‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 93 sur 95 · LA NOUVELLE DE L ARRESTATION DE NANA SAIIIB · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE DE L ARRESTATION DE NANA SAIIIB

contre lui la vigilance des Anglais aiguillonnée par la haine ; loin d'être en peine de sa nourriture et de son gîte, il portait avec lui force joyaux et roupies; loin de s'absorber dans le soin de sauver sa tête, il s'occupait de rassembler les éléments d'une seconde révolte contre « le peuple au visage jaune et à l'esprit étroit. » C'est par des officiers de Bombay qu'il aurait été arrêté dans la capitale même d'Ajmere.

Et, six années durant, il a pu de la sorte parcourir l'Inde, se mettre en rapport, — on l'assure, — avec des princes indiens, organiser un corps de cipayes fugitifs, remuer la cendre des guerres civiles, sans qu'une voix l'ait dénoncé, sans qu'un secret, nécessairement connu de tant d'Indous, l'ait trahi !

Se dérober longtemps aux poursuites d'un inexorable ennemi, quand cet ennemi est tout un grand peuple et qu'on est seulement un homme, cela est difficile partout ; mais, ainsi que l'observe fort bien le Spectator, cela est particulièrement difficile dans l'Inde, à cause de la mise en œuvre du système des castes. Là, quand il se présente dans un lieu où il n'est point connu, « un indigène ne saurait avoir à manger, à boire, à s'abriter, qu'après avoir subi, de la part d'autres indigènes, un rigoureux examen touchant sa caste, sa naissance, son rang, sa famille, sa résidence habituelle, son droit à porter son nom. » Si donc Nana Sahib est parvenu, depuis la compression du soulèvement des cipayes jusqu'à cette heure, à déjouer toute poursuite, bien que sa tête fût mise à prix et que jamais bête fauve n'ait été plus vivement traquée par de phis puissants chasseurs, il n'est à ce fait extraordinaire qu'une explication possible. L'ardente sympathie de la population native, voilà ce qui lui a servi de rempart, comme elle sert de rempart, en Irlande, au tenancier qui a tué son landlord, et comme elle servait de rem-

402 LETTRES &0R L ANGLETERRE (l863)

part, en Corse, U n'y a pas encore longtemps, à celui que le désir de venger sa famille outragée condamnait aux misères et aux dangers d'une existence de bandit.

Que pour éviter de mourir par la corde et de perdre ses privilèges de brahmane dans le monde d'au delà en se laissant souiller par le contact de mains infidèles , Nana Sahib ait imaginé un beau jour de se faire une mort fictive; qu'il ait, en conséquence, coupé un morceau de son petit doigt ; qu'il l'ait brûlé sur un bûcher avec toutes les formalités voulues, et que ses femmes, sans en demander davantage, se soient rasé la tête et aient revêtu la robe blanche du veuvage, une pareille histoire n'a rien que les mœurs de l'Orient ne rendent admissible. Ce qui est sûr, c'est qu'on a raconté, en Angleterre, comme quoi, ayant cherché refuge dans le royaume de Népaul, JNana Sahib y était mort, et comme quoi, ses funérailles ayant eu lieu, ses biens avaient été distribués, ses serviteurs renvoyés, ses cendres portées à la rivière sainte. Mais que, dans le bruit répandu à cet égard, il faille voir, oui ou non, une ruse d'un caractère tout oriental, dictée par l'amour de la vie, toujours est-il que, chez Nana Sahib, l'amour de la vie, — les pièces qu'on dit avoir été trouvées sur lui au moment de son arrestation le prouveraient, — n'a pas un seul instant cessé de s'unir à un indomptable désir de rallumer le grand incendie de 4857.

Et ce qui doit donner à penser aux Anglais, c'est le dévouement prodigieux, le dévouement fanatique de ces fakirs errants qui, arrêtés et pris pour le fugitif, se sont abstenus avec tant de soin de rien dire qui fût de nature à dissiper la méprise, faisant tout, au contraire, pour l'entretenir, et désolés que la vérité, découverte, leur enlevât le bonheur de mourir à la place du plus cruel ennemi des envahisseurs de l'Inde!

Page 1