible; mais si le noble lord gagne sans encombre le milieu de mars 1862, il aura contre lui une combinaison bien fatale d'influences adverses. »

Des prophéties d'un style aussi précis ne faisaient pas, comme vous le pensez bien , courir de grands risques au prophète. Il avait prédit la mort de lord Brougham, — on le croyait du moins. Lord Brougham s'étant avisé de ne pas mourir, et le prophète ayant été pris à partie : « Je n'ai jamais prédit la mort de personne, répondit-il, j'ai seulement prédit qu'à telle époque tel personnage pourrait être en danger de mort. » Ce n'était pas s'exposer outre me-

sure à être démenti par révénement. Les astres sont de bonne composition.

L'Almanach de Zadkiel, ai-je besoin de le dire ? fit son chemin.

Si Peau d'Ane m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême.

Mais le succès de son almanach ne suffisait pas à l'ambition de notre prophète.

Entre autres miracles accomplis par Cagliostro dans le dix-huitième siècle, on cite celui ci : il plaçait une carafe de cristal devant une petite orpheline de sa connaissance, — les enfants sont innocents, et l'innocence est requise en ces sortes d'opérations, — puis il disait : « Voyez ce que vous voyez. » Là-dessus, l'innocente enfant ne manquait jamais de voir à travers la carafe toutes sortes de scènes extraordinaires, lesquelles se passaient, les unes dans le présent, mais en des contrées lointaines, les autres dans l'avenir. Les bonnes traditions ne se perdent pas : celle-ci a survécu. La célèbre lady Blessington possédait, parmi beaucoup de curiosités du même genre, un globe de cristal qui, lors de la vente des meubles de Gore-House, se trouva émigrer dans la boutique d'un marchand de bric-à-brac. Ce fut là que Zadkiel découvrit l'objet sacré, qu'il s'empressa d'acquérir; et, comme il avait un fils et un neveu, assez jeunes l'un et l'autre, et l'un et l'autre doués d'une îime assez pure pour qu'Orion n'hésitât point à les favoriser de ses révélations les plus précieuses, le globe de cristal contemplé par eux fit merveilles. Ils y aperçurent notre mère Eve -, ils y aperçurent Titania montée sur un chariot ; ils y aperçurent les apôtres, et plus particulièrement saint Luc, sans qu'on sache pourquoi saint Luc avait tant d'envie de se montrer. De ces

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apparitions, une des plus frappantes fut celle de Judas Iscariote. L'x\lmanach de Zadkiel rendit compte de ce fait notable dans les termes que voici : « Judas Iscariote apparaît. Il est très-malheureux. Il a vendu Jésus-Christ. Il est en enfer. Il désire sortir du cristal. Il sera plus heureux après dimanche prochain. »

Ceci vous indique que, dans la boule de cristal en question, les apparitions parlent, et vous allez certainement me demander si on les entend parler. Oh! pour cela, non : dés bandes de papier où sont écrites les paroles leur sortent de la bouche, voilà tout. Vous souhaiterez aussi d'apprendre, j'imagine, en quelle langue ils s'expriment. Interrogé à cet égard, le lieutenant Morrisson a formellement déclaré que la mère du genre humain s'exprimait en anglais. C'est aussi la langue dont s'est servie Titania, qui, d'après cela, est bien telle que Shakespeare l'a décrite. Et saint Luc? La question ici était d'un intérêt suprême, le point de savoir en quelle langue l'évangile de saint Luc fut écrit ayant été le sujet d'une immense controverse, sans conclusion jusqu'à ce jour. Grâce au ciel et au lieutenant Morrisson, ce problème a cessé d'en être un : dans le globe de cristal, saint Luc n'a parlé qu'anglais.

— Mais je vous entends d'ici vous écrier, presque en colère : « Eh ! que nous importent ces balivernes? A quoi- bon tout ceci? » A quoi bon ? Attendez. Tout ceci fait partie de l'histoire du genre humain au dix-neuvième siècle ; car vous vous trompez fort, si vous vous figurez que ces puérilités prodigieuses n'ont mis en jeu que la crédulité de quelques hommes sans culture et de quelques vieilles idiotes. Non pas, s'il vous plaît. Lord Harry Vane, lord Effingham, le vénérable archidiacre Robinson, l'évêque de Lichfield, lady Egerton de Tatton, la marquise d'Aylesbury, lord William

€raham, lord Wilton, le colonel Phipps, lady Erroll, le baron Briinnow,

J'en passe, et des meilleurs,

tels sont les personnages qui n'ont pu vivre sans s'assurer des propriétés merveilleuses du globe de cristal. Brave amiral Belcher, merci. Quel service votre rudesse de marin n'at-elle pas rendu à l'bistoire? Si, en attaquant Zadkiel dans le Daily Télégraphe vous ne vous étiez pas attiré un procès, jamais nous n'aurions su jusqu'où la crédulité peut aller dans le monde des fashionables. L'amiral Belcher avait publiquement accusé d'imposture l'auteur de l'Almanach de Zadkiel : c'est pour répondre à cette accusation et établir qu'il montrait son globe de cristal gratis, que le lieutenant Morrisson a cité comme témoins les personnages dont je viens de donner la liste : heureuse circonstance à laquelle nous devons cette amusante et instructive révélation ! Ils auraient bien voulu soustraire leurs noms au jour de la publicité, et ils y auraient réussi s'ils n'avaient eu à compter, pour cet effet, que sur la complaisance du Times ; mais d'autres journaux ont pensé avec raison que la mission de la presse n'est pas plus de cacher les faiblesses des grands (]ue leurs fautes, quand ces faiblesses tombent naturellement sous l'empire de sa juridiction.

Au nombre des incidents du procès, il en est un que je ne dois pas oublier. Une dame d'un certain âge, ayant été intwrogée sur ce qu'elle avait vu dans le globe de cristal, a répondu : « J'ai vu un homme couvert d'une armure, et ayant un casque sur la tête; près de lui était une dame vêtue d'une robe couleur de rose, et dont la tête reposait sur l'épaule du guerrier. » Vous devinez les éclats de rire.

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On lui a demandé alors si elle savait quel était cet homme couvert d'une armure, sur quoi elle a déclaré tenir du lieutenant Morrisson que c'était « l'esprit du cristal». Et les rires de redoubler. « Étes-vous un médium? » — « Non, je n'ai pas cet honneur. » (Grande" hilarité.) L'avocat Ballantine, présentant à la dame dont il s'agit le globe mystérieux, et l'invitant à y regarder, elle, indignée : « Ceci est trop solennel, monsieur. »

Un autre dame, lady Egerton de Tatton, a déposé comme ({uoi on lui avait affirmé qu'elle avait dans le globe soixantedix anges gardiens. « C'est beaucoup, » avait-elle observé timidement. « Oh! » avait aussitôt répliqué l'enchanteur, «il y a des personnes qui en ont bien davantage. »

Voilà, Monsieur, quelques-unes des choses qui se passent à Londres, la ville la plus intelligente d'un des plus intelligents pays du monde, en ce siècle dix-neuvième !

Toutefois, le dirai-je? je trouve fort juste le verdict du jury, condamnant l'amiral Belcher à vingt shellings d'amende. La question, en effet, était de décider, non pas si l'astrologie était une science, et si les prophéties de Zadkiel s'étaient, oui ou non, réalisées, et si saint Luc avait bien réellement honoré le globe de cristal de sa présence, mais si le lieutenant Morrisson avait mérité l'accusation d'imposture lancée contre lui. Or, à cet égard, rien n'a été démontré, et le jury ne s'est pas cru autorisé à conclure de l'absurdité à la fourberie.

Pour que l'amour du merveilleux ne se retirât pas avec les honneurs de la guerre, le jury a condamné l'amiral à une amende presque insignifiante; mais il l'a condamné, après tout, pour maintenir le droit de chacun à être absurde. Rien de plus sage qu'un pareil jugement. Où en serions-

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nous, grand Dieu ! s'il suffisait d'être sottement crédule pour encourir la réputation de menteur?

Aussi bien, que de choses d'»abord tournées en ridicule ont fini par être acceptées comme autant de vérités incontestables ! Combien de fois le fou d'hier n'est-il pas devenu le philosophe du lendemain? L'essentiel, c'est que la pensée, même lorsqu'elle extravague, soit protégée, non-seulement contre toute persécution matérielle, mais encore contre toute persécution morale. Ayons la liberté d'avoir tort, pour qu'on ne nous dispute pas la liberté d'avoir raison.

5 juillet.

Où les Anglais voient le danger.

« Que gagnerions-nous à faire la guerre aux Russes, eî que ne risquerions-nous pas d'y perdre ? » Voilà le mot qui est ici sur presque toutes les lèvres, dans les cercles de gens d'affaires, dans les salons de l'aristocratie, dans les clubs, partout où la politique se mesure avec un autre compas que celui de la justice absolue.

Tl y a eu des réunions où l'on a très-résolûment sonné du clairon, c'est vrai; et s'il fallait juger des dispositions belliqueuses de l'Angleterre par le meeting qui s'est tenu dernièrement à Saint-James-Hall, sous la présidence de sir John

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Shelley, meeting auquel assistaient six représentants de la classe ouvrière de Paris, accourus tout exprès, on n'attendrait plus ici que le signaWavancer. Malheureusement, les meetinsfs dont il s'agit sont des meetings recrutés dans l'atelier; et l'opinion de l'atelier en Angleterre, dans l'aristocratique Angleterre, n'est pas ce qui décide des destinées du peuple. Quelle est la pensée des classes gouvernantes? voilà le point essentiel à connaître.

Eh bien, si je ne me trompe, la pensée des classes gouvernantes est :

Que, pour l'Angleterre, le vrai danger est sur les bords de la Seine, non sur les bords de la Neva ;

Que, s'il importe d'avoir l'œil sur Saint-Pétersbourg, il importe bien plus encore d'avoir l'œil sur Paris;

Que l'abaissement de la Russie serait l'élévation de la France ;

Qu'entre la Pologne et la France il existe des liens sacrés, des liens désormais impossibles à rompre, et qui le seraient surtout si la première devait sa délivrance aux armes victorieuses de la seconde ;

Que la Pologne reconstituée serait, par conséquent, la plus éclatante à la fois et la plus solide des conquêtes que pût faire l'influence française ;

Que l'Angleterre ayant abandonné, par le traité de Paris du mois de mars 1856, le droit de visite, son grand moyen de prendre la Russie à la gorge, elle devrait s'attendre à jouer, dans la guerre en question, si elle s'y laissait entraîner, un rôle subalterne, humiliant pour son drapeau;

Et enfin, que si la Prusse, comme on pouvait le prévoir, faisait cause commune avec la Russie, l'Angleterre se trouverait avoir dépensé son or et troublé son commerce pour

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aider les baïonnettes du second empire à se hérisser le long du. Rhin. ^^

Aussi le Times n'est-il palftOTRle présenter toute l'affaire comme un complot de la France, et ses arguments reviennent, en somme, à mettre Raton en garde contre Bertrand.

A la vérité, \eMorning Post, aujourd'hui même, y trouve à redire. Le journal de lord Palmerston, s'essayant à la raillerie, reproche au Times de vouloir s'endormir comme la Belle dans le bois, sans songer au moment inévitable où ce sommeil sera interrompu par la Bête. Mais à quoi conclut le Morning Posl?

Autant que le Times ^ il redoute la guerre, quoique avec moins de répugnance à en subir les horreurs, si la fatalité venait à parler.

Le bruit a couru qu'entre lord Palmerston et lord Russell, l'accord, sur la question de Pologne, n'était point parfait, le premier ministre envisageant, dit-on, la possibilité d'une guerre avec une sérénité que n'aurait pas le ministre des affaires étrangères. L'article que le Morning Post publie aujourd'hui tendrait à prouver que ces rumeurs ne sont pas sans fondement. Mais l'argument au moyen duquel le Morning Post combat la politique de l'abstention est caractéristique : « L'alliance avec le gouvernement français, dit-il, nous donne le droit et le pouvoir de contrôle, tandis que, si nous nous tenons à l'écart, nous pourrions bien perdre le droit d'intervenir, au dernier moment, pour mettre obstacle à des arrangements peut-être fort désagréables et fort désavantageux à l'Angleterre. »

Ainsi, ce qu'il y a au fond de la pensée, même de ceux qui ne demandent pas qu'on s'isole de la France, c'est une défiance profonde du gouvernement français; et s'ils se ré-

signent d*avance à courir avec lui, en cas de force majeure, les chances d'une guerre, g]est précisément pour être mieux en mesure de le contenir tPbp^esoin, de l'entraver.

En réalité, je crois que l'Angleterre, — l'Angleterre des classes gouvernâmes^ — est désolée du tour qu'ont pris les choses, par suite de la politique incertaine et contradictoire de lord Russell. Le mot qui résume toutes les critiques qu'il est permis d'adresser et qu'on adresse à cette politique est celui de M. Horsman : « Nous avons trop fait ou nous n'avons " pas l'ait assez. » Tout ce qui était de nature à exaspérer la Russie, lord Russell l'a dit ; et tout ce qui était de nature à l'enhardir, il l'a dit aussi. Il a froncé le sourcil, en protestant de son insurmontable aversion pour les querelles. Il a levé le bras, en affirmant qu'il était bien résolu à ne point frapper. Hardi et timide, menaçant dans les prémisses et humble dans les conclusions, il n'a rien exigé de la Russie qu'il ne l'ait encouragée lui-même à refuser net. Faut-il s'étonner si ce mélange extraordinaire d'exigences hautaines et de déclarations ultra-pacifiques a exalté l'orgueil du peuple russe outre-mesure; si les rapports qui nous viennent de la Russie nous montrent les habitants de la capitale et ceux des provinces cherchant des armes, les volontaires accourant, les prêtres soufflant la flamme d'un patriotisme sauvage, et le gouvernement s'autorisant de l'ardeur qui embrase les âmes autour de lui pour le prendre de haut avec les puissances intervenantes ? Chose singulière ! C'est le pouvoir qu'il s'agissait de placer sous le coup d'une menace, qui semble aujourd'hui menacer! Les rôles sont intervertis. 0 diplomatie, voilà de tes coups !

Et ce qui ajoute à l'imbroglio, c'est l'opposition que rencontre chez les Polonais eux-mêmes, que dis-je? surtout chez les Polonais, l'idée d'une intervention.

ou LES ANGLAIS VOIENT LE DANGER 333

Ce qu'ils demandent, cyj||jt^est que, directement ou indirectement, avec ou s^^^^Bi%-on n'aide pas, contre eux, leurs oppresseurs. C^P^neur faut, ce n'est assurément pas une reconnaissance nouvelle de ces traités de Vienne qui consacrèrent le vol de la Pologne, avec la complicité de l'Europe officielle, et par qui la violence sur une grande échelle devint partie du droit public des nations !

« Que les gouvernements qui eurent la main dans le traité de Vienne déclarent solennellement, déclarent en commun, que, ce traité ayant été violé, ils retirent, en ce qui nous concerne, la sanction qu'ils lui avaient donnée : nous ne voulons pas autre chose. » Ainsi s'est exprimé le prince Zamoïski dans le meeting de Saint-James Hall.

Et cette marche est celle que l'Angleterre, elle aussi, voudrait que ses ministres eussent suivie. Mais n'est-il pas trop tard pour cela, maintenant ? Il y a des situations fatales, et le Times était de cet avis sans doute, lorsqu'il y a quelque temps il disait : « Si nous avançons, c'est la guerre ; si nous reculons, c'est le déshonneur »

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