M. ROEBUCK JUGÉ PAR M. PUNCH
les partisans du Sud voudraient voir la proposition retirée pour n'avoir pas à voter contre, tandis qu'au contraire les partisans du Nord voudraient la voir maintenue, sûrs qu'elle sera rejetée.
C'est là ce que la séance d'avant-hier a rendu manifeste. M. Fergusson, bien connu pour ses sympathies en faveur du Sud, a vivement adjuré M. Rœbuck de se désister, dans l'intérêt même de la cause qu'il brûle de servir. Et, d'un autre côté, M. Forster, un des partisans les plus déterminés du Nord, a insisté très-fortement sur la nécessité de trancher ce nœud de la reconnaissance par un oui ou par un non, et cela sans plus tarder.
Mais M. Rœbuck n'a plus seulement la cause du Sud à plaider; il faut qu'il plaide la sienne propre, et il n'entend pas en laisser échapper l'occasion. Sa véracité a été mise à une épreuve dont il tient naturellement à sortir victorieux, d'autant qu'il a pour lui le témoignage de son compagnon de voyage, M. Lindsay. « Ce que M. Kœbuck a rapporté est pai faitenient vrai, et nest que trop vrai. » Ainsi s'est exprimé M. Lindsay dans la séance d'avant-hier. Ai-je besoin de mettre en relief le sens et la force de ce nest que trop vrai?
Lord Palmerston, dans sa tendre sollicitude pour l'honneur des têtes couronnées, redoute fort l'éclat d'un démenti donné au Moniteur. Les efforts qu'il a faits vendredi dernier pour engager M. Rœbuck à laisser tomber l'affaire, étaient d'un pathétique grotesque. Il tenait tant à toucher M. Rœbuck, qu'il l'a appelé jusqu'à satiété « mon honorable ami », faisant sonner bien haut l'inconvénient d'amen«^r l'Empereur des Français à se repentir de l'accueil courtois qu'il a coutume de faire aux étrangers, et insistant trop sur ce qu'il peut laisser échapper dans V abandon de la
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conversation. Mais M. Rœbuck, contre qui la presse anglaise épuise depuis quelques jours toutes ses flèches, n'est pas homme à s'ofTrir en victime expiatoire. S'il parle, ce sera fort amusant.
14 juillet.
C'en est fait : M. Rœbuck est devenu l'homme aux concessions. Tearem, le redoutable Tearem, s'est apprivoisé au point de n'être plus reconnaissable. Est-ce que par hasard M. Punch avait raison, lorsque, l'autre jour, il le représentait sous les traits d'un doux petit caniche, posé gentiment sur ses pattes de derrière, et avalant avec une gourmandise naïve certains bonbons de digestion difficile?
Avant la séance d'hier, il y avait encore quelques personnes, de celles qui ne croient pas aux métamorphoses soudaines, que rien au monde n'aurait amenées à douter du caractère intraitable des vertus de M. Rœbuck. « Il a faibli un instant », disaient- elles, « c'est vrai. Homère s'endort, et le soleil a des éclipses; mais attendez, attendez! Vous verrez si c'est impunément qu'on nie la véracité de M. Rœbuck, et s'itest d'humeur à se laisser donner un démenti en face
parle Moniteur de l'Empire. Moins il a réussi dans son rôle de confident, plus il va jeter d'éclat en revenant à sa vocation véritable. Préparez-vous à des explications tragiques. Lundi prochain sera un grand jour. »
Oui, voilà ce que disaient ceux qui ne voulaient à aucun prix cesser de croire à M. Rœbuck. ^
Et, de fait, la séance de vendredi dernier semblait leur donner raison. .
Dans cette séance, lord Palmerston avait fait des efforts inouïs pour signaler à M. Rœbuck le danger de contredire les puissants de la terre; pour lui montrer les avantages et le côté héroïque de l'abstention: pour le convaincre de la nécessité de laisser tomber celte affaire [to drop ihemalter). Il lui avait adressé les adjurations les plus vives, en termes qui auraient touché un cœur de pierre. Il lui avait passé la main sur le dos d'une manière si caressante qu'elle paraissait irrésistible. Il n'avait cessé de l'appeler « mon ami », « mon honorable ami » , « mon honorable et savant ami » . Soins inutiles ! M. Rœbuck avait proclamé sa véracité à l'épreuve ; il avait appelé à cet égard la terre en témoignage: il devait à la terre de ne pas souffrir que le moindre nuage restât dans l'esprit des hommes, sur l'exactitude de ses affirmations; et la journée d'hier était celle où la vérité devait apparaître, à la lueur des éclairs. ^
Aussi, il fallait voir l'empressement du public, hier, 13 juillet 1863 ! Il y avait foule à la Chambre des Communes. On se promettait un si charmant scandale !
Que vous dirai -je? De mémoire d'homme il n'y eut désappointement pareil. Que la terre entière en pense ce qu'elle voudra; mais depuis que M. Rœbuck fréquente les cours, il a appris le devoir des réticences. C'est bien assez que son inexpérience d'amateur diplomate lui ait fait com-
mettre, à son retour de ParLs, une énorme indiscrétion : il n'entend pas l'aggraver par une revendication de son honneur, qu'on trouverait inconvenante dans le monde des chancelleries. Ayant commis la faute de parler quand il fallait se taire, il la réparera en se taisant quand il faudrait f^ parler.
Hier donc, .si M. Rœbuck a parlé, c'a été simplement pour nous prévenir qu'il ne parlerait point. Pas un mot n'est tombé de sa bouche qui eût trait à son entrevue avec l'empereur des Français, cette entrevue dont il s'était si fort hâté de dévoiler les mystères; pas un mot n'est tombé de sa bouche dont on pût s'offenser aux Tuileries ou dans les bureaux du Moniteur, Aux démentis dont on s'est armé ici contre lui avec tant de cruauté, il n'a opposé que celte majestueuse réserve dans laquelle ont coutume de s'envelopper les maitres de nos destinées. Qu'on dise encore qu'il n'a pas gagné ses éperons de diplomate î Évidemment, il veut pouvoir revenir à la cour, et il sent ce qu'on doit respecter quand on tient à se présenter au palais, sans risquer de s'entendre dire, — selon le mot de M. Lindsay : — « L'empereur n'est pas chez lui. »
Il est vrai qu'un grand inconvénient est attaché à cet avantage. Quel poids aura désormais la parole de M. Rœbuck, s'il en fait lui-même si bon marché? Mais, je le répète, l'important est qu'il ne perde pas ses entrées à la cour; et quand je me hasarde à exprimer cette opinion, savez-vous sur quoi je me fonde? Sur un très-intéressant récit que M. Lindsay, son compagnon de voyage et son introducteur, a bien voulu nous faire dans la séance d'hier.
Voici , d'après M. Lindsay, comment les choses se seraient passées, à l'origine.
Le bruit s'étant répandu que l'empereur des Français
avait changé d'idées relativement à la reconnaissance du Sud, M. Rœbuck, avant de proposer à la Chambre des Communes de voter cette reconnaissance, voulut savoir au juste à quoi s'en tenir sur les dispositions de l'empereur. Informé des relations personnelles qu'avait avec Napoléon ÏII M. Lindsay, il écrivit à ce dernier pour lui demander s'il n'y aurait pas moyen de vérifier ce qu'il y avait de vrai ou de faux dans les rumeurs qu'on faisait courir, ajoutant qu'il désirait vivement, lui Rœbuck, voir l'Empereur et s'assurer lui-même de la vérité. Pour qui se rappelle le langage que M. Rœbuck s'est permis quelquefois d'employer, en pleine Chambre des Communes, à l'égard du chef de l'État en France, l'audace d'un semblable désir est une chose absolument inconcevable. Mais passons. M. Lindsay, sur la requête de M. Rœbuck^ s'enquit par lettre de ce qu'il s'agissait de vérifier, et reçut une réponse écrite portant que les idées de l'Empereur en ce qui touchait la reconnaissance du Sud étaient toujours les mêmes, et que si M. Rœbuck venait à Paris,, on le recevrait avec plaisir. M. Lindsay envoya cette réponse à M. Rœbuck, en le prévenant qu'il était autorisé à Ja dire à la Chambre des Communes dans le cas où il y serait fait allusion à la rumeur en quesiion ; à quoi M. Rœbuck répliqua qu'une lettre ne suffirait peut-être pas; qu'il tenait à s'assurer lui-même du fait, et que la €hambre le croirait. Vainement M. Lindsay le pria-t-il d'observer qu'une audience n'était nullement nécessaire ; que la Chambre ajouterait foi au contenu de la lettre, si elle lui était^ lue ; M. Rœbuck insista. Vous connaissez les suites.
D'après cela, n'est-il pas manifeste que «M. Rœbuck est tourmenté de la démangeaison d'entrer en rapports directs avec les souverains? Décidément, je ne crois plus aux c< paysans du Danube » .
344 LETTRES SUR l'aXGLETERRE (1863)
Au reste, son noviciat coûj^ra cher à M. Rœbnck, et déj^l peut avoir un avant-goût de la confraternité qui règne entre diplomates. Lord Palinerston l'ayant appelé, vendredi dernier, « mon honorable ami, mon honorable et savant ami », lui — tant il s'est mis vite au courant des usages du grand monde ! — il a cru devoir rendre à lord Palmerston politesse pour politesse, et il a, en conséquence, déclaré qu'il retirait sa motion, « sous l'empire d'un sentiment de « profond respect pour le noble lord ».
C'était justement là que « le noble lord » l'attendait. La motion une fois retirée, les ménagements prescrits par les habitudes diplomatiques devenaient inutiles, et le « noble lord » a aussitôt donné à son « honorable et savant ami » Ja plus rude leçon que jamais écolier en faute ait reçue de son magister : « Apprenez, lui a-t-il dit. que votre conduite a été très-irrégulière (most irreguïar). Le seul souverain de qui le Parlement britannique ait à recevoir des messages, est le souverain du Royaume-Uni. Quand il y a lieu à des communications de la part d'un souverain étranger, elles doivent passer par l'intermédiaire des ministres responsables de la couronne. Si la reine d'Angleterre et l'empereur des Français ont quelque chose à se dire, la reine a un ambassadeur à Paris et l'empereur un ambassadeur à Londres... » Cela était déjà assez ilur, comme vous voyez ; mais que vous semble de ce qui suit : « Sans même parler ici de la question constitutionnelle, que j'estime être très-grave, quand il arrive au ministre des affaires étrangères à Paris, ou à mon noble ami qui est à la tête du Foreign-Office, d'adresser une communication à un pays étranger, cette communication est faite par une personne responsable qui doit prendre soin que ce qu'il avance soit la reproduction fidèle de la communication dont il est chargé, de sorte qu'aucun doute
ne puisse s'élever sur l'authenticité d'une déclaration semblable. Mais il n'en va pas de la sorte avec des personnes privées, et j'insiste sur l'irrégularité du procédé dont il s'agit, pour qu'il ne forme pas précédent. »
Voilà ce qu'un amateur-diplomate a chance de gagner, quand il s'avise d'aller sur les brisées des diplomates de profession.
Ainsi, après avoir été vertement attaqué par presque tous les journaux, et turlupiné par M. Punch, M. Rœbuck a reçu le coup de grâce de son « ami » lord Palmerston, qui, pour comble, a prononcé la susdite réprimande au milieu des applaudissements.
Tout ceci, — et je suis de ceux que le caractère et le talent de M. Rœbuck avaient tout d'abord attirés, — ne m'a chagriné que médiocrement. Il est d'un salutaire enseignement que les mauvaises causes portent malheur à ceux qui les embrassent et que la justice se venge de ceux qui désertent son culte.
:M0 LETTRES SUH i/aNGLRTEKRE (1863)
22 juillet.
Politique inconséquente du gouvernement anglais dans la question de Pologne.
« J'ai le pressentiment que cette petite île étonnera le monde», écrivait Jean-Jacques en parlant de la Corse, à une époque où la Corse n'occupait guère plus de place dans l'histoire que sur la mappe. Et c'est ce même Jean-Jacques qui prédisait aux puissances coupables d'avoir avalé la Pologne, qu elles ne la digéreraient pas. La première de ces prophéties s'est accomplie, et nous assistons à l'accomplissement de la seconde.
Comment finira le drame de cet impossible assassinat : l'assassinat de la Pologne ? L'Europe est à cet égard dans une incertitude dont le caractère tourmentant et tragique n'est que l'expiation méritée d'un crime presque aussi noir de la part des gouvernements qui eurent la lâcheté de le souffrir, que de la part de ceux qui eurent l'impudence de le commettre.
Nous l'avons enfin, cette réponse, si impatiemment attendue, de la Russie; et elle ne fait qu'épaissir autour de nous les ténèbres, en attendant la lueur des éclairs. Ne demandez pas quel effet elle a produit en Angleterre.. Eh! quel autre sentiment que celui d'une humiliation profonde pouvait-elle donc y éveiller?
Le comte Russell insistait, comme mesure préliminaire,
POLITIQUE ANGLAISE DANS LA QUESTION DE POLOGiNE 347
sur la déclaration d'un armistice : Pas d'armistice, répond le prince Gortscliakoff.
Le comte Russell proposait une conférence des huit puissances signataires du traité de Vienne : l'idée de cette conférence, le prince Gortscliakoff l'a repoussée avec hauteur ; et ce qu'il propose à la place, c'est l'établissement d'une entente cordiale entre la Russie, la Prusse et l'Autriche, n'admettant ainsi à décider du sort définitif de la proie en question, que les vautours qui se la partagent et n'ont pu réussir encore à la dévorer tout entière.
Quant aux six points, nulle difficulté. Le diplomate russe les déclare, en style d'une politesse ironique, parfaitement conformes aux intentions, déjà manifestées, de son auguste maitre, donnant de la sorte à entendre que c'est à cause de cela seulement qu'on les juge acceptables à Saint-Pétersbourg.
Eu apparence, toutefois, sinon en réalité, il est bien certain que le prince Gortschakoff concède plus de choses qu'il n'en refuse ; et, de plus, il refuse des choses qui, s'il les eût accordées, n'auraient peut-être servi qu'à compliquer la question.
Personne ici n'a cru la proposition d'un armistice sérieuse. Le comte Russell a presque avoué qu'un armistice était impraticable, et vous savez que tel a été l'avis de l'Autriche. L'opinion générale était même, sur ce point, qu'un armistice eût été fatal aux Polonais, en le supposant possible, le sommeil pour toute insurrection étant la mort. Aussi la Russie n'a-l-elle probablement écarté cette clause que sous l'influence d'un sentiment d'orgueil blessé : le czar ne veut pas dans des rebelles reconnaître des belligérants, et les inconvénients théoriques d'une semblable mesure en dissimulent à ses yeux les avantages pratiques.
C'est aussi un sentiment de cette nature qui semble l'avoir porté à rejeter la proposition d'une conférence des huit puissances signataires du traité de Vienne; car, pratiquement, qu'avait à craindre la Russie des résultats d'une conférence dont le but, proclamé d'avance, était simplement de spécifier les conditions auxquelles les prétendus droits de l'autocrate du Nord sur la Pologne recevraient de l'Europe une nouvelle et solennelle consécration? Et puis, dans un congrès pareil, où la Prusse n'aurait fait qu'un avec la Russie, comment eûtil été possible de discuter la domination de celle-ci sur la Pologne, sans mettre plus ou moins en question la domination de l'Autriche sur la Hongrie et sur Venise? Se figuret-on la position de l'Autriche, courtoisement invitée à prévenir le désordre dans sa maison, avant de chercher à rétablir l'ordre dans la maison d'autrui ?
La vérité est donc que, dans le cas où la Russie aurait concédé tout ce qu'on lui demande, absolument tout, la situation n'eût pas été meilleure. Loin de là : elle eût été pire, en ce sens qu'on aurait fourni à la Russie l'occasion de dire:
« Vous le voyez, j'ai fait tout ce que vous avez voulu. Si maintenant les Polonais s'obstinent à réclamer leur indépen-* dance; s'ils ne mettent pas les armes bas immédiatement; s'ils ne plient pas le genou de bonne grâce devant ma souveraineté; s'ils ne jurent pas foi et hommage à leur gracieux roi constitutionnel, à eux la faute; et vous voilà engages d'honneur à vous unir à moi pour les mettre à la raison. »
Je voudrais savoir ce que les puissances intervenantes auraient pu répondre à un semblable langage, et comment elles auraient échappé à la nécessité logique de fournir des gendarmes à la Russie, si tant est que la Russie n'eût pas été capable de se suffire, dans son œuvre d'égorgement !
l'OLITIQUE ANGLAISE DANS LA QUESTION' DE POLOGNE 349
C'a été vraiment bien de la bonté à elle de leur épargner cet embarras!
Ainsi, de quelque façon que la chose tournât, la question avait été posée de telle sorte par la diplomatie, qu'un résultat satisfaisant était impossible. Et ce qu'il y a de tristement curieux, c'est que, — en Angleterre, du moins, — tout le monde le disait d'avance : la presse, la Chambre des Lords, la Chambre des Communes, les ministres enfin, à commencer par le comte Russell. Non, je ne sache pas d'autre exemple, dans l'histoire, d'un grand pays faisant, de propos délibéré, ce qu'il sait être absurde ; insistant sur ce qu'il déclare être inutile ; proclamant bien haut le droit d'un peuple à l'indépendance, et invoquant en sa faveur les traités mêmes qui la lui ravirent ; reconnaissant d'après l'expérience du passé, que ces traités sont inobservables, et demandant qu'on les observe à l'avenir; dictant des conditions, et prévenant ceux auxquels il les dicte qu'il ne tient qu'à eux de les rejeter; ordonnant presque, et répétant à satiété qu'il ne peut ni ne veut se faire obéir.
Telles sont les difficultés qu'on se crée, lorsque, n'ayant pas le front de pactiser avec l'injustice ou de la tolérer, on n'a pas non plus le courage d'être tout à fait juste, d'être juste sans regarder de trop près à la dépense !
Nul doute qu'en présence des atrocités commises en Pologne par la Russie, une abstention complète de la part de l'Angleterre n'eût été une honte : c'est ce que, l'autre jour, le comte Russell a prouvé péremptoirement contre lord Grey. Mais, d'un autre côté, nul doute qu'en faisant des remontrances qu'elle se disait résolue à ne pas appuyer par la force, l'Angleterre ne provoquât un refus et ne jouât sa dignité à croix ou pile : c'est ce que, très-péremptoirement aussi, lord Grey a prouvé contre le comte Russell. Que con-
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dure de là, sinon qu'il fallait oser bien faire, puisqu'on ne pouvait impunémeut ni s'abstenir de faire, ni faire mal? « Les remontrances des grands pouvoirs j>, disait dernièrement la Saturday Review^ « sont comme les flèches, -lesquelles ne tirent leur force que de la vigueur du bras qui a bandé l'arc. »
Le discours de M. Horsman, dans la séance d'avant-bier, n'a été que le développement énergique, passionné, de cette vérité incontestable. Que la restauration de la Pologne ne soit pas un problème facile à résoudre; que la solution de c-e problème renferme des éventualités redoutables; qu'il existe un lien étroit, jmpossible à ne pas voir, entre le royaume de Pologne et la Gallicie, le ducbé de Posen, etc. ; qu'à la question de la Pologne ressuscitée se rattachent, par conséquent, des considérations territoriales d'une importance extrême, et que des complications semblables soient trop graves pour être envisagées légèrement : voilà ce que M. Gladstone s'est étudié à bien mettre en lumière. Mais personne ne conteste la portée de la question ; ce qu'il s'agit de savoir, c'est si l'on a pris, pour arriver à un dénoûment devenu nécessaire, le chemin le plus court et le plus sûr. Quand l'heure d'une grande décision a sonné, et que, loin de diminuer le péril, l'hésitation à l'affronter l'augmente, il ne suffit pas, pour prévenir les complications qu'on redoute, d'en constater la gravité. « Nous avons exaspéré la Russie ; nous avons encouragé la Pologne ; et, dans l'un et l'autre cas, nous avons trop fait, ou nous n'avons pas fait assez. » A ce reproche de M. Horsman, qu'avait à répondre M. Gladstone? Rien. Et il n'a rien répondu. Craindre la guerre, qui est effectivement le plus horrible de tous les fléaux, c'est à merveille; mais depuis quand l'évite-t-on, en la craignant à l'excès et en le laissant voir? Le cabinet de lord Palmerston
a marché, en cette circonstance, sur les traces du cabinet de lord Aberdeen. Qu'on se rappelle combien fut faible, (l'abord, la protestation que le vieux lord Aberdeen toussa, si je puis m'exprimer ainsi, contre les empiétements de la Russie sur la route de Constantinople. La timidité de cette protestation prévint-elle la guerre? Non; elle contribua, au contraire, à l'enfanter. Ah ! c'est que les guerres naissent de la fatalité des situations plus encore que de la volonté des gouvernements, et ceux-là ne voient pas bien loin devant eux, qui ne comprennent pas ce qu'il y a de fatal, — dans le sens que les anciens attachaient à ce mol, — au fond de cette insurrection polonaise, indomptée parce qu'elle est indomptable. Plus on ajourne la crise européenne qui doit en sortir, plus on doit s'attendre à la subir terrible. Si M. Gladstone ne croit pas cela, il aurait dû nous dire ses raisons, car c'était là certainement le point à éclaircir.
CLXXvr
23 juillet.
Côté européen et anglais de la question de Pologne.
La réponse de la Russie aux notes des trois puissances intervenantes a naturellement mécontenté et humilié l'Angleterre.
Alors même que la cour de Saint-Pétersbourg aurait ac-
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cordé de bonne grâce, sans réserve, tout ce qu'on lui demandait, le résultat n'aurait eu certes rien de satisfaisant, tant la question avait été mal posée par la diplomatie !
Un armistice eût-il été praticable, en quoi aurait-il servi la cause polonaise? Est-ce qu'une révolution qui s'arrête n'est pas perdue? Pendant une suspension d'armes, la Russie aurait pu à loisir concentrer ses forces, mettre en jeu les puissants moyens d'organisation dont elle dispose, se préparer à porter un coup décisif; mais la Pologne? Comment, d'ailleurs, supposer que les Polonais, par l'acceptation des six points, eussent renoncé à l'espoir de leur indépendance, abaissé leur drapeau devant une consécration nouvelle des traités qui consommèrent le grand crime de leur asservissement, et compromis, pour jamais peut-être, le fruit de tant d'efforts, de tant de sacrifices, de tant de sang héroïque héroïquement versé?
Quant à une conférence entre les divers pouvoirs signataires des traités de Vienne, dans le but de résoudre définitivement la question en prenant les six points pour base, on ne voit ni de quel avantage elle eût été aux Polonais, qu'elle aurait de nouveau livrés au czar moyennant certaines conditions déjà violées et toujours faciles à violer, ni ce qu'elle aurait eu de bien désavantageux à la Russie, qui, forte de l'appui du roi de Prusse, et pouvant parler de la Hongrie, de Venise, toutes les fois que l'Autriche parlerait de la Pologne, aurait, au pis aller, retiré de ce second congrès de Vienne l'immense bénéfice d'une seconde et solennelle investiture.
Oui, on avait fait à la Russie la partie assez belle pour qu'elle pût tout concéder sans inconvénient ; et si elle ne l'a pas fait, si elle n'a pas voulu d'une conférence, si ellQ n'a accepté les six points que comme répétition des vues déjà exprimées par l'Empereur lui-même, il semble que ce soit
uniquement par orgueil. Élever les Polonais rebelles à la dignité de belligérants, par une déclaration d'armistice? Jamais! Admettre des gouvernements étrangers à s'immiscer dans l'administration d'une province russe? Allons donc! C'est à ce degré d'arrogance que la Russie est arrivée, grâce à cette déclaration du comte Russell, répétée sur tous les tons, reproduite sous toutes les formes : « Quelle que soit la réponse de la Russie, et quoi qu'il arrive, l'Angleterre n'ira pas jusqu'à la guerre. » Jamais encouragement à l'insolence ne fut donné avec une légèreté plus folle et suivi d'eflets plus faciles à prévoir.
L'Angleterre devait donc s'attendre à être humiliée, et elle s'y attendait. Elle n'a plus maintenant qu'à se résigner.
Et notez qu'une modification dans les tendances pacifiques du cabinet de Saint-James est chose fort peu probable. La séance de lundi dernier dans la Chambre des Communes le dit assez. Au discours énergique, véhément, passionné, dans lequel M. Horsman a comme embouché la trompette, qu'a répondu M. Gladstone, parlant au nom et pour le compte du gouvernement? Il a répondu qu'il s'agissait d'un problème dont la solution était difficile, très-difficile; que la restauration de la Pologne entraînait la cession de la Gallicie par l'Autriche, celle du duché de Posen par la Prusse, et l'émancipation de toutes les provinces russes qui, en 4815, ne faisaient point partie du duché de Varsovie ; qu'un pareil remaniement de la carte était une « vision gigantesque »; qu'au bout d'une tentative de ce genre il y avait une guerre européenne, et que le comte Russell avait fidèlement exprimé la pensée du gouvernement lorsqu'il avait dit : « L'Angleterre ne fera pas la guerre pour la Pologne. »
Il est curieux de rapprocher ce langage des préoccupa-
^54 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)
lions et de la politique de lord Castlereagh au cougrès de Vienne. On les trouve révélées dans la correspondance qui vient d'être présentée au Parlement, et qui est relative aux négociations secrètes de 1814 et 1815.
Au congrès de Vienne, le plus ardent des désirs manifestés par lord Castlereagh fut celui de voir proclamer l'indépendance de la Pologne, telle quelle existait avant le premier partage. Convaincu que les empiétements de la Russie ne pouvaient rencontrer de plus solide barrière et que l'Allemagne ne pouvait avoir de meilleur boulevard, il n'épargna rien pour amener à ses vues l'Autriche et la Prusse. Soutenu par Talleyrand, il y réussit d'abord à ce point, qu'il se fit autoriser à parler en leur nom. Aussi bien, le prince de Melternich n'était pas difficile à persuader, lui qui avt^it coutunu^ d'appeler une Pologne indépendante le coussin nécessaire. Malheureusement, l'empereur Alexandre était à la tête d'une armée immense et victorieuse ; il le savait de reste, le disait sans cesse, ne se montrait nullement effrayé de la guerre, et paraissait plein de confiance dans la logique des coups de canon : à la politique de lord Castlereagh, il opposa une résistance hautaine, invincible. Le résumé de ses arguments fut : « Je suis là, et j'y reste; m'en fasse sortir qui l'ose ! » Lord Castlereagh dut renoncer à son projet favori, et ce fut alors que, pour dernière ressource, il se rabattit sur une division du duché de Varsovie en trois portions, dont l'une eût été donnée à la Russie, l'autre à la Prusse, et la troisième' à l'Autriche.
Le traité de Reichenbach du 27 juin 1815, et celui do Tœplitz, du 9 septembre 1813, eurent cet arrangement pour objet, mais non pour conséquence. Le czar, qui se croyait assez fort pour garder le tout, n'entendait pas se contenter d'une partie. De son côté, le prince de Metternich se laissa
insensiblement glisser par faiblesse sur la pente des compronois, et finit par manquer tout à fait du courage de ses convictions. Quant au ministre prussien, le prince Hardenberg, les motifs qui le poussèrent à céder témoignent à la fois d'une grande sagacité et d'un grand fonds de cynisme. Dans un mémorandum confidentiel, adressé à lord Castlereagh le 21 novembre 1814, le prince Hardenberg s'exprimait en ces termes : « Plus j'y réfléchis, plus je sens que nous ferons bien de céder sur la question politique. Je vois à cela moins de danger que de profit pour le repos de TEurope en général et pour les voisins de la Russie en particulier. J'estime que' la force et le pouvoir de la Russie seront plutôt diminués qu'accrus par la constitution d'un royaume de Pologne sous le sceptre d'un même souverain. Les Polonais jouiront de privilèges qui sont refusés aux Russes. Bientôt le génie de chacune des deux nations entrera en lutte avec celui de l'autre; les jalousies feront obstacle à l'unité; des embarras de toute espèce se produiront... Bref, j'ai l'intime conviction qu'en essayant d'empêcher l'empereur de rétablir le royaume de Pologne sous son sceptre, nous travaillons contre ,nos propres intérêts. »
Le prince Hardenberg voyait très-juste quand il prédisait que la Pologne violemment rivée à la ^Russie .causerait à €ette dernière puissance de cruels embarras, mais il se trompait dans ses calculs égoïstes en se figurant que ces embarras seraient conciliables avec le repos de l'Europe. Ses prévisions sous ce rapport reçoivent un démenti décisif de l'état violent d'incertitude et d'agitation où l'insurrection de la Pologne jette en ce moment tous les peuples.
Quoi qu'il en soit, il ne dépendit pas de lord Castlereagh que la Pologne ne fût, dès cette époque, rétablie dans ses anciennes .limites et proclamée indépendante.
350 • LETTRES SLR l'aNGLETERRE (1863)
Il est vrai qu'en cela il n'était guidé ni par de hautes considérations de justice ni par l'intérêt que pouvait inspirer à une âme honnête le spectacle d'un peuple opprimé : ce qu'il considérait dans la question polonaise, c'était son rapport avec l'accroissement de la puissance russe, c'était son côté européen. Or, ce côté européen de la question, voilà ce que les hommes d'État d'aujourd'hui, en Angleterre, semblent avoir presque entièrement perdu de vue; et c'est ce qui explique leur répugnance absolue à courir les risques d'une guerre dont ils s'imaginent que le profit serait tout pour la Pologne et pour la France.
En 1815, le pouvoir que l'Angleterre redoutait le plus, c'était la Russie. Ses récentes acquisitions dans la Finlande, dans la Bessarabie, et sur les frontières de la Perse; sa persistance à étendre les bras vers Constantinople ; le rôle éclatant qu'elle avait joué dans le drame de la chute de Napoléon, tout contribuait à l'entourer d'un inquiétant prestige. De là les efforts de lord Castlereagh, d'abord pour lui opposer, dans l'existence d'une grande Pologne indépendante, une barrière capable de la contenir, et ensuite, quand il lui fallut abandonner ce projet, pour rendre aussi petite que possible sa part de la Pologne dépouillée. Mais aujourd'hui, le pouvoir dont l'Angleterre suit les mouvements avec anxiété, ce n'est plus la Russie, c'est la France. On se plaît à croire ici que, depuis la guerre de Crimée, la Russie ne mérite pas qu'on lui fasse l'honneur d'avoir peur d'elle. Jamais M. Urquhart n'a eu plus de raison de se lamenter sur ce qu'il appelle l'aveuglement de ses compatriotes. M. Horsman, il faut lui rendre cette justice, ne partage pas à cet égard les illusions dont se bercent tant de gens : « Si la Russie, » disait-il dans la séance de lundi dernier, « avait eu des chemins de fer, Sébastopol ne serait pas tombé, et
l'insurrection actuelle de Pologne n'aurait pas duré un mois. Ce qui affaiblit la Russie, c'est son étendue ; mais le fer et la vapeur auront bientôt abrégé, pour elle aussi, les dislances, et il n'y a pas de raison alors pour qu'elle ne soit plus formidable que jamais. »
Ainsi pensent quelques hommes à vue perçante; mais, je le répète, l'opinion générale est que le danger aujourd'hui n'est pas à Saint-Pétersbourg. Dernièrement encore, lord Ellenborough n'est-il pas allé jusqu'à dire, en pleine Chambre des Lords, que la grandeur dô la Russie importait à la ba- , lance des pouvoirs européens?
Ne vous étonnez pas, après cela, si l'Angleterre refuse de se joindre autrement que par voie de protocoles à la France contre la Russie, c'est-à-dire à la puissance qu'elle craint davantage contre celle qu'elle craint moins. Outre que les résultats de l'expédition du Mexique, d'abord entreprise en commun,^ l'ont éclairée sur le danger de certaines alliances militaires, elle ne se soucie en aucune façon de contribuer à affaiblir un pouvoir que, bien à tort selon moi, elle s'accoutume à ne plus craindre, au profit d'un autre pouvoir que sa tendance actuelle est de craindre à l'excès.
A la vérité, — et c'est ce que M. Horsman a fait l'autre jour ressortir avec beaucoup de force, — l'Angleterre ne saurait se tenir à l'écart, si l'orage éclatait, sans abandonner à la France un rôle qui serait d'autant plus considérable que la gloire n'en serait point partagée. C'est là, pour l'Angleterre, une des difficultés de la situation.
«5» LETTRES SUR L* ANGLETERRE (l86a)
axxvii
23 juillet.
Systëme de dénigrement en ce qui touehe les fédéraux.
L*accueil fait en Angleterre à la nouvelle des grands succès que viennent d'obtenir les fédéraux suffirait pour montrer, si celaétait aujourd'hui nécessaire, d'ans quelle direction coule le torrent de l'opinion.
Cette nouvelle, je me hâte de le dire, a excité des transports de joie dans la classe ouvrière et dans ceux des organes de la presse anglaise qui représentent le côté généreux des tendances de la nation. « C'est avec une joie profonde, passionnée, reconnaissante, que nous enregistrons la nouvelle de victoires qui annoncent l'approche d'une heureuse paix. » Ainsi parle le Morning Star; et il se félicite de la protection accordée aux armes de la république des États-Unis par le « Dieu de miséricorde et de justice » .
Ce sont là des paroles qui éveilleront des échos innombrables et sonores dans le Lancashire, dans ce Lancashire où, comme M. Conningham le constatait dernièrement en pleine Chambre des Communes, il ne s'est pas tenu en faveur du Sud plus de trois ou quatre meetings sur plusieurs centaines auxquels les événements d'Amérique ont donné lieu.
Malheureusement, dans un pays tel que celui-ci, ce n'est pas sur les battements de cœur de la foule innommée que se