VIN M Z.A TABLI
OU
YOYAGE
LEl*rRE I*'.
PAQVBBOT DB CAtÂU A DOOTEEff.
^ mlii 1819.
Vous voulez que je vous rende compte de knon voyage , que je vous redise tout ce qui me frappera ^ tout ce que j'^rouverai en revoyant cette Angleterre où l'amitié nous a rendus heureux malgré l'exil : mon cher ami ^ j'obéirai j mais prenez -y garde > vous savez
2 LETTBES
que je me suis fait auteur, et les auteurs sont bavards. Notre, correspondance aéra comme «tie causerie ; je vous écrirai tout ce qui me passera par la léte et par le cœur. Je ne puis avoir la prétention de vous mander beaucoup de choses nouvelles sur un pays sujet de tant de livres , de critiques et de louanges j mais dans FexGursion oue nous alions faire , nous ne suivrons pas les sentiers battus ; notre itinéraire est habilement tracé y il nous conduira aux plus beaux châteaux de TAngleterre et de rÉcosse, et vous savez déjà que c'est ce qu'il y a de plus digne d'admiration chez nos voisins d'outre-mer; et, jusqu'à ce moment, nos voyageurs françuis ont plus visité leurs TÎlles et leurs manufactures que leurs châteaux. Nous commençons en France à comprendre les parcs anglais ; nous allons les étudier avec soin , et si nousrapportons quelques improçe-ments y quelques améliorations , notre plaisir n'aura pas été inutile.
Four bien voir et tout explorer, rien ne nous manqùera.y DUS savez avec qui je voyage ; grace> esprit, talens, savoir, tout cela se trouve dans la voiture où Ton m'a donné place. Pour
SUR l'anglbtèrre. 3
ne pas me tromper dans les détails que je vous adi^sserai sur tout ce que nous verrons ensemble, je pourrais me borner à répéter ce que j'entendrai dire ; mais non^ je garderai toute mon indépendance, et je be jugerai que d'aprèsmoi. Nouis quittâmes Paris le premier mai à onze heures du matin , et le premier endroit où nous nous soyons arrêtés a été le beau château de Ghampl&treux, appartenant au comte Mole : je ctois qtie nous trouverons en Angleterreplus d*an parc qui ne vaudra pas celui de cette noble habitation.
Noua n'avions pas voulu descendre à Saint- Denis pour visiter les tombeaux; quand on ^éloigne de son pays , il ne faut emporter que des souvenirs de ^oire , la profanation des sépulcres des rois serait restée pesante sur nos cœurs comme uh grand reproche à fietire à la France. Quand on Va voir sa rivale, il ûe faut rien emporter'de pardi j on trouvera tant de séductions de l'autre côté du détroit!
Pour opposer à toutes les magnificences que nous allions vrâr en Angleterre, nous au-> rions eu auti*efois à admirer les somptueuses grandeurs de Chantilly, mais aujourd'hui il
ne reste que le petit château et ses écuries» En entrant dans ces écuries, on est frappé d'é^ tonnement et d'admiration... A la réflexion cependant on est fâché de tant de majesté. «•• l'église petite, humble, modeste, est trop près. Ce n'est pas à Dieu que le palais a été élevé!
Le vieux petit château , qui a seul échappé aux bandes noires est encore très digne d'être visité. Dans la chapelle j'ai remarqué un bas* relief au-dessus de l'autel , il représente le sacrifice d'Abraham... Un fils unique qui va être immolé au Seigneur ! pour sauver Isaac, un ange vint arrêter le bras du sacrificateur. . . Mais pour sauver un autre fils unique ^ un autre enfant de gloire etde promesse, il ne vint pas d'ange du ciel. Les bras des sacrificateurs ne furent point détournés de leur œuvre de
sang Et ces belles ruines de Chantilly , et
ce bâtiment d'Enghien que l'on y voit encore, n'appartiendront bientôt plus aux CondésJl
Dans la galerie toute tapissée de gloire , de batailles et de prises de villes, on voit ce beau tableau de la page déchirée... L'ombre du grand Condé est encore partout à Chantilly.
sua f^'ÀNGLBTKERE. 5
Nous parcourûmes les jardins j là partie française est d'unbeai» style, mais ce qui est arrangé à ^anglaise m'a semblé tourmenté et d'un genre vieilli. .. Il y a une jolie salle champêtre dans une di3S cabanes du hameau. Dans ce petit hameau j'&i rencontré un vieux soldat de l'armée de Gondé; il était assis sur le seuil d'uneporte, et cherchait à se véchaufier au sol^l : je liai conversation avec lui. Il me raconta que, de père en fils, sa &mille avait été attachée aux Ck)ndés. Mon père, me âisait-41, a porté dans ses bras le vieux prince qui a si bien combattu pour le roi. Avant l'émigration j'étais son piqueur , depuis je suis devenu un de ses soldats ; ah l monâeur, ajouta-t-il en s'animant, mon noble maStrC' est resté le même* jusqu'à la* fin , sur son lit de mort il. rêvait encore de batailles.
Gela était vrai, car je me rappelle avoir la dans les joUmaux du temps , qu'un instant avant d'expirer, le vieux prince étendant la main, hors de son lit avait l'air de chercher quelque chose, c'était son épée \ et dans son délire il s'écriait d'une voix encore forte y ubi
6 LETTRBâ
est bellum? ubi est bellum? où est la guerre? où est la guerre? Si la maison de Coude n'a* Tait pas d^ja sa devise, cea mots pourraient lui en servir*
Nous arrivâmes le soir à Amiens y et nous pous aperçûmes à la teaue de l'auberge y ^e nous approchions du pays classique de la propreté. Le lendenmin de bonne heure nous étions à la cathédrale ; Dieu a là une l(U3si belle demeure que la tenrepeut lui en offrir*. Je n'ai rien vu esk France de plu» beau que cette église ; comme ceux qui Tont betiQ Gomprei^ieut bien ce que doit être une mai-^ $on de prières ! Ici la ferveur, la contritioa peuvent trouver des oaolirefi pour leurs saints épuA^hemeaas ; ce& piliers y ces colonnes dont les chapiteaux de feuillage semblent toucher le ciel, ces arceaux en ogive, ces chapelles avec leur profondeur, offrent des retraites et comme des abris solitaires à celui qui vient pleurer et prier. Bénis soient donc les noms èkEvrard et de Godefroy y Tun a posé la pre-^ mière pieire de ce beau temple en laao, et Vautie a achevé ce magnifique ouvrage en \%Z^. Plx-sept ans ont suiQ& pour concevoir,^
SUB L'A^G|aiX£ARE. 7
entrepi^ndre et achever cette inerTeille. L'église de la Madeleine ne va pas aussi vite ! Mais , me diront lei amis de notre siècle, tout ne traîne pas autant en longiieur que ce mo-^ nument e:Kpiatoire; quand un monument est en harmonie avec nos idées et les progrès des lumières, il ^'achè^f^ prompfement. Voyez et le pa^is de la Bom^se et toutes nos salles de spectacle. Lorsque le plaisir et ^intérêt sont là y on Ta vile ; mais à quoi bon se presser d'expier la mort de Louis XYI, lès principes qui font tuer les rois sont-ils donc si passés de mode? et certaines gens ne dierchent*ilp pas à les remettre en honneur?
La cafthédraled' Amiens a 366 pieds de hmg^ 5o de large^ sans comprendre les bas-côtés, et i3a de haut j l'extérieur est tout hérissé de pîw nades , de minarets et d'une foule de statues. Dans l'intérieur , j'ai remarqué plusieurs tom^ beaux; à droite et à gauche du portail les effiles en bronze des deux fondateurs Evrard et Godefroy:, et plus loin le cénotaphe du spî^ rituel Gresset. '
La ville a dans son ensemble un air de pro^ prêté qui plaît au voyageur; ce qui Pattriste,
8 LBTTRBS
c'est l'énorme quantité de mendians qui entourent et assiègent presque les voitures^ Rien de hideux comme ce cercle de pauvres , d'aveugles^ d'estropiés et de muets : tous à l'envi vous montrent leurs infirmités, ce n'est qu'en détournant la tête qu'on peut se résoudre à leur faire l'aumône; cherchez à renfermer tous ces malheureux dans mi asile où ils trouveront des habits et du pain, ils crieront à Parbitraire , ils vous accuseront de tyrannie; une liberté qui n'est qu'une affreuse misère leur semble meilleure qu'une dépendance quelconque; la philaptropie leur ouvre des refuges, ils n'y vont qu'à regret, ils aiment mieux recourir à la charité , ils savent qu'elle, ne se lasse pas , et en effet les administrateurs manqueront aux dépôts de mendicité, avant que la bonne femme qui se rend à l'église, oublie de. donner à celui qui lui demande au^ nom du bon Dieu.
Mais, cher ami, je vois que je m'égare :pour bien parlw sur les pauvres et les moyens de les secourir, il fietut attendre que j'aie vul'Angleterre.
En. sortant d'Amiens nous scHnmes passés;,
devant un vaste bâtiment triste et désert: c'est le collège de Saint- Ackeul. Cest dans un siè^ ele de liberté et de tolérance relieuse que Fon a &it fermer ses portes !... Oétait sans doute pour la plus grande gloire de Dieu | car c'est l'œuvre d'un évéque.
Gomme pour se faire regretter du Français qui va la quitter , la France déploie dans le& campagnes qui entourent Amiens de charmant paysages. Abbe ville m'a paru une jolie ville y maispourqaoi laisser ainsi tomber ses antiques mui^lles7Sans doute^ notre union éloignera à jamais l'ennemi du sol de France ; mais pourquoi ne pas garder avec respect ses vieux titres de noblesse? Ah ! ne soyons pas comme de vulgaires parvenus, ne vivons pas sans de nobles souv^iirs. Abbeville est la patrie de Millevoye.
Voas qui pries , pries poor lui (1).
Pai salué de loin la ville de Saint-Yalery : c'est dans son port que s'embarqua Guillaumele-Gonquérant avec iioo voiles et 100,000 gommes pour la conquête de l'Angleterre;
(l) Paroles d'une de tes romances.
cette conquéto-<ià a bien tenu. Tout près deees lieux sont les Êimeux champs de Crécy : Jamais position militaire^ dit Fexcellent historien de nos grands capitaines, n'a été mieux indiquée par la nature ^ue Crdcy, Lisez , je TOUS en prie, mon cher ami, la relation que fidt le loyal Mazas de la funeste victoire d'Edouard, TOUS TOUS croirez au fort de la nuHée, il fait poir à merveille le théâtre de cette grande scène.
Cétait une colKne à troiâ étages : sur chacune de ses terrasses Plantagenet avait rangé ses trente mille soldats ; lui, était au milieu sur une tour où il avait planté sa bannière, écartelée des armes d'Angleterre et de France : de la plaine , on aurait dit tout un peuple assis dans un cirque , attendant le commencement des jeux. En lisant cette terrible défiEÛte de Crécy^ un Français se sent encore fier, car l'impatience et l'indiscipline des soldats de Philippe de Valois donnèrent seules la victoire aux Anglais. Ceux-ci étaient encore assis sur leurs gradins , que déjà le sang avait coulé dans l'armée française, les Génois et les troupes du duc d'Alençon en étaient venus
SUA l'amglbterre. 11
aux mains; et âans fiiire tort à l'habileté d'Edouard, au courage du Prince Noir, nous pouvons dire, qu'avec plus d'union, nos pères n'auraient pas été vaincus.
£n traversant ce pays je me répétais ceh, et je ipe figurais tous cesrois^ ces princes et ces hauts-barons combattant et mourant dans ces campagnes aujourd'hui si florissantes d'abondance et de paix! je croyab voir ce terrible Plantagenet^ dans ce jour de bataille, vôtu comme pour une ftte, sans armures, avec son chaperQn et son pourpoint de velours vert tresséd'or , un bâton blanc à la main, dirigeant ses soldats ; son jeune fib àgè de quinze ans avec sa cuirasse et son casque en fier bruni, gagnant noblement ses éperons , et se faisant appeler le Prince Noiràcausedelacouleursombrednses armes i&briquées à Bordeaux : et puis me re-^ venaient encore danslapenséeetle traître Har* court, guide et conducteur d'Edouard , et le comte de Warwick, et Stapleton , et Arundel , et HoUand, et Jean Ghandos; de notre côté m'apparaissaient Philippe de Valois, combattant comme un lion , et à la vue de son superbe ennemi qu'il ne pouvait atteindre , écu-
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Baant de i*age, de délire et de fureur; 3eart de Luxembourg, roi de Bohékne', vieux guerrier ayeugle, se fiosant conduire paiî Lemoine Desbacles au plus fort de la mêlée y frappant de droite et de gauche amis et ennemis y et succombant eofin, sous une gréte. de flèches ; plus loin Jacques de La Mareke^ surnommé lafleur des chevaliers yJAimey roi de Majorque 9 et Louis, comte de Flandre^ qui étaient venus chercher de la gloire pour se consoler de la perte de leurs trônes ; Ghar* les leMagnammey comtod'Alençon) frère du roi; Louis de Ghatillon , Pierre de Bourbon, et mille autres vi^ittans chevaliers, beaux fleurons de la tant noble couronne de France... Je voyaislelendemain de la bataille Edouard montrant à son fils les monceaux de cadavres^ et lui disant : Que vous semble^t^ily beau fils, d^une bataille? croyeZ'-vous que ce soit un jeu que /a gz/6/Te?J'eniendaislesc/^n75qui avaient été chargés de compter les morts illustres, redire au roi d'Angleterre : Nous avons trouvé gisans sur la poussière un roi^ onze princes, quatre-vingts hauts-barons y et douze ceata chevaliers*
SUR l'angletbrhb. i3
Avec toutes ces pensées le pays ne me semblait pas désert ; c'était le soir , mes com^ pagnons de voyage étaient devenus âlencieux, et rien ne troublait mes longues rêveries j vous vous en apercevrez, et vou» penserez comme moi , qu'il y a de grands revers presque aus^ glorieux que des victoires. Il faisait nuit quand nous passâmes à Mon* treuil-sur-Mer et à Boulogne. Dans cette der- Tiiëi^ ville notre voiture fut entourée par plu** rieurs commissionnaires de paquebots et de l)ateaux à vapeur qui venaient à l'envi nous offrir passage pour le lendemain y mais le vent soufflait ti*op fort, le temps était tiop mauvais pour que nous fussions tentés d'accepter : nous continuâmes notre rouie, et Je regrettai de n'avoir pu voir cette colonne du camp de Napoléon, élevée par ses cent mille soldats ; elle redit ses gigantesques projets , et si au lieu d'étendre son ambition sur toute l'£urope , il eût uniquement dirigé ses pensées et ses moyens sur la côte opposée, qui sait ce qui aurait pu en advenir? Saint-Yalery n'est pas loin pour dire que les descentes en AiigleteiTe réassissent quelquefois.
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A quatre heures du matin , nous pénétrâmes dans Calais; le vent était devenu moins violent y et la pluie né tombait plus que par averse* Il y avait Vingt-sept ans que je n'avais vu cette ville. Afa ! mon cher ami, que seshabitans doi* vent rendre grâces à la restauration ! en y mettant le pied (dont la trace est conservée), Louis XVIIÏ y a ramené la vie... Je me rap-» pelais l'état où j'avais vu Calais à ma rentrée en France ; et cette année , à mesure que j'en approchais > je me souvenais des tristes impressions que j'y avais ressenties, alors que je revenais avec la soif du pays et le désir d'y trouver tout bien^
A cette époque de la paix d'Amiens, les couleurs de la république flottaient sur ses remparts, dans ses rues tout était sale et pauvre, l'herbe y croissait comme dans un désert, les murs des maisons portaient de grandes inscriptions où l'on lisait les mots Ségâ-litéy de justice y de liberté et de mort. Les vétérans qui nous demandaient nos passeports étaient en guenilles , et dans les bureaux où l'on examinait avec une cruelle défiance nos papiers , Vinciçilite républicaine régnait
SUR l'akolëterre. i5
encore danâ toute son ignoble fieité. En re* Yoyanl ainsi cette belle et bonne France on avait lé cœur serré et les yeux tout humides ; nous ne trouvâmes un visage ami que chez te maire d'alors ( M. Mi chaud ) ; plein d'égards pour de longs malheurs , il accueillait les émigrés comme des compatriotes , et leur rendait mille et .mille services: Depuis lors , bien du temps a passée mais le souvenir de cet excellent homme ne s'est point eiTacé, et je vous le nomme encore avec reconnaissaiice. Tout à Calais a repris un air de vie, de propreté et d'aisance 9 noUs sommes descendus à l'hôtel Dessin. L'Angleterren^aura rien dans ce genre de plus complet et de plus conforta^ ble à me montrer ^ ce qui existe là pourrait se trouver ailleurs en France; pourquoi donc tant de différence entre l'béiel Dessin et tant d'autres que je nâ veux pas nommer , mais qui éloignent les étrangers par leur saleté et letir manque d'égards pour les voyageurs.
Sur la jetée, les habitans de Calais ont élevé une colonne pour redire le mémorable débarquement de Louis XYIII. Entre toutes les villes de France , Calais a été la pi^mière
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à receyoir le Roi et sa fortune \\e salut de la France ^ la paix du monde , Toilà ce qu'apportaient ces Bourbons si Ibng-temps exilés; on a bien (ait de marquer la trace de leurs premiers pas.
L'état des murailles de cette Tille est semblable à celui des fortifications d'Abbeyille ^ cela fait peine et bonté à yoir ! Plus d'un Anglais aura souri de dédain en nous Voyant si pauvres. Pendant long-temps les cbevaliers ont dédaigné les armures : nous leur ressem- . blons , nous avons l'air de ne plis vouloir de moyens de défense , et de laisser crouler tous nos vieux remparts « pour nous mieux battre en rase campagne et corps à corps avec l'ennemi qui se présenterait* Il est bien sans doute à un gouvernement die creuser des canaux, d'ouvrir des grandes routes, mais eât-il sage de laisser tomber en ruines ces fortifications qui formaient à la France connue une couronne crénelée, semblable à celle de la mère des dieux?
Neuf heures venaient de sonner , le bateau à vapeur était prêt, nous y descendîmes; l'embarquement de notre voitura et de quelques
Sim L^ANÔLETBREE* 17
Autres , fut ^affaire de peu d'instans j le a mai le temps était moins mauvais que les jours précédens, quelques rayons de soleil brillaient de tempsen temps sur la mer qui n'était plus agitée que des vents qui avaient souf&é toute la semaine, elle promettait d'être belle^mais elle était encore émue : nos jeunes compagnes de voyage ne furent pas effrayées de ce reste d'agitation ; comme pour les rassurer davantage, le vaisseau longea pendant quelque temps la côte. De là nous voyions la ville de Calais , .elle se présente bien, ses murailles la ceignent noblement, et ses clochers et sa tour se dessinent pittoresquement sur le ciel^ en en faisant un croquis, je ne pouvais tn'empécber de penser à ses nobles bourgeois et à leur dévouement : honneur au pays qui fournit de tels hommes ! Ce qui cPordinaire est sicommun en France , et si rare en Angleterre , un beau soleil ; ce qui nous avait manqué depuis si long-temps , semblait nous être promis dans l'île des brouillards : nous ne voyions déjà plus la côte de Calais enveloppée de nuages giîs ; nous aperçûmes la blanche Albion, rayonnant de lumièi^e j les hautes dunes de Douvres res*-
l8 LETTRES
semblant à une haute muraille tout nouvellement blancbie, étaient éclairées par la soleil de midi.
Notre traversée fut de cinq heures. Douvres ne se présente pas aussi bien ^ue Calais : placée au bas de ces cliffs élevés, la ville semble plate et écrasée. Pas un clocher n'y domine les toits ; une seule chose est noble, c'est son vieux château sur la cime des dunes : son aspect sombre, ses murailles rembrunies tranchent bien au milieu de la blancheur monotone du pays.
Adieuj je finis ma lettre, déjà les passagers sont en mouvement, et s'apprêtent à débai"quer. J'ai voulu employer le temps de mon passage à vous écrire, ma lettre est datée du bateau à vapeur. Je ne vous écrirai plus que de Londres : en voyant la longueur de ma lettre d'aujourd'hui vous devez fî^mir en pensant à celles que vous allée bientôt recevoir. Adieu.
SUR L'ÀNCLBTtRRB. ig
Hfonvte», Cantirrb^rq,
Londres I 4 mai 1829.
Je ne sais si tout le monde éprouve ce que je ressens^ mais quand je mets le pied sur une terre qui n'est plus la nôtre, je ne puis me défendre d'une forte émotion ; la mort n'est jamais gaie : mais qu'elle serait triste et dure loin de son pays et de tous les siens! et qui peut dire qu'elle ne voyage pas à votre suite, et qu'elle attendra votre retour? Il n'y a que sept lieues de Calais à Douvres. Dans ce court espace, quelle distance! bien moindre cependant qu'il y a vingt-huit ans. Les quinze années de paix que nous devons aux Bourbons ont bien rapprbché les deux peuples ; avant de dâ)arquer , nous longeâmes pendant
9a LETTRES
quelque temps la côte blanche et aride des environs de Douvres, nous étions à portée de la voix. En voyant ces dunes de craie, où l'herbe ne peut croître , qui aurait dit que c'était la reine des îles , et File des jardins?
En mettant le pied sur le quai de Douvres^ nous fûmes assaillis par plus de cinquante commissionnaires des différens hôtels de la ville , qui nous tiraient chacun de leur côté pour savoir où nous voulions descendre ; jamais politesse française n'a été plus empressée: seulement en France le ton eût été moins brusque et le son de voix moins impératif. Je prononçai le nom de Ship-Inn^ et un homme qui parlait français comme un Pari* sien nous y conduisit en se chargeant de tous les embarras et de tous les ennuis du débarquement et de la douane.
Arrivé à ce seuil de l'Angleterre , on est pressé d'aller plus loin, on a hâte de quitter Douvres : nous ne nous y arrêtâmes donc que pour Êdre un bon dîner anglais, et vers les cinq heures du soir nous prîmes le chemin de Londres. Nous avions découvert notre voiture, nous ne voulions rien perdre du paysage ;
SDH L'ANGLETERRE . !X1
à chaque instant, chaque côté de la route excitait notre surprise ou notre admiration. Api*ès tant d'années d'absence je reconnaissais encore quelques sites; il y a de petites choses , qui, au milieu des plus grands changemens , ne s'effiicent pas de l'esprit : c'est comme un bon d'herbe qui reste, quand les arbres tom* bent. Depuis trente ans j'ai bublié bien des choses , et je m'étais toujours rappelé l'effet du soleil couchant sur un des jolis coteaux de la route de Douvres. J'ie^llais quitter TAngleterre le lendemain, j'apercevais déjà la mer qui devait m'en séparer*. . Je tournais souvent mes regards en arrière, car je laissais beaucoup d'amis , je vis une charmante maison de camr pagne appuyée sur un bois de mélèzes et de cèdres ; sur la pelouse unie comme du velours , déjeunes personnes en longues robes de per^ cale blanche , des jeunes gens élégans cou-* raient et folâtraient. . . les rayons du soir éclai*raient et doraient toute cette scène. Trente ans se sont passés, le château est resté le même, les cèdres ont grandi , le même soleil vient en-* core les éclairer, mais la troupe gaie et folâtre a fait comme moi, elle n'est pas restée la
âa LETTRES
même, et les cheveux blonds ont blanchi.
Les rapides c^Ugences, les élégans attelages d^s mail*coache$ que nous rencontrions , portaient notre admiration au comble; les chemins étaient des allées de parc> les Toitures publiques , de beaux équipages plus brillana qu'à Long -Champ. Ces belles campagnes commençaient à se voiler des ombres delà nuit y nous ne voyions plus rien quand nous arrivâmes dans l'antique etnoble cité de Canr torbéry. Dans la maison la mieux tenue do France , ou ne nous aurait pas ofiert un thé aussi bien servi que celui que nous pnoôMs dans un joli parloir ^ 'auprès d'un bon feu^ tout en causant de ce que nous venions de voir y et de ce que nous verrions le leojdemain. '
Le lendemain était dimanche : nous ne pûmes être admis que tard dans la belle cathédrale ; des scrupules anglais ne permettant pas de &ire voir un édifice le jour consacré au Seigneur; il est vrai que c'est pour ceux qui conduisent les étrangers un métier très lucratif; jamais et nulle part on n'a tant spéculé sur la curiosité des voyageurs.
svti l'angleterue. 23
En attendant que l'église fût ouverte, pour tout le monde, nous en fîmes le tour : une Y^te enceinte entoure la cathédrale, et est toute composée de maisons de l'ancien chapitre. Rien n'est moderne autour du vieil édifice sacré, tout est grave, tranquille et triste ; des galeries^ des cloîtres , des passages, de petites cours vertes traversées par des sentiers en dalles de pierre, ,se croisent , se joignent et forment comme une ville à part. Cétait là que vivait, sousFaile du Seigneur, la tribu sainte; aujourd'hui c'est bien encore les fanûlles des doyens, des diacres et sous-^iacres,lesbedeaux et les gardiens , mais ce n'est plus un peuple distinct j le clergé anglais s'est fait laïque , il ressemble à toutes les autres classes , il n'a plus la majesté que le nôtre tenait de l'Orient, et qu'il conunence à perdre.
Dix heures venaient de sonner , nous vîmes quelques femmes qui s'acheminaient silencieusement vers la maison de prière. Quoique ce fiit dimanche , ce n'était pas de la foule qui venait à l'église , un jour ouvrable en France voit plus de monde à la messe que nous n'en voyions dans ce pays, oùl'on se vante de sancti-
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fiersi bien le jour du Seigneur. Dans l'intérieur de cette magnifique basilique , c'était pitié de voir tant de solitude ! Dés hommes en habit bleu, en culotte de velours et des bottes à revers, tenant des baguettes blanches à la main^ remplaçaientnosbedeauxà robes rouges^etnos suisses à larges bandoulières et à hallebardes» Toute la nef et les bas-^côtés restèrent entièrement vides y le sanctuaire suffit à Pafiluence des habitans de Cantorbéry , et encore n'é-^ tait-il pas tout rempli ! Avec notre culte le choeur eût été réservé aux prêtres, et le reste de la vaçte cathédrale aurait contenu la foule des fidèles ; ce que nous voyions était bien diffe» rent : quelques enfans en aubes blanches, cinq ou six hommes avec de courtes tuniques, ressemblant à des surplis, et sous lesquelles on apercevait des pantalons de couleur et des bottes, voilà donc toute la dignité, de la. froide réforme ! Oh ! qu'il y avait loin de la à la nu^jesté de nos saintes cérémonies ! Jours de Thomas Becket comme vous êtes passés! et quel changement sous ces voûtes sacrées !
Pans mon esprit attristé de tant de décadence , je repeuplais le saint édifice , je voyais
SUR l'anglbtebre. a5
Parchevêque-martjrr Vayançant vers l'autel , un long cortège d'enfans, de jeunes lévites et de vieux prêtres le précède • La croix d'argent, la crosse pastorale, la mitre enrichie dé pietTerîes, les chapes rehaussées d'or, brillent à l'éclat des cierges portés par les acolytes ; la fumée odorante de l'encensformeconune un voile à Tentour du pontife ^ mais ses légers nuages s^élèvent peu à peu, roulent et se joignent bientôt à Fentour des chapiteaux et à la pointe des ogives. Les voix claires et sonores dés en- &ns de choeur commencent les hymnes , d'autres voix maies et graves se mêlent aux accens des anges de la terre j et du haut de la' tribune et de l'extrémité de l'église , les sons solennels de l'orgue descendent majestueux : on dirait que c'est le ciel qui répond à la prière des hommes.
L'esprit le plus exalté, comme l'esprit le plus simple, est ému des cérémonies catholi* ques. Pourquoi donc y avoir renoncé ? elles vont au cœur , et ne peuvent choquer la raison ; car elles ont toutes un sens et un enseignement : cette croix qui marche la pre^ mière, nous dit que la pensée de Dieu doit
précéder toutes nos actions et toutes nos démarches ; ces cierges allumés que l'on porte à sa suilte, nous apprennent que la foi, lumière de Famé , ne doit pas s^éteindre ; ces flambeaux rappellent encore le temps où les premiers chrétiens se rassemblaient dans Pobscurite des catacombes ; cette crosse de l'éTéque^ c'est la houlette du pasteur des âmes ; ces petits enfans qui croissait dans le temple et que nous Toyons si près des autels, nous enseignent que le royaume du ciel est à ceux qui leur ressemblent : ainsi rîen n'est vain , rien n'est inutile dans nos solennités. Les hommes ont besoin de choses extéiieures , ils ont beau vieillir, leur esprit reste toujours vagabond et léger, il faut donc le fixer.
Parmi les réformateurs protestans il y en avait plusieurs qui craignant la sécheresse de leur nouveau culte cherchèrent à y introduire quelques cérémonies imposantes ; on en a fait un crime au fameux Laud , évêque de Londres : on l'accusait d'avoir des réminiscences de papisme. Le vide et la tristesse, voilà ce que je trouve dans les églises protestantes ; on peut dire que les vieilles cathédrales sont devenues
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veuves depuis la réformation ; ce qui faisait leur vie et leur beauté leur manque, il ne reste plus que la pierre. . . Mais je me hâte d'ajouter que ces pierres sont conservées avec un soin digne d'éloges. Jamais et nulle part on n'a porté plus loin l'art de lutter contre le temps. On a chassé Vame , on conserve le corps , et cependant il y a quelque chose qui aurait pu porter les Anglais protestans à ne pas garder les églises catholiques ; toutes ces pierres crient qu'il y a eu une grande apostasie ! il est étrange de soigner ainsi le témoin qui nous accuse.
Nous pailîmes de Cantorbéry sans avoir vu l'emplacement ou saint Thomas fut assas-* âné par des courtisans de Henri II. L'oftce qui se célébrait alors dans la cathédralem'oGH pécha de demander que l'on me montrât l'endroit ou le sang du martyr avait coulé. Je me rappelle avoir vu à Angers une belle église (celle de l'hôpital), que le terrible Henri II a Êdt élever en expiation du meuitre de Thomas Becket. Son sceptre, sa couronne, ses victoires et sa puissance ne pouvaient le sauver
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du remords , .et lé monarque prîait sa victime de lui obtenir paix et pardon.
Toute la ville deCantorbéry a un grand air d'antiquité, elle nous a paru déserte et triste; cela provenait peut-être du dimanche y car il est convenu en Angleterre que le jour du Seigneur est le plus triste d^s jours. Pour me consoler de la solitude des rues, je ne pouvais pas me dire : si le peuple ne circule pas ici, c'est qu'il est à l'église , je venais de la cathédrale j et je vous ai redit combien elle était vide. Avec mes idées françaises et catholiques, je crois qu'il est bon et salutaire que ceux qui ont travaillé toute la semaine s'amusent le jour du repos : les joies innocentes ne sont point incompatibles avec la sanctification du dimanche.
Après avoir passé sous la vieille porte de la ville , nous nous retrouvâmes au milieu d'un paysagecharmant : du haut de la grande route, et par-delà les riantes campagnes, on aperçoit le Pactole du monde, la superbe Tamise.
Ce qui frappe l'étranger qui arrive en Angleterre , c'est l'arrangement de chaque de-
meure ; on voit que ceux qui l'habitent cornp* tent y rester ^ aussi avec quel soin ils placent autour d'eux tout ce qui peut être égayant , agréable et commode; avec quel respect ils gardent ces vieux arbres qui ont prêté leur ombrage à leurs pères , et qui abriteront encore les jeux de leurs enfans ! En France nous campons plutôt que de nous établir ; on pourrait dire que nous sommes toujours debout comme pour avancer; en Angleterre on y est assis y et assis confortablement. Je sais bien qu'au bout de tout cela, et le Français et l'Anglais arrivent au même but ; mais c'est déjà quelque chose dans la vie que d'y avoir été à l'aise.
Plus nous approchions de la capitale des trois royaumes , et plus notre admiration s'accroissait ; ce que Londres a de mieux ce sont ses abords, c'était connue un parc conti«nuel , où il y aurait eu trop de jolies fabriques. On se lassait à force de regarder*
Il avait plu un peu pendant la journée , le soir était beau et les chemins étaient sans poussière. De bien loin nous vîmes un gros nuage noir, semblable à une grande tache sur l'azur
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du ciel. Cétah la couronne de Londres. Elle est ainsi toujours surmontée de vapeurs sombres et épaisses ; le soleil couchant les embrasait alors.
Cet amas de fumée n'était pas assez élevé pour laisser voir le faîte des monumens, il semblait peser sur les toits des maisons.
Nous étions dans les faubourgs de Londres, que nous ne le savions pas encore. Ce que j'avais laissé campagne j il j a vingt-huit ans^ est devenu ifUle. La grande cité a étendu ses bras, et a ramené à elle tous les villages environ*nans.
A mesure que j'avançais dans cette ville, où j'ai passé plusieurs de mes plus belles années , je sentais du plaisir et de la peine. . . J'étais enchanté de revoir, je trouvais des améliorations, j'admirais des embellissemens ; mais de vieux amis, je n'en l'etrouvais pas un ! pas un à qui dire : And^ te somnens^tu de nosplai-sirs , de nos peines^ de fiotre émigrationy alors que VexU pesaU léger sur nous , à cause de notre âgBj et que nous dansions le soir ai^ec le produit des ouvrages du matin.
C'était bien avec des amis que je revenais
SUR l'anglbterrb. 3i
à Londres, mais avec des amis biea plus jeunes que moi ! Mes souvenirs ? ils ne pou- Taient les avoir ; mes regrets? ils n'auraient pu les comprendre. PaUais donc trouver un grand vide dans cette populeuse cité; cette pensée tiiste se mêlait à la joie de voir tant de merveilles ; j'avais au fond du cœur du plaisir et des regrets. Cest souvent comme cela dans la vie ! Nous étions parvenus au pont de Westminster, que dans les rues larges et spacieuses qui y conduisent nous n'avions encore entendu aucun bruit : les voitures roulaient sans se faire entendre sur le macadandsage ^ et les bourgeois endimanchés , se promenant gravement avec leurs femmes et leurs enfiauos, avaient Pair de parler bas.
En pensant aux boulevards de Paris , à la population agitée et bruyante qui les recouvre, aux mille et mille petits spectacles offerts aux passans, aux faiseurs de tours qui attirent les badauds, aux chanteuses entourées d'un cercle de cmieux; aux monstres, aux géans qui attrapent la foule , nous trouvions tout ce peuple anglais bien âlencieuXj et ses plaisirs si tranquilles et si graves ressemblaient comme
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deux gouttes d'eau à Fennui des Parisîetis^ Nous avions passé devant l'antique abbaye de Westminster ; j^avais reconnu Whitehall, que l'on répare aujourd'hui, et je m'étais demandé si la fenêtre par laquelle Qiarles I^'est sorti pour aller de plain-pied à l'échafaud resterait bouchée. Plus haut , à Chaiîng- Cross, je saluai la statue de ce malheureux prince , dont le souvenir se retrouve partout en Angleterre... Plus j'avançais, plus je me sentais ému... tant de souvenirs refoulaient vei^ mon cœur ! Adieu. Demain j'essaierai de vous redire tout ce que j'ai vu , tout ce que j'ai éprouvé ': aujourd'hui je ne puis vous dire qu'une chose, c'est que je suis (aché que la mer nous sépare; je suis heureux, mais je le serais plus encore si vous étiez avec nous. Adieu.
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